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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Manfelgo

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Chaos-express


« Action ! » hurle Raphaël et il donne le départ de cette nouvelle journée de marche épuisante, de mouvement à contresens.
« C'était mon chef de section qui gueulait tout le temps action ! lorsque j'étais dans l'Armée. »
Jane regarde ce grand gaillard, cette grosse brute; elle est persuadée qu'il dit cela aussi bien pour se faire mousser que pour entretenir sa mémoire qui, comme toutes les mémoires, fiche le camp avec le reste. Elle en oublie les gestes élémentaires de précaution et se sent décoller un bref instant, ses pieds ne touchent plus le sol. Raphaël la tire par le poignet, par la paire de menottes qui les lie tous deux, et dont lui seul connaît la combinaison.
« Fais gaffe ! crie-t-il. Garde toujours un appui, un point d'accrochage. Heureusement que je suis là...
* Tu n'es plus dans l'Armée, rétorque-t-elle en se sentant malmenée et en reprenant ses appuis.
* Ouais, peut-être, mais fais attention aux carcasses de véhicules et aux gros débris qui glissent. »
Raphaël aime avoir le dernier mot avec Jane qui en déduit que c'est sa façon de se comporter avec les femmes qu'il juge désirables, alléchantes.
Parfois il la dégoûte, parfois elle se plie volontiers à son diktat paternaliste.
Un instant plus tard, il ajoute : « Tu sais, je tiens beaucoup plus à toi que tu ne l'imagines. Je tiens à de ramener vivante et en bonne santé dans un abri. Une fois là, je tiens à demander ta main, je tiens à me marier avec toi, je tiens à ce que ce soit fait dans les règles. »
« Je tiens, Je tiens, je tiens », songe Jane. C'est sûr, il la tient, au sens strict du terme, mais elle doit s'avouer qu'il lui a sauvé la vie peut-être une douzaine de fois déjà, et ce, grâce à cette ignoble, mais salutaire paire de menottes qui les lie. Lui est du genre costaud, peut-être cent kilos, de la graisse, mais beaucoup de muscle aussi, et il reste particulièrement attentif. Il a toujours un pied au sol, un point d'appui ou quelque chose pour s'accrocher comme un alpiniste.
Autour de la taille, il a aussi dix mètres de grosse corde marine, et un grappin fait maison qu'il peut projeter sur le branchage d'un arbre encore debout, dans l'embrasure d'une fenêtre d'un pan de mur résistant, ou dans n'importe quelle brèche afin de ne pas être emporté, exactement comme un navire et son ancre entraînés dans le déferlement incontrôlable d'un rapide avant la chute mortelle. Déjà il a été obligé de se servir de l'ancre plusieurs fois, et ils ont eu très peur tous deux. Jane se souvient de la peur, mais plus des circonstances exactes.
Raphaël et Jane progressent lentement, un peu comme des astronautes sur la Lune. La chute les guette à chaque pas, mais le problème deviendrait sérieux s'ils ne retrouvaient aucun appui, s'ils décrochaient ensemble. Ils évoluent à pas lents, comme à contresens, dans une fuite à contre-courant qu'ils nomment improprement rétrofuite. Lentement et donc contre vents et marées, ils crapahutent dans le sens inverse de ce qui pousse tout vers le Grand abîme. Ils ne font que très peu de distance chaque jour, et pourtant ce n'est pas un vent qui les freine ainsi, ni un terrain trop difficile. C’est une force nouvelle apparue sur Terre.
Le monde autour d'eux est chaotique. Tout est usé ou en partie détruit à la manière d'un bombardement. Et c'est de pire en pire. De plus, tout est recouvert de poussière, un peu comme l'intérieur d'une vieille maison aux murs consumés, laissée à l'abandon depuis un demi-siècle. Chaque chose finit par prendre l'aspect de la pierre ponce, avant de se réduire complètement si elle n’est pas emportée, et la poussière finit par se muer en talc et le talc par s’envoler. C'est sans doute l'effet le plus radical, l’effet de la catastrophe.
C'est aujourd’hui le nouveau visage du monde.
