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Par Aliana

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Les trois petites pestes
(1/2)


Scélia rajusta son manteau pour se protéger de la méchante bise qui la glaçait jusqu'aux os.
Ses cheveux roux, emmêlés, qu'elle n'avait eu le temps de coiffer, lui donnaient l'air d'une sauvageonne.
Elle était presque arrivée au but.
Posant son baluchon, elle fit apparaître d'un mot, un petit miroir d'argent qui se mit à flotter à quelques centimètres de son visage, puis obéissant à une parole, un peigne de cristal se matérialisa dans ses cheveux et se mit à les démêler.
Admirant son reflet, pendant que sa magie opérait, elle réfléchit à voix haute.
- Je ne peux tout de même pas paraître devant mon futur maître, vêtue et attifée comme une souillon.
D'un claquement de doigts, sa peau se débarrassa de toutes traces de salissure, de sueur, adoptant une apparence satinée, un léger parfum de fleurs et une pâleur ravissante qui faisait ressortir ses jolies taches de rousseurs.
Une aura enveloppa son corps, et ses vêtements irradièrent un moment, avant de projeter vers le ciel toute la poussière qu'ils avaient accumulée pendant ce long voyage, formant un ravissant petit nuage brun au-dessus d'elle. Toutefois, au lieu de se déplacer et de planer lentement au sol comme prévu afin de déposer son fardeau de saleté, il explosa soudain et laissa tout retomber sur elle.
Remuant son petit nez retroussé, elle retint de justesse un éternuement.
- Ce n'est vraiment pas au point ! Il va encore falloir que je revoie ce fichu sort !
Le peigne avait terminé son ouvrage et ses longs cheveux bouclés étaient remontés en une coiffure recherchée.
Secouant ses vêtements, elle jeta un dernier regard au miroir, puis avec un clin d'oeil mutin, prononça une parole et les accessoires disparurent.
Rajustant son sac, elle avança un petit sourire aux lèvres.

Six petits yeux cruels, d'un noir d'encre, observaient la forme s'approcher.
Un petit rire odieux naquit dans l'ombre de la tour, suivit d'un autre et d'un autre...

Scélia aspira une grande bouffée d'air et ferma les yeux un instant.
Dressant le poing, elle cogna à la porte, une, deux, puis trois fois avant de se reculer.
Des pas résonnèrent et avec un grincement, la porte de bois massive, ornée de ferronnerie, s'ouvrit, laissant apparaître un homme déjà âgé, les cheveux et la barbe grise, les yeux de même couleur pétillant d'intelligence.
Avec un regard indulgent, il la considéra et un petit sourire naquit sur ses lèvres, donnant à son visage émacié et anguleux, qui aurait pu être sévère sans ce profond air de bienveillance qui formait comme une aura autour de lui, un charisme incontournable qui conquit d'amblée la jeune fille.

- Maintenant !

La jeune fille offrit son plus beau sourire à l'homme qui la dévisageait et entamait une profonde révérence lorsqu'une pleine bassine d'eau sale et glacée l'inonda, lui coupant la respiration.
Statufiée dans son mouvement, elle se releva lentement, ses yeux verts crachant des éclairs, ses cheveux dégoulinant flottaient autour d'elle tel des centaines de serpents mus par leur propre volonté. Sa bouche réduite à un mince trait de fureur s'apprêtait à lancer une formule magique, mais lorsqu'elle croisa le regard de l'inconnu, sa colère tomba d'un coup. Il paraissait si surpris, si triste, que les paroles destinées à enflammer les robes du magicien demeurèrent prisonnières de sa gorge.
Le silence qui s'était installé quelques secondes, fut brisé par un éclat de rire odieux, cruel et impitoyable.
D'un geste, le sorcier la pria d'entrer, puis referma prestement la porte.
- MAZGART ! Lança t-il aussitôt.
Un tourbillon parfumé enveloppa la jeune fille, la caressant de son doux souffle chaud, et Scélia se retrouva sèche et propre en un instant.
- Pardonnez cet accueil un peu... Il hésita un instant puis avec un sourire forcé continua. Brutal. Mais comme je l'avais annoncé à votre ancien maître, j'ai avec moi trois fillettes en bas âge, mes filles, et elles ont tendance à faire des... Il chercha encore ses mots et Scélia avec un petit sourire ironique termina pour lui.
- Des farces ?
Il opina de la tête et se mit à faire les cents pas le long du hall d'entrée.

