Chaos-express
« Action ! » hurle Raphaël et il donne le départ
de cette nouvelle journée de marche épuisante, de mouvement
à contresens.
« C'était mon chef de section qui gueulait tout le temps
action ! lorsque j'étais dans l'Armée. »
Jane regarde ce grand gaillard, cette grosse brute; elle est persuadée
qu'il dit cela aussi bien pour se faire mousser que pour entretenir
sa mémoire qui, comme toutes les mémoires, fiche le camp
avec le reste. Elle en oublie les gestes élémentaires
de précaution et se sent décoller un bref instant, ses
pieds ne touchent plus le sol. Raphaël la tire par le poignet,
par la paire de menottes qui les lie tous deux, et dont lui seul connaît
la combinaison.
« Fais gaffe ! crie-t-il. Garde toujours un appui, un point d'accrochage.
Heureusement que je suis là...
* Tu n'es plus dans l'Armée, rétorque-t-elle en se sentant
malmenée et en reprenant ses appuis.
* Ouais, peut-être, mais fais attention aux carcasses de véhicules
et aux gros débris qui glissent. »
Raphaël aime avoir le dernier mot avec Jane qui en déduit
que c'est sa façon de se comporter avec les femmes qu'il juge
désirables, alléchantes.
Parfois il la dégoûte, parfois elle se plie volontiers
à son diktat paternaliste.
Un instant plus tard, il ajoute : « Tu sais, je tiens beaucoup
plus à toi que tu ne l'imagines. Je tiens à de ramener
vivante et en bonne santé dans un abri. Une fois là, je
tiens à demander ta main, je tiens à me marier avec toi,
je tiens à ce que ce soit fait dans les règles. »
« Je tiens, Je tiens, je tiens », songe Jane. C'est sûr,
il la tient, au sens strict du terme, mais elle doit s'avouer qu'il
lui a sauvé la vie peut-être une douzaine de fois déjà,
et ce, grâce à cette ignoble, mais salutaire paire de menottes
qui les lie. Lui est du genre costaud, peut-être cent kilos, de
la graisse, mais beaucoup de muscle aussi, et il reste particulièrement
attentif. Il a toujours un pied au sol, un point d'appui ou quelque
chose pour s'accrocher comme un alpiniste.
Autour de la taille, il a aussi dix mètres de grosse corde marine,
et un grappin fait maison qu'il peut projeter sur le branchage d'un
arbre encore debout, dans l'embrasure d'une fenêtre d'un pan de
mur résistant, ou dans n'importe quelle brèche afin de
ne pas être emporté, exactement comme un navire et son
ancre entraînés dans le déferlement incontrôlable
d'un rapide avant la chute mortelle. Déjà il a été
obligé de se servir de l'ancre plusieurs fois, et ils ont eu
très peur tous deux. Jane se souvient de la peur, mais plus des
circonstances exactes.
Raphaël et Jane progressent lentement, un peu comme des astronautes
sur la Lune. La chute les guette à chaque pas, mais le problème
deviendrait sérieux s'ils ne retrouvaient aucun appui, s'ils
décrochaient ensemble. Ils évoluent à pas lents,
comme à contresens, dans une fuite à contre-courant qu'ils
nomment improprement rétrofuite. Lentement et donc contre vents
et marées, ils crapahutent dans le sens inverse de ce qui pousse
tout vers le Grand abîme. Ils ne font que très peu de distance
chaque jour, et pourtant ce n'est pas un vent qui les freine ainsi,
ni un terrain trop difficile. C’est une force nouvelle apparue
sur Terre.
Le monde autour d'eux est chaotique. Tout est usé ou en partie
détruit à la manière d'un bombardement. Et c'est
de pire en pire. De plus, tout est recouvert de poussière, un
peu comme l'intérieur d'une vieille maison aux murs consumés,
laissée à l'abandon depuis un demi-siècle. Chaque
chose finit par prendre l'aspect de la pierre ponce, avant de se réduire
complètement si elle n’est pas emportée, et la poussière
finit par se muer en talc et le talc par s’envoler. C'est sans
doute l'effet le plus radical, l’effet de la catastrophe.
C'est aujourd’hui le nouveau visage du monde.