En plus de la difficulté de leur progression, Raphaël et Jane doivent constamment faire attention à ne pas être surpris par les objets errants dont certains, dans leur course erratique, les tueraient net. La masse, le poids, le volume ou la forme sont aléatoires dans cette débâcle universelle vers le Grand abîme. Ce peut être une chaussure, que Raphaël écarte d'une chiquenaude, un morceau de tôle tranchante comme une lame de guillotine qu'il faut esquiver, ou un morceau d'immeuble en béton armé de plusieurs centaines de tonnes, qui rase tout dans son vol zeppelinien et dont il faut s'écarter avec respect. Tout fuit à la même vitesse, à des altitudes diverses, et, heureusement, selon des lois exotiques qui ne semblent concerner qu'une quantité limitée de matière à la fois, comme si cette force étrange ne pouvait charrier qu'une partie bien définie, mais, somme toute dérisoire, de substance. L'espace et le monde restent ainsi viables et le déplacement possible pour cet appariement humain qui fait songer à un père et sa fille. Ainsi, ils ont déjà aperçu une variété incroyable d'objets ou de débris de toutes sortes, la plupart du temps reconnaissables. Parfois ce sont des restes organiques, des cadavres ou des végétaux plus ou moins décomposés.
L'air est tantôt d'une pureté océanique, tantôt chargé de poussière à tel point que les masques filtrants deviennent obligatoires. La masse atmosphérique aussi est soumise à des variations chaotiques tout à fait invraisemblables. Un vent peut se lever d'une minute à l'autre, dans n'importe quelle direction, ne durer que trente secondes, pour faire place à un calme aussi bref puis à une averse horizontale d'eau boueuse, puis à une pluie de substance oléagineuse indéfinissable, puis à un retour au calme, et ainsi de suite.
Cette force qui entraîne tout, c'est comme un fleuve immense arrachant peu à peu de ses méandres indécis le limon d'un monde déjà mort, avec un courant ni trop fort ni trop faible, juste de quoi tout nettoyer, tout lisser inexorablement.
Sans cesse, il faut s'accrocher à quelque chose, sinon c'est le détachement, le décrochage, la perte de contrôle, le choc avec un obstacle mouvant ou pas.
Si la pesanteur normale, celle de Newton est toujours là, il faut compter sur cette nouvelle force qui, parfois, prend le dessus. Il suffit de sautiller sur place et c'est presque à coup sûr le décrochage. Alors, s'il n'y a rien à quoi se raccrocher, c'est la mort certaine à brève ou moyenne échéance. La mort à brève échéance c'est finir fracassé, écrasé, déchiré ; la mort à moyenne échéance se trouve au bout du voyage, dans le Grand abîme, si ce n'est pas la déshydratation ou l'asphyxie qui règlent le problème avant.
La longue échéance n’est même pas imaginable.
Le bruit ambiant ressemble à la Musique de l'Apocalypse, une sorte de cacophonie d'un million de guitares basses, pas trop forte, heureusement, et à laquelle on finit par s'habituer comme le vent. Mais il n'y a pas de vent comme on l'entend. L'air est simplement victime aussi de cette attraction dite exotique et qui est dirigée vers l'est.
Le couple Raphaël-Jane, lié par les poignets, se dirige plein ouest, à l'inverse de ce pompage de matière.
Raphaël ressemble un peu à un gros bébé grandi trop vite; il est d'origine africaine. Lèvres épaisses, cheveux noirs frisés et sourcils qui descendent presque jusqu'aux pommettes. Il était vigile dans une boîte de nuit très prisée et faisait opiniâtrement ses trois heures de sport par jour pour calmer les dingues gonflés aux amphétamines, à l'alcool ou à la cocaïne qui se libéraient la nuit comme des fauves noctambules.
Il mangeait beaucoup aussi, pour calmer ses fatigues matinales et garder ainsi une ligne imposante à l'entrée des night-clubs. Ses bras sont plus volumineux que les jambes de sa compagne. Il a des tatouages, blancs, des signes cabalistiques, et des yeux gris très beaux, sans doute son seul, mais incontestable charme. Il porte un treillis militaire, des chaussures de randonnée, un casque de moto aussi, un modèle intégral qu'il doit enlever pour fumer des cigarettes.