* * *

Le sol de marbre noir veiné de rouge, était une représentation exacte de la constellation du dragon. De magnifiques tapisseries, aux couleurs éblouissantes, évoquaient les différentes races de dragon tant disparues que vivantes.
De petites fenêtres, placées très haut, diffusaient parcimonieusement la lumière du jour rendant les scènes presque vivantes.
Suivant le regard émerveillé de la jeune fille devant la richesse du décor, il eut un petit sourire triste.
- C'est Fionella, ma femme, qui a aménagé le château, elle connaissait mon admiration, ma passion pour les dragons et vous verrez de multiples autres preuves de son amour et de son talent.
Un instant il baissa les yeux, lorsqu'il fixa de nouveau ses pupilles couleur de cendre sur celles de la jeune fille, il poursuivit d'une voix atone.
- Elle était une très grande sorcière. La meilleure. La plus puissante depuis des décennies. Elle avait votre âge quand je l'ai connue et déjà, était au sommet de sa gloire.
Il se raidit imperceptiblement mais ce léger changement n'échappa pas à la jeune apprentie.
- Sept ans après, poursuivit-il, elle donna naissance à des triplées et mourut en couche. Ces trois petites filles sont celles là même dont vous aurez la charge, mais ne pensez pas que ce soit chose aisée, vous serez la vingt cinquième à tenter votre chance, la dernière a tenu deux jours et je crois qu'elles tentent de battre leur record.
Si vous réussissez à tenir le château et à gouverner les petites, je vous enseignerais mon savoir comme promis dans la lettre que j'ai adressé à votre ancien maître.
Il la dévisagea un moment, puis murmura.
- Je souhaite de tout coeur que vous réussissiez.