En plus de la difficulté de leur progression, Raphaël et
Jane doivent constamment faire attention à ne pas être
surpris par les objets errants dont certains, dans leur course erratique,
les tueraient net. La masse, le poids, le volume ou la forme sont aléatoires
dans cette débâcle universelle vers le Grand abîme.
Ce peut être une chaussure, que Raphaël écarte d'une
chiquenaude, un morceau de tôle tranchante comme une lame de guillotine
qu'il faut esquiver, ou un morceau d'immeuble en béton armé
de plusieurs centaines de tonnes, qui rase tout dans son vol zeppelinien
et dont il faut s'écarter avec respect. Tout fuit à la
même vitesse, à des altitudes diverses, et, heureusement,
selon des lois exotiques qui ne semblent concerner qu'une quantité
limitée de matière à la fois, comme si cette force
étrange ne pouvait charrier qu'une partie bien définie,
mais, somme toute dérisoire, de substance. L'espace et le monde
restent ainsi viables et le déplacement possible pour cet appariement
humain qui fait songer à un père et sa fille. Ainsi, ils
ont déjà aperçu une variété incroyable
d'objets ou de débris de toutes sortes, la plupart du temps reconnaissables.
Parfois ce sont des restes organiques, des cadavres ou des végétaux
plus ou moins décomposés.
L'air est tantôt d'une pureté océanique, tantôt
chargé de poussière à tel point que les masques
filtrants deviennent obligatoires. La masse atmosphérique aussi
est soumise à des variations chaotiques tout à fait invraisemblables.
Un vent peut se lever d'une minute à l'autre, dans n'importe
quelle direction, ne durer que trente secondes, pour faire place à
un calme aussi bref puis à une averse horizontale d'eau boueuse,
puis à une pluie de substance oléagineuse indéfinissable,
puis à un retour au calme, et ainsi de suite.
Cette force qui entraîne tout, c'est comme un fleuve immense arrachant
peu à peu de ses méandres indécis le limon d'un
monde déjà mort, avec un courant ni trop fort ni trop
faible, juste de quoi tout nettoyer, tout lisser inexorablement.
Sans cesse, il faut s'accrocher à quelque chose, sinon c'est
le détachement, le décrochage, la perte de contrôle,
le choc avec un obstacle mouvant ou pas.
Si la pesanteur normale, celle de Newton est toujours là, il
faut compter sur cette nouvelle force qui, parfois, prend le dessus.
Il suffit de sautiller sur place et c'est presque à coup sûr
le décrochage. Alors, s'il n'y a rien à quoi se raccrocher,
c'est la mort certaine à brève ou moyenne échéance.
La mort à brève échéance c'est finir fracassé,
écrasé, déchiré ; la mort à moyenne
échéance se trouve au bout du voyage, dans le Grand abîme,
si ce n'est pas la déshydratation ou l'asphyxie qui règlent
le problème avant.
La longue échéance n’est même pas imaginable.
Le bruit ambiant ressemble à la Musique de l'Apocalypse, une
sorte de cacophonie d'un million de guitares basses, pas trop forte,
heureusement, et à laquelle on finit par s'habituer comme le
vent. Mais il n'y a pas de vent comme on l'entend. L'air est simplement
victime aussi de cette attraction dite exotique et qui est dirigée
vers l'est.
Le couple Raphaël-Jane, lié par les poignets, se dirige
plein ouest, à l'inverse de ce pompage de matière.
Raphaël ressemble un peu à un gros bébé grandi
trop vite; il est d'origine africaine. Lèvres épaisses,
cheveux noirs frisés et sourcils qui descendent presque jusqu'aux
pommettes. Il était vigile dans une boîte de nuit très
prisée et faisait opiniâtrement ses trois heures de sport
par jour pour calmer les dingues gonflés aux amphétamines,
à l'alcool ou à la cocaïne qui se libéraient
la nuit comme des fauves noctambules.
Il mangeait beaucoup aussi, pour calmer ses fatigues matinales et garder
ainsi une ligne imposante à l'entrée des night-clubs.
Ses bras sont plus volumineux que les jambes de sa compagne. Il a des
tatouages, blancs, des signes cabalistiques, et des yeux gris très
beaux, sans doute son seul, mais incontestable charme. Il porte un treillis
militaire, des chaussures de randonnée, un casque de moto aussi,
un modèle intégral qu'il doit enlever pour fumer des cigarettes.