Jane est une petite blonde aux cheveux courts, aux deux tiers moins imposante que lui. Elle attendait son prince charmant tout en vivotant grâce aux services sociaux de son quartier. Elle est pratiquement deux fois moins haute que lui, et fait encore plus gosse en sa compagnie. Des yeux bleu-vert, un menton étroit, des tempes presque concaves où apparaissent quelques veinules bleues. Un air fragile, mais pas dénué de grâce, une physionomie d'Anglaise ou de Hollandaise. Comme beaucoup de Nordiques, elle a aussi cet air contrit, étonné et apeuré à la fois. Elle semble vacillante comme une gosse et, en même temps, aussi dure que du cuir séché. Elle est le pur produit de cette nouvelle génération qui a grandi dans les ceintures des grandes villes. Elle vivait dans une cité, une parmi les dizaines d'une mégapole surpeuplée et nauséabonde, et a connu la loi des banlieues, celle de cette jungle où même le plus fort n'a pas toujours raison. Elle est vêtue d'un bleu de travail trois fois trop grand pour elle, les bas roulés en ourlet sur des bottes-rangers de femmes. Elle a aussi un casque vert fluo de roller ou de vététiste qui lui donne l'aspect tout à fait équivoque d'une adolescente ou d’une de ces femmes enfants qui pullulaient dans sa cité, qui ne trouvaient jamais ce qu'elles cherchaient, mais que l'on ne cherchait jamais.
Lui a trente ans, elle, cinq de moins, mais semble soumise en général, car elle craint d'instinct la force démultipliée d'un homme qui ne doute de rien. Les abrutis, pense-t-elle, compensent toujours par un développement musculaire excessif et c'est justement le cas de Raphaël. Sa révolte s'arrête aux mots.
« T'es qu'un gros macho écœurant, ne me touche pas », dit-elle alors qu'ils font une pause dans ce qui avait été un parking souterrain, mais dont le toit est parti avec toutes les voitures qu'il protégeait. Elle l'invective parce qu'il lui a pris la main, ou du moins essayé pour la diriger vers cette fosse qui leur servira d'abri de fortune pour quelques minutes. Mais cela ne semble pas toucher outre mesure ce balèze qui pourrait sans doute lui arracher le bras rien qu'en tirant d'un coup sec.
« Si je reste avec toi c'est pour sauver ma peau en attendant mieux », assène-t-elle en prenant une cigarette du paquet tendu de Raphaël. Sa voix est comme dépourvue de passion, un peu comme si elle récitait un texte. C'est aussi une voix aigre et aiguë, très enfantine. Son défoulement a perdu depuis longtemps la charge émotive des premiers jours.
En tirant sur sa cigarette, Jane, se surprend à considérer qu'elle ne pourrait attendre mieux que l'emprise de ce géant qui la tient prisonnière pour leur bien commun. Mais être attachée comme un chien, cela l'agace quand même. Si seulement elle avait la combinaison de cette fichue de paire de menottes...
Oui, mais, sans lui, sans son quintal, sa force, son obstination, et sans cette fichue paire de menottes, elle serait sans doute morte déjà.
Ses idées balancent comme sa tête lorsque qu'elle passait des journées, des semaines entières avec un casque de baladeur sur les oreilles à fumer des joints et avaler toutes sortes de cachets.
A présent, elle se sent à la fois prisonnière et protégée, exactement comme dans un hôpital psychiatrique, dans un monde de fous.
#
« Tout fiche le camp ! dit Raphaël d'un ton bizarre, le regard en coin tout en vérifiant pour la millième fois la boussole. Même elle ! »
Et Jane se demande qui il désigne par elle.
Il n'a jamais eu un mot plus haut en son encontre. Si seulement il pouvait s'énerver aussi, mais il pourrait la tuer.
Il écrase sa cigarette, crache, s'empare de son sac à dos, agrafe la sangle et remet son casque.
« Allez, on repart, baby ! »
Il la tire doucement par le poignet.
