Rêve
d'elfe
Un jeune homme aux yeux vert émeraude avance lentement dans un
étroit et sombre couloir. Il porte sur ses épaules un
petit être dont j’ignore l’origine. Je les regarde
fascinée et effrayée car l’homme me tend la main
sans jamais parvenir à me toucher. Ils semblent vêtus d’étranges
vêtements, de voilages, mais je n’en suis pas sûre
car l’image des corps est plongée dans le flou, seuls ses
yeux immenses et implorants apparaissent très nettement dans
le couloir sans fin.
Voilà
plusieurs nuits que ce rêve me poursuit.
Depuis le temps que je fréquentais la Grande Bibliothèque
de Pétrarque, je n'avais jamais remarqué la présence
de cet homme qui rangeait avec une dévotion quasi religieuse
les livres sur les étagères en bois.
Ce soir là, mes recherches sur les rêves, commençaient
à me fatiguer. Mes yeux larmoyaient d'avoir trop lu, au niveau
du cou, une contracture me lançait des pointes terribles dans
tout le dos et mes doigts ne parvenaient plus à tenir le stylo
qui, d’ailleurs, alla rouler sous la grande table de lecture jusque
de l'autre côté de la pièce. C'est ainsi qu'en essayant
de récupérer mon outil de travail, je vis l'homme en blouse
blanche ranger les précieux ouvrages.
J'allai
me rasseoir à une autre table, plus prés de lui, en m'excusant
auprès de ces doctes personnes que j'avais dérangées
dans leurs études. Elles me lancèrent des oeillades courroucées,
et je dus me faire toute petite et transparente pour me plonger dans
l'observation de l'étrange manège de l'homme
Il semblait sans âge avec son front dégarni et ses yeux
étirés, mais la grâce de ses mains me faisait penser
qu'il ne devait pas avoir franchi les trente ans. C'était surtout
son air profondément triste qui frappait le regard.
La blouse blanche qu’il portait, flottait comme une robe et ne
parvenait pas à dissimuler son corps malingre.
Complètement absorbé par sa tâche, il ne se doutait
pas qu'il soulevait en moi un intérêt tout particulier.
Pourquoi cet homme m'intriguait, je n'aurais su le dire à cet
instant. Ce n'était qu'un employé de la bibliothèque
chargé de ranger les livres que les visiteurs avaient négligemment
oubliés sur les tables.
La bibliothèque était immense et très ancienne,
sa construction remontait au début du XVème siècle
en mémoire du grand poète Pétrarque dont elle portait
le nom.
Le porche monumental de l’entrée principale était
orné d’un écusson de pierre représentant
Pétrarque et sa belle Laure. Cet unique portrait d’eux
ne cessait de m’émouvoir, peut-être parce que je
m’appelais Laura et que je n’avais pas encore rencontré
mon Pétrarque.
Les rayonnages emplissaient des mètres carrés de surface.
C'était un endroit magnifique comme il n'en existait plus dans
nos grandes cités dévorées par l'informatique.
Un lieu unique, empli d'odeur de bois ciré et de cuir, un temple
dédié à la lecture et aux livres faits de papier,
d'encre. Un vrai bonheur pour les derniers adeptes du livre comme moi,
les adorateurs du papier et de la plume
Le plus étrange c'est que les autorités ne l'avaient pas
encore rasée pour la remplacer par une sonothèque .Peut
être que la présence de tous ces lecteurs et des disciples
de Pétrarque les freinait un peu dans leur frénésie
du modernisme technologique.
Donc, il
rangeait très lentement mais sûrement selon un ordre bien
établi comme un rituel. D'abord il regardait le titre et de ses
longs doigts fins il caressait presque amoureusement la couverture,
puis il feuilletait l'ouvrage en inspectant toutes les pages comme s’il
cherchait un signe particulier qui ne s'adresserait qu’à
lui. Enfin, quand ses recherches semblaient avoir abouti il consultait
une feuille couverte de caractères que je ne pouvais distinguer
de ma place.
Quand il avait récupéré tous les livres, il se
mettait en quête de leur place dans les rayonnages en consultant
sans cesse sa liste.
Pourtant cette impression qu’il n’était pas là
juste pour ranger les livres ne me quittait pas et m’agaçait
profondément. Cet homme semblait chercher autre chose.