Jane est une petite blonde aux cheveux courts, aux deux tiers moins
imposante que lui. Elle attendait son prince charmant tout en vivotant
grâce aux services sociaux de son quartier. Elle est pratiquement
deux fois moins haute que lui, et fait encore plus gosse en sa compagnie.
Des yeux bleu-vert, un menton étroit, des tempes presque concaves
où apparaissent quelques veinules bleues. Un air fragile, mais
pas dénué de grâce, une physionomie d'Anglaise ou
de Hollandaise. Comme beaucoup de Nordiques, elle a aussi cet air contrit,
étonné et apeuré à la fois. Elle semble
vacillante comme une gosse et, en même temps, aussi dure que du
cuir séché. Elle est le pur produit de cette nouvelle
génération qui a grandi dans les ceintures des grandes
villes. Elle vivait dans une cité, une parmi les dizaines d'une
mégapole surpeuplée et nauséabonde, et a connu
la loi des banlieues, celle de cette jungle où même le
plus fort n'a pas toujours raison. Elle est vêtue d'un bleu de
travail trois fois trop grand pour elle, les bas roulés en ourlet
sur des bottes-rangers de femmes. Elle a aussi un casque vert fluo de
roller ou de vététiste qui lui donne l'aspect tout à
fait équivoque d'une adolescente ou d’une de ces femmes
enfants qui pullulaient dans sa cité, qui ne trouvaient jamais
ce qu'elles cherchaient, mais que l'on ne cherchait jamais.
Lui a trente ans, elle, cinq de moins, mais semble soumise en général,
car elle craint d'instinct la force démultipliée d'un
homme qui ne doute de rien. Les abrutis, pense-t-elle, compensent toujours
par un développement musculaire excessif et c'est justement le
cas de Raphaël. Sa révolte s'arrête aux mots.
« T'es qu'un gros macho écœurant, ne me touche pas
», dit-elle alors qu'ils font une pause dans ce qui avait été
un parking souterrain, mais dont le toit est parti avec toutes les voitures
qu'il protégeait. Elle l'invective parce qu'il lui a pris la
main, ou du moins essayé pour la diriger vers cette fosse qui
leur servira d'abri de fortune pour quelques minutes. Mais cela ne semble
pas toucher outre mesure ce balèze qui pourrait sans doute lui
arracher le bras rien qu'en tirant d'un coup sec.
« Si je reste avec toi c'est pour sauver ma peau en attendant
mieux », assène-t-elle en prenant une cigarette du paquet
tendu de Raphaël. Sa voix est comme dépourvue de passion,
un peu comme si elle récitait un texte. C'est aussi une voix
aigre et aiguë, très enfantine. Son défoulement a
perdu depuis longtemps la charge émotive des premiers jours.
En tirant sur sa cigarette, Jane, se surprend à considérer
qu'elle ne pourrait attendre mieux que l'emprise de ce géant
qui la tient prisonnière pour leur bien commun. Mais être
attachée comme un chien, cela l'agace quand même. Si seulement
elle avait la combinaison de cette fichue de paire de menottes...
Oui, mais, sans lui, sans son quintal, sa force, son obstination, et
sans cette fichue paire de menottes, elle serait sans doute morte déjà.
Ses idées balancent comme sa tête lorsque qu'elle passait
des journées, des semaines entières avec un casque de
baladeur sur les oreilles à fumer des joints et avaler toutes
sortes de cachets.
A présent, elle se sent à la fois prisonnière et
protégée, exactement comme dans un hôpital psychiatrique,
dans un monde de fous.
#
« Tout fiche le camp ! dit Raphaël d'un ton bizarre, le regard
en coin tout en vérifiant pour la millième fois la boussole.
Même elle ! »
Et Jane se demande qui il désigne par elle.
Il n'a jamais eu un mot plus haut en son encontre. Si seulement il pouvait
s'énerver aussi, mais il pourrait la tuer.
Il écrase sa cigarette, crache, s'empare de son sac à
dos, agrafe la sangle et remet son casque.
« Allez, on repart, baby ! »
Il la tire doucement par le poignet.