« Oh ! ça va ! »
Ils n'ont pas fait dix pas qu'ils sont obligés de se mettre à l'abri pour éviter un enchevêtrement de poutres métalliques, un morceau de pont mobile du Génie civil ou de l'Armée. De cette masse de plusieurs tonnes jaillissent des bouts d'acier usés et pointues comme les piques d'un oursin. En plus, elle tourne sur elle-même et exactement à hauteur d'homme. Elle bute contre un pylône électrique, arrache les fils qui y étaient encore accrochés, puis continue sa course étrange de comète au ralenti, vers l'est.
Vision lunaire.
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Ils sont déjà épuisés par le taux réduit d'oxygène de l'air, le poids de leurs sacs, et surtout pour contrer cette force qui les fait marcher au ralenti comme des scaphandriers sous la pression énorme de plusieurs millions de mètres cubes d'eau salée.
« Faut pas arrêter de causer, baby. C'est bon pour notre mémoire. Elle aussi fiche le camp.
* Qu'est-ce que tu veux que ça me fiche. Tu crois que je vais te raconter ma vie ?
* Tu sais, lorsqu'on aura enfin trouvé un de ces fameux abris, on pourra enfin se connaître mieux.
* Ils n'existent pas tes abris !
* Si ! Le gouvernement ou l'O.N.U. les ont lancés juste après la catastrophe. Des équipes de chercheurs y travaillent pour réparer le monde, et ils sont assez grands pour recueillir tous les survivants comme nous.
* Mais comment peux-tu savoir que nous allons tomber sur un de tes fameux abris, t'es cinglé, mon vieux! »
Raphaël ne se rappelle plus comment il le sait mais il a la conviction qu'ils sont sur le bon chemin, du moins dans la bonne direction. Et puis, logiquement, en tournant le dos au Grand abîme, ils ont plus de chances de tomber sur un de ces abris.
Il relance la conversation, espérant que la mémoire lui reviendra, qu'il saura à nouveau pourquoi il est si sûr de lui.
« Qu'est-ce que tu sais de la Grande catastrophe, demande-t-il.
* Ça fait mille fois que tu me poses la question. J'en sais pas plus que toi.
* C'est important...
* Je sais, je sais, pour la mémoire et tout le glin-glin ! »
Jane semble se radoucir un peu.
« Le Grand incendie, reprend Raphaël.
* Le Grand incendie, répète Jane en échos. »
Mais il est impossible de savoir si Jane répète pour montrer sa lassitude ou parce qu'elle aussi connaît des pertes de mémoire.
« Tout est aspiré, reprend Raphaël magnanime. Même nos mémoires. »
Jane respire bruyamment par le nez, cela signifie que les mots vont sortir.
« Attend, tu crois peut-être que j'ai perdu la boule, comme toi ? Moi j'ai toute ma tête, et je te répète que si je reste à avec toi, c'est simplement parce que tu me sers d'ancre, pour ne pas être emportée comme un fétu de paille. Tu crois quoi ? Que je suis devenue une neu-neu ? Je suis ni ta chose, ni une idiote, il faudrait que tu te mettes cela dans ta petite tête, si tu peux y enfourner encore quelque chose, Coco ! »
Raphaël sourit. Il la préfère ainsi. Par rapport à la bouderie, la révolte a au moins le mérite de stimuler les mécanismes psychiques. Jamais il n'a vu un caractère aussi difficile, une telle sauvageonne. Mais il la trouve très jolie et puis le choix risque d'être restreint lorsque le cauchemar aura cessé. Il laisse retomber un peu la tension, puis il reprend, patiemment :
« Le Grand-abîme, baby, c'est là que tout va, on l'a nommé le non-être, les scientifiques...
* Oui, oui, les scientifiques disent que tout disparaît là-dedans... »
Mais Raphaël vient de perdre le fil de la conversation. De plus, il leur faut franchir un canal dont l'eau a été emportée depuis longtemps. Le fond est encore vaseux, et il ne faudrait pas qu'ils s'y enfoncent comme dans des sables mouvants. Il se demande un bref instant ce qu'il faut faire.