Le tintement
délicieusement désuet d’une clochette rompit à
peine le silence de la bibliothèque pour rappeler à ses
occupants qu’elle fermait.
Les lecteurs soupirèrent, refermèrent leur livres à
contre cœur et se levèrent sagement en direction de
la sortie que je dus également emprunter abandonnant le curieux
bibliothécaire à son rangement.
J’attendis
avec impatience la fin de ma laborieuse journée pour retourner
à la bibliothèque. Je voulais discuter avec le bibliothécaire.
Je me hâtai dans le grand escalier car le bâtiment fermait
peu après 17h.
Il était toujours là, énigmatique et silencieux,
perché sur son échelle de rangement.
Je m’approchai de lui, prétextant être à la
recherche d’un livre dont j’avais vaguement entendu parler
mais dont je n’étais même pas certaine qu’il
exista.
- Bonjour, je crois que j’ai besoin de vos lumières.
- Je cherche un livre d’interprétation des rêves,
très ancien, peut être XVème siècle, je n’ai
plus ni le titre, ni le nom de l’auteur en tête mais …
En entendant ma voix, il suspendit son geste et se pencha vers moi en
souriant, absolument pas désarmé par ma requête.
- Mais certainement, accompagnez moi dans la salle d’étude.
Le livre dont vous me parlez ne peut sortir. Il n’a pas été
réédité, il est devenu très rare. Et le
monde des rêves n’est plus à la mode ? N’est
ce pas ?
Je bégayai une vague réponse, un peu surprise par son
aplomb et sa réaction.
Puis je me ressaisis et lui demandai.
- Vous travaillez ici depuis longtemps, je ne vous avais jamais vu avant !
- Moi si, je vous ai vue consulter de nombreux livres sur les rêves,
l’imaginaire,
êtes vous psychiatre ?
Je baissai la tête un peu gênée.
- Absolument pas. Depuis quelque temps, j’ai un problème
avec certains rêves.
- Alors suivez moi, j’ai ce qu’il vous faut.
Nous nous dirigeâmes vers la grande salle d’étude
qui n’était accessible qu’aux universitaires, étudiants
et enseignants et quelques privilégiés dont je faisais
partie ce jour là. Il ouvrit un battant de l’immense porte
sculptée et je découvris avec ravissement la fameuse salle
de lecture où Pétrarque aimait à se réfugier.
Il m’invita à m’asseoir à l’une des
petites tables d’étude et me demanda d’attendre.
Puis il revint portant dans ses bras deux livres. Un livre de la taille
d’un album, épais et relié de cuir noir et un autre
plus petit et recouvert de tissu bleu.
Il les posa sur la table, j’étais seule dans la pièce.
Voici le livre sur les rêves et celui-là, me dit il en
me montrant le petit livre, c’est une sorte de cadeau, mais lisez
le à la maison, tranquillement, vous verrez, c’est captivant.
Je regardai le titre : « Contes et légendes sans
fin ».
- Mais cela n’à rien avoir avec les rêves. Dis-je
en repoussant le livre.
- Si, cela vous intéressera et vous ouvrira des portes, je vous
assure, rêves et féerie sont du même monde, non ?
Me répondit-il en repoussant à nouveau le livre vers moi.
Comme je faisais mine de l’ouvrir quand même, il m’arrêta
d’un geste sûr mais sans violence.
- Non chez vous. Vous comprendrez plus tard.
Face à une telle insistance je capitulai, de plus, il me restait
peu de temps avant la fermeture.
Je fis semblant de consulter le livre sur les rêves tout en me
demandant comment il avait pu me trouver un ouvrage aussi extravagant
et qui n’était pas censé exister. De toute façon
la lecture en fut rapide car je n’en compris par un traître
mot, car écrit en vieux français et locutions gréco-latines.
Au bout d’une demi-heure, je m’éclipsai, emportant
le livre du bibliothécaire.
Le soir
dans mon lit, je retournai plusieurs fois le livre dans mes mains avant
de l’ouvrir. Sa couverture de tissu, épaisse et souple
attestait de son ancienneté. Il s’en dégageait de
la sensualité, comme une promesse de caresse. Un livre sur les
contes et légendes. Enfin ce qui me sembla au début d’après
le titre.
