Scélia rajusta son manteau pour se protéger de la méchante
bise qui la glaçait jusqu'aux os.
Ses cheveux roux, emmêlés, qu'elle n'avait eu le temps
de coiffer, lui donnaient l'air d'une sauvageonne.
Elle était presque arrivée au but.
Posant son baluchon, elle fit apparaître d'un mot, un petit miroir
d'argent qui se mit à flotter à quelques centimètres
de son visage, puis obéissant à une parole, un peigne
de cristal se matérialisa dans ses cheveux et se mit à
les démêler.
Admirant son reflet, pendant que sa magie opérait, elle réfléchit
à voix haute.
- Je ne peux tout de même pas paraître devant mon futur
maître, vêtue et attifée comme une souillon.
D'un claquement de doigts, sa peau se débarrassa de toutes traces
de salissure, de sueur, adoptant une apparence satinée, un léger
parfum de fleurs et une pâleur ravissante qui faisait ressortir
ses jolies taches de rousseurs.
Une aura enveloppa son corps, et ses vêtements irradièrent
un moment, avant de projeter vers le ciel toute la poussière
qu'ils avaient accumulée pendant ce long voyage, formant un ravissant
petit nuage brun au-dessus d'elle. Toutefois, au lieu de se déplacer
et de planer lentement au sol comme prévu afin de déposer
son fardeau de saleté, il explosa soudain et laissa tout retomber
sur elle.
Remuant son petit nez retroussé, elle retint de justesse un éternuement.
- Ce n'est vraiment pas au point ! Il va encore falloir que je revoie
ce fichu sort !
Le peigne avait terminé son ouvrage et ses longs cheveux bouclés
étaient remontés en une coiffure recherchée.
Secouant ses vêtements, elle jeta un dernier regard au miroir,
puis avec un clin d'oeil mutin, prononça une parole et les accessoires
disparurent.
Rajustant son sac, elle avança un petit sourire aux lèvres.
Six petits
yeux cruels, d'un noir d'encre, observaient la forme s'approcher.
Un petit rire odieux naquit dans l'ombre de la tour, suivit d'un autre
et d'un autre...
Scélia
aspira une grande bouffée d'air et ferma les yeux un instant.
Dressant le poing, elle cogna à la porte, une, deux, puis trois
fois avant de se reculer.
Des pas résonnèrent et avec un grincement, la porte de
bois massive, ornée de ferronnerie, s'ouvrit, laissant apparaître
un homme déjà âgé, les cheveux et la barbe
grise, les yeux de même couleur pétillant d'intelligence.
Avec un regard indulgent, il la considéra et un petit sourire
naquit sur ses lèvres, donnant à son visage émacié
et anguleux, qui aurait pu être sévère sans ce profond
air de bienveillance qui formait comme une aura autour de lui, un charisme
incontournable qui conquit d'amblée la jeune fille.
- Maintenant
!
La jeune
fille offrit son plus beau sourire à l'homme qui la dévisageait
et entamait une profonde révérence lorsqu'une pleine bassine
d'eau sale et glacée l'inonda, lui coupant la respiration.
Statufiée dans son mouvement, elle se releva lentement, ses yeux
verts crachant des éclairs, ses cheveux dégoulinant flottaient
autour d'elle tel des centaines de serpents mus par leur propre volonté.
Sa bouche réduite à un mince trait de fureur s'apprêtait
à lancer une formule magique, mais lorsqu'elle croisa le regard
de l'inconnu, sa colère tomba d'un coup. Il paraissait si surpris,
si triste, que les paroles destinées à enflammer les robes
du magicien demeurèrent prisonnières de sa gorge.
Le silence qui s'était installé quelques secondes, fut
brisé par un éclat de rire odieux, cruel et impitoyable.
D'un geste, le sorcier la pria d'entrer, puis referma prestement la
porte.
- MAZGART ! Lança t-il aussitôt.
Un tourbillon parfumé enveloppa la jeune fille, la caressant
de son doux souffle chaud, et Scélia se retrouva sèche
et propre en un instant.
- Pardonnez cet accueil un peu... Il hésita un instant puis avec
un sourire forcé continua. Brutal. Mais comme je l'avais annoncé
à votre ancien maître, j'ai avec moi trois fillettes en
bas âge, mes filles, et elles ont tendance à faire des...
Il chercha encore ses mots et Scélia avec un petit sourire ironique
termina pour lui.
- Des farces ?
Il opina de la tête et se mit à faire les cents pas le
long du hall d'entrée.
*
* *
Le sol
de marbre noir veiné de rouge, était une représentation
exacte de la constellation du dragon. De magnifiques tapisseries, aux
couleurs éblouissantes, évoquaient les différentes
races de dragon tant disparues que vivantes.
De petites fenêtres, placées très haut, diffusaient
parcimonieusement la lumière du jour rendant les scènes
presque vivantes.
Suivant le regard émerveillé de la jeune fille devant
la richesse du décor, il eut un petit sourire triste.
- C'est Fionella, ma femme, qui a aménagé le château,
elle connaissait mon admiration, ma passion pour les dragons et vous
verrez de multiples autres preuves de son amour et de son talent.
Un instant il baissa les yeux, lorsqu'il fixa de nouveau ses pupilles
couleur de cendre sur celles de la jeune fille, il poursuivit d'une
voix atone.
