Il embrassa son passe, geste superstitieux qu'il effectuait avant chaque
opération difficile.
Adressant une dernière prière muette à son Dieu,
il l'inséra dans la serrure, tentant de repousser comme à
chaque fois l'idée d'un échec possible, pourtant, un bref
instant, une sensation bizarre s'insinua dans son esprit.
Retirant son outil de travail, il examina ses mains qui tremblaient.
Depuis seize ans qu'il exerçait ce "métier",
jamais encore elles n'avaient tremblé.
Bien qu'encore très jeune, il n'avait à peine que cent
vingt-cinq ans, il avait acquit une renommée que lui enviaient
beaucoup de ses compagnons humains. Il est vrai que les rares elfes
qui se mêlaient aux hommes étaient presque regardés
comme des demi-dieux, car bien que légèrement plus petit
que les humains, leur souplesse, leur maîtrise, leur intelligence
et la finesse de leurs traits étaient comme leur durée
de vie infiniment supérieure à celle des hommes.
En fait, si l’on oubliait ses oreilles pointues, on aurait facilement
pu le prendre, de dos, pour un adolescent bien musclé.
Il ferma les yeux et respira un grand coup. Ses traits se durcirent
et ses phalanges blanchirent.
Il aurait préféré laisser tout tomber, partir de
là et regagner sa forêt mais l'enjeu était par trop
important.
Secouant la tête, il respira encore une fois profondément.
Lorsque le tremblement eu cessé, il réintroduit le passe
et consciencieusement se mit à opérer.
Le déclic se produisit.
Après avoir examiné le reste de la porte à la recherche
d'un quelconque autre piège, un sourire crispé se dessina
sur son visage. Il avait réussi et pourtant, quelque chose le
dérangeait, comme un pressentiment.
Un long filet de sueur froide lui coula le long du dos, lui hérissant
l'épine dorsale.
Il jeta un rapide coup d'oeil derrière lui.
Toujours personne.
" Ne plus penser ! Agir vite ! Retirer le passe et entrer !"
Il réprima un petit rire nerveux, trop nerveux. "Il fallait
se calmer !"
Saisissant son outil de travail, le jeune voleur s'apprêtait à
le retirer lorsqu'une idée fugitive le pétrifia."Et
si le piège était prévu pour se déclencher
lorsque la clé se retirait ?"
Il chercha un renflement inégal sur les pierres du mur qui aurait
trahi le mécanisme de sécurité, un indice, mais
ne trouva rien.
Un désagréable goût de fer inonda sa bouche, et
quelques gouttes de sueur lui coulèrent le long du front jusque
dans les yeux.
Les essuyant d'un geste rageur, après avoir pris une large portion
d'air, il saisit le passe fermement et le retira.
Un fin sifflement, inaudible à une oreille habituelle, suivit
d'une légère piqûre, le glaça.
Le jeune voleur resta plusieurs secondes sans bouger, puis comme au
ralenti, regarda sa main droite serrée sur l'outil qui était
son complice depuis tant d'années. Une minuscule gouttelette
de sang perlait sous l'ongle de son index.
La porte s'ouvrit.
Il leva lentement la tête.
Gorzon se dressait, majestueux dans une robe pourpre, recouverte d'une
cape de hermine, sa chevelure grise lui retombant loin dans le dos.
Il tenait dans sa main droite son bâton d'ébène
dont le bout était terminé par une griffe de Dragon de
Platine.
Son visage parcheminé était illuminé par un sourire
ironique.
Faussement surpris il lança.
- Comment RUIN ! Déjà à genoux !!! Le jeune elfe
se releva pâle comme un mort, le sorcier le dépassait encore
d'une demi-tête. Je crois que tu peux ranger ton instrument, il
risque de ne plus te servir !
L'elfe obéit et chercha la poignée de son épée,
mais sa main se referma sur le vide.
- Est-ce ceci que tu recherches ? poursuivit Gorzon en désignant
quelque chose derrière le voleur. Celui se retournant, sursauta.
Son arme était suspendue à quelques centimètres
de sa gorge, pointe en avant. Il déglutit bruyamment provoquant
un petit rire moqueur chez le vieux magicien. Son épée
se brisa par le milieu et tinta lorsqu'elle atteignit le sol.
- Ne cherches pas à me nuire, tu ne pourrais que t'en repentir.
- Que pourrais tu me faire de plus ! Je vais mourir ! dit le voleur,
le visage crispé par un mélange de rage impuissante et
de douleur.
- Il faut bien mourir un jour ou un autre ! répliqua l'autre
d'un ton qui se voulait neutre, mais dont la raillerie n'échappa
pas au jeune elfe. Par ailleurs, poursuivit-il, si j'avais souhaité
ta mort, crois-moi ce serait fait depuis longtemps ! Une lueur d'espoir
illumina le regard du voleur.