* * *

Scélia admirait sa chambre.
Occupant un étage entier du donjon, elle était baignée par une douce lumière diffusée par trois braseros.
Une cheminée, sur le côté, réchauffait les pierres humides, et d'épais tapis représentant des dragons de toutes sortes et de toutes tailles recouvraient le sol.
Un lit aux colonnes sculptées, avec un épais matelas de plumes, trônait dans un coin près d'une armoire de bois noir, d'une coiffeuse ornée d'un superbe miroir au pourtour doré et d'un bureau massif surmonté d'une bibliothèque bien garnie.
D'épais coussins noirs, disposés un peu partout au sol, un grand coffre posé au pied du lit et une chaise constituaient le reste de l'ameublement.
Avec un petit sourire, elle déposa son sac et son manteau sur le coffre.
Un léger mouvement sur sa gauche la mis sur ses gardes.
Souple comme un chat, elle bondit et ouvrant brutalement la porte de l'armoire, se retrouva nez à nez avec un gros lapin noir, couronné d'une petite houppette dorée, qui la dévisageait tranquillement de ses gros yeux sombres.
Inclinant la tête un instant, il la redressa et cligna des yeux, apparemment satisfait de ses observations.
Avec un sourire, ravie, Scélia le prit de l'étagère et le soulevant au-dessus de son visage demanda.
- Alors je te plais ?
Puis elle le posa contre son épaule gauche.
Il ferma les yeux de contentement et se laissa aller.
Peu à peu un liquide chaud et nauséabond pénétra le fin tissu qui recouvrait sa poitrine, une masse plus solide et plus parfumée, glissa le long de ses formes généreuses et s'écrasa sur les précieux tapis. Les yeux de la jeune fille s'agrandirent, lentement elle l'écarta, et le tança vertement.
- Tu n'es qu'un gros dégouttant ! Une robe presque neuve !
- Et toi tu n'es qu'une sombre idiote ! répliqua t-il une lueur ironique dans les yeux, et avant qu'elle ne soit revenue de sa surprise, il planta cruellement ses dents dans une de ses mains blanches, lui arrachant un cri de douleur.
Scélia le rejeta brutalement à l'autre bout de la pièce, mais s’immobilisant un instant au ras du sol le lapin grossit plusieurs fois de volume et une petite fille de cinq ans apparut à sa place avant de se rétablir par une pirouette.
Avec un ricanement, elle s'évanouit dans un nuage de fumée.
- Le monstre ! s'exclama la jeune fille en se tenant la main avant de constater les dégâts.
De quelques paroles elle nettoya tout ça, puis haussant les épaules elle sourit.
Il leur faudrait bien plus que ça, si elles voulaient la faire renoncer. Elles n'étaient pas au bout de leur peine !
Quelques minutes plus tard, alors qu'elle finissait de ranger ses affaires dans le coffre, une forme se matérialisa, et la petite fille, qu'elle avait à peine eut le temps d'entrevoir, refit son apparition le profil bas, des larmes aux yeux.
Scélia, plissa les siens et recula d'un pas, il était hors de question de lui faire confiance, mais la petite sans même la regarder, s'agenouilla et enfoui son visage dans ses mains avant de commencer à sangloter.
Comédie ? Comment savoir ? La jeune fille fit un pas en avant et tendit une main mais la retira aussitôt.
Le petit visage pâle, encadré de mèches noires bouclées qui retombaient loin dans le dos, se releva maculé de larmes, les yeux noirs imploraient, la bouche tremblait, comment douter un instant de la candeur, de l'innocence de cette enfant ? Qu'elle devait être sensible !
D'une voix brisée par l'émotion, elle balbutia enfin.
- Je... Je... suis désolée. Ce que j'ai fait était mal...
Elle se remit à pleurer et Scélia s'avança. Peut-être la fibre maternelle. S'agenouillant à ses côtés, elle tendit une main légèrement tremblante pour caresser les fragiles boucles sombres.
Retenant sa main au dernier moment, elle demanda doucement.
- Pourquoi ce revirement si soudain ? Qu'est ce qui me prouve que tu ne veux pas encore me jouer un tour ?
L’enfant plongea ses yeux sombres dans les yeux verts de l'apprentie et celle-ci y lut une telle tristesse, tant d'innocence, de pureté, qu'elle s'empourpra, honteuse de ses pensées.
- Pourquoi es-tu revenu ? demanda-t-elle pour changer de sujet.
- C'est Père qui m'a fait comprendre que j'avais mal agis et que je devais me faire pardonner. Aussi…, elle eut un pauvre sourire. Aussi, reprit-elle en fouillant dans ses poches, je voudrais vous offrir ceci.
Elle lui tendit un magnifique médaillon ambré. Le bord d'argent vieillit était gravé de runes anciennes, la pierre en son milieu semblait transparente et en elle, un minuscule château semblait flotter sur les eaux d'un lac limpide.
La dernière trace de soupçon s'envola et l'entourant de ses bras, elle la remercia de son geste avec effusion.
Des larmes lui venaient aux yeux, quand elle la repoussa gentiment, elle voulut lui rendre son présent.
- Je ne peux l'accepter. C'est vraiment trop beau.
Une ombre passa sur le doux visage enfantin.
- Mais vous ne pouvez pas me le rendre ! gémit-elle. Si vous le faites, ça veut dire que vous ne me pardonnez pas. Gardez le ! Je vous en prie !
Scélia hésita encore un instant, puis haussant les épaules lui offrit son plus beau sourire.
- Mettez le ! demanda encore la petite, et pour ne pas la blesser, la jeune apprentie obéit.
Comme elle s’y prenait de façon maladroite et avait du mal à fermer l'anneau, l'enfant impatiente, saisit le crochet et fébrilement en verrouillant, pinça un peu la peau si blanche, lui arrachant un petit cri de douleur. N'y prenant même pas garde, elle continua avec un sourire dangereux.
- Je parie qu'un jour tu as désiré être une princesse.
Ce tutoiement soudain inquiéta Scélia et le doute, de nouveau, s'insinua dans son esprit. Et si elle jouait la comédie ?
La voix de l'enfant se fit sifflante, tandis que sa poitrine se soulevait de plus en plus rapidement, comme aux prises d'un violent orage.
- Oh oui ! Je suis sûre que tu voudrais être une princesse !
- Arrête ! implora Scélia qui sentait le médaillon la brûler.
Le saisissant entre ses doigts pour l'arracher, elle ne put que le serrer davantage imprimant dans sa paume les runes magiques qui maintenant prenaient effet.
- Rejoint ton royaume, Reine de pacotille ! Rugit l'enfant d'une voix haineuse.
Hurlant, la jeune fille sentit un fourmillement parcourir tout son corps, qui se transforma en cuisante douleur, avant de devenir rapidement insupportable.
Alors qu'elle était sur le point de défaillir, elle se sentit comme aspirée vers le sol.
Tout devint sombre et silencieux hormis un sifflement, qui déchirant le vent, se fit de plus en plus intolérable.
Peu à peu une clarté apparut, se faisant de plus en plus violente.
Sa peau la brûlait et elle vit le château, et surtout l'eau.
Le vaste étang qui se rapprochait, se rapprochait à une vitesse inimaginable et c'était elle qui tombait.
Les brûlures venaient du frottement de l'air, des larmes lui étaient arrachées et un hurlement irrépressible sortait de sa gorge, semblant ne jamais devoir finir.
L'impact fut prodigieux, meurtrissant tout son corps comme une énorme claque. Elle aurait pu créer une bulle d'air et remonter à la surface en se maîtrisant, grâce à la magie, mais incapable d'aligner deux pensées de suite, elle ne pouvait que hurler et vider ses poumons, jusqu'au moment fatidique ou vierge d'oxygène, elle devrait aspirer l'eau pour les remplir et se noierait.
Une vague de feu frappa sa joue gauche et tout disparut, eau, château, fillette. Elle se retrouva agenouillée, le sorcier à ses côtés, les mains sur ses épaules, les sourcils froncés par l'inquiétude.
D'une voix extrêmement douce, il demanda.
- Ca va aller ?
Regardant autour d'elle, Scélia chercha un instant l'enfant, puis ses grands yeux se mouillèrent et elle fondit en larmes.
Il la laissa se soulager, puis la conduisit jusqu'au bord du lit, où il l'obligea à s'allonger.
Quand elle fut calmée, il l'interrogea sur ce qui s'était passé.
Soumise, elle raconta tout et son visage se durcit.
- Vous sentez vous assez forte pour descendre souper ? s'enquit-il adoucit.
Avec un mince sourire, elle opina. Il l'aida à se relever et la soutint le long du chemin.
- Comment avez-vous fait pour intervenir aussi vite ?
Son rire frais et sincère la surprit, la vexant presque.
- Ne vous fâchez pas. Lança-t-il devant son ravissant minois renfrogné, mais vous avez une de ses voix.
Elles vous ont fait le coup du médaillon du château.
Scélia s'arrêta surprise.
- Apparemment je ne suis pas la première.