- Elle était une très grande sorcière. La meilleure.
La plus puissante depuis des décennies. Elle avait votre âge
quand je l'ai connue et déjà, était au sommet de
sa gloire.
Il se raidit imperceptiblement mais ce léger changement n'échappa
pas à la jeune apprentie.
- Sept ans après, poursuivit-il, elle donna naissance à
des triplées et mourut en couche. Ces trois petites filles sont
celles là même dont vous aurez la charge, mais ne pensez
pas que ce soit chose aisée, vous serez la vingt cinquième
à tenter votre chance, la dernière a tenu deux jours et
je crois qu'elles tentent de battre leur record.
Si vous réussissez à tenir le château et à
gouverner les petites, je vous enseignerais mon savoir comme promis
dans la lettre que j'ai adressé à votre ancien maître.
Il la dévisagea un moment, puis murmura.
- Je souhaite de tout coeur que vous réussissiez.
*
* *
Scélia
admirait sa chambre.
Occupant un étage entier du donjon, elle était baignée
par une douce lumière diffusée par trois braseros.
Une cheminée, sur le côté, réchauffait les
pierres humides, et d'épais tapis représentant des dragons
de toutes sortes et de toutes tailles recouvraient le sol.
Un lit aux colonnes sculptées, avec un épais matelas de
plumes, trônait dans un coin près d'une armoire de bois
noir, d'une coiffeuse ornée d'un superbe miroir au pourtour doré
et d'un bureau massif surmonté d'une bibliothèque bien
garnie.
D'épais coussins noirs, disposés un peu partout au sol,
un grand coffre posé au pied du lit et une chaise constituaient
le reste de l'ameublement.
Avec un petit sourire, elle déposa son sac et son manteau sur
le coffre.
Un léger mouvement sur sa gauche la mis sur ses gardes.
Souple comme un chat, elle bondit et ouvrant brutalement la porte de
l'armoire, se retrouva nez à nez avec un gros lapin noir, couronné
d'une petite houppette dorée, qui la dévisageait tranquillement
de ses gros yeux sombres.
Inclinant la tête un instant, il la redressa et cligna des yeux,
apparemment satisfait de ses observations.
Avec un sourire, ravie, Scélia le prit de l'étagère
et le soulevant au-dessus de son visage demanda.
- Alors je te plais ?
Puis elle le posa contre son épaule gauche.
Il ferma les yeux de contentement et se laissa aller.
Peu à peu un liquide chaud et nauséabond pénétra
le fin tissu qui recouvrait sa poitrine, une masse plus solide et plus
parfumée, glissa le long de ses formes généreuses
et s'écrasa sur les précieux tapis. Les yeux de la jeune
fille s'agrandirent, lentement elle l'écarta, et le tança
vertement.
- Tu n'es qu'un gros dégouttant ! Une robe presque neuve !
- Et toi tu n'es qu'une sombre idiote ! répliqua t-il une lueur
ironique dans les yeux, et avant qu'elle ne soit revenue de sa surprise,
il planta cruellement ses dents dans une de ses mains blanches, lui
arrachant un cri de douleur.
Scélia le rejeta brutalement à l'autre bout de la pièce,
mais s’immobilisant un instant au ras du sol le lapin grossit
plusieurs fois de volume et une petite fille de cinq ans apparut à
sa place avant de se rétablir par une pirouette.
Avec un ricanement, elle s'évanouit dans un nuage de fumée.
- Le monstre ! s'exclama la jeune fille en se tenant la main avant de
constater les dégâts.
De quelques paroles elle nettoya tout ça, puis haussant les épaules
elle sourit.
Il leur faudrait bien plus que ça, si elles voulaient la faire
renoncer. Elles n'étaient pas au bout de leur peine !
Quelques minutes plus tard, alors qu'elle finissait de ranger ses affaires
dans le coffre, une forme se matérialisa, et la petite fille,
qu'elle avait à peine eut le temps d'entrevoir, refit son apparition
le profil bas, des larmes aux yeux.
Scélia, plissa les siens et recula d'un pas, il était
hors de question de lui faire confiance, mais la petite sans même
la regarder, s'agenouilla et enfoui son visage dans ses mains avant
de commencer à sangloter.
Comédie ? Comment savoir ? La jeune fille fit un pas en avant
et tendit une main mais la retira aussitôt.
Le petit visage pâle, encadré de mèches noires bouclées
qui retombaient loin dans le dos, se releva maculé de larmes,
les yeux noirs imploraient, la bouche tremblait, comment douter un instant
de la candeur, de l'innocence de cette enfant ? Qu'elle devait être
sensible !
D'une voix brisée par l'émotion, elle balbutia enfin.
- Je... Je... suis désolée. Ce que j'ai fait était
mal...
Elle se remit à pleurer et Scélia s'avança. Peut-être
la fibre maternelle. S'agenouillant à ses côtés,
elle tendit une main légèrement tremblante pour caresser
les fragiles boucles sombres.
Retenant sa main au dernier moment, elle demanda doucement.
- Pourquoi ce revirement si soudain ? Qu'est ce qui me prouve que tu
ne veux pas encore me jouer un tour ?
L’enfant plongea ses yeux sombres dans les yeux verts de l'apprentie
et celle-ci y lut une telle tristesse, tant d'innocence, de pureté,
qu'elle s'empourpra, honteuse de ses pensées.
