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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Sébastien Vanlierde

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Iya
(1/2)


Louis Marais arrêta pour un court instant sa promenade vespérale et s’adossa au tronc moussu d’un chêne pour reprendre son souffle. L’ascension du mont Theil, pour aisée qu’elle fût – le dit mont culminant à cent quarante huit mètres – n’était déjà plus de tout repos pour cet homme de quarante sept ans un peu empâté, que la ville avait pétri dans sa glaise malsaine jusqu’à en faire le citadin parfait et typique, ce bipède falot et fragile que l’automobile emmène plus vite que de raison vers le repos éternel.

Là, au milieu des buissons de buis qui exhalaient leur piquante haleine, les semelles de ses chaussures de marche mordant le périlleux chemin de graviers, il se sentait enfin vivant, il avait pour la première fois depuis bien des années la sensation d’exister, de n’être pas qu’un automate spectral condamné à courir jusqu’à ce que son ressort ne se brise, jusqu’au pourrissement final dans l’indifférence générale - et n’était-il pas lui-même indifférent aux agonisants qui l’entouraient ?

En soupirant, il écarta de son front une mèche un peu trop longue, un peu trop grise aussi. Il n’avait jamais été coquet, et son indifférence envers la course à la régénérescence que menaient ses contemporains le laissait de marbre. Il était mal rasé, aussi, mais cela ne lui vînt pas même à l’esprit alors que ses doigts fins aux ongles enfin sales venaient faire crisser son menton.

Deux mois plus tôt, on l’avait remercié. Deux mois plus tôt, il avait enfin commencé à exister. N’ayant jamais été outre mesure dépensier, il s’était constitué un petit capital, qu’il arrondissait des subsides versées par un état paradoxal qui hésitait encore entre la mère nourricière et le père fouettard. En tous cas, à sa plus grande satisfaction, cela ne lui causait pas le moindre problème moral. Un bref instant, en bon et honnête contribuable, il avait craint que son nouvel état de chômeur, de sans ressources gagnées à la sueur de son front, de traîne-misère et de mendiant éhonté le frapperait du sceau de l’infamie. Il semblait que ce n’était pas le cas ; et puis, quand bien même…

Pour ce qu’il avait d’amis ! Il est vrai qu’il n’avait jamais été très liant, ce qui lui avait du reste évité d’être parasité constamment par des ténias humains désireux de partager avec lui leur néant.

Il aspira un grand coup, et écarta ses bras dans un grand craquement de cartilages peu habitués encore à l’effort. Certes, il progressait, mais il avait tant à rattraper ! Dans son ancienne vie, il avait toujours été rien moins qu’un sportif, et avait jaugé la gamme entière des amateurs de sueur – du supporter de football cathodique à l’excité des arts martiaux - d’un même œil mi-indulgent, mi-condescendant. De toute évidence, néanmoins, il n’avait pas eu entièrement raison…
Il reprit son ascension interrompue, vaguement impatient maintenant d’atteindre le haut plateau qui couronnait le Theil et d’où l’on pouvait par beau temps détailler le paysage de la vallée sur une bonne trentaine de kilomètres de rayon. Tout ce qui lui avait toujours manqué, et qu’il ne découvrait aujourd’hui qu’avec un certain regret. Une pincée de hameaux aussi pauvres que microscopiques, les serpentins infimes de routes à peine assez larges pour laisser confortablement passer une charrette à bras, les carrés réguliers de champs de terre caillouteuse entrecoupés de châtaigneraies sans prétention… un monde minuscule à l’écart du reste de l’humanité, abandonné même des promoteurs que l’absence totale d’infrastructures et de curiosités touristiques avaient repoussés dans un cercle agréablement plus large.

Le soleil baissait, maintenant. Il regretta fugitivement d’être parti un peu tard ; le mois de septembre était bien avancé, et la nuit tombait vite. Il n’avait pas emporté de lampe, et redescendre dans l’obscurité n’était pas sans danger. Il haussa mentalement les épaules. Les nuits étaient encore fort douces, et le plateau peu venteux. Dans son nouvel état d’esprit, la perspective de passer une nuit à la belle étoile ne le troublait pas : n’était-il pas quelque peu devenu un vagabond ? Un demi-sourire lui tordit les lèvres : un vagabond, certes, mais doté d’un compte en banque crédité, nanti de quatre murs et d’un toit chauffés et dont l’absence de véhicule n’était que le fruit d’un choix délibéré. Un instant lui vînt une douloureuse envie de partir pour de bon et d’abandonner tout ce qui le liait encore à la vacuité de sa vie d’avant, mais s’il ne fût pas loin de franchir la ligne, une glissade impromptue de sa chaussure sur une plaque de boue lui effaça momentanément l’idée de l’esprit.