D'un geste de la main il sembla balayer un parasite invisible.
- Ceci dit, entre nous, elles vous craignent fortement, car en principe elles n'utilisent ce tour qu'en dernier ressort, c'est à dire lorsqu'elles sont fatiguées de leur proie.
- A moins qu'elles ne m'aiment pas du tout et qu'elles veuillent se débarrasser de moi immédiatement.
Il secoua doucement la tête et avec un sourire malicieux , l'invita à reprendre la marche.
- Ce tour n'est qu'illusions et sensations corporelles, si elles avaient désiré se débarrasser de vous, elles vous auraient expédiée dans l'une des trappes du château munies de pieux acérés, et au grès de leurs volontés, si elles avaient choisi de vous donner une mort lente et douloureuse elles auraient empoisonné les pieux.
- Charmantes créatures, murmura dans un souffle la jeune apprentie.
Comme s'il n'avait pas entendu, le Sorcier poursuivit, plus sérieux.
- Non, je crois qu'elles ont simplement voulu vous éprouver et surtout vous montrer leur puissance.
Après avoir quitté le donjon et avoir traversé une sorte de cloître parsemé de fleurs et de plantes qui embaumaient, ils arrivèrent devant un portail représentant la gueule ouverte d'un magnifique dragon de pierre verte sculptée avec recherche, qui servait d'entrée à la vaste salle à manger.
Elle aurait pu accueillir des centaines de convives. De pierres de taille, située au pied de la tour, elle était éclairée par de minces fentes pratiquées à trois mètres du sol, et par quelques torches disposées sur les murs.
Vierge de toutes tapisseries, il y régnait l'ombre de la magie et Scélia, étonnée, jeta un rapide coup d’œil vers son maître.
Avec un sourire mystérieux, il la lâcha et frappa dans ses mains.
Aussitôt, les murs se brouillèrent et les pierres grises laissèrent la place à de grandes étendues de verdures, des montagnes baignées par un soleil couchant dans le lointain, et une forêt aux teintes pourpres sur la gauche où s'égaillaient des myriades d'animaux.
Un lapin vint jusqu'au bord de l’illusion, délimitée par une petite bande noire sur le sol et remuant son nez, les fixa un long moment, avant de leur tourner le dos et de s'éloigner en quelques bonds pour se fondre dans les herbes.
Une odeur de terre mouillée, de fleurs et de divers autres parfums assaillirent la jeune fille, mais avant qu'elle n'ait pu poser de questions, le Sorcier dit avec un sourire triste.
- C'est Fionella qui avait créé tout ça. Elle venait d'une lointaine contrée et aimait de temps en temps retrouver son pays, mais elle ne pouvait y retourner, elle en avait été bannie lorsqu'elle avait accepté de devenir ma femme. La différence d'âge qui nous séparait indisposait son peuple. C'était une reine. Elle a renoncé à son royaume, à ses sujets, et à une grande partie de ses pouvoirs pour moi.
Avec un soupir, il poursuivit.
- La vie est parsemée de choix. Se ressaisissant, avec un sourire un peu forcé, il continua. Mais il y a bien d'autre paysage, quoiqu' en ce moment, je ne mette que celui-ci.
Avec un sourire ravi, elle murmura.
- C'est magnifique.
Un bruit de chaises traînées désagréablement sur le sol les firent se retourner.
- Mes trois petits anges ! s'exclama le mage.
- Les trois petites pestes ! pensa Scélia.
Elles lui envoyèrent un regard noir.
- Allons, allons ! reprit-il en prenant un air courroucé. Vous n'avez pas du tout été correctes avec votre nouvelle gouvernante. Il eut un sursaut et lança d'un air bien plus doux.
- Mais je m'aperçois que nous ne nous sommes même pas présentés. S'inclinant légèrement, il dit avec un demi-sourire.
- Pratius Signus Dragon, et voici Nass, Tass et Vass, diminutifs de Nassilia, Tassami et Vassena.
Avec une demi-révérence elles s'inclinèrent, et l'apprentie leur rendit leur salut.
- Mon nom est Scélia Docum.
Les petites la dévisageaient froidement, le mage brisa la glace.
- A table ! Je meurs de faim !
Un feu brûlait dans une antique cheminée, diffusant une douce chaleur. La table, dressée sur des tréteaux, était entourée de coffres débordant de victuailles. Une nappe blanche touchait le sol. Divers autres mets variés étaient disposés dessus, certain fumant encore, d'autres froids.
Les fillettes se jetèrent sur les plats et firent honneur à tout. Scélia mangea de bon appétit mais avec modération.
Lorsque ce fut terminé, il se leva et alla chercher une pipe sculptée dans une matière étrange, qu'il se mit consciencieusement à bourrer.
L'apprentie voulut le rejoindre, mais les trois fillettes bondirent et s'interposant, s'accrochèrent aux robes du sage homme, en lançant des regards haineux sur la jeune fille.
Riant, il les repoussa.
- Allons, mes anges, il est temps de vous calmer. Son air joyeux disparut. Je sais que votre mère vous manque, il ferma les yeux. Elle me manque à moi aussi terriblement, mais il est temps d'accepter sa mort. Cette jeune fille, que j'ai accepté d'instruire, va s'occuper de vous. Désormais, je tiens à ce que vous soyez gentilles avec elle, et que vous la traitiez avec plus de respect que vous n'avez fait jusqu'à maintenant pour les autres.
- Père ! Nous n'avons besoin d'elle ! s'exclamèrent-elles toutes en même temps. Nous pouvons très bien nous occuper du château et veiller sur vous.
- Tout enfant à besoin de soins maternel !
- Ce n'est pas notre mère !
- Je n'ai jamais prétendu ça ! Je veux qu'elle vous éduque et vous enseigne ce qu'un homme ne peut vous apprendre.
Toutes les trois le lâchèrent d'un même mouvement et baissèrent la tête en serrant les poings.
Apparemment ce n'était pas la première fois que cette conversation se tenait et elles savaient d’avance que leurs forces étaient trop faibles.
Scélia s'agenouilla et releva le menton de celle du milieu, plongeant son regard de chat dans celui de la petite, elle y lut une peine immense, elle aurait voulu la rassurer, lui dire les paroles qui l'auraient réconforté, mais au lieu de ça, la tristesse de la petite se communiqua à elle et elle sentit les larmes couler le long de ses joues. Le regard de l'enfant se durcit et elle la gifla de toutes ses forces avant de disparaître. Les deux autres suivirent leur sœur.
Se relevant en se frottant la joue, elle interrogea son maître du regard.
Haussant les épaules il tira une bouffée de la pipe et murmura.
- Elles ne sont pas méchantes. Juste possessives. Vous êtes une rivale pour leur mère et celle ci ne peut plus se défendre que par des souvenirs qu'elles n'ont jamais eut. Tout ce qu'elles connaissent d'elle, c'est ce que je leur ai raconté, ou montré par magie. Elles se sentent aussi responsable de sa mort et par conséquent de ma tristesse. Elles sont beaucoup plus mûres qu'elles ne paraissent. Il ne faut pas leur en vouloir.
Il fixa le feu un bref moment, puis se retournant brusquement demanda d'un air joyeux.
- Vous vous demandez sûrement quelle matière peut être ainsi transparente avec des reflets sombres toujours en mouvement ?
Scélia qui observait la pipe avec attention, opina sans dire un mot.
- Eh bien elle est tirée de la griffe d'un dragon irisé. Vous devez savoir que c'est l'un des plus rare. Ce fut le cadeau de mariage de ma femme. Extraordinaire n'est ce pas ? Il n'y a pas de mot pour décrire cette pièce hors du commun. De plus. Regardez !
Il souffla dedans et un nuage doré forma lentement la forme d'un corps féminin qui bientôt se précisa.
Elle était fine et élancée, de longs cheveux bouclés lui couraient le long du dos et ce jusqu'aux chevilles, son visage était des plus fin, un modèle de délicatesse, de douceur et d'intelligence. Jamais Scélia n'avait vu une femme d'une telle beauté. Elle était totalement dévêtue, mais en rien impudique, sa magnifique couleur doré lui servait de parure et d'habit. Ouvrant ses bras elle les tendit vers le fumeur, qui les yeux humide la contemplait, incapable d'une parole. Ils restèrent ainsi, pétrifiés dans le temps, puis peu à peu la fumée commença à se dissiper et lui envoyant un dernier baiser la femme disparut.
- C'est magnifique n'est ce pas ? murmura le mage dans un souffle.
Scélia sentait sa gorge nouée, les lèvres serrées, elle secoua la tête en signe d'assentiment.
- Je me retire. Poursuivit-il la voix brisée. Nous commencerons les leçons demain, si vous désirez voir les petites, leur chambre est au-dessus de la votre. Peut-être finirez vous par être amies.
Sur ce il se détourna et d'un pas las, il quitta la pièce sous le regard attristé de la jeune fille.