« Oh ! ça va ! »
Ils n'ont pas fait dix pas qu'ils sont obligés de se mettre à
l'abri pour éviter un enchevêtrement de poutres métalliques,
un morceau de pont mobile du Génie civil ou de l'Armée.
De cette masse de plusieurs tonnes jaillissent des bouts d'acier usés
et pointues comme les piques d'un oursin. En plus, elle tourne sur elle-même
et exactement à hauteur d'homme. Elle bute contre un pylône
électrique, arrache les fils qui y étaient encore accrochés,
puis continue sa course étrange de comète au ralenti,
vers l'est.
Vision lunaire.
#
Ils sont déjà épuisés par le taux réduit
d'oxygène de l'air, le poids de leurs sacs, et surtout pour contrer
cette force qui les fait marcher au ralenti comme des scaphandriers
sous la pression énorme de plusieurs millions de mètres
cubes d'eau salée.
« Faut pas arrêter de causer, baby. C'est bon pour notre
mémoire. Elle aussi fiche le camp.
* Qu'est-ce que tu veux que ça me fiche. Tu crois que je vais
te raconter ma vie ?
* Tu sais, lorsqu'on aura enfin trouvé un de ces fameux abris,
on pourra enfin se connaître mieux.
* Ils n'existent pas tes abris !
* Si ! Le gouvernement ou l'O.N.U. les ont lancés juste après
la catastrophe. Des équipes de chercheurs y travaillent pour
réparer le monde, et ils sont assez grands pour recueillir tous
les survivants comme nous.
* Mais comment peux-tu savoir que nous allons tomber sur un de tes fameux
abris, t'es cinglé, mon vieux! »
Raphaël ne se rappelle plus comment il le sait mais il a la conviction
qu'ils sont sur le bon chemin, du moins dans la bonne direction. Et
puis, logiquement, en tournant le dos au Grand abîme, ils ont
plus de chances de tomber sur un de ces abris.
Il relance la conversation, espérant que la mémoire lui
reviendra, qu'il saura à nouveau pourquoi il est si sûr
de lui.
« Qu'est-ce que tu sais de la Grande catastrophe, demande-t-il.
* Ça fait mille fois que tu me poses la question. J'en sais pas
plus que toi.
* C'est important...
* Je sais, je sais, pour la mémoire et tout le glin-glin ! »
Jane semble se radoucir un peu.
« Le Grand incendie, reprend Raphaël.
* Le Grand incendie, répète Jane en échos. »
Mais il est impossible de savoir si Jane répète pour montrer
sa lassitude ou parce qu'elle aussi connaît des pertes de mémoire.
« Tout est aspiré, reprend Raphaël magnanime. Même
nos mémoires. »
Jane respire bruyamment par le nez, cela signifie que les mots vont
sortir.
« Attend, tu crois peut-être que j'ai perdu la boule, comme
toi ? Moi j'ai toute ma tête, et je te répète que
si je reste à avec toi, c'est simplement parce que tu me sers
d'ancre, pour ne pas être emportée comme un fétu
de paille. Tu crois quoi ? Que je suis devenue une neu-neu ? Je suis
ni ta chose, ni une idiote, il faudrait que tu te mettes cela dans ta
petite tête, si tu peux y enfourner encore quelque chose, Coco
! »
Raphaël sourit. Il la préfère ainsi. Par rapport
à la bouderie, la révolte a au moins le mérite
de stimuler les mécanismes psychiques. Jamais il n'a vu un caractère
aussi difficile, une telle sauvageonne. Mais il la trouve très
jolie et puis le choix risque d'être restreint lorsque le cauchemar
aura cessé. Il laisse retomber un peu la tension, puis il reprend,
patiemment :
« Le Grand-abîme, baby, c'est là que tout va, on
l'a nommé le non-être, les scientifiques...
* Oui, oui, les scientifiques disent que tout disparaît là-dedans...
»
Mais Raphaël vient de perdre le fil de la conversation. De plus,
il leur faut franchir un canal dont l'eau a été emportée
depuis longtemps. Le fond est encore vaseux, et il ne faudrait pas qu'ils
s'y enfoncent comme dans des sables mouvants. Il se demande un bref
instant ce qu'il faut faire.