Je l’ouvris, pas de nom d’éditeur, ni de date.
Et durant une heure, je plongeais avec délectation dans l’histoire.
Ce n’était pas comme je le pensais une étude sur
les légendes mais un conte écrit par un inconnu relatant
l’aventure d’un jeune guerrier Djaban, dans une époque
indéterminée, à la lisière du moyen-âge.
Un très bel homme d’après le texte, mais les héros
sont toujours très beaux dans les légendes.
Escorté de son elfe personnel, une sorte de conscience comme
le petit criquet de Pinocchio,il n’avait de cesse de retrouver
sa bien aimée que de mauvaises fées, jalouses de sa beauté,
retenaient prisonnière dans un monde parallèle. C’était
un peu mièvre mais prenant, et alors que je me demandais quel
rapport cela avait avec mon problème, je dus m’arrêter
de lire car les dernières pages où était censée
se dénouer l’intrigue, étaient vierges de toute
écriture.
- Quelle est cette bizarrerie marmonnai-je. Un livre sans fin, il doit
y avoir une erreur d’impression. Puis en feuilletant le reste
du livre, je me rendis compte que ce n’était pas un accident
mais bien intentionnel car une phrase sibylline s’inscrivait en
lettres manuscrites et aux formes déliées :
A toi de
finir l’histoire que tu as commencée.
Mais quelle
plaisanterie !! Je comprenais maintenant le sens du titre, ce bibliothécaire
ne manquait pas d’humour.
Très énervée - j’avais horreur de ne pas
connaître la fin d’une histoire - je refermai le livre et
le jetai sur ma moquette me promettant de le rendre à son propriétaire
en échange d’explications.
Mais quand trois jours après, je retournai à la bibliothèque,
l’homme avait disparu.
Je me renseignai auprès de la vieille secrétaire qui me
répondit à ma grande surprise que l’homme dont je
parlais n’existait pas.
Je n’insistai pas et lui demandai de reprendre ce livre qui ne
me convenait pas.
La secrétaire le prit sans y jeter un regard, le passa devant
son scanner puis me le rendit d’un air agacé :
- Vous avez dû vous tromper, ce livre n’appartient pas la
bibliothèque, il n’y a pas de trace d’enregistrement.
Je m’écriai presque.
- Mais ce n’est pas possible, le bibliothécaire me l’a
donné il y a trois jours.
Elle fronça ses sourcils dessinés au crayon noir derrière
ses épaisses lunettes.
- Pour la dernière fois, je vous répète qu’il
n’y a plus de bibliothécaire depuis des années,
seulement des androïdes qui rangent les livres et maintenant je
vous prierais de sortir, vous gênez les lecteurs.
Je regardai autour de moi, deux petits robots argentés s’affairaient
pour ranger les livres. Je me mordis les lèvres, et sortis en
courant, l’esprit en pleine confusion.
Mais que se passait –il ?
Au bas des marches du grand édifice, je jetai négligemment
le livre sur le bas-côté. Mais une voix masculine, aux
accents outrés par mon geste, s’éleva derrière
moi.
- Hé, madame, vous avez fait tomber votre livre. Un si bel ouvrage,
il faut le garder précieusement.
Je repris le livre en grimaçant un sourire et retournai à
ma voiture.
J’en aurais pleuré de rage. Je jetai ce maudit bouquin
sur la banquette arrière, me jurant de le laisser moisir là.
Au fil des jours je l’oubliai, Noël approchant avec sa cohorte
de cadeaux à faire, de repas à préparer.
Mais le
rêve est revenu, identique ou presque, le petit personnage a disparu
de l’épaule de mon beau chevalier, l’expression des
yeux s’est fait plus inquiète comme s’il redoutait
un danger.
Des liens évidents entre les événements commencent
à apparaître mais mon esprit les refuse de toutes ses forces.
Depuis
le début de la semaine le mistral desséchait la terre
de son souffle glacial. En trois jours, l’herbe hier encore verte,
avait pris la teinte grise et malade de l’hiver, les arbres s’étaient
couchés au sol, le ciel offrait sa pureté froide et bleue.