* * *


Tass fila un grand coup de pied dans le pouf et le désintégra d'un rayon sorti de son majeur, dispersant dans toute la pièce quantité de plumes plus ou moins calcinées.
- Calme toi ! intervint Vass, la plus réfléchie des trois.
- Tu veux que je me calme ! Il lui a déjà montré ! Pas un cinquième des précédentes n'ont eut l'honneur de la contempler et elle ! Elle ! Tass s'étrangla, ravalant sa salive, les yeux brillant de fureur elle poursuivit. Elle l'a vu dès le premier jour ! Cela ne fait pas trois heures qu'elle est dans le château et déjà elle à vu Maman !
Nass se leva et vint entourer de ses bras, les fragiles épaules tremblantes de sa soeur.
- N'ais d'inquiétude. Elle partira ! Comme les autres. Elle va payer très cher l'honneur qu'elle a eut.
Se détournant, Tass fondit en larme.
- Et si... hoqueta t-elle, Et si elle restait ? Et si un jour, on n'arrivait pas à faire partir la nouvelle ?
- Ce jour n'arrivera jamais. répliqua Vass en les rejoignant. Jamais nous ne les laisserons faire, et tôt ou tard, de guerre lasse, Père pliera et cessera de nous en envoyer d'autre.
D'un mouchoir orné des initiales de leur mère, qu'elle avait fait apparaître, elle essuya les larmes qui maculaient les joues pâles, puis comme pour elle même, les yeux brillant, elle murmura encore avant de se retourner.
- Jamais !