#
Le soleil monte doucement. Son disque est moucheté de millions
de débris qui voguent vers l'est. Brusquement, c'est une brusque
et courte tempête de sable et de poussière qui se lève.
Raphaël baisse sa visière, mais reste très vigilant.
Ils viennent enfin de sortir de ce qui reste de cette grande ville.
Son nom même a depuis longtemps disparu dans le Grand abîme.
Il suggère une nouvelle pause pour boire et manger cette fois.
Jane semble apprécier ces arrêts pense Raphaël, comme
pour montrer qu'elle n'a aucune raison de se révolter, qu'elle
est consentante non par passion, mais par raison. En réalité,
il voit bien qu'elle fatigue encore plus que lui. Il essaye donc de
ménager ce frêle corps de femme enfant.
Il étudie leurs abords immédiats, en cas de mauvaise rencontre,
ils pourront ainsi s'abriter ou esquiver. Il repère aussi les
éventuels points d'ancrage pour son grappin au bout des dix mètres
de corde enroulés autour de sa taille.
La pesanteur horizontale, cette attraction exotique qui aspire tout
vers le Grand abîme, agit exactement comme un alizé sur
une dune. Sauf que cette force pousse invariablement vers l'est. Elle
emporte, use, étête, disloque, fauche le tangible et l'immatériel,
le macrocosme et le subjectif, le matériel et la conscience.
Tout part petit à petit : toute substance, tout objet, toute
édification, mais aussi les gens, les animaux, l'air, l'eau,
la terre, tout, grain par grain, fragment par fragment, pièce
par pièce, et le plus étrange, y compris les idées,
neurone par neurone.
Jane attire son attention. À deux cents ou trois cents mètres
d'eux, ils voient des corps humains, quatre, puis trois autres, à
une trentaine de mètres d'altitude. Apparemment, ils se sont
fait piéger, et ont été décrochés.
Raphaël ne se souvient pas d'avoir rencontré des gens vivants
flottants, et voir des cadavres ne leur arrive pas souvent, heureusement.
En tendant l'oreille, Raphaël croit percevoir des cris noyés
au milieu du tohu-bohu habituel. Il prend ses jumelles, mais il est
déjà trop tard, les corps ne sont déjà plus
visibles.
Il regarde Jane; elle ne semble pas avoir entendu les appels au secours,
mais se demande sans doute ce qu'il vient d'observer avec ses jumelles.
Raphaël les tourne vers le ciel. Les nuages d'altitude sont tous
allongés comme des fumées de locomotives, et il lui semble
que l'univers entier est étiré comme ces pâtes de
friandises bleues et blanches qui faisaient le délice de son
enfance et qu'il tendait au maximum de leur rupture pour faire durer
le plaisir. Plus bas, il y a aussi d'autres nuages de sables multicolores
cette fois, plus inquiétants, qui font comme des rubans de couleurs
à l'intérieur de billes d'agate, une des manifestations
spectaculaires de l'érosion provoquée par l'attraction
exotique.
Aussi loin que peut porter sa binoculaire, il voit des débris,
comme une vision d'auteur de science-fiction du début du vingtième
siècle décrivant la circulation dans le ciel d'une mégapole
de l'an deux mille. Si cela se trouve, songe Raphaël, les satellites
aussi sont aspirés vers le Grand abîme, et la Lune aussi,
d'abord sa couche farineuse puis ses rochers, et le Système solaire,
pourquoi pas, à commencer par Mars et Vénus puis les plus
proches soleils et la Galaxie, et, dans la logique de cette supposition
: tout. Tout finira dans le Grand abîme. C’est la fin de
tout.
#
Alors que le Soleil a tout juste commencé sa descente droit devant
eux, ils tombent sur un petit édifice sans fenêtre qui
paraît à peu près intact. La grosse porte métallique
est juste assez dégondée pour les laisser passer et voir
à l'intérieur. Il s'agit d'un de ces vieux transformateurs-blockhaus,
bloc de béton armé fait pour protéger des dangers
des fantastiques intensités de courants électriques qu'il
distribuait dans un quartier de ville autrefois.
« On s'arrête là pour la nuit ! » décrète
Raphaël en détaillant l'intérieur.
De sa main libre, Jane, commence à faire glisser le sac qui lui
meurtrit les épaules, puis elle se ravise.