Je sortis dans le patio, ma main serrant fermement mon manteau et la
tête ceinte d’un bonnet affreux mais qui me protégeait
du froid.
Je bondis dans ma voiture en maudissant ce mistral soi disant si typique
!
J’étais en retard comme d’habitude, mes rendez vous
devaient attendre dans mon bureau. La journée n’avait pas
commencé qu’elle était programmée donc finie
et sans intérêt.
Je démarrai en trombe la voiture en mettant la radio pour apaiser
mes tourments et pris le petit chemin de terre qui me menait vers la
cité.
Malgré la clarté du matin et la pureté du ciel,
je distinguais mal la route car le vent tourbillonnait en nuages de
poudre terreuse et emportait des broussailles et des feuilles sur le
chemin.
Ce souffle incessant me rendait folle. De nombreux insectes, papiers
vinrent se coller sur mon pare brise, je les enlevai avec mon essuie
glace.
Le vent couvrant presque le chant de ma radio, je l’éteignis
et au même moment j’entendis un bruit mat contre le pare-brise.
Un bruit plus fort et inhabituel que les autres. Surprise, je stoppai
le véhicule et me rapprochai de la vitre pour tenter de percevoir
l’origine du bruit. J’allais mettre mes essuie-glaces en
route, quand je perçus un petit cri. Je fronçai les sourcils,
j’avais peut être heurté un animal.
A contre cœur je sortis de la voiture et m’avançai
prudemment vers le devant craignant de voir une quelconque bête
ensanglantée. Rien. Je fis le tour de la voiture puis regardai
à nouveau le pare brise. Et je vis bouger un gros insecte à
l’aspect très insolite, coincé entre un balai des
essuie-glaces et la vitre.
Je ne comprenais pas ce que c’était, une grosse libellule
peut être, mais elle semblait gémir. Sans chercher plus,
je pris délicatement l’insecte entre mes mains et rentrai
me mettre à l’abri dans la voiture.
Prise d’une soudaine appréhension, j’hésitai
à ouvrir les mains. Mes tempes résonnaient, et mon souffle
s’était fait plus rapide. Je me décidai enfin. J’écartai
très lentement les doigts, poussai un cri et lâchai l’animal
sur le siège passager.
La bestiole n’avait pas bougé, allongée, immobile
sur le siège, je pus l’observer attentivement. Haut d’une
dizaine de centimètres, l’insecte avait un corps humanoïde,
des membres et de très longues ailes transparentes qui auréolaient
de lumière son visage. Car il avait un visage en tout point semblable
aux nôtres et curieusement ses traits me rappelaient vaguement
quelqu’un mais sans pouvoir le nommer.
Il ouvrit lentement les yeux. Je sursautai, et me plaquai contre la
portière de la voiture. Il me sourit et se releva péniblement
en secouant un peu la tête. Il sauta sur ses pieds, tendit ses
jambes gainées de voile vert pour s’assurer de leur fonctionnement
et se mit à voleter pour se mettre à la hauteur de mon
visage.
Je n’avais pas bougé, tellement j’étais stupéfaite,
j’avais devant moi, un elfe. Un petit elfe des bois, certainement
un male et un male absolument charmant. Un elfe qui me dévisageait
avec candeur et malice a la fois.
- Tu es un elfe ou je suis folle ? Bégayai je.
L’elfe secoua la tête de haut en bas.
- Tu parles ma langue ?
- Bien sur que je parle ta langue, les elfes parlent toutes les langues,
mon nom est Morean, Elfe de Djaban .
- Djaban, du livre !?
- Eh oui, je suis venu te chercher, Djaban a besoin de toi à
ses côtés, je ne suis que son elfe gardien. Et je croyais
bien ne pas te trouver. Je pensais que tu n’existais pas et que
Djaban délirait, il est tombé amoureux de toi depuis qu’il
t’a vue.
- Depuis qu’il m’a vue, répétai-je, éberluée !
Mais où m’a-t-il vue ? C’est complètement
absurde.
Mais l’elfe ne m’entendit pas, le ton de sa voix faiblit
jusqu’à être inaudible, il se mit à tituber
dans les airs, se heurta au volant et tomba, évanoui dans ma
main.