- Pourquoi es-tu revenu ? demanda-t-elle pour changer de sujet.
- C'est Père qui m'a fait comprendre que j'avais mal agis et
que je devais me faire pardonner. Aussi…, elle eut un pauvre sourire.
Aussi, reprit-elle en fouillant dans ses poches, je voudrais vous offrir
ceci.
Elle lui tendit un magnifique médaillon ambré. Le bord
d'argent vieillit était gravé de runes anciennes, la pierre
en son milieu semblait transparente et en elle, un minuscule château
semblait flotter sur les eaux d'un lac limpide.
La dernière trace de soupçon s'envola et l'entourant de
ses bras, elle la remercia de son geste avec effusion.
Des larmes lui venaient aux yeux, quand elle la repoussa gentiment,
elle voulut lui rendre son présent.
- Je ne peux l'accepter. C'est vraiment trop beau.
Une ombre passa sur le doux visage enfantin.
- Mais vous ne pouvez pas me le rendre ! gémit-elle. Si vous
le faites, ça veut dire que vous ne me pardonnez pas. Gardez
le ! Je vous en prie !
Scélia hésita encore un instant, puis haussant les épaules
lui offrit son plus beau sourire.
- Mettez le ! demanda encore la petite, et pour ne pas la blesser, la
jeune apprentie obéit.
Comme elle s’y prenait de façon maladroite et avait du
mal à fermer l'anneau, l'enfant impatiente, saisit le crochet
et fébrilement en verrouillant, pinça un peu la peau si
blanche, lui arrachant un petit cri de douleur. N'y prenant même
pas garde, elle continua avec un sourire dangereux.
- Je parie qu'un jour tu as désiré être une princesse.
Ce tutoiement soudain inquiéta Scélia et le doute, de
nouveau, s'insinua dans son esprit. Et si elle jouait la comédie
?
La voix de l'enfant se fit sifflante, tandis que sa poitrine se soulevait
de plus en plus rapidement, comme aux prises d'un violent orage.
- Oh oui ! Je suis sûre que tu voudrais être une princesse
!
- Arrête ! implora Scélia qui sentait le médaillon
la brûler.
Le saisissant entre ses doigts pour l'arracher, elle ne put que le serrer
davantage imprimant dans sa paume les runes magiques qui maintenant
prenaient effet.
- Rejoint ton royaume, Reine de pacotille ! Rugit l'enfant d'une voix
haineuse.
Hurlant, la jeune fille sentit un fourmillement parcourir tout son corps,
qui se transforma en cuisante douleur, avant de devenir rapidement insupportable.
Alors qu'elle était sur le point de défaillir, elle se
sentit comme aspirée vers le sol.
Tout devint sombre et silencieux hormis un sifflement, qui déchirant
le vent, se fit de plus en plus intolérable.
Peu à peu une clarté apparut, se faisant de plus en plus
violente.
Sa peau la brûlait et elle vit le château, et surtout l'eau.
Le vaste étang qui se rapprochait, se rapprochait à une
vitesse inimaginable et c'était elle qui tombait.
Les brûlures venaient du frottement de l'air, des larmes lui étaient
arrachées et un hurlement irrépressible sortait de sa
gorge, semblant ne jamais devoir finir.
L'impact fut prodigieux, meurtrissant tout son corps comme une énorme
claque. Elle aurait pu créer une bulle d'air et remonter à
la surface en se maîtrisant, grâce à la magie, mais
incapable d'aligner deux pensées de suite, elle ne pouvait que
hurler et vider ses poumons, jusqu'au moment fatidique ou vierge d'oxygène,
elle devrait aspirer l'eau pour les remplir et se noierait.
Une vague de feu frappa sa joue gauche et tout disparut, eau, château,
fillette. Elle se retrouva agenouillée, le sorcier à ses
côtés, les mains sur ses épaules, les sourcils froncés
par l'inquiétude.
D'une voix extrêmement douce, il demanda.
- Ca va aller ?
Regardant autour d'elle, Scélia chercha un instant l'enfant,
puis ses grands yeux se mouillèrent et elle fondit en larmes.
Il la laissa se soulager, puis la conduisit jusqu'au bord du lit, où
il l'obligea à s'allonger.
Quand elle fut calmée, il l'interrogea sur ce qui s'était
passé.
Soumise, elle raconta tout et son visage se durcit.
- Vous sentez vous assez forte pour descendre souper ? s'enquit-il adoucit.
Avec un mince sourire, elle opina. Il l'aida à se relever et
la soutint le long du chemin.
- Comment avez-vous fait pour intervenir aussi vite ?
Son rire frais et sincère la surprit, la vexant presque.
- Ne vous fâchez pas. Lança-t-il devant son ravissant minois
renfrogné, mais vous avez une de ses voix.
Elles vous ont fait le coup du médaillon du château.
Scélia s'arrêta surprise.
- Apparemment je ne suis pas la première.
D'un geste de la main il sembla balayer un parasite invisible.
- Ceci dit, entre nous, elles vous craignent fortement, car en principe
elles n'utilisent ce tour qu'en dernier ressort, c'est à dire
lorsqu'elles sont fatiguées de leur proie.
- A moins qu'elles ne m'aiment pas du tout et qu'elles veuillent se
débarrasser de moi immédiatement.