Il jura et tenta de s’agripper à une branche, mais l’étroit sentier qui serpentait jusqu’au plateau s’effondra sous son poids, et il dévala la pente mi-glissant, mi-roulant, heurtant violemment au passage tous les baliveaux qui tentaient de s’implanter dans la caillasse ocre. Tout allait trop vite pour qu’il puisse réagir utilement, et ce ne fût que lorsqu’il se sentit flotter qu’il comprit qu’il avait basculé dans le vide.

***

Elle le regardait ingénument, comme si sa présence eût quoi que ce soit d’habituel. Ses yeux noirs et profonds brillaient de l’éclat du jais, contrastant agréablement avec sa longue crinière d’un blond éblouissant. Sa silhouette était celle d’une femme, mais ses traits étranges certainement pas, même s’il eût été d’une médisance aussi insigne que fallacieuse de qualifier ses longues oreilles pointues d’équines ou sa face allongée de simiesque. Elle était sublimement belle, tout simplement, divine autant qu’inhumaine, revêtue de ce lumineux halo d’animalité que l’homme avait à jamais perdu pour revêtir le manteau gris poussière de ce qu’il prenait pour la raison.

Dans l’état semi-comateux qui était le sien, Marais remarqua avec une certaine indifférence que la créature féminine qui lui souriait, quelle qu’elle soit, se trouvait perchée sur sa poitrine, et que sa stature ne devait guère excéder les trente centimètres. Sans plus d’étonnement, il la vit déployer ses longues ailes miroitantes de demoiselle et s’envoler dans un bruissement. Puis il sombra dans l’inconscience.

***

Il flottait dans un tunnel rouge sombre aux parois de fumée, glissant sans remous ni souffle au milieu de lambeaux de brume. Son bien-être était parfait, indescriptible pour qui n’a pas connu la mort, et il se sentait d’une totale sérénité.

Une lame de lumière blanche traversa brutalement son cocon mouvant, qu’il n’évita de justesse que pour en heurter une autre, plus violente encore dans sa douloureuse clarté. La douleur explosa en tout son être, et il se sentit comme aspiré, étiré, noyé dans le magma lactescent qui le cernait de toutes parts. Le merveilleux silence se brisa dans l’éclat d’une voix tonnante, dure et froide comme l’acier, remontant sans doute de quelque enfer de glace. Il gémit, et la voix revint à des proportions plus humaines, exprimant des mots qu’il lui semblait pouvoir comprendre, s’il faisait un effort…

Ce fût trop demander, et il retomba dans le néant.

***

Il se réveilla dans une chambre grisâtre où flottait une forte odeur de désinfectant industriel. Il lui fallut quelques instants pour qu’il reprenne conscience de l’existence de son corps, mais il regretta instantanément cette renaissance tant le mélange de démangeaisons et de douleurs qui l’envahit instantanément se montra plus insupportable qu’il n’était possible de l’imaginer. Il ne put retenir un hurlement qui le soulagea quelques instants. Il y eut ensuite un claquement de talons, et une femme entre deux âges en blouse blanche apparut dans son champ de vision. Elle pressa l’interrupteur qui pendait au bout de son fil au dessus de la tête de Marais, puis s’adressa à lui d’une voix posée, professionnelle.
« - M’entendez-vous, monsieur ? »

Tâchant de la regarder, il hocha la tête en gargouillant une onomatopée qui pouvait passer pour un ‘oui’. En tous cas, ceci sembla suffire à la satisfaire, et elle poursuivit :
« - Vous êtes au centre hospitalier universitaire d’Aujoules, depuis six jours déjà. Votre pronostic vital est bon. Mais il s’en est fallu de peu. Vous avez eu beaucoup de chance. »

Elle se tût pour rajuster le débit du goutte-à-goutte qui débitait lentement un liquide jaunâtre dans son bras, et il lui fût gré de son silence. Il se sentait très mal, et n’éprouvait pour l’instant aucunement l’envie d’entendre décrire les circonstances exactes et détaillées de son accident, de son sauvetage et de son rafistolage par les mains hésitantes d’internes tout frais émoulus de la faculté. Il se souvenait parfaitement de sa chute, de toutes façons, avec une acuité quasi surnaturelle même. Il se sentait parfaitement éveillé, maintenant, et il constata avec surprise que tous ses sens fonctionnaient à nouveau à plein et que sa pensée était plus claire qu’elle ne lui semblait avoir jamais été.