- Alors que me veux-tu ?
- Eh bien... Tu sais que je commence à me faire vieux, susurra
l'autre ironique. Mes pouvoirs faiblissent, et afin de recouvrer toute
ma jeunesse, je nécessite un objet que tu vas me rapporter.
- Et pourquoi ferais-je cela ? demanda Ruin acide.
- Peut-être pour que j'abrège tes souffrances ou... il
laissa filer quelques secondes. Ou pour que je te donne l'antidote.
- L'antidote ? souffla l'elfe. Ses traits se durcirent. Quel est le
piège ?
Gorzon eut un claquement de langue amusé. Il s'écarta
et d'un geste l'invita à pénétrer dans son bureau.
Malgré les énormes cierges noirs, disposés en ses
quatre coins, la pièce paraissait très sombre et une atmosphère
malsaine et angoissante l'oppressait. Aucune ouverture ne laissait entrer
le moindre souffle d'air. Une odeur d'encens et de diverses herbes le
prenait à la gorge et lui irritait les yeux. Chaque mur était
recouvert de livres en plus ou moins bon état. Ca et là
des feuilles, des herbes, des pierres et divers objets tels qu'alambics,
fioles et balances gisaient à même le sol.
Le sorcier contourna son large bureau de bois noir et s'installa sur
un trône tapissé de peaux épaisses et douces. Désignant
un point invisible devant Ruin il prononça quelques paroles et
un fauteuil apparut.
- Assieds-toi ! L'elfe obéit, mais au contact de l'objet, il
sursauta et se releva d'un bond. L'objet chaud au toucher était
tiré d'une matière semblable au bois mais possédant
l'élasticité de la peau. Pour une raison qu'il ignorait
le contact même de l'objet l'écoeurait.
- ASSIEDS-TOI ! ordonna le Mage. Dominant sa répulsion il obéit
de nouveau. C'est alors, qu'il remarqua que le bureau semblait vivre
et palpiter et que ses pieds n'étaient autre chose, que des têtes
humaines de pierre figée dans un muet cri de douleur, mais dont
les yeux parfaitement vivants, roulaient sans cesse dans leurs orbites,
implorant que l'on mette fin à leurs tourments. Le magicien,
qui avait surpris son regard lança amusé :
- Plaisant n'est-il pas ? Eux aussi voulaient contrarier mes plans.
Mais bon ! Nous ne sommes pas ici pour parler d'eux, mais de toi...
Et de la pierre de Tallomé ! Il se renfonça dans son siège
et joignit les extrémités de ses longs doigts fins. J'ai
appris, continua t-il son regard perçant, fixé dans celui
du voleur, qu'elle a réapparut il y a environ un mois dans la
région de S'riyan. C'est une enfant humaine qui la détient.
Je te demande simplement de me la rapporter. Après je te donnerai
l'antidote. Il ferma les yeux. Cela te convient-il ?
- Pourquoi ne pas la voler vous même ?
Il ouvrit les yeux et posant ses deux mains sur la table, se redressa
brusquement, se pencha vers lui et hurla :
- Tu n'as pas à poser de questions ! Ses pupilles dilatées,
brillaient de fureur. Il se rassit et après quelques secondes,
lorsqu'il eut recouvré tout son calme, il poursuivit :Cette enfant
est un peu spéciale, nul objet magique, nulle magie ne peut l'atteindre
ni l'approcher. C'est pourquoi j'ai besoin d'un voleur, c'est à
dire toi ! Tu iras chercher la pierre et tu tueras l'enfant. Si tu la
laissais vivre je le saurais car la pierre reste attachée à
la première personne qui la touche tant que celle-ci est vivante,
hors c'est elle qui l'a retrouvée. Tu la voleras donc, et tu
la mettras dans un petit sac de soie noire que je te procurerai, ensuite
tu tueras l'enfant puis tu me ramèneras l'objet sans le toucher.
Si tu ne respectais pas ce marché tu sais ce qui t'arriverais...
Ils se dévisagèrent un instant puis l'elfe demanda.
- Il me reste combien de temps ?
- A vivre ? Sans l'antidote quatre jours, mais dès le second
tu ne seras plus que souffrances. Paralysé et rongé, de
part l'intérieur par un feu dévorant, de par l'extérieur
par des plaques purulentes.
- Qu'est ce qui me prouve que tu respecteras notre marché ?
- Rien du tout ! C'est à toi de décider. De toute façon,
si tu refuses, je trouverais bien un autre voleur qui acceptera cette
tâche, moyennant une bourse bien remplie, ou... Sa vie !
Ruin détourna la tête et après avoir réfléchi
un bref moment demanda.