Il secoua doucement la tête et avec un sourire malicieux , l'invita
à reprendre la marche.
- Ce tour n'est qu'illusions et sensations corporelles, si elles avaient
désiré se débarrasser de vous, elles vous auraient
expédiée dans l'une des trappes du château munies
de pieux acérés, et au grès de leurs volontés,
si elles avaient choisi de vous donner une mort lente et douloureuse
elles auraient empoisonné les pieux.
- Charmantes créatures, murmura dans un souffle la jeune apprentie.
Comme s'il n'avait pas entendu, le Sorcier poursuivit, plus sérieux.
- Non, je crois qu'elles ont simplement voulu vous éprouver et
surtout vous montrer leur puissance.
Après avoir quitté le donjon et avoir traversé
une sorte de cloître parsemé de fleurs et de plantes qui
embaumaient, ils arrivèrent devant un portail représentant
la gueule ouverte d'un magnifique dragon de pierre verte sculptée
avec recherche, qui servait d'entrée à la vaste salle
à manger.
Elle aurait pu accueillir des centaines de convives. De pierres de taille,
située au pied de la tour, elle était éclairée
par de minces fentes pratiquées à trois mètres
du sol, et par quelques torches disposées sur les murs.
Vierge de toutes tapisseries, il y régnait l'ombre de la magie
et Scélia, étonnée, jeta un rapide coup d’œil
vers son maître.
Avec un sourire mystérieux, il la lâcha et frappa dans
ses mains.
Aussitôt, les murs se brouillèrent et les pierres grises
laissèrent la place à de grandes étendues de verdures,
des montagnes baignées par un soleil couchant dans le lointain,
et une forêt aux teintes pourpres sur la gauche où s'égaillaient
des myriades d'animaux.
Un lapin vint jusqu'au bord de l’illusion, délimitée
par une petite bande noire sur le sol et remuant son nez, les fixa un
long moment, avant de leur tourner le dos et de s'éloigner en
quelques bonds pour se fondre dans les herbes.
Une odeur de terre mouillée, de fleurs et de divers autres parfums
assaillirent la jeune fille, mais avant qu'elle n'ait pu poser de questions,
le Sorcier dit avec un sourire triste.
- C'est Fionella qui avait créé tout ça. Elle venait
d'une lointaine contrée et aimait de temps en temps retrouver
son pays, mais elle ne pouvait y retourner, elle en avait été
bannie lorsqu'elle avait accepté de devenir ma femme. La différence
d'âge qui nous séparait indisposait son peuple. C'était
une reine. Elle a renoncé à son royaume, à ses
sujets, et à une grande partie de ses pouvoirs pour moi.
Avec un soupir, il poursuivit.
- La vie est parsemée de choix. Se ressaisissant, avec un sourire
un peu forcé, il continua. Mais il y a bien d'autre paysage,
quoiqu' en ce moment, je ne mette que celui-ci.
Avec un sourire ravi, elle murmura.
- C'est magnifique.
Un bruit de chaises traînées désagréablement
sur le sol les firent se retourner.
- Mes trois petits anges ! s'exclama le mage.
- Les trois petites pestes ! pensa Scélia.
Elles lui envoyèrent un regard noir.
- Allons, allons ! reprit-il en prenant un air courroucé. Vous
n'avez pas du tout été correctes avec votre nouvelle gouvernante.
Il eut un sursaut et lança d'un air bien plus doux.
- Mais je m'aperçois que nous ne nous sommes même pas présentés.
S'inclinant légèrement, il dit avec un demi-sourire.
- Pratius Signus Dragon, et voici Nass, Tass et Vass, diminutifs de
Nassilia, Tassami et Vassena.
Avec une demi-révérence elles s'inclinèrent, et
l'apprentie leur rendit leur salut.
- Mon nom est Scélia Docum.
Les petites la dévisageaient froidement, le mage brisa la glace.
- A table ! Je meurs de faim !
Un feu brûlait dans une antique cheminée, diffusant une
douce chaleur. La table, dressée sur des tréteaux, était
entourée de coffres débordant de victuailles. Une nappe
blanche touchait le sol. Divers autres mets variés étaient
disposés dessus, certain fumant encore, d'autres froids.
Les fillettes se jetèrent sur les plats et firent honneur à
tout. Scélia mangea de bon appétit mais avec modération.
Lorsque ce fut terminé, il se leva et alla chercher une pipe
sculptée dans une matière étrange, qu'il se mit
consciencieusement à bourrer.
L'apprentie voulut le rejoindre, mais les trois fillettes bondirent
et s'interposant, s'accrochèrent aux robes du sage homme, en
lançant des regards haineux sur la jeune fille.
Riant, il les repoussa.
- Allons, mes anges, il est temps de vous calmer. Son air joyeux disparut.
Je sais que votre mère vous manque, il ferma les yeux. Elle me
manque à moi aussi terriblement, mais il est temps d'accepter
sa mort. Cette jeune fille, que j'ai accepté d'instruire, va
s'occuper de vous. Désormais, je tiens à ce que vous soyez
gentilles avec elle, et que vous la traitiez avec plus de respect que
vous n'avez fait jusqu'à maintenant pour les autres.