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Le soleil monte doucement. Son disque est moucheté de millions de débris qui voguent vers l'est. Brusquement, c'est une brusque et courte tempête de sable et de poussière qui se lève. Raphaël baisse sa visière, mais reste très vigilant. Ils viennent enfin de sortir de ce qui reste de cette grande ville. Son nom même a depuis longtemps disparu dans le Grand abîme. Il suggère une nouvelle pause pour boire et manger cette fois. Jane semble apprécier ces arrêts pense Raphaël, comme pour montrer qu'elle n'a aucune raison de se révolter, qu'elle est consentante non par passion, mais par raison. En réalité, il voit bien qu'elle fatigue encore plus que lui. Il essaye donc de ménager ce frêle corps de femme enfant.
Il étudie leurs abords immédiats, en cas de mauvaise rencontre, ils pourront ainsi s'abriter ou esquiver. Il repère aussi les éventuels points d'ancrage pour son grappin au bout des dix mètres de corde enroulés autour de sa taille.
La pesanteur horizontale, cette attraction exotique qui aspire tout vers le Grand abîme, agit exactement comme un alizé sur une dune. Sauf que cette force pousse invariablement vers l'est. Elle emporte, use, étête, disloque, fauche le tangible et l'immatériel, le macrocosme et le subjectif, le matériel et la conscience. Tout part petit à petit : toute substance, tout objet, toute édification, mais aussi les gens, les animaux, l'air, l'eau, la terre, tout, grain par grain, fragment par fragment, pièce par pièce, et le plus étrange, y compris les idées, neurone par neurone.
Jane attire son attention. À deux cents ou trois cents mètres d'eux, ils voient des corps humains, quatre, puis trois autres, à une trentaine de mètres d'altitude. Apparemment, ils se sont fait piéger, et ont été décrochés. Raphaël ne se souvient pas d'avoir rencontré des gens vivants flottants, et voir des cadavres ne leur arrive pas souvent, heureusement. En tendant l'oreille, Raphaël croit percevoir des cris noyés au milieu du tohu-bohu habituel. Il prend ses jumelles, mais il est déjà trop tard, les corps ne sont déjà plus visibles.
Il regarde Jane; elle ne semble pas avoir entendu les appels au secours, mais se demande sans doute ce qu'il vient d'observer avec ses jumelles. Raphaël les tourne vers le ciel. Les nuages d'altitude sont tous allongés comme des fumées de locomotives, et il lui semble que l'univers entier est étiré comme ces pâtes de friandises bleues et blanches qui faisaient le délice de son enfance et qu'il tendait au maximum de leur rupture pour faire durer le plaisir. Plus bas, il y a aussi d'autres nuages de sables multicolores cette fois, plus inquiétants, qui font comme des rubans de couleurs à l'intérieur de billes d'agate, une des manifestations spectaculaires de l'érosion provoquée par l'attraction exotique.
Aussi loin que peut porter sa binoculaire, il voit des débris, comme une vision d'auteur de science-fiction du début du vingtième siècle décrivant la circulation dans le ciel d'une mégapole de l'an deux mille. Si cela se trouve, songe Raphaël, les satellites aussi sont aspirés vers le Grand abîme, et la Lune aussi, d'abord sa couche farineuse puis ses rochers, et le Système solaire, pourquoi pas, à commencer par Mars et Vénus puis les plus proches soleils et la Galaxie, et, dans la logique de cette supposition : tout. Tout finira dans le Grand abîme. C’est la fin de tout.
#
Alors que le Soleil a tout juste commencé sa descente droit devant eux, ils tombent sur un petit édifice sans fenêtre qui paraît à peu près intact. La grosse porte métallique est juste assez dégondée pour les laisser passer et voir à l'intérieur. Il s'agit d'un de ces vieux transformateurs-blockhaus, bloc de béton armé fait pour protéger des dangers des fantastiques intensités de courants électriques qu'il distribuait dans un quartier de ville autrefois.
« On s'arrête là pour la nuit ! » décrète Raphaël en détaillant l'intérieur.
De sa main libre, Jane, commence à faire glisser le sac qui lui meurtrit les épaules, puis elle se ravise.