***

Le médecin souriait toujours, et on eût dit qu’il s’agissait d’une cicatrice tranchant la peau plissée de son visage. Il fixait Marais, qui calé dans un inconfortable fauteuil de skaï devant lui brûlait de fuir ce cabinet inhospitalier. Il lui avait fallu rester cloué au lit durant six semaines avant que ses multiples fractures et son poumon perforé ne daignent se recoller. Maintenant, il ne rêvait plus que de repartir chez lui, de fuir cet hôpital qu’il ne pouvait inconsciemment s’empêcher de haïr. Il se tortilla sur son siège, faisant désagréablement crisser l’ersatz de cuir, ce qui sembla ranimer le médecin qui tapota son bureau du bout des doigts et se racla la gorge.

« - Eh bien, Louis, il me semble que vous vous portez comme un charme, ce matin… »

Marais haïssait qu’un inconnu l’appelle par son prénom. Le médecin, lui, ne jurait que par la convivialité que cette pratique familière apportait… il grimaça, et grogna :
« - Eh bien, Maxime, il me semble que vous me répétez cela chaque matin depuis une semaine, déjà. Je me porte effectivement très bien, et j’aimerais savoir ce qui me retient ici, maintenant ! »

L’homme en blanc leva les mains en un geste de dénégation.
« - Mais rien, voyons, mais vous avez subi un tel traumatisme que la prudence exige une certaine surveillance, le temps que nous soyons certains que vous soyez totalement remis, tant au point de vue physique qu’au point de vue mental.
- Mental ? »

Marais fronça les sourcils, et fixa le praticien d’un air soupçonneux.
« - Je ne vois pas ce que mon état mental vient faire là-dedans. J’ai les idées bien en place, et tout tourne parfaitement rond dans ma boîte crânienne !
- Oh, bien sûr, là n’est pas la question ! Simplement, vous savez, le contrecoup… vous vivez seul, je crois ?
- Depuis toujours, et je ne vous suis toujours pas…
- Eh bien, ici, vous êtes entouré, n’est-ce pas ? On vous parle sans cesse, on vous soutient, on s’occupe de vous…
- Justement, cela commence à…
- Chez vous, vous retrouverez votre solitude, n’est-ce pas, et vous vous mettrez à penser à votre accident, à broyer du noir. Vous sombrerez dans la dépression…
- Mais pas du tout !
- Peut-être même souffrirez-vous d’hallucinations. »

Marais se leva d’un bond de son siège, pâle comme un linge. Il bredouilla :
« - Je n’aurais jamais dû vous en parler ! »

Le médecin secoua la tête, et reprit d’une voix apaisante :
« - Mais si, au contraire ! Cette… vision… c’est très intéressant, du point de vue de l’homme de l’art…
- Ce n’était pas une vision ! »

Marais avait reçu une mauvaise éducation, dans son enfance. On avait fait de lui un homme honnête, et il ne pouvait supporter le mensonge. Et il pensait toujours ce qu’il disait, pour le meilleur et pour le pire. Il respira profondément, et fit face le plus calmement possible au sourire de cire du docteur.
« - Ecoutez, je ne suis pas fou…
- Certainement pas, Louis, mais…
- Je ne suis pas fou ! Evidemment, cela peut paraître incroyable, mais je sais qu’elle était réelle ! J’ai senti son poids sur ma poitrine. J’ai senti le courant d’air, entendu le bruissement de ses ailes lorsqu’elle s’est envolée.
- Voyons, Louis, dans votre état, vous n’étiez pas en mesure de ressentir quoi que ce soit. Si ces randonneurs anglais ne vous avaient pas entendu râler, vous n’auriez pas passé la nuit.
- Je l’ai revue deux fois depuis ma sortie du coma, une fois derrière la vitre de ma chambre, une autre fois perchée sur ma table de chevet. S’il n’y avait eu que la première fois, évidemment, vues les circonstances ! Mais pas les suivantes ! »

Le médecin hocha la tête avec un peu de tristesse, à moins que ce ne fût de la condescendance. Il glissa avec douceur :
« - Louis, l’IRM que nous vous avons fait subir montre que votre cerveau a été touché, nous vous l’avons dit. Les lésions ne sont pas fort graves, sinon nous ne serions pas ici à converser en ce moment. Votre mémoire est excellente, vos capacités à réfléchir ou vous exprimer tout autant, votre coordination musculaire parfaite, mais vous devez bien vous rendre compte que vous ne tournez pas tout à fait rond, passez-moi l’expression. Enfin, Louis, une fée, tout de même ! »