« Merde, mais tu débloques pour de bon ! Il est peut-être
trois heures de l’après-midi, et toi tu penses déjà
à poser ton gros cul pour la nuit ? »
Raphaël tire légèrement sur la paire de menottes
pour essayer de faire jouer la porte de son autre main. Il semble complètement
absorbé par ce qu'il fait et Jane n'insiste pas.
Elle se souvient brusquement qu'au début, il la tirait de force,
meurtrissant tantôt son poignet gauche, tantôt son poignet
droit. Malgré ses sérénades continuelles, elle
sait qu'elle ne fait pas le poids, ni contre l'autoritarisme ni contre
la force de son compagnon de destin. Elle est comme une petite fille
de plus en plus fatiguée, attachée à une armoire
de plus en plus bancale.
Étrange situation où les rôles de chacun flottent
comme tout le reste.
L'intérieur est à peine éclairé par une
série de minuscules hublots en verre armé et encore en
place. Cela sent l'odeur caractéristique de la bakélite.
D'ailleurs, l'intérieur en est jonché, mais tout est collé
contre le mur côté est, avec du verre, de la porcelaine,
du fil de cuivre, une multitude de débris non identifiables,
et une couche de poussière d'au moins dix centimètres.
Le reste du transformateur-blockhaus a été comme balayé
et dépoussiéré par une fée du logis.
Comme ils seront obligés de se coller avec les débris,
Raphaël entreprend de déblayer un coin pour tous les deux
et invite Jane à l'aider. Il leur faut faire attention, car il
y a des fragments affûtés comme de véritables rasoirs
à cause des effets de l'attraction exotique qui égrène
la matière comme le ferait un fusil à aiguiser.
« Nous sommes en train de nous empoisonner ! lance subitement
Raphaël en se raidissant. Le pyralène... poison... »
Le mot Pyralène lui est subitement revenu à l'esprit,
avec une tête de mort et deux tibias entrecroisés.
« ...Faut fiche le camp d'ici ! »
Et il commence à tirer Jane vers la lumière, la sortie.
« Arrête tes conneries ! clame-t-elle d'un air fataliste
en poussant du pied une sorte de bloc en tôle qui pourra leur
servir de table. Ça fait belle lurette que ces transfos sont
plus en fonction. J'ai peut-être pas usé mes fesses à
l'école, mais je sais ça. Avec les centrales à
fusion, tout ce qui est électrique a été enterré.
Celui-ci devait servir d'entrepôt, regarde autour de toi tout
ce cuivre. On dirait de l‘or, hein ? »
C'est vrai, se rappelle brusquement Raphaël. Le cuivre était
devenu un métal quasiment précieux. Ce n'est plus qu'un
entrepôt, un abri improvisé qui a résisté
jusque-là à l'épreuve de l'attraction exotique.
Jane a parfois des attitudes brèves d'autorité. Il ne
lui vient pas à l'idée qu'un quart d'heure plus tôt,
elle voulait continuer, mais l'intérieur de leur abri ne permet
plus de voir que le Soleil est encore haut.
#
« Au début, avant de te rencontrer, j'ai longé l'océan,
raconte Raphaël. Je me souviens : la plage était jonchée
de débris, l'eau, de corps humains flottants enchevêtrés
dans des forêts d'algues arrachées du fond. Je crois que
même l'eau recule, ou du moins le niveau baisse. C'est logique.
* Et s'il n'y a plus d'eau sur Terre ? rétorque Jane.
* Je ne sais pas, je ne sais plus, mais je suis optimiste. »
Sous la protection des larges murs de béton et après avoir
soufflé, la conversation a pris une tournure plus pacifique.
Du moins, Jane s'y prête plus facilement. Il n'y a pas d'ordres,
de conseils ou de mises en garde à répéter sans
cesse. La douleur et la peine n'incitent pas à la diplomatie,
la promiscuité et la tranquillité oui.
« Et pourquoi on ne se déplace pas en véhicule,
un char d'assaut, ou un engin spécialement aménagé
pour nous éviter cette foutue marche forcée ?
* Tout simplement parce que les pièces mécaniques, l'essence,
tout finit par foutre le camp. »
Ils allument des cigarettes. La fumée recrachée monte
un peu, et disparaît dans leur mur d'appui.