Affolée, je le posai sur mes genoux et rabattis sur son petit
corps, le pan de mon manteau puis d’un coup sec au volant, je
fis demi- tour vers la maison.
Je devais le mettre au chaud. Et tel un enfant soignant un petit oiseau
blessé, je m’occupai de l’elfe.
Je le couchai délicatement sur un oreiller près du radiateur
et lui préparai un peu de lait chaud que je versai dans un dé
à coudre et en déposai quelques gouttes sur ses lèvres.
L’elfe revint doucement à lui. Son visage bleui par le
froid commençait à prendre de jolies couleurs dorées.
Soulagée, je m’assis a côté de lui et attendis
qu’il se réveille tout a fait.
Mon téléphone portable sonna. On s’inquiétait
de mon absence. J’avais complètement oublié que
j’avais un bureau et des rendez-vous, je m’excusai et prétendis
une grosse grippe qui me clouait au lit. De toute façon c’était
mon dernier jour de travail, Noël était là, j’étais
en vacances, j’avais tout mon temps.
J’éteignis le téléphone et le jetai dans
mon sac. L’elfe venait d’ouvrir les yeux et me regardait
avec étonnement.
- Il fait froid dans ton monde.
- Nous sommes en hiver c’est normal.
Dans mon monde on ne connaît ni froid, ni faim, ni soif.
- D’où viens tu donc joli elfe ?
- Du livre de Djaban. Il a rêvé de toi. Tu étais
dans un couloir à le regarder, il disait que tu étais
si belle avec tes cheveux bouclés et tes yeux noirs, il n’avait
pas tort.
- Petit flatteur ! C’est donc lui que j’ai vu dans
mes songes. Et maintenant je te reconnais, c’est toi qu’il
portait sur ses épaules. C’est absolument incroyable. Comment
est ce possible ?
- Quelquefois les mondes se rejoignent, à la croisée incertaine
de l’imaginaire et du réel, où plus personne ne
s’aventure, dans les rêves et les chimères, c’est
rare, seul des êtres particuliers y parviennent et Djaban a compris
tout de suite que tu étais l’un d’entre eux.
Il m’a envoyé pour te chercher, je suis le seul à
pouvoir passer d’un monde à l’autre mais je n’ai
que quelques jours terrestres, il m’en a fallu déjà
trois pour te trouver il nous faut partir avant la pleine lune qui est
dans deux jours.
Je l’écoutais, sans parvenir à croire ce que j’entendais,
puis je me mis à rire, d’un grand éclat de rire
nerveux qui me secoua de la tête au pied.
- Mais partir où ? Je ne suis pas un personnage de conte
de fées. J’ai un repas a préparer, des invités
à recevoir, enfin la vie quoi !
-Tu le deviendras ce n’est pas difficile, tu dois m’accompagner
dans le livre.
- Et puis qui te dis que j’en ai envie ?
- Vous vous êtes rencontrés, ce n’est pas un hasard,
vous vous êtes choisis à travers le rêve.
Je refusais net.
- C’est du délire. Ecoute, dés que tu te sens mieux,
tu retournes dans ton histoire et tu diras à Djaban que je ne
suis pas celle qu’il croit.
Morean hocha la tête.
- Comme tu voudras. Mais tu sais, c’est ma première mission
dans le monde extérieur, je ne peux pas faillir à ma tâche.
Réfléchis encore.
- Désolée, je ne peux pas.
- Après une bonne nuit de sommeil, tu auras changé d’avis
me dit-il en clignant de l’œil.
Mais ma nuit fut très agitée, cette histoire extravagante
m’avait chaviré l’esprit.
Djaban m’apparaissait souriant, il m’appelait et me racontait
combien il était malheureux sans moi. Bientôt je serais
à ses côtés et nous parcourrons le monde.
Je frissonnai, et me réveillai mes cheveux longs ébouriffés
comme après une lutte amoureuse et le corps tremblant de désir.
Au matin,
Moeran m’apparut en pleine forme. Il s’agitait dans tous
les sens, de son air espiègle et enfantin, il me faisait les
louanges de son monde. Je l’écoutais d’une oreille
distraite, occupée à préparer le repas de Noël.
Puis je me rappelai du bibliothécaire.
- D’où venait l’home qui m’a donné le
livre ? Demandais- je à Morean.