« Merde, mais tu débloques pour de bon ! Il est peut-être trois heures de l’après-midi, et toi tu penses déjà à poser ton gros cul pour la nuit ? »
Raphaël tire légèrement sur la paire de menottes pour essayer de faire jouer la porte de son autre main. Il semble complètement absorbé par ce qu'il fait et Jane n'insiste pas.
Elle se souvient brusquement qu'au début, il la tirait de force, meurtrissant tantôt son poignet gauche, tantôt son poignet droit. Malgré ses sérénades continuelles, elle sait qu'elle ne fait pas le poids, ni contre l'autoritarisme ni contre la force de son compagnon de destin. Elle est comme une petite fille de plus en plus fatiguée, attachée à une armoire de plus en plus bancale.
Étrange situation où les rôles de chacun flottent comme tout le reste.
L'intérieur est à peine éclairé par une série de minuscules hublots en verre armé et encore en place. Cela sent l'odeur caractéristique de la bakélite. D'ailleurs, l'intérieur en est jonché, mais tout est collé contre le mur côté est, avec du verre, de la porcelaine, du fil de cuivre, une multitude de débris non identifiables, et une couche de poussière d'au moins dix centimètres. Le reste du transformateur-blockhaus a été comme balayé et dépoussiéré par une fée du logis.
Comme ils seront obligés de se coller avec les débris, Raphaël entreprend de déblayer un coin pour tous les deux et invite Jane à l'aider. Il leur faut faire attention, car il y a des fragments affûtés comme de véritables rasoirs à cause des effets de l'attraction exotique qui égrène la matière comme le ferait un fusil à aiguiser.
« Nous sommes en train de nous empoisonner ! lance subitement Raphaël en se raidissant. Le pyralène... poison... »
Le mot Pyralène lui est subitement revenu à l'esprit, avec une tête de mort et deux tibias entrecroisés.
« ...Faut fiche le camp d'ici ! »
Et il commence à tirer Jane vers la lumière, la sortie.
« Arrête tes conneries ! clame-t-elle d'un air fataliste en poussant du pied une sorte de bloc en tôle qui pourra leur servir de table. Ça fait belle lurette que ces transfos sont plus en fonction. J'ai peut-être pas usé mes fesses à l'école, mais je sais ça. Avec les centrales à fusion, tout ce qui est électrique a été enterré. Celui-ci devait servir d'entrepôt, regarde autour de toi tout ce cuivre. On dirait de l‘or, hein ? »
C'est vrai, se rappelle brusquement Raphaël. Le cuivre était devenu un métal quasiment précieux. Ce n'est plus qu'un entrepôt, un abri improvisé qui a résisté jusque-là à l'épreuve de l'attraction exotique.
Jane a parfois des attitudes brèves d'autorité. Il ne lui vient pas à l'idée qu'un quart d'heure plus tôt, elle voulait continuer, mais l'intérieur de leur abri ne permet plus de voir que le Soleil est encore haut.
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« Au début, avant de te rencontrer, j'ai longé l'océan, raconte Raphaël. Je me souviens : la plage était jonchée de débris, l'eau, de corps humains flottants enchevêtrés dans des forêts d'algues arrachées du fond. Je crois que même l'eau recule, ou du moins le niveau baisse. C'est logique.
* Et s'il n'y a plus d'eau sur Terre ? rétorque Jane.
* Je ne sais pas, je ne sais plus, mais je suis optimiste. »
Sous la protection des larges murs de béton et après avoir soufflé, la conversation a pris une tournure plus pacifique. Du moins, Jane s'y prête plus facilement. Il n'y a pas d'ordres, de conseils ou de mises en garde à répéter sans cesse. La douleur et la peine n'incitent pas à la diplomatie, la promiscuité et la tranquillité oui.
« Et pourquoi on ne se déplace pas en véhicule, un char d'assaut, ou un engin spécialement aménagé pour nous éviter cette foutue marche forcée ?
* Tout simplement parce que les pièces mécaniques, l'essence, tout finit par foutre le camp. »
Ils allument des cigarettes. La fumée recrachée monte un peu, et disparaît dans leur mur d'appui.