« C'est quand même une drôle de sensation, reprend
Jane.
* Quoi ?
* Ben, d'être décroché, gros lourdaud ! Ça
t'est arrivé aussi non ?
* Je ne sais plus, répond Raphaël d'un air soucieux.
* Mais si, forcément, et t'as même lancé ton ancre...
* Peut-être. »
Jane se demande si un problème le tracasse ou s'il a vraiment
oublié. Elle s'effraye brusquement. Sans lui, elle est fichue.
Mais avec lui aussi.
« Oh, Rachid, faut te remuer les méninges ! »
Il la regarde, mais ne semble plus la reconnaître.
« Merde !» chuchote-t-elle en tirant sur la paire de menotte.
»
Les yeux de Raphaël semblent reprendre vie. « T'inquiète,
dit-il, je me souviens toujours du code. Mais faut causer, t'as raison,
Baby. Je crois que j'étais un peu parti. Tu parlais de quoi ?
* De la sensation quand on est décroché.
* Oui, oui, c'est une bien étrange sensation, comme un détachement
physique et psychique. D'ailleurs, je me demande si on reste longtemps
en vie lorsqu'on est décroché.
* En tout cas, on ressent toujours notre poids. Cette pesanteur horizontale
c'est comme quelque chose en plus.
* Oui, une force supplémentaire. Comment on appelle cela déjà
?
* Attraction exotique, répond Jane qui se surprend à ne
plus savoir la signification de ces deux derniers mots.
* Oui, attraction exotique. »
#
Il n'y a plus que la lueur du réchaud pour éclairer l'endroit.
Leurs rations sont avalées en silence. Ni l'un ni l'autre n'a
grand appétit car ils se sont arrêtés en plein milieu
d’après-midi. De plus, manger leur demande autant d'attention
que des astronautes à bord d'une station spatiale. La gelée
de groseille, par exemple, a tendance à glisser de la cuiller,
et, même sur le sol dépoussiéré, de se traîner
(toujours vers l'est), de rouler comme un bout de caoutchouc vivant.
Brusquement, Jane se demande le bien-fondé de la boussole de
Raphaël. Il suffit d’aller dans le sens inverse du mouvement.
Alors, que fait-il avec cet instrument ? Est-il fou? La mène-t-il
en bateau ? Vont-ils vraiment vers l’ouest en se démenant
comme s’ils luttaient constamment contre une tempête ?
Après le repas, le café. Après le café,
Raphaël essaye pour la énième fois d'abuser de Jane.
Il le fait doucement, attendant le moindre signe de consentement pour
libérer la force libidineuse qui est en lui. Chaque fois, Jane
recule, esquive, repousse, autant que la longueur de leur lien de métal
le lui permet. Ce ne sera donc pas encore pour ce soir. Plus tard, il
libère quand même sa compagne pour qu'elle aille déféquer
à l'autre bout de la pièce, derrière le pylône
central qui avait dû abriter autrefois les armoires électriques
de contrôle. Jane n'a jamais essayé de fuir, mais lui reste
vigilant. Lorsqu'elle revient, il lui remet l'anneau sur le frêle
poignet, et, au dernier cran comme toujours, verrouille le bracelet.
« Je veux ta main, dit-il doucement, je veux ta main autrement,
quand tout sera redevenu normal. »
Jane le fixe un instant, une moue sardonique sur les lèvres.
« Je me demande si nous ne ferions pas mieux de rester quelques
jours ici, marmonne-t-il. Le temps de nous reposer un peu.
* Comment peux-tu songer à une connerie pareille? » répond
Jane. »
« C'est vrai », pense-t-il, comment a-t-il pu émettre
une telle ineptie. Ils ne sont pas là pour faire du tourisme.
Puis, il s'endort comme une masse.
#
Jane écoute les bruits divers provenant de l'extérieur.
Le bruit de basses domine, mais on entend aussi des milliers d'autres
sons divers : chocs, frôlements, arrachements, secousses, tremblements,
roulements, le tohu-bohu de la matière qui se délite et
qui va vers le Grand abîme. Elle n’a même pas peur.