- Je veux aussi ce que je suis venu chercher : La plante que vous avez
dérobée à mon village.
Le mage eut un sourire amusé.
- Très bien ! Un arbuste d'une trentaine de centimètres,
d'un feuillage vert scintillant aux reflets pourpres apparut à
cinquante centimètres de lui.
L'elfe tendit les mains et le saisit.
- Tu rapporteras l'arbrisseau à tes compagnons puis tu iras me
chercher la pierre.
- Il me faudra des jours !!!
- Ne sois pas stupide ! Un anneau se matérialisa à l'index
droit du voleur. Il te mènera chez les tiens le temps que tu
déposes l'arbre. N'adresses la parole à quiconque ou tu
mourras. Ensuite il te transportera près de l'enfant et ce sera
à toi de jouer.
Ruin ferma les yeux et d'une voix blanche murmura :
- J'accepte !
- A la bonne heure ! Gorzon se renfonça dans son trône.
Puisque tous les détails sont réglés, voici le
petit sac, dit il en tendant l'objet.
Ruin le prit mais au contact de la peau du Mage il retira vivement la
main. Une cloque blanchâtre apparut sur ses doigts. Le mage sourit
et comme si de rien n'était poursuivit.
- Dès que tu souhaiteras rentrer tu n'auras qu'à prononcer
ces paroles : « SORIEYU BANIOS ARTAYA ! » Ne les oublies
pas ! Maintenant, Va !
*
* *
Ruin ressenti
un doux vertige, puis se retrouva en bordure de son village. Il allait
déposer l'arbrisseau et repartir lorsque Istel apparut. Dès
qu'elle le vit, elle courut jusqu'à lui et lui sauta au cou.
- J'étais sûre que tu réussirais ! Elle se blottit
contre lui. J'ai eu si peur que tu ne reviennes pas !
Il eut un sourire amer qu'il effaça lorsqu'elle releva la tête.
Tu n'es pas blessé au moins ? La jeune elfe tourna autour de
lui et satisfaite, lui prit la main dans l'intention de l'entraîner
au village, mais d'un geste brusque il se dégagea et lui tendit
la plante. Qu'y a t-il ? Tu ne sembles pas heureux de me voir ! Ne devions
nous pas nous marier dès ton retour ?
Les traits du jeune elfe se durcirent tandis que son coeur se serrait.
Il l'obligea à prendre la plante, mais elle ne voulut pas lui
lâcher les mains. C'est à toi de l'apporter ! Non à
moi ! L'arbre de Paix vient enfin de rejoindre l'endroit qu'il n'aurait
jamais dû quitter ! Viens ! Les prêtres te seront reconnaissants
! Il secoua la tête et ferma les yeux. Des larmes perlèrent
à ceux de sa compagne. Qu'ai je fait ? implora-t-elle.
Ruin dégagea une main et posa l'index sur les douces lèvres
roses. Puis, secouant doucement la tête il enleva le doigt et
y apposa ses lèvres. Il se détourna ensuite et s'éloigna.
Au bout de cinq pas il ressentit le doux vertige.
*
* *
Sur une
plage dorée, une petite fille d'environ six ans jouait avec un
chiot. Elle lançait un bâtonnet qu'il s'empressait de rapporter
provoquant d'incessants éclats de rire. Avec ses yeux couleur
aigue-marine, et ses cheveux blonds comme les blés, elle était
très jolie, même pour une humaine. Le chiot cessa de jouer
et fixa intensément Ruin qui approchait.
- Bonjour ! lança gaiement l'enfant. Le chien sortit alors de
sa torpeur et se précipita en frétillant de la queue vers
lui.
- Bonjour ! répondit l'elfe en retour.
Il souleva l'animal et le porta à son visage. Le chiot lui appliqua
un sévère coup de langue lui arrachant un demi sourire.
- Anasthasia ! Lança la petite avec une révérence.
- Mon nom est Ruin.
- Et lui c'est Gaucho, car il est très maladroit ! Un faible
aboiement souligna le fait et elle éclata de rire.
- Tu vis ici petite ?
- Oui avec ma grand mère qui habite un peu plus loin. Vous êtes
un aventurier ? Je ne vous avais pas entendu arriver ! L'elfe détourna
la tête et son regard se perdit un long moment dans l'horizon.
- As-tu faim ? Elle opina du chef. Il s'assit alors au sol et déposa
le chien qui partit jouer avec les vagues. Sortant du pain et du fromage,
le voleur fit deux parts égales, en donna une à l'enfant
et entama la sienne, les yeux toujours perdu dans l'océan.
" Pourquoi perdre de la nourriture alors qu'il fallait la tuer
? Ruin serra si fort son pain qu'il s'émietta et tomba sur le
sable.