« C'est quand même une drôle de sensation, reprend Jane.
* Quoi ?
* Ben, d'être décroché, gros lourdaud ! Ça t'est arrivé aussi non ?
* Je ne sais plus, répond Raphaël d'un air soucieux.
* Mais si, forcément, et t'as même lancé ton ancre...
* Peut-être. »
Jane se demande si un problème le tracasse ou s'il a vraiment oublié. Elle s'effraye brusquement. Sans lui, elle est fichue. Mais avec lui aussi.
« Oh, Rachid, faut te remuer les méninges ! »
Il la regarde, mais ne semble plus la reconnaître.
« Merde !» chuchote-t-elle en tirant sur la paire de menotte. »
Les yeux de Raphaël semblent reprendre vie. « T'inquiète, dit-il, je me souviens toujours du code. Mais faut causer, t'as raison, Baby. Je crois que j'étais un peu parti. Tu parlais de quoi ?
* De la sensation quand on est décroché.
* Oui, oui, c'est une bien étrange sensation, comme un détachement physique et psychique. D'ailleurs, je me demande si on reste longtemps en vie lorsqu'on est décroché.
* En tout cas, on ressent toujours notre poids. Cette pesanteur horizontale c'est comme quelque chose en plus.
* Oui, une force supplémentaire. Comment on appelle cela déjà ?
* Attraction exotique, répond Jane qui se surprend à ne plus savoir la signification de ces deux derniers mots.
* Oui, attraction exotique. »
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Il n'y a plus que la lueur du réchaud pour éclairer l'endroit. Leurs rations sont avalées en silence. Ni l'un ni l'autre n'a grand appétit car ils se sont arrêtés en plein milieu d’après-midi. De plus, manger leur demande autant d'attention que des astronautes à bord d'une station spatiale. La gelée de groseille, par exemple, a tendance à glisser de la cuiller, et, même sur le sol dépoussiéré, de se traîner (toujours vers l'est), de rouler comme un bout de caoutchouc vivant.
Brusquement, Jane se demande le bien-fondé de la boussole de Raphaël. Il suffit d’aller dans le sens inverse du mouvement. Alors, que fait-il avec cet instrument ? Est-il fou? La mène-t-il en bateau ? Vont-ils vraiment vers l’ouest en se démenant comme s’ils luttaient constamment contre une tempête ?
Après le repas, le café. Après le café, Raphaël essaye pour la énième fois d'abuser de Jane.
Il le fait doucement, attendant le moindre signe de consentement pour libérer la force libidineuse qui est en lui. Chaque fois, Jane recule, esquive, repousse, autant que la longueur de leur lien de métal le lui permet. Ce ne sera donc pas encore pour ce soir. Plus tard, il libère quand même sa compagne pour qu'elle aille déféquer à l'autre bout de la pièce, derrière le pylône central qui avait dû abriter autrefois les armoires électriques de contrôle. Jane n'a jamais essayé de fuir, mais lui reste vigilant. Lorsqu'elle revient, il lui remet l'anneau sur le frêle poignet, et, au dernier cran comme toujours, verrouille le bracelet.
« Je veux ta main, dit-il doucement, je veux ta main autrement, quand tout sera redevenu normal. »
Jane le fixe un instant, une moue sardonique sur les lèvres.
« Je me demande si nous ne ferions pas mieux de rester quelques jours ici, marmonne-t-il. Le temps de nous reposer un peu.
* Comment peux-tu songer à une connerie pareille? » répond Jane. »
« C'est vrai », pense-t-il, comment a-t-il pu émettre une telle ineptie. Ils ne sont pas là pour faire du tourisme.
Puis, il s'endort comme une masse.
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Jane écoute les bruits divers provenant de l'extérieur. Le bruit de basses domine, mais on entend aussi des milliers d'autres sons divers : chocs, frôlements, arrachements, secousses, tremblements, roulements, le tohu-bohu de la matière qui se délite et qui va vers le Grand abîme. Elle n’a même pas peur.