* * *

Scélia, après avoir visité la cuisine immaculée, fit disparaître les reliefs du repas, et nettoya les assiettes, les plats et les hanaps, dont ils s'étaient servis.
Elle aurait pu utiliser la magie, mais elle avait besoin de réfléchir, et le travail manuel la détendait, ne lui demandant aucune concentration, juste des gestes mécaniques.
Lorsqu'elle eut terminé, elle chercha pendant un moment où les ranger, avant de trouver le grand coffre qui servait de vaisselier. Empilant les assiettes, les hanaps et les plats d'argent, elle avait refermé le coffre quand un miaulement derrière son dos la fit sursauter. Se retournant lentement, elle s'appuya au coffre. Un gros chat noir juché sur la table, se lavait soigneusement le pelage tout en lui jetant de temps à autre de petits regards curieux.
- Vass ? murmura la jeune fille. Elle aurait juré voir une lueur ironique traverser les prunelles dorées Tass ? Nass ? demanda encore Scélia.
Pour toute réponse, il s'étira, et se pourlécha les lèvres.
- Vous savez, il me serait facile de jeter un sort de détection de magie pour voir votre vrai visage, lança t-elle incertaine. Elle ne maîtrisait pas encore totalement le sortilège et répugnait à l'utiliser. Les conséquences de la magie sont tellement imprévisibles pour le non initié qui voudrait jouer avec le feu.
Le gros chat bailla puis demanda.
- Sert moi à manger !
Scélia sursauta.
- Qui es-tu ? Nass ? Vass ? Tass ?
- Aucune des trois. Mon nom est Gioto, je suis un familier de Pratius. Il a demandé que je m'occupe de toi. Il t'aime bien.
La jeune apprentie plissa ses yeux et il en fit autant.
- Comment puis-je savoir que tu es bien ce que tu dis ? Les chats ne parlent pas !
- Comment puis-je savoir que tu mérites mon attention ? demanda t-il du tac au tac. Tu ne sais même pas que les familiers sont doués de magie.
Se mordant les lèvres, elle hésita un moment avant de demander.
- Penses-tu que les trois petites iront jusqu'à me tuer pour me faire partir ?
Il miaula et eut ce qui chez cet animal eut pu passer pour un rire.
- Tu penses enfin à ta misérable existence, je m'étais donc trompé, j'avais dit au maître que tu étais bien trop inconsciente pour ce travail. Il attendit un moment puis proposa. Ecoute, donne moi à manger, je meurs de faim, et ensuite je te raconte ce que tu dois savoir.
- Je croyais que tu étais venu pour t'occuper de moi, pas le contraire, répliqua t-elle mutine.
- Donnant, donnant. répondit-il avec un clin d’œil malicieux. Je suis TRES gourmand.
Lui apportant quelques reliefs du repas, elle s'assit sur le coffre et le regarda dévorer à belles dents. En quelques instants tout disparut.
Se léchant les babines, il fit ensuite un brin de toilette puis s'asseyant sur son derrière, les pattes de devant bien raides, la queue fouettant l'air, il commença la leçon avec l'air sérieux d’un maître d'école.
- Avant tout il faut que tu saches que les trois enfants de ton maître, non seulement lisent dans les pensées des gens, mais en plus voient tout ce qui se passe à travers les murs, et ceci, dans toutes les pièces du château.
Scélia devint blanche puis demanda d'une voix tremblante.
- Tu veux dire qu'elles peuvent nous voir en ce moment ?
Il opina de la tête.
- Et lire dans mes moindres pensées ?
Ses yeux dorés brillaient d'amusement.
- Exactement, et c'est sûrement ce qu'elles doivent être en train de faire. Mais rassure toi, tu peux apprendre à cacher tes pensées et je t'enseignerais comment dans quelques minutes. Auparavant, revenons à des choses plus bassement matérielles. Ce château est magique. Je pense que tu l'avais deviné. Ce que tu ne sais pas c'est qu'il se nettoie tout seul la nuit. Ce que tu viens de faire était inutile. Quant à la nourriture elle apparaît sur la table lorsque quelqu'un à faim. Tu n'auras donc pas à cuisiner.
- Mais alors à quoi vais-je servir.
Le chat eut un léger mouvement d'impatience.
- Laisse moi donc finir ! Maître Pratius t'a engagée dans l'unique et seul but de t'occuper des gamines. Tu devras leur faire la leçon, leur apprendre les bonnes manières, la broderie, le chant, la conversation, enfin toutes choses utiles à des jeunes filles de leur rang pour trouver un bon mari.
- Mais comment y parviendrais-je ? Elles me détestent.
- Ca c'est ton problème, sache seulement qu'elles n'ont jamais tué. Au pire, elles ont renvoyé la servante la plus tenace dans sa famille. A des lieux du château. A ce propos, si tu quittes le château, tous tes souvenirs à son sujet ou à propos de leurs habitants s'effaceront de ta mémoire.
- Même les sorts que j'y aurais appris ?
- Bien sûr que non. Tu les connaîtras, mais tu seras incapable de te rappeler du lieu où tu les as acquis et de qui te les a enseignés. Maintenant assez perdu de temps, nous allons t'apprendre à dissimuler tes pensées.