- Père ! Nous n'avons besoin d'elle ! s'exclamèrent-elles
toutes en même temps. Nous pouvons très bien nous occuper
du château et veiller sur vous.
- Tout enfant à besoin de soins maternel !
- Ce n'est pas notre mère !
- Je n'ai jamais prétendu ça ! Je veux qu'elle vous éduque
et vous enseigne ce qu'un homme ne peut vous apprendre.
Toutes les trois le lâchèrent d'un même mouvement
et baissèrent la tête en serrant les poings.
Apparemment ce n'était pas la première fois que cette
conversation se tenait et elles savaient d’avance que leurs forces
étaient trop faibles.
Scélia s'agenouilla et releva le menton de celle du milieu, plongeant
son regard de chat dans celui de la petite, elle y lut une peine immense,
elle aurait voulu la rassurer, lui dire les paroles qui l'auraient réconforté,
mais au lieu de ça, la tristesse de la petite se communiqua à
elle et elle sentit les larmes couler le long de ses joues. Le regard
de l'enfant se durcit et elle la gifla de toutes ses forces avant de
disparaître. Les deux autres suivirent leur sœur.
Se relevant en se frottant la joue, elle interrogea son maître
du regard.
Haussant les épaules il tira une bouffée de la pipe et
murmura.
- Elles ne sont pas méchantes. Juste possessives. Vous êtes
une rivale pour leur mère et celle ci ne peut plus se défendre
que par des souvenirs qu'elles n'ont jamais eut. Tout ce qu'elles connaissent
d'elle, c'est ce que je leur ai raconté, ou montré par
magie. Elles se sentent aussi responsable de sa mort et par conséquent
de ma tristesse. Elles sont beaucoup plus mûres qu'elles ne paraissent.
Il ne faut pas leur en vouloir.
Il fixa le feu un bref moment, puis se retournant brusquement demanda
d'un air joyeux.
- Vous vous demandez sûrement quelle matière peut être
ainsi transparente avec des reflets sombres toujours en mouvement ?
Scélia qui observait la pipe avec attention, opina sans dire
un mot.
- Eh bien elle est tirée de la griffe d'un dragon irisé.
Vous devez savoir que c'est l'un des plus rare. Ce fut le cadeau de
mariage de ma femme. Extraordinaire n'est ce pas ? Il n'y a pas de mot
pour décrire cette pièce hors du commun. De plus. Regardez
!
Il souffla dedans et un nuage doré forma lentement la forme d'un
corps féminin qui bientôt se précisa.
Elle était fine et élancée, de longs cheveux bouclés
lui couraient le long du dos et ce jusqu'aux chevilles, son visage était
des plus fin, un modèle de délicatesse, de douceur et
d'intelligence. Jamais Scélia n'avait vu une femme d'une telle
beauté. Elle était totalement dévêtue, mais
en rien impudique, sa magnifique couleur doré lui servait de
parure et d'habit. Ouvrant ses bras elle les tendit vers le fumeur,
qui les yeux humide la contemplait, incapable d'une parole. Ils restèrent
ainsi, pétrifiés dans le temps, puis peu à peu
la fumée commença à se dissiper et lui envoyant
un dernier baiser la femme disparut.
- C'est magnifique n'est ce pas ? murmura le mage dans un souffle.
Scélia sentait sa gorge nouée, les lèvres serrées,
elle secoua la tête en signe d'assentiment.
- Je me retire. Poursuivit-il la voix brisée. Nous commencerons
les leçons demain, si vous désirez voir les petites, leur
chambre est au-dessus de la votre. Peut-être finirez vous par
être amies.
Sur ce il se détourna et d'un pas las, il quitta la pièce
sous le regard attristé de la jeune fille.
*
* *
Tass fila un grand coup de pied dans le pouf et le désintégra
d'un rayon sorti de son majeur, dispersant dans toute la pièce
quantité de plumes plus ou moins calcinées.
- Calme toi ! intervint Vass, la plus réfléchie des trois.
- Tu veux que je me calme ! Il lui a déjà montré
! Pas un cinquième des précédentes n'ont eut l'honneur
de la contempler et elle ! Elle ! Tass s'étrangla, ravalant sa
salive, les yeux brillant de fureur elle poursuivit. Elle l'a vu dès
le premier jour ! Cela ne fait pas trois heures qu'elle est dans le
château et déjà elle à vu Maman !
Nass se leva et vint entourer de ses bras, les fragiles épaules
tremblantes de sa soeur.
- N'ais d'inquiétude. Elle partira ! Comme les autres. Elle va
payer très cher l'honneur qu'elle a eut.
Se détournant, Tass fondit en larme.
- Et si... hoqueta t-elle, Et si elle restait ? Et si un jour, on n'arrivait
pas à faire partir la nouvelle ?
- Ce jour n'arrivera jamais. répliqua Vass en les rejoignant.
Jamais nous ne les laisserons faire, et tôt ou tard, de guerre
lasse, Père pliera et cessera de nous en envoyer d'autre.
D'un mouchoir orné des initiales de leur mère, qu'elle
avait fait apparaître, elle essuya les larmes qui maculaient les
joues pâles, puis comme pour elle même, les yeux brillant,
elle murmura encore avant de se retourner.
- Jamais !
*
* *
Scélia,
après avoir visité la cuisine immaculée, fit disparaître
les reliefs du repas, et nettoya les assiettes, les plats et les hanaps,
dont ils s'étaient servis.