Brusquement, c'est un choc sourd contre le mur ouest, l'édifice en tremble ; sans doute une carcasse d'auto. Il y en avait tellement. Puis c'est un crissement, comme un ongle sur un tableau d'école ; la carcasse, ou quoi que ce soit, a fini par continuer sa course folle.
Jane a beau s'escrimer, il ne lui revient aucun souvenir d'école.
Plus tard Jane se souvient, c'est comme une digue qui saute.
Un jour, tous les programmes se sont arrêtés, les gens se sont figés devant leurs télés ou à l'écoute de leurs radios. Un accident gravissime venait de se produire dans la nouvelle partie de l'accélérateur de particules, le L.H.C. situé entre la Suisse et la France.
Le Président s'est mis à parler au début des infos. Puis des envoyés spéciaux ont commencé à raconter.
On parlait d'incendie, de plasma, d'un jet de plusieurs millions de degrés qui courait sur les vingt-sept kilomètres de circonférence de l'installation. Un incendie d'un genre spécial, très difficile à maîtriser.
Une semaine plus tard, le terme d'implosion-explosion est venu relancer la psychose. Si le « Large Hadron collider » était ceinturé et soi-disant isolé, rien ne semblait calmé à l'intérieur, bien au contraire. Une série d'événements s'y déroulait en cascade. On cachait la vérité.
Une région de plusieurs centaines de kilomètres carrés avait été évacuée, puis, très vite, l'alerte générale a été décrétée. Une force inconnue et constante sur toute la surface terrestre était en train de naître et de croître. On parlait de trou noir en formation à l'emplacement précis du L.H.C.
Alors, les mesures d'urgence sont tombées, les premiers abris, les paniques, et les premiers exodes se sont multipliés. Un ennemi était désigné, mais loin d'être identifié.
Quelques jours après, une bombe a été lâchée, son seul effet a été des dommages collatéraux gigantesques.
Si un cratère vitrifié remplaçait désormais le L.H.C., le mal était fait et des millions de gens avaient déjà péri dans les premières semaines à cause de cette attraction exotique naissante que l'on nommait aussi pesanteur horizontale.
Puis, des messages ont été lancés sur toute la planète, des messages radio en ondes courtes. On demandait aux gens de s'organiser, de résister, on assurait que des chercheurs avaient déjà des solutions.
Mais tout s'est dégradé à cause de cette nouvelle force exotique. Plus aucun avion n'est venu survoler ce qui avait été le L.H.C.
Les parasites ont remplacé les programmes radio, les gens sont morts probablement par milliards.
Jane ouvre les yeux. Raphaël ronfle. Déjà, comme un rêve, ses souvenirs s'estompent.
Elle songe au temps. Lui aussi est aspiré, comme... comme un vortex de couleurs dans un cristallisoir. Mais d'où tient-elle cette analogie ?
Elle ne se souvient plus comment elle a rencontré cet homme, ni d'ailleurs ce qu'est ce lieu exigu et sombre où elle se trouve.
Ah oui, un transformateur, mais pour transformer quoi ?
Et puis, Raphaël, n'était-ce pas un peintre qui aimait une Madone, ou une Vierge ?
C'est une course contre la montre, insidieuse...
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Raphaël s'éveille doucement, il savoure ce moment sans ouvrir les yeux; c'est peut-être le seul instant où il se sent à peu près bien. Il sent la main de Jane dans la sienne, un peu froide mais si menue, si fragile, qu'il ne veut plus la quitter. Il n'ose tirer sur la paire de menottes pour ne pas la réveiller si elle dort encore. Il se souvient de tout, et pour lui c'est une nouvelle victoire. Avant même de soulever les paupières sur ce monde de cauchemar, il a pris la décision de demander officiellement la main de Jane, aujourd'hui même, ce matin. Il va la surprendre. Il veut l'aimer, participer avec elle à la renaissance, au redémarrage de l'espèce humaine. Elle ne peut refuser. Ce n'est même pas une question de sentiments, c’est un devoir de conscience. Non, Raphaël n'est pas homme à douter.
Il ouvre les yeux, et voit la main de Jane, la main de Jane toujours menottée, mais coupée.


Fin.

 

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