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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Manfelgo

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Reconstitution


La première chose que nous dit cet homme fut quelque chose comme : " Shlama..." et d'autres mots qui se voulaient être, me dit-on, de l'araméen. Il nous saluait sans paraître le moins du monde étonné par notre arrivée ni inquiet par notre comportement. Il était maigre, portait la barbe et les cheveux longs. Vêtu d'une toge écrue, d'un beige jaunâtre, je crois bien qu'il émanait de lui un délicat parfum de fleur, enfin, au début surtout. Son regard brillait d'une fièvre qui me sembla sur le coup due à une folie intérieure, à moins que ce ne fût par l'abus de drogues.
Il parla encore mais cela ne m'intéressait pas, du moins au début. Ma mission était de ramener tout le monde à bon port, de reconnaître les environs immédiats et de veiller à l'intégrité de notre bulle.
À un moment, soeur Faustine vint vers moi et, me prenant le coude, elle me dit d'un air badin qu'il connaissait quelques rudiments de grec.
— Et alors, lui répondis-je. Que voulez-vous que ça me fasse? De toute façon, je suis parfaitement athée.
Et c'est pour cela que l'on m'avait choisi, moi, pour veiller sur le groupe. Je ne croyais pas en lui , mais j'avoue que j'éprouvai en sa présence un malaise bizarre ; j'avais les mains moites.
Mon contrat me donnait toute liberté, à condition que je ramène tous les membres de la commission papale sains et saufs.
Aussi, après m’être assuré avec les binoculaires que la colline et ses pentes incultes était désertes, que tout allait bien et était parfaitement tranquille, je me mis à observer la scène qui se déroulait devant moi, d'abord avec neutralité.
Karl traduisait pour tout le monde. Non seulement Karl avait appris l'araméen, mais il arrivait, nous dit-il, à comprendre l’homme malgré un accent épouvantable.
— Marana that ! dit encore ce natif de Nazareth.
De toute évidence, il avait beaucoup de charisme auprès du groupe et j'espérais qu'il ne me faudrait pas employer la manière forte si les choses tournaient mal.
On m'avait dit avant de partir que j'étais autorisé à abattre l'Homme si nécessaire parce qu'il ne fallait absolument rien laisser derrière nous.
Le temps était clair, chaud et sec. Un peu plus bas, sur les pentes de la colline où nous étions arrivés, il y avait des oliviers qui se reflétaient au soleil levant. Mais il nous eût été impossible de goûter un seul de ces fruits d'un autre temps.
J'attendis donc en jetant de temps en temps un oeil sur le chrono et sur mes jumelles.
Ils le crucifièrent avec de véritables clous. Il hurla, bien sûr, comment aurait-il pu ne pas réagir même s'il avait pris auparavant les anesthésiques les plus puissants que son coeur eût tolérés. Le geste en lui-même était suffisamment effrayant. Puis ils hissèrent la lourde croix, et attendirent.
Rien ne se passa. Alors, ils le libérèrent en extrayant les gros clous à larges têtes plantés dans ses pieds et dans ses mains.
Puis, sans même lui laisser le temps de se remettre, ils recommencèrent. L'homme hurla encore, dit d'autres mots mais ses paroles n'avaient rien de menaçant. Il murmura alors autre chose, un vocable qui eut un singulier effet apaisant sur moi et qui est resté gravé dans ma mémoire : " Bsheyna " ce qui, je l'appris plus tard, voulait dire " En paix ".
Ils le libérèrent une nouvelle fois et le reclouèrent sur sa croix.
Cela peut paraître horrible, mais je n'avais pas à porter de jugement. Je constatai seulement que l'Homme criait de moins en moins fort à chaque fois et que jamais il ne se révolta.
À la huitième crucifixion, j'eus tout de même un haut-le-coeur. À peine la croix fut-elle érigée, qu'il se décrochait tout seul et tombait lourdement sur le sol poussiéreux, face contre terre. L'homme ne bougeait plus mais il respirait encore.
— Vous voyez, dit alors Karl,
Karl était le chef de la commission, mais aussi évêque spécialement désigné par le Pape pour les Justifications du Concile intertemporel qui commencerait dans six mois.
— Vous voyez bien mes frères qu'il ne tenait que par miracle.
Cela fit ricaner tout le groupe mais je ne sais pas pourquoi.
Puis ce même groupe regarda ce pauvre juif aux pieds et aux mains en charpie. Peut-être espéraient-ils un miracle, mais il me parut évident qu'il ne pourrait plus être crucifié selon les règles.
Le même Karl finit par dire :
— Et bien, il faut nous mettre à l'évidence que ce n'était pas le Messie. Je crois que nous pouvons repartir.
De toute façon, mon chrono me rappelait à l'ordre. J’avitaillai la bulle avec une barrette d’uranium, puis m’installai aux commandes de notre machine temporelle afin de piloter tout le monde pour notre voyage retour.
Croyez-moi ou pas, mais le visage de Karl dans le rétro n'exprimait aucune déception. Je dirais même qu'il paraissait très soulagé, sans la moindre trace de contrition. Moi, par contre et depuis, j'ai pris la mauvaise habitude de me laver les mains pour un oui ou pour un non. Je ne fus plus autorisé à repartir dans le temps. Mais il paraît qu'ils l'ont trouvé, enfin, je veux parler du Messie, du vrai. Ils ont pu alors faire ce qu'ils avaient à faire, à savoir une bonne piqûre antitétanique, après avoir constaté qu'il tenait toujours à la douzième crucifixion. Ils ont pratiqué aussi sur lui un peu de chirurgie réparatrice. Il est vrai que les miracles ont toujours besoin d'un coup de pouce.
Ainsi, les Justifications du Concile intertemporel eurent un grand succès et contribuèrent au renouveau du christianisme.


Fin.

 

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