Brusquement, c'est un choc sourd contre le mur ouest, l'édifice
en tremble ; sans doute une carcasse d'auto. Il y en avait tellement.
Puis c'est un crissement, comme un ongle sur un tableau d'école
; la carcasse, ou quoi que ce soit, a fini par continuer sa course folle.
Jane a beau s'escrimer, il ne lui revient aucun souvenir d'école.
Plus tard Jane se souvient, c'est comme une digue qui saute.
Un jour, tous les programmes se sont arrêtés, les gens
se sont figés devant leurs télés ou à l'écoute
de leurs radios. Un accident gravissime venait de se produire dans la
nouvelle partie de l'accélérateur de particules, le L.H.C.
situé entre la Suisse et la France.
Le Président s'est mis à parler au début des infos.
Puis des envoyés spéciaux ont commencé à
raconter.
On parlait d'incendie, de plasma, d'un jet de plusieurs millions de
degrés qui courait sur les vingt-sept kilomètres de circonférence
de l'installation. Un incendie d'un genre spécial, très
difficile à maîtriser.
Une semaine plus tard, le terme d'implosion-explosion est venu relancer
la psychose. Si le « Large Hadron collider » était
ceinturé et soi-disant isolé, rien ne semblait calmé
à l'intérieur, bien au contraire. Une série d'événements
s'y déroulait en cascade. On cachait la vérité.
Une région de plusieurs centaines de kilomètres carrés
avait été évacuée, puis, très vite,
l'alerte générale a été décrétée.
Une force inconnue et constante sur toute la surface terrestre était
en train de naître et de croître. On parlait de trou noir
en formation à l'emplacement précis du L.H.C.
Alors, les mesures d'urgence sont tombées, les premiers abris,
les paniques, et les premiers exodes se sont multipliés. Un ennemi
était désigné, mais loin d'être identifié.
Quelques jours après, une bombe a été lâchée,
son seul effet a été des dommages collatéraux gigantesques.
Si un cratère vitrifié remplaçait désormais
le L.H.C., le mal était fait et des millions de gens avaient
déjà péri dans les premières semaines à
cause de cette attraction exotique naissante que l'on nommait aussi
pesanteur horizontale.
Puis, des messages ont été lancés sur toute la
planète, des messages radio en ondes courtes. On demandait aux
gens de s'organiser, de résister, on assurait que des chercheurs
avaient déjà des solutions.
Mais tout s'est dégradé à cause de cette nouvelle
force exotique. Plus aucun avion n'est venu survoler ce qui avait été
le L.H.C.
Les parasites ont remplacé les programmes radio, les gens sont
morts probablement par milliards.
Jane ouvre les yeux. Raphaël ronfle. Déjà, comme
un rêve, ses souvenirs s'estompent.
Elle songe au temps. Lui aussi est aspiré, comme... comme un
vortex de couleurs dans un cristallisoir. Mais d'où tient-elle
cette analogie ?
Elle ne se souvient plus comment elle a rencontré cet homme,
ni d'ailleurs ce qu'est ce lieu exigu et sombre où elle se trouve.
Ah oui, un transformateur, mais pour transformer quoi ?
Et puis, Raphaël, n'était-ce pas un peintre qui aimait une
Madone, ou une Vierge ?
C'est une course contre la montre, insidieuse...
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Raphaël s'éveille doucement, il savoure ce moment sans ouvrir
les yeux; c'est peut-être le seul instant où il se sent
à peu près bien. Il sent la main de Jane dans la sienne,
un peu froide mais si menue, si fragile, qu'il ne veut plus la quitter.
Il n'ose tirer sur la paire de menottes pour ne pas la réveiller
si elle dort encore. Il se souvient de tout, et pour lui c'est une nouvelle
victoire. Avant même de soulever les paupières sur ce monde
de cauchemar, il a pris la décision de demander officiellement
la main de Jane, aujourd'hui même, ce matin. Il va la surprendre.
Il veut l'aimer, participer avec elle à la renaissance, au redémarrage
de l'espèce humaine. Elle ne peut refuser. Ce n'est même
pas une question de sentiments, c’est un devoir de conscience.
Non, Raphaël n'est pas homme à douter.
Il ouvre les yeux, et voit la main de Jane, la main de Jane toujours
menottée, mais coupée.
Fin.