Elle aurait pu utiliser la magie, mais elle avait besoin de réfléchir,
et le travail manuel la détendait, ne lui demandant aucune concentration,
juste des gestes mécaniques.
Lorsqu'elle eut terminé, elle chercha pendant un moment où
les ranger, avant de trouver le grand coffre qui servait de vaisselier.
Empilant les assiettes, les hanaps et les plats d'argent, elle avait
refermé le coffre quand un miaulement derrière son dos
la fit sursauter. Se retournant lentement, elle s'appuya au coffre.
Un gros chat noir juché sur la table, se lavait soigneusement
le pelage tout en lui jetant de temps à autre de petits regards
curieux.
- Vass ? murmura la jeune fille. Elle aurait juré voir une lueur
ironique traverser les prunelles dorées Tass ? Nass ? demanda
encore Scélia.
Pour toute réponse, il s'étira, et se pourlécha
les lèvres.
- Vous savez, il me serait facile de jeter un sort de détection
de magie pour voir votre vrai visage, lança t-elle incertaine.
Elle ne maîtrisait pas encore totalement le sortilège et
répugnait à l'utiliser. Les conséquences de la
magie sont tellement imprévisibles pour le non initié
qui voudrait jouer avec le feu.
Le gros chat bailla puis demanda.
- Sert moi à manger !
Scélia sursauta.
- Qui es-tu ? Nass ? Vass ? Tass ?
- Aucune des trois. Mon nom est Gioto, je suis un familier de Pratius.
Il a demandé que je m'occupe de toi. Il t'aime bien.
La jeune apprentie plissa ses yeux et il en fit autant.
- Comment puis-je savoir que tu es bien ce que tu dis ? Les chats ne
parlent pas !
- Comment puis-je savoir que tu mérites mon attention ? demanda
t-il du tac au tac. Tu ne sais même pas que les familiers sont
doués de magie.
Se mordant les lèvres, elle hésita un moment avant de
demander.
- Penses-tu que les trois petites iront jusqu'à me tuer pour
me faire partir ?
Il miaula et eut ce qui chez cet animal eut pu passer pour un rire.
- Tu penses enfin à ta misérable existence, je m'étais
donc trompé, j'avais dit au maître que tu étais
bien trop inconsciente pour ce travail. Il attendit un moment puis proposa.
Ecoute, donne moi à manger, je meurs de faim, et ensuite je te
raconte ce que tu dois savoir.
- Je croyais que tu étais venu pour t'occuper de moi, pas le
contraire, répliqua t-elle mutine.
- Donnant, donnant. répondit-il avec un clin d’œil
malicieux. Je suis TRES gourmand.
Lui apportant quelques reliefs du repas, elle s'assit sur le coffre
et le regarda dévorer à belles dents. En quelques instants
tout disparut.
Se léchant les babines, il fit ensuite un brin de toilette puis
s'asseyant sur son derrière, les pattes de devant bien raides,
la queue fouettant l'air, il commença la leçon avec l'air
sérieux d’un maître d'école.
- Avant tout il faut que tu saches que les trois enfants de ton maître,
non seulement lisent dans les pensées des gens, mais en plus
voient tout ce qui se passe à travers les murs, et ceci, dans
toutes les pièces du château.
Scélia devint blanche puis demanda d'une voix tremblante.
- Tu veux dire qu'elles peuvent nous voir en ce moment ?
Il opina de la tête.
- Et lire dans mes moindres pensées ?
Ses yeux dorés brillaient d'amusement.
- Exactement, et c'est sûrement ce qu'elles doivent être
en train de faire. Mais rassure toi, tu peux apprendre à cacher
tes pensées et je t'enseignerais comment dans quelques minutes.
Auparavant, revenons à des choses plus bassement matérielles.
Ce château est magique. Je pense que tu l'avais deviné.
Ce que tu ne sais pas c'est qu'il se nettoie tout seul la nuit. Ce que
tu viens de faire était inutile. Quant à la nourriture
elle apparaît sur la table lorsque quelqu'un à faim. Tu
n'auras donc pas à cuisiner.
- Mais alors à quoi vais-je servir.
Le chat eut un léger mouvement d'impatience.
- Laisse moi donc finir ! Maître Pratius t'a engagée dans
l'unique et seul but de t'occuper des gamines. Tu devras leur faire
la leçon, leur apprendre les bonnes manières, la broderie,
le chant, la conversation, enfin toutes choses utiles à des jeunes
filles de leur rang pour trouver un bon mari.
- Mais comment y parviendrais-je ? Elles me détestent.
- Ca c'est ton problème, sache seulement qu'elles n'ont jamais
tué. Au pire, elles ont renvoyé la servante la plus tenace
dans sa famille. A des lieux du château. A ce propos, si tu quittes
le château, tous tes souvenirs à son sujet ou à
propos de leurs habitants s'effaceront de ta mémoire.
- Même les sorts que j'y aurais appris ?
- Bien sûr que non. Tu les connaîtras, mais tu seras incapable
de te rappeler du lieu où tu les as acquis et de qui te les a
enseignés. Maintenant assez perdu de temps, nous allons t'apprendre
à dissimuler tes pensées.
*
* *
Les livres
volèrent, les tapisseries prirent feu, la moquette s'embrasa
et les statues explosèrent.