Marais se rassit. Il se sentait parfaitement calme, maintenant. Il hocha la tête, et déclara d’une voix égale :
« - Vous avez tout à fait raison, Maxime. Les fées, ça n’existe pas.
- Je suis heureux de vous l’entendre dire ! Maintenant, vous comprenez que….
- Ce point étant posé, j’exige que vous établissiez immédiatement mon ordre de sortie. Si vous le souhaitez, ce sera avec le plus grand plaisir que je vous signerai une décharge de responsabilité. A part cette petite digression féerique, vous reconnaissez vous-même que je suis parfaitement sain de corps et d’esprit, n’est-ce pas ? »

Vaincu, le médecin ouvrit un tiroir pour en extraire un formulaire qu’il commença lentement à remplir. Puis il lui tendit le papier complété en soupirant :
« - C’est votre choix, Louis, mais vous avez tort. »

***

Le taxi venait à peine de démarrer qu’un bruissement d’ailes le fit se retourner. Juste à sa droite, sur le dossier de la banquette arrière, la créature était assise et le contemplait avec quelque chose comme de l’adoration. Marais jeta un œil au chauffeur, mais celui-ci, accaparé par la circulation démentielle de ce qui n’était pourtant qu’une petite ville, ne s’occupait pas le moins du monde de son – de ses - passagers.

La situation sembla quelque peu gênante à Marais. Les trois premières rencontres avaient présenté un caractère onirique, furtif. Cette fois-ci, visiblement, la fée attendait quelque chose de sa part.

A tout le moins, il put cette fois la détailler à loisir, et cette revue lui confirma ses premières impressions. Elle était d’une beauté au-delà des mots, quasiment douloureuse et totalement inhumaine. Elle était nue, aussi, sans que cela lui parût le moins du monde choquant, lui habituellement prude jusqu’au ridicule. Il comprit aussitôt qu’il ne pouvait en être autrement : la plus fine des étoffes, les plus merveilleux bijoux façonnés de main d’homme eussent semblé d’une telle vulgarité en regard de sa perfection.

Marais était un homme timide, et il n’avait guère pratiqué le commerce des femmes. Il déglutit donc avant de murmurer doucement :
« - Existes-tu ? »

Il n’espérait guère de réponse, aussi sursauta t’il violemment lorsqu’un rire cristallin éclata dans sa tête. Il lui fallut quelques instants pour changer la musique en mots, et la réponse était ambiguë.
« - En doutes-tu ? »

Une lueur espiègle brillait maintenant dans les yeux de la créature. Il allait rouvrir la bouche quand de nouveaux mots se formèrent dans son esprit.
« - Ne crie pas, s’il te plaît ! J’entends parfaitement tes pensées comme tu perçois les miennes, et il n’est pas utile d’alarmer l’humain qui mène la machine. Il ne peut me voir, et il pourrait ne pas comprendre ton attitude… »

Il hocha la tête. Il y avait de la logique dans cet entretien démentiel ; il s’y raccrocha. Il pensa :
« - Si tu existes, pourquoi suis-je le seul à pouvoir te voir ?
- Je n’existe que pour toi. Je suis à cheval entre ton monde et le mien. Je suis au bout d’un pont au dessus d’un gouffre, et tu es le seul humain à te trouver à l’autre bout.
- Mais… pourquoi moi ?
- Tu as ouvert la porte par laquelle j’ai rejoint ton monde. J’ai entendu ton appel, et c’est une chose qu’une Sylphe ne peut percevoir qu’une fois dans son existence. Et nul Sylphe ne peut rester insensible à cet appel, d’où qu’il vienne.
- Quel appel ?! »
Il ressentit un vide soudain dans son esprit, comme lorsqu’une idée lumineuse vous échappe au sortir d’un rêve. Il jeta un œil de biais : la créature avait disparu.
La voix enrouée du chauffeur le fit sursauter.
« - Oh, Monsieur, ça va ? Vous êtes tout pâle…
- Ca va, ça va très bien. Juste une idée, comme ça, qui…
- Ah, oui, oui… nous sommes arrivés à la gare, Monsieur. Ca nous fait huit euros. Vous voulez un coup de main pour descendre votre valise ? »

Marais haussa les épaules. Son bagage se limitait à un sac de sport acheté au magasin de l’hôpital, dans lequel il avait rangé un pyjama et un peignoir de même provenance. Il paya le taxi, et hâta ses pas vers les quais.