* * *

Les livres volèrent, les tapisseries prirent feu, la moquette s'embrasa et les statues explosèrent.
Alors une accalmie s'installa, pendant un bref instant, puis la tornade reprit, réduisant en charpie les tissus que le feu avait épargnés, transformant en poussière les débris des statues, réduisant les coffres et armoires en brindilles toutes justes bonnes à alimenter le feu.
Vass posa alors une main sur le bras de Tass et la petite, les poings serrés, se calma soudainement avant de fondre en larme. Nass les larmes aux yeux n'avait plus envie de jouer.
- Elle sait tout... gémit Tass. Qu'allons nous faire ?
- Avant tout réparer ça !
D'un claquement de doigt Vass fit paraître de nouveaux meubles, de nouvelles tapisseries, de nouvelles statues, toutes plus belles les unes que les autres.
- Elle va venir, poursuivit-elle, il ne faut pas qu'elle croit avoir gagné une seule bataille.
- Comment ce chat... commença Nass.
- Est apparut ? C'est un familier qu'a envoyé Père. Il doit en avoir assez de chercher des gouvernantes, et celle ci doit lui plaire. Il veut sûrement mettre fin à tout ça.
- Non ! gémirent les deux autres avant de se mettre en chœur à sangloter.
- Pleurer ne changera rien ! lança t-elle durement. Ce qu'il faut, c'est les séparer et la renvoyer. Une fois partie, elle ne cherchera plus à revenir. Elle ne se souviendra de rien.
- Ce sort fait si mal, murmura Nass en séchant ses larmes. Vass caressa les joues de Tass et lui essuyant les siennes, dit sur le même ton.
- C'est la seule solution.