Alors une accalmie s'installa, pendant un bref instant, puis la tornade
reprit, réduisant en charpie les tissus que le feu avait épargnés,
transformant en poussière les débris des statues, réduisant
les coffres et armoires en brindilles toutes justes bonnes à
alimenter le feu.
Vass posa alors une main sur le bras de Tass et la petite, les poings
serrés, se calma soudainement avant de fondre en larme. Nass
les larmes aux yeux n'avait plus envie de jouer.
- Elle sait tout... gémit Tass. Qu'allons nous faire ?
- Avant tout réparer ça !
D'un claquement de doigt Vass fit paraître de nouveaux meubles,
de nouvelles tapisseries, de nouvelles statues, toutes plus belles les
unes que les autres.
- Elle va venir, poursuivit-elle, il ne faut pas qu'elle croit avoir
gagné une seule bataille.
- Comment ce chat... commença Nass.
- Est apparut ? C'est un familier qu'a envoyé Père. Il
doit en avoir assez de chercher des gouvernantes, et celle ci doit lui
plaire. Il veut sûrement mettre fin à tout ça.
- Non ! gémirent les deux autres avant de se mettre en chœur
à sangloter.
- Pleurer ne changera rien ! lança t-elle durement. Ce qu'il
faut, c'est les séparer et la renvoyer. Une fois partie, elle
ne cherchera plus à revenir. Elle ne se souviendra de rien.
- Ce sort fait si mal, murmura Nass en séchant ses larmes. Vass
caressa les joues de Tass et lui essuyant les siennes, dit sur le même
ton.
- C'est la seule solution.
*
* *
Ils avaient passé plus d'une heure dans la cuisine, à
faire des exercices respiratoires, des tests et diverses autres applications.
Maintenant, le chat était fatigué et baillait de plus
en plus souvent. Finalement, il finit par se lever, s'étirer,
cherchant une place confortable et s'installa le museau contre la poitrine,
les yeux fermés.
Scélia aurait voulu travailler encore, mais elle aussi était
fatiguée, les efforts qu'il lui avait demandés de fournir
avaient, après la longue marche de la journée, achevé
de l'épuiser, aussi, le laissant, elle quitta la pièce
sur la pointe des pieds.
Elle était au milieu de la salle où ils avaient déjeuné,
lorsque le feu qui se résumait à quelques braises mourantes,
bondit soudain, léchant les bords de la cheminée, lui
arrachant un petit cri.
- Surprise ! Lança méchamment une petite voix narquoise.
La jeune fille fit le vide dans son esprit, pour éviter de montrer
son inquiétude.
- Ce n'est pas la peine d'essayer de le cacher ! Lança une petite
voix derrière elle, la faisant sursauter. La peur suinte de tout
ton corps !
Scélia se retourna, mais ne vit personne.
- Tu devrais peut-être utiliser un sort de détection de
magie, railla une autre derrière son dos.
Se mordant les lèvres, elle hésitait. Pour le moment les
petites pestes avaient l'avantage, car elles étaient invisibles,
et Scélia n'avait jamais lancé encore ce sort, tout ce
qu'elle connaissait se limitait à la théorie et au souvenir
des gestes que son ancien maître avait accompli, lorsqu'il le
lui avait montré, une fois, un ou deux ans auparavant.
Un projectile qu'elle ne pouvait voir, heurta son épaule, un
autre le haut de la cuisse.
Les forces étaient bien trop inégales, si elle ne faisait
rien, elle ne pourrait jamais s'en sortir.
Fermant les yeux, elle fit le vide en elle et curieusement une accalmie
s'installa. Que faisaient les petites, croyaient-elles qu'elle se soumettrait
?
Avec un demi sourire, elle tendit les mains en avant et commença
la gestuelle complexe, si elles ne l'interrompaient pas, elle aurait
ses chances. Murmurant les paroles magiques, elle sentit un bourdonnement
remplir ses oreilles, tandis qu'un fourmillement parcourait ses veines.
Lorsqu'elle lança le dernier mot tandis que ses doigts traçaient
dans l'air le dernier signe adéquat résonna alors un rire
diabolique, qui retentit de trois endroits différents autour
d'elle, roulant, s'emplissant, se répercutant dans la voûte
pour prendre une puissance infernale.
Un piège ?
Une lumière d'une incroyable violence l'assaillit de toute part,
lui brûlant la rétine.
Quelle idiote ! Comment n'y avait-elle pas pensé plus tôt
? Le château était magique, tout ici était magie,
et ce qui n'aurait dût n'être qu'une faible aura, autour
de ce qui recelait une part de magie, prenait ici des proportions insoutenables.
Avec un gémissement elle s'effondra, les poings serrés
sur les yeux, tandis que les rires odieux ne cessaient de retentir.
- Allons y.
Elle sentit son corps s'engourdir tandis qu'autour d'elle des incantations
résonnaient, incapable d'un mouvement, aveugle, elle se laissa
sombrer dans l'inconscience.
Une pluie d'eau glacée la tira de son sommeil.
Hébétée, Scélia chercha du regard un point
de repaire. Mais rien autour d'elle ne lui rappelait le château.
Le ciel était sombre, presque noir, de gros nuages parsemés
d'éclairs, se heurtaient, se chevauchaient, déversant
sur le sol une pluie froide et drue de neige fondue.
