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Par Benoît 'Mutos' Robin

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Pilotess 2210


Aucun fan de Lodoss, s'il en existe encore, ne voudra me croire si je lui dis que j'ai connu Pilotess, ici et maintenant, au tournant du XXIII éme siècle, entre Starsling et Jupiter. Pourtant, il n'y a rien de plus vrai, je l'ai connue, aimée et perdue. J'ai pleuré sa disparition au milieu des Death Dancers. L'escadrille ne lui a pas survécu longtemps, Pilotess en était son âme aussi bien que la mienne. Dix-sept Humains, un K'rinn, deux Sshaads et quatre Rithai peuvent témoigner qu'elle a bien existé. Certains la tenaient pour folle, quant à moi, je préfère penser qu'elle n'avait jamais voulu concéder à la réalité la moindre parcelle de ses rêves.

Pauvre petite enfant riche ! Comme elle m'a appris à haïr cette phrase de sophiste ! Pourtant, dans son cas, c'était bien de cela qu'il s'agissait. Elle a passé son enfance sur Cartel, dans les immenses appartements de sa famille, de hauts dirigeants de la Traînée Pourpre. La planète était en pleine terraformation et nul ne sortait des villes sous dômes, excepté quelques explorateurs et travailleurs de force. Je ne sais toujours pas quel nom elle portait, mais elle ne rêvait que de s'échapper de la surveillance des services de sécurité.

Elle n'était douée que pour deux choses : rêver et combattre. Elle se voyait tour à tour dans un des nombreux univers oniriques qu'elle absorbait dans les médiathèques. C'est à 12 ans, d'après ses récits, que commença cette fascination pour Lodoss ainsi que pour le personnage de Pilotess. Pourquoi avoir jeté son dévolu sur cette série vieille de plus de deux siècles ? Pourquoi ce personnage en particulier ? Elle disait que le nom lui avait plu, il lui rappelait ce verbe qui la fascinait : piloter. Elle- même ressemblait déjà à l'elfe noire de la légende, avec ses cheveux blonds ainsi que son teint sombre et cuivré à la fois. Au fur et à mesure, elle se prit à rêver, d'une apparence encore plus frêle cachant une force encore plus grande, et d'une totale liberté.

Le déclic fut le refus de ses parents d'accepter qu'elle rejoigne une école de pilotage. Pour eux, son avenir était clair : elle allait hériter d'une partie de leur Corpo et fonder un foyer. En aucun cas, ils n'accepteraient la laisser s'enfermer dans l'obscurité d'un cockpit, se brancher des interfaces neurotroniques sur le cerveau et s'exposer aux dangers du combat. Apparemment résignée, la jeune fille sage plia sans un mot mais se prépara à construire sa vie seule, loin d'eux et de cet univers qui l'emprisonnait.

Lorsqu'elle s'enfuit à 16 ans, elle s'était patiemment préparée, tous ses actes tendus vers ce seul but. Financièrement autonome, connaissant la ville comme sa poche, elle vécut pendant deux ans dans un linéaire à la lisière du dôme. Petit à petit, pour ne pas éveiller l'attention par des dépenses excessives et ne surtout pas risquer d'être retrouvée, elle modifia son apparence. Ses cheveux, naturellement presque blancs le devinrent encore plus, tranchants sur son teint cuivré, qu'elle accentua encore. Elle fit amincir légèrement ses traits, s'identifiant encore et toujours plus à son idole. En même temps, elle se faisait implanter les interfaces de pilotage et de combat, que ses parents lui avaient toujours refusé, et passait ses journées à s'entraîner. Arts martiaux à main nue, maniement des armes, pilotage des chasseurs et exos, raids dans la matrice locale : elle voulait tout connaître du combat. L'Aventure l'appelait. Son identité officielle, qui figurait sur ses papiers et dans les fiches, qu'elle avait elle-même clandestinement insérées dans les systèmes d'état civil, étaient désormais simplement "Pilotess".

C'est une véritable elfe de dix-neuf ans qui se présenta en 2201 à l'astroport de Cartel, au siège d'une petite compagnie de sécurité, les Warding Spirits. Elle arborait même les oreilles si délicieusement dérangeantes imaginées deux siècles plus tôt par Nobuteru Yûki. Elle aurait pu, malgré cela, passer inaperçue dans un astroport où la chirurgie plastique sert souvent de personnalité et à l'intérieur duquel les gens sont habitués à l'excentricité la plus absolue. Mais sa jeunesse inspira à l'un des pilotes présents une plaisanterie parlant d'une nursery. Il supporta mal son choc brutal avec un mur et s'entêta. Il but la coupe jusqu'à la lie lorsqu'elle l'affronta au simulateur, prouvant avec brio ses compétences. A ce moment le chef d'un des escadrons s'avança vers elle : "Ma petite, dit-il, si vous êtes aussi bonne dans l'espace, je préfère vous avoir avec moi que contre moi." Le contrat fut signé moins d'une heure plus tard.

On dit souvent qu'un pilote sous interface neurale porte son vaisseau comme son corps. Jamais cela n'avait été si vrai que pour Pilotess, tous ceux qui l'ont vue voler le reconnaissent. Durant sa première année, elle fit plus de trente missions d'escorte, dont six se soldèrent par un combat. Par huit fois, une nouvelle croix dorée vint orner le fourreau de l'épée porté par la petite elfe peinte sur le côté de son chasseur. Cette petite elfe, n'était personne d'autre qu'elle - même. Alliant un esprit froid et coupant à des réflexes de bête fauve, elle protégeait scrupuleusement ses coéquipiers et abattait en même temps plus d'opposants que tout autre pilote. En 2202, elle prit la direction d'un des quatre groupes de l'escadrille et entra dans le capital de la compagnie.