- Oh, lui, il n’est qu’une illusion pour forcer un
peu la main au destin.
- Le livre bien sur !! Dis -je d’un air triomphal, je le
menaçai de ma cuillère en bois. Espèce de comploteur !!
Mais tu ne m‘y prendras pas, tu crois que je vais te suivre dans
tes divagations. Si tu ne te décides pas à réintégrer
ton histoire, je t’avertis je brûle ce livre de malheur.
D’ailleurs je ne sais même plus où il se trouve.
L’elfe marmonna entre ses dents :
- Moi je sais. Puis il se mordit la langue, craignant d’avoir
trop parlé, mais je ne l’écoutais déjà
plus. Alors d’un petit battement d’ailes morose, il s’en
alla par un fenestron ouvert se rafraîchir les idées et
je ne le revis plus de la journée.
Il était
déjà vingt heures quand je regardai la pendule de la cuisine,
je devais me hâter. La journée était passée
trop vite, les invités seraient là dans une heure et il
fallait encore trouver un moyen de cacher Morean, (j’eus une petite
pensée émue, j’avais été un peu sèche
avec lui). Je l’appelai, peut être pourrions nous trouver
un compromis, tenter l’aventure enfin je ne savais pas trop, tout
était arrivé si vite et j’étais terrorisée
à l’idée de tout quitter. Je criai à la cantonade
- Ecoute, Morean, je me prépare et après on discute de
toute cette histoire, d’accord.
N’obtenant aucune réponse, je haussai les épaules
et allai choisir ma tenue de réveillon.
Après avoir pris ma douche, j’allai m’habiller dans
la chambre et alors que j’enfilai ma robe de soirée rouge,
j’entendis glousser et sursautai, Morean m’espionnait derrière
les rideaux.
- Mais tu as tous les vices. Maudit elfe ! Je te cherche partout
et toi tu me reluques en cachette ! Retourne chez toi et je me
précipitai vers lui pour l’attraper. Je ne vis pas le livre
qui gisait ouvert sur le tapis de la chambre et quand je posai le pied
dessus, l’elfe stoppa sa course et émit un petit rire de
triomphe. Un léger chuintement se fit entendre, une lumière
d’un vert diaphane émanant du livre m’enveloppa dans
son faisceau, je sentis mon corps se disloquer, je n’eus même
pas le temps de crier, je disparus de la chambre, laissant Morean seul
et perplexe sur les pages du livre.
Des coups
retentirent à la porte du salon, les invités venaient
d’arriver, n’ayant aucune réponse, ils entrèrent
en riant et en m’appelant . Les enfants courraient et les
parents s’asseyaient bruyamment dans le sofa.
Ils virent avec satisfaction que la table était mise, les bougies
brûlaient dans les photophores. Je ne devais pas être bien
loin. Mais on eu beau m’appeler, je ne répondis jamais.
En pénétrant dans la chambre, les enfants hurlèrent
en voyant un homme quasiment nu assis sur le tapis de leur tante en
train de lire d’un regard hébété les dernières
lignes qui s’inscrivaient dans le livre qu’il tenait
entre ses mains
Venue d’un
autre monde, grâce au sacrifice de l’elfe Morean que Djaban
avait envoyé pour vaincre les sorcières, la jeune et altière
Laura se tenait maintenant aux cotés de Djaban. Ils étaient
radieux et souriants mais n‘oublieraient jamais l’elfe dont
l’esprit léger les accompagnerait toujours.
Car l’elfe
ignorait que pour ne pas basculer dans le chaos, l’équilibre
entre les mondes doit toujours être respecté et que pour
un être vivant passé dans le monde des contes, un être
merveilleux doit rester sur terre.
C’était contre cela que Djaban avait voulu le mettre en
garde, mais il n’en avait fait qu’à sa tête.
Car, c’était lui qui me désirait plus que tout depuis
qu’il m’avait vue dans le rêve de Djaban.
Il le comprit trop tard. Ses ailes déjà s’effritaient,
son corps s’était allongé et il ressentait de curieux
picotements dans les mains. Un sang neuf battait sourdement dans ses
veines, il tremblait. Des sirènes de police retentissaient dans
le lointain.
Fin.