Elle se trouvait allongée sur une roche noire. A perte de vue
un paysage de rocs, de pierrailles, de montagnes chaotiques s'étendait,
meurtrissant ses espoirs.
- Ou l'avaient-elles donc transportées ? Et si ce n'était
qu'une illusion. Fermant les yeux, elle tenta de mémoriser le
sort qui la ramènerais au château, mais rien, le vide le
plus complet, elle passa en revue les nombreux autres sorts qu'elle
connaissait mais là aussi le néant, c'est comme si quelqu'un
lui avait effacé une partie de sa mémoire. La partie qui
contenait toutes ses années d'apprentissage, tout ce qui avait
trait à la magie.
Elle devait pourtant encore être dans le château puisqu'elle
se souvenait de son existence, à moins que le chat n'ait menti.
Et si c'étaient elles qui l'avaient envoyé ? Si elles
avaient déjà tué et que c'était pour la
mettre en confiance qu'il lui avait dit le contraire.
Le désespoir s'abattit sur elle.
De toute façon, même s'il avait dit vrai et qu'elle était
prisonnière d'une illusion, sans magie elle n'avait aucun espoir
de revenir.
Seule l'intervention de Gioto ou de leur père pourrait la ramener,
mais comme cette fois elle n'avait pas crié, et qu'ils ne sauraient
pas où la trouver. Les petites pestes auraient tôt fait
de leur faire croire qu'elle était repartie de son plein grès.
Se levant, elle perçut dans le lointain une fumée qui
s'élevait. Des êtres vivants ? Un volcan ?
Un bruit sur sa gauche attira son attention, elle fit volte face et
se retrouva nez à nez avec une créature qui se trouvait
à portée de bras. La dépassant d'un bon mètre,
bien qu'elle soit considérablement voûtée, elle
était humanoïde, et se tenait sur ses deux pattes arrières.
Elle ne portait aucun vêtement, mais un système pileux
très développé la recouvrait. Ses deux longs bras
disproportionnés et tordus atteignaient ses mollets, son visage
surmonté d'une épaisse chevelure hirsute ne possédait
qu'un oeil placé au centre du front. Elle était recouverte
d'une épaisse couche de crasse et Scélia du se retenir
pour ne pas vomir devant l'odeur qui emmenait du corps repoussant.
Se penchant vers elle, jusqu'à presque la toucher du nez énorme
qui déformait son visage déjà laid, la créature
poussa un long cri qui pouvait passer pour un beuglement.
La jeune apprentie s'était bouché les oreilles, mais sa
tête résonna longtemps.
Comme le monstre ne bougeait toujours pas, son visage surplombant celui
de la jeune fille, laissa choir un long filet de bave blanchâtre,
qu'elle évita de justesse en s'écartant d'un bond.
Clignant de son unique paupière, il repoussa son mugissement,
lui envoyant une haleine pestilentielle à la figure. Cette fois
n'y tenant pas, Scélia se détourna pour vomir mais sa
gorge se scella lorsqu'elle vit apparaître à quelques mètres
d'elle une seconde créature, puis une troisième et bien
d'autres. Dans un halo lumineux, elles apparaissaient et bientôt
elles furent une bonne centaine à parsemer les roches à
perte de vue.
Saisit par le bras, elle fut violemment retournée vers le premier
de ces monstres, qui la bombarda de postillons en répétant
son message.
Elle sentit des sueurs froides lui couler le long du dos.
Visiblement, le monstre voulait être entendu et la pauvre humaine
ne comprenait goutte à ses volontés.
L'arrachant du sol, d'une seule main il la souleva au-dessus de sa tête
dans le but évident de la lancer vers l'un de ses compères,
à moins qu'il ne rate sa trajectoire et qu'elle finisse déchiquetée
sur les rocs.
Elle tenta de se débattre, mais rien ne semblait pouvoir se mesurer
à cette force de la nature, alors, de toutes ses forces elle
se mit à hurler, et son hurlement se poursuivit tandis qu'elle
volait dans les airs, projeté par l'infâme, qui ne savait
peut être même pas ce qu'il faisait ou qui prenait ça
pour un jeu.
- SCÉLIA !
En sueur, elle sortit du cauchemar. Dans l'âtre, le feu achevait
doucement de consumer les dernières braises, les enfants avaient
disparut.
Le gros chat noir la dévisageait de ses prunelles dorées.
- Que s'est-il passé ? demanda t-il.
- Elles m'ont envoyées dans un monde ou des créatures...
La jeune fille ne put en dire plus et s'effondra en larmes. Gioto caressa
sa tête contre le visage de l'apprentie, en ronronnant.
- Oublie tout et va te coucher. Ce n'était qu'une illusion, rien
de plus. Elles ne recommenceront pas.
- Qu'est ce qui peut te prouver ça ?
- Elles savent que maintenant si tu disparaissais sans prévenir,
personne ne croirait à ton départ. Va dormir et ne t'inquiètes
plus. Je vais te conduire dans ta chambre et je resterais près
de toi cette nuit.
Elle sécha ses larmes et un petit sourire effleura ses lèvres.
Comment avait-elle pu croire qu'il était à leur solde
?
Une brève lueur passa dans les yeux de l'animal. De la moquerie
?
Suite