Ce fut en 2205 que je fis sa connaissance, elle venait de prendre la direction d'une escadrille nouvellement créée, la troisième de la compagnie. A 45 ans, j'étais moi-même un pilote expérimenté. J'avais combattu aux côtés d'Harcourt, j'avais vu de mes yeux les défenses de Sol, céder devant les vagues de chasseurs, dont je faisais partie. Le nom, dont j'étais si fier, Lars Gunnarson, avec sa sonorité âpre et rude, figurait dans la liste des vingt guerriers Humains que la Guilde Rithai Kemae avait honorés en les acceptant en son sein, lors de la création de la Communauté. Mais je n'avais plus volé, depuis plus de trois ans, l'ambiance des Etats-majors et les querelles feutrées des diplomates me pesaient. Je voulais voler ; mais la Ligue Centrale me trouvait trop vieux pour cela et ne me laissait aucun espoir. Aussi cherchais-je un cockpit dans une compagnie de protection et je le trouvais chez les Warding Spirits. Le nom de leur nouvelle escadrille me plut tout de suite : Death Dancers.

Chez les Warding Spirits, les règlements veulent qu'un pilote fraîchement recruté, fût-il un vétéran de renom, ne vole pas en position de commandement. Disons qu'il s'agit d'une période d'essai, Ainsi je me retrouvais dans l'espace comme ailier de Miss Pilotess. Voler à ses côtés était toujours un plaisir, son pilotage tenait plus de la chorégraphie, que du combat, pourtant il était parmi les plus efficaces, qu'il m'ait été donné de voir. J'étais une légende sur le déclin, elle une légende montante et nous volions dans une escadrille de légende. Entre nous naquit d'abord une sorte de fascination, mêlée, je dois le dire, d'une certaine rivalité.

Peut-être ne pouvions nous pas reconnaître du premier coup nos sentiments ? Peut-être en avions-nous peur ? Nous avons passé beaucoup d'heures à nous apprivoiser mutuellement. Partenaires au combat, partenaires d'entraînement, peu à peu nous en sommes venus à partager nos pensées. Plus tard, l'amour nous a surpris au moment où nous nous y attendions le moins. Nous venions de perdre un de nos pilotes, cela nous avait tous choqués, ce fut dans cette détresse que surgit au grand jour la reconnaissance de notre destinée commune. Les rumeurs de notre amour probable, qui couraient déjà depuis un certain temps, devinrent alors réalité.

Je ne pensais désormais plus à diriger l'escadrille, ainsi qu'il m'était arrivé de le rêver, au début. J'avais reconnu en Pilotess, un de ces êtres capables de prendre des personnes isolées, de les souder en un groupe vivant et mieux, en une entité qui les dépasse. J'étais un peu cela à un moindre degré. Elle était réellement l'âme de l'escadrille, peut-être aussi parce que l'escadrille occupait tant de place dans son âme ? Nous étions heureux ainsi et le restâmes durant près de trois ans.

Puis vint cette mission de routine. Des rapports avaient signalé des pirates dans le troisième système que notre convoi devait emprunter. Elle commandait le premier groupe de quatre chasseurs, tandis que j'étais à la tête du second. L'escadrille était à son apogée et nous étions souvent engagés dans des convois à destination de zones à risque. Nous combattions de plus en plus fréquemment.

Cette fois, les pirates étaient plus nombreux que prévu. Quatre chasseurs d'assaut protégés par huit d'escorte. Pilotess avait déjà abattu un de ces derniers, et Murdoch, mon ailier avait endommagé un des chasseurs d'assaut. Soudain, le sifflement de l'alarme d'accrochage me vrilla les tympans. Je comptais les secondes en manœuvrant comme un damné. Une explosion, mes boucliers étaient réduits à néant ou presque, maintenant les coups de boutoir des 30 mm pénétraient l'armure et déchiraient les systèmes. Je me dégageais en survoltant les distorseurs et pris du champ pour recenser les dégâts.

Je pensais laisser aux boucliers quelques secondes pour remonter avant de replonger dans la bagarre, mais de nouveau retentit la sirène et surgit un point lumineux sur mon radar, qui n'était rien d'autre qu'un missile se dirigeant droit sur moi. Pour la troisième fois en 25 ans dans l'espace, je hurlais ma détresse. Brusquement, un appareil jaillit furieusement de la mêlée, dans ma direction. J'entrevis durant une fraction de seconde la petite elfe sur le côté du fuselage, son épée à la main comme un signe de défi. Un avertissement inarticulé se forma dans mon esprit : le missile qui m'était destiné arrivait sur elle, impossible à esquiver. La lumière crue d'un réacteur à fusion qui explose m'aveugla. Pilotess n'était plus.

Je ne sais comment j'ai terminé le combat. Les légendes de mes ancêtres danois parlaient du berserk, la folie meurtrière qui transforme un guerrier en une bête fauve, invulnérable et invincible. Maintenant, j'y crois. Il parait que j'ai abattu à moi seul quatre appareils et détérioré grièvement deux, tout cela en quarante secondes, dans un chasseur déjà profondément endommagé. Je ne peux ou ne veux m'en souvenir ceci fut mon dernier combat. Maintenant, je vis confortablement sur Mir, un rentier comme un autre, mais jamais le souvenir de l'éclat impie qui a englouti Pilotess ne me laisse en repos.

Si tu me vois du Valhalla, Pilotess, saches que ma tentative désespérée de t'y retrouver a échoué. Désormais, tout est fini, je n'aurai plus de nouveau le courage d'affronter la mort au combat et jamais mon âme ne sera recueillie par une Valkyrie au visage d'elfe en noir et blanc.

Fin

 

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