* * *


Ils avaient passé plus d'une heure dans la cuisine, à faire des exercices respiratoires, des tests et diverses autres applications. Maintenant, le chat était fatigué et baillait de plus en plus souvent. Finalement, il finit par se lever, s'étirer, cherchant une place confortable et s'installa le museau contre la poitrine, les yeux fermés.
Scélia aurait voulu travailler encore, mais elle aussi était fatiguée, les efforts qu'il lui avait demandés de fournir avaient, après la longue marche de la journée, achevé de l'épuiser, aussi, le laissant, elle quitta la pièce sur la pointe des pieds.
Elle était au milieu de la salle où ils avaient déjeuné, lorsque le feu qui se résumait à quelques braises mourantes, bondit soudain, léchant les bords de la cheminée, lui arrachant un petit cri.
- Surprise ! Lança méchamment une petite voix narquoise.
La jeune fille fit le vide dans son esprit, pour éviter de montrer son inquiétude.
- Ce n'est pas la peine d'essayer de le cacher ! Lança une petite voix derrière elle, la faisant sursauter. La peur suinte de tout ton corps !
Scélia se retourna, mais ne vit personne.
- Tu devrais peut-être utiliser un sort de détection de magie, railla une autre derrière son dos.
Se mordant les lèvres, elle hésitait. Pour le moment les petites pestes avaient l'avantage, car elles étaient invisibles, et Scélia n'avait jamais lancé encore ce sort, tout ce qu'elle connaissait se limitait à la théorie et au souvenir des gestes que son ancien maître avait accompli, lorsqu'il le lui avait montré, une fois, un ou deux ans auparavant.
Un projectile qu'elle ne pouvait voir, heurta son épaule, un autre le haut de la cuisse.
Les forces étaient bien trop inégales, si elle ne faisait rien, elle ne pourrait jamais s'en sortir.
Fermant les yeux, elle fit le vide en elle et curieusement une accalmie s'installa. Que faisaient les petites, croyaient-elles qu'elle se soumettrait ?
Avec un demi sourire, elle tendit les mains en avant et commença la gestuelle complexe, si elles ne l'interrompaient pas, elle aurait ses chances. Murmurant les paroles magiques, elle sentit un bourdonnement remplir ses oreilles, tandis qu'un fourmillement parcourait ses veines.
Lorsqu'elle lança le dernier mot tandis que ses doigts traçaient dans l'air le dernier signe adéquat résonna alors un rire diabolique, qui retentit de trois endroits différents autour d'elle, roulant, s'emplissant, se répercutant dans la voûte pour prendre une puissance infernale.
Un piège ?
Une lumière d'une incroyable violence l'assaillit de toute part, lui brûlant la rétine.
Quelle idiote ! Comment n'y avait-elle pas pensé plus tôt ? Le château était magique, tout ici était magie, et ce qui n'aurait dût n'être qu'une faible aura, autour de ce qui recelait une part de magie, prenait ici des proportions insoutenables.
Avec un gémissement elle s'effondra, les poings serrés sur les yeux, tandis que les rires odieux ne cessaient de retentir.
- Allons y.
Elle sentit son corps s'engourdir tandis qu'autour d'elle des incantations résonnaient, incapable d'un mouvement, aveugle, elle se laissa sombrer dans l'inconscience.
Une pluie d'eau glacée la tira de son sommeil.
Hébétée, Scélia chercha du regard un point de repaire. Mais rien autour d'elle ne lui rappelait le château.
Le ciel était sombre, presque noir, de gros nuages parsemés d'éclairs, se heurtaient, se chevauchaient, déversant sur le sol une pluie froide et drue de neige fondue.
Elle se trouvait allongée sur une roche noire. A perte de vue un paysage de rocs, de pierrailles, de montagnes chaotiques s'étendait, meurtrissant ses espoirs.
- Ou l'avaient-elles donc transportées ? Et si ce n'était qu'une illusion. Fermant les yeux, elle tenta de mémoriser le sort qui la ramènerais au château, mais rien, le vide le plus complet, elle passa en revue les nombreux autres sorts qu'elle connaissait mais là aussi le néant, c'est comme si quelqu'un lui avait effacé une partie de sa mémoire. La partie qui contenait toutes ses années d'apprentissage, tout ce qui avait trait à la magie.
Elle devait pourtant encore être dans le château puisqu'elle se souvenait de son existence, à moins que le chat n'ait menti.
Et si c'étaient elles qui l'avaient envoyé ? Si elles avaient déjà tué et que c'était pour la mettre en confiance qu'il lui avait dit le contraire.
Le désespoir s'abattit sur elle.
De toute façon, même s'il avait dit vrai et qu'elle était prisonnière d'une illusion, sans magie elle n'avait aucun espoir de revenir.
Seule l'intervention de Gioto ou de leur père pourrait la ramener, mais comme cette fois elle n'avait pas crié, et qu'ils ne sauraient pas où la trouver. Les petites pestes auraient tôt fait de leur faire croire qu'elle était repartie de son plein grès.
Se levant, elle perçut dans le lointain une fumée qui s'élevait. Des êtres vivants ? Un volcan ?
Un bruit sur sa gauche attira son attention, elle fit volte face et se retrouva nez à nez avec une créature qui se trouvait à portée de bras. La dépassant d'un bon mètre, bien qu'elle soit considérablement voûtée, elle était humanoïde, et se tenait sur ses deux pattes arrières. Elle ne portait aucun vêtement, mais un système pileux très développé la recouvrait. Ses deux longs bras disproportionnés et tordus atteignaient ses mollets, son visage surmonté d'une épaisse chevelure hirsute ne possédait qu'un oeil placé au centre du front. Elle était recouverte d'une épaisse couche de crasse et Scélia du se retenir pour ne pas vomir devant l'odeur qui emmenait du corps repoussant.
Se penchant vers elle, jusqu'à presque la toucher du nez énorme qui déformait son visage déjà laid, la créature poussa un long cri qui pouvait passer pour un beuglement.
La jeune apprentie s'était bouché les oreilles, mais sa tête résonna longtemps.
Comme le monstre ne bougeait toujours pas, son visage surplombant celui de la jeune fille, laissa choir un long filet de bave blanchâtre, qu'elle évita de justesse en s'écartant d'un bond.
Clignant de son unique paupière, il repoussa son mugissement, lui envoyant une haleine pestilentielle à la figure. Cette fois n'y tenant pas, Scélia se détourna pour vomir mais sa gorge se scella lorsqu'elle vit apparaître à quelques mètres d'elle une seconde créature, puis une troisième et bien d'autres. Dans un halo lumineux, elles apparaissaient et bientôt elles furent une bonne centaine à parsemer les roches à perte de vue.
Saisit par le bras, elle fut violemment retournée vers le premier de ces monstres, qui la bombarda de postillons en répétant son message.
Elle sentit des sueurs froides lui couler le long du dos.
Visiblement, le monstre voulait être entendu et la pauvre humaine ne comprenait goutte à ses volontés.
L'arrachant du sol, d'une seule main il la souleva au-dessus de sa tête dans le but évident de la lancer vers l'un de ses compères, à moins qu'il ne rate sa trajectoire et qu'elle finisse déchiquetée sur les rocs.
Elle tenta de se débattre, mais rien ne semblait pouvoir se mesurer à cette force de la nature, alors, de toutes ses forces elle se mit à hurler, et son hurlement se poursuivit tandis qu'elle volait dans les airs, projeté par l'infâme, qui ne savait peut être même pas ce qu'il faisait ou qui prenait ça pour un jeu.
- SCÉLIA !
En sueur, elle sortit du cauchemar. Dans l'âtre, le feu achevait doucement de consumer les dernières braises, les enfants avaient disparut.
Le gros chat noir la dévisageait de ses prunelles dorées.
- Que s'est-il passé ? demanda t-il.
- Elles m'ont envoyées dans un monde ou des créatures... La jeune fille ne put en dire plus et s'effondra en larmes. Gioto caressa sa tête contre le visage de l'apprentie, en ronronnant.
- Oublie tout et va te coucher. Ce n'était qu'une illusion, rien de plus. Elles ne recommenceront pas.
- Qu'est ce qui peut te prouver ça ?
- Elles savent que maintenant si tu disparaissais sans prévenir, personne ne croirait à ton départ. Va dormir et ne t'inquiètes plus. Je vais te conduire dans ta chambre et je resterais près de toi cette nuit.
Elle sécha ses larmes et un petit sourire effleura ses lèvres.
Comment avait-elle pu croire qu'il était à leur solde ?
Une brève lueur passa dans les yeux de l'animal. De la moquerie ?


Suite

 

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