Le train pour Vègres, où se trouvait la gare la plus proche de son petit chez-lui, était un infâme tortillard de dernière zone, couvert de graffitis qui attestaient de longues années de servitude près d’une grande ville avant d’être venu échouer là. L’intérieur n’était guère plus avenant avec ses vitrages rayés et ses banquettes au tissu lacéré et maculé de brûlures. Il s’y installa avec un peu de dégoût, se posant à côté d’une matrone ridiculement boudinée dans son panty aux couleurs criardes, en face d’un paysan à béret et costume de velours noir qui fixait le vide d’un air un peu hagard. Par chance, le trajet n’excédait pas une demi-heure, et il se cala du mieux qu’il put, contemplant discrètement le paysage écrasé de soleil. Un instant, il lui sembla apercevoir passer une minuscule silhouette devant la vitre, mais il n’en aurait rien juré.

Il n’arriva devant son portail qu’en fin d’après-midi, se sentant totalement épuisé par le voyage. Il jeta un œil désabusé sur sa minuscule maison, dont le délabrement commençait à devenir manifeste, et se promit vaguement de remettre un peu d’enduit et de peinture avant que l’automne n’arrive. En six semaines, le gazon avait bien poussé, aussi…
En attendant, il allait se jeter sur son lit pour dormir un peu.
« - Bonjour ! »

Il sursauta, et se retourna si vite qu’il faillit en perdre l’équilibre. Une jeune femme blonde était appuyée nonchalamment sur le ventail, et le regardait en souriant.
« - Oh, excusez-moi, je ne voulais pas vous surprendre…
- Il n’y a pas de mal, je suis juste un peu nerveux, en ce moment. »

Il la dévisagea quelques instants, et comme elle ne semblait rien vouloir dire de plus, il bafouilla :
« - Je n’ai pas le plaisir de vous connaître, mademoiselle ? Je ne vous avais encore jamais vue dans la région. Mais je ne suis pas là depuis très longtemps, non plus.
- Disons que je viens juste de revenir.
- Ah ?
- Puis-je entrer ? »

Perplexe, il s’effaça pour lui laisser le passage. Souriant toujours, elle leva les yeux vers la maison avec un rien d’ironie dans le regard.
« - Vous êtes célibataire, n’est-ce pas ? Il n’y a qu’un célibataire pour être aussi négligé… »

Marais manqua d’étouffer, mais ne répliqua rien. La situation se présentait de façon par trop curieuse pour qu’il s’offusque pour si peu. Et il était vraiment intrigué, maintenant. Son interlocutrice lui semblait de moins en moins réelle, sa présence de plus en plus déplacée dans ce coin de campagne reculé, loin de tout. Elle semblait âgée d’une petite trentaine d’années, était vêtue d’un manteau de fourrure suranné et était dotée d’un physique hollywoodien, à mi-chemin entre Ava Gardner et Grace Kelly. Hollywoodien… le terme lui était venu spontanément à l’esprit, et le frappa par son exactitude. Elle semblait réellement sortir d’un film, d’une de ces vieilles comédies sentimentales des années cinquante qu’il affectionnait particulièrement. Il décida de tenter une expérience, et s’éclaircit la gorge pour déclarer du ton le plus badin qu’il pût :
« - Je ne le nierai pas, mademoiselle. Il serait effectivement temps que je me marie. Voulez-vous m’épouser ?
- Oh, grand fou, vous savez bien que oui ! »

Elle se jeta sur lui et entreprit de l’embrasser dans la plus pure tradition des finals à la Capra, mais il n’y croyait déjà plus, et elle s’évapora d’entre ses bras. Il hocha sombrement la tête et rentra dans sa maison. Une bonne sieste apparaissait décidément comme des plus nécessaires.

***

Il se réveilla tout habillé sur son lit en charpie. Un coup d’œil au réveil lui révéla qu’il avait accompli plus d’un tour de cadran. Nanti d’une épouvantable migraine, il se leva en grimaçant, et jeta un regard morne au travers de l’œil de bœuf qui éclairait sa chambre. Le ciel était désespérément gris, de ce vilain gris d’automne si prompt à briser le moral des plus optimistes. Il laissa retomber le rideau, et soupira.


suite

 

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