- Oh ! Vous voulez un peu de pain ? demanda t-elle avec ce sourire tout
empli de ce bonheur insouciant qu'on les enfants. Il secoua la tête.
Sur la poitrine de l'enfant se balançait une pierre orangée
qui semblait pulser d'une vie propre. La petite suivit son regard et
lança.
- Elle est jolie, n'est ce pas ? Anasthasia l'ôta et la lui tendit.
La saisissant par le fin cordon de cuir, il la porta à hauteur
de ses yeux afin de voir jouer les rayons du soleil en son travers.
C'était donc en ce caillou que reposait la vie de l'enfant. Ou
la sienne. Mais s'il la laissait sauve, un autre viendrait la tuer et
il aurait donné sa vie en vain. Après tout ce n'était
qu'une humaine, une sous-race, mais au fond pour quelle raison réelle
Gorzon désirait-il cette pierre ?
- Grand'Ma dit qu'elle est magique ! lança l'enfant coupant court
à ses pensées. Elle protège celui ou celle qui
l'a trouvé et donne l'immortalité. Ruin saisit la pierre
entre ses doigts et ne put retenir un frisson.
Alors il la serra si fort que ses doigts en blanchirent. L'enfant posa
une main doucement sur la sienne.
- Pourquoi es-tu si triste ?
Elle avait les yeux d'Istel, les mêmes cils longs, doux et soyeux.
La même bouche rose tendre. Si elle avait été elfe,
l'enfant aurait put être leur fille.
Il s'arracha à son rêve. La petite près de lui avait
posé sa tête contre son torse et fermé les yeux.
- Tu voudrais retourner chez les tiens ? demanda t-elle dans un murmure.
Ses mains se crispèrent sur la pierre. La journée touchait
à sa fin et le soleil dans un halo rougeoyant prenait congé
derrière la mer. Le chien les rejoignit et se blottit contre
l'enfant.
Toujours perdu dans ses pensées, Ruin ne prit conscience de la
respiration régulière d'Anasthasia que lorsque le ciel
se fut complètement assombri. Délicatement, afin de ne
pas la réveiller, il la coucha sur le sable tiède. Puis,
après avoir mis la pierre dans le petit sac de soie noire, Ruin
passa ses mains autour du cou de l'enfant, mais au lieu de serrer, il
se mit à la caresser. Elle remua dans son sommeil et il se retira
vivement de peur de la réveiller.
Il se rassit à quelques mètres d'elle. Sur le sable, son
fourreau vide gisait, ainsi que son sac. Dans sa botte, sa dague semblait
lui brûler. En lui deux sentiments se guerroyaient. "Vivre
ou Laisser Vivre !". S'il vivait il fallait qu'il ôte la
vie de cette enfant, lui qui n'avait encore jamais tué, et répugnait,
ne serait ce qu'à blesser un ennemi. Mais s'il lui laissait la
vie sauve, il lui fallait se résigner quitter ce monde, sa forêt
verdoyante, son village, sa famille, ses amis, et Istel ainsi que tous
les projets qu'ils avaient bâtis ensemble. Il dégaina sa
dague. La Lune qui s'était levée y lança un éclair
blanc. Le jeune voleur se glissa jusqu'à elle. La tête
tournée, les cheveux de la petite avaient glissé, dévoilant
un cou d'une blancheur immaculée. Ses doigts se crispèrent
sur le manche de l'arme et un instant la douleur fit son apparition
tel un feu dévorant chaque partie de son corps. Ruin serra les
dents et peu à peu l'horrible sensation reflua. Appliquant alors
la lame de la dague contre la gorge fraîche et blanche, il ne
parvint pas à poursuivre son geste et resta ainsi pendant quelques
instants. La petite ouvrit soudain les yeux.
- Pourquoi ne le fais tu pas ? Il rougit, coupable, et lâcha son
arme. Tu veux la pierre c'est ça ! Leurs regards mutuellement
rivés, le temps sembla suspendu pendant de longues secondes.
Non ce n'était pas une enfant ordinaire, elle n'en avait que
l'apparence. Une fraction de seconde le beau visage d'Istel se superposa
à celui d'Anasthasia, il ferma les yeux et se releva. Le chiot
se leva, s'étira et bailla. La petite s'assit et entoura de ses
frêles bras blancs ses genoux sur lesquels elle posa son menton,
le regard perdu dans le déferlement des vagues.
Le ciel parsemé d'étoile se reflétait dans les
eaux sombres.
Ruin se sentait calme et détendu. Il avait pris sa décision.
Tout sentiment de culpabilité l'avait fuit et les embruns rafraîchissaient
son visage dont la peau recommençait à le brûler.
La Lune se voila un court instant, et un sourire cruel crispa ses traits
fins et réguliers, puis il se détourna et sans un mot
partit droit devant lui.
Fin.