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Par Cash Freddy
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Black City

Etre un assassin, ne rien pouvoir y faire, ne pas se dominer : que peut-il y avoir de pire ? J’ai eu beau tenter de freiner mes actes meurtriers, ce ne fut que résistance abrégée contre une barrière insensible. Ce qui me contraint à tuer est une pieuvre mentale déployant ses tentacules magnétiques, m’attirant perpétuellement vers un vortex d’ignominies. Je suis ses ordres, hébété que mes mouvements se dessinent selon ses appétits criminels. Une série ininterrompue de sanglants assassinats, de basses traîtrises et de vils maraudages. Voilà ce qu’il m’oblige à exécuter pour lui, l’Autre.
L’Autre est celui qui chuchote à mon esprit. De cette voix au timbre infantile, aux balbutiements amusés, presque moqueuse. J’ai beau vouloir nier ses appels, prendre le large ; je suis toujours reflué vers un rivage où le sable me brûle les neurones. Mes pas se dessinent selon sa décision, s’articulent pour servir son appétence de mal. Si j’ose un refus, il ne pèse pas plus d’une seconde et je suis remis sur le "mauvais" chemin d’une décharge électrique : une onde malsaine qui irradie tout mon crâne. Alors je ne m’appartiens plus, obtempérant sans résistance tel le Golem sanguinaire façonné par un mage aliéné. Et à chaque fois qu’il réussit - que nous réussissons - résonne dans ma tête ce rire abject. Oui à travers ce qui nous sépare, il rie et c’est un gloussement de jeune dément.
Hier – oui, je crois bien que c’était hier -, il m’a envoyé tuer deux hommes. Pourquoi ? Pour une sombre histoire de drogue volée à un dealer, ponte de la mafia locale, par deux délinquants. Je n’eus pas d’autres explications ; il fallait que j’aille les éliminer. La voie du crime à suivre aveuglément…

Je suis donc descendu de l’appartement où j’habite - un immeuble fade, uniforme où je ne rencontre jamais mes voisins, si j’en ai - puis me suis retrouvé dans cette cité étrange, éternellement noire. Je ne sais pas pourquoi je séjourne ici. Je ne l’aime pas cette ville avec ses arcanes mal famés où pullulent les relents d’une société déliquescente. Ceux qui l’habitent sont tous comme moi ; des ombres qui vagabondent, qui attendent leur fin tels des pantins programmés ; rejetons inanimés et sans buts, embourbés dans cet amas de quartiers puants comme des porcs dans la glaise. Nos rues, nauséabondes comme l’haleine d’un dragon, sont enchevêtrées de tunnels - appelés Subairs il me semble - qui flottent au dessous de notre ciel continuellement triste, d’un gris impalpable. Régulièrement des Trams montés sur coussins d’air filent bruyamment vers quelque inconnu terminus. Je ne sais pas où ils vont, ces wagons peints de tags par une jeunesse rebelle. J’évite leurs allers-retours vers le désenchantement quotidien.
Sur l’horizon qui forme une ligne brumeuse, des volutes de fumées sont crachées par de colossales cheminées d’usines à gaz. Que peuvent-ils bien fabriquer dans ces mystérieuses industries ? Je n’en sais rien, je ne me hasarde jamais vers ce côté de ma cité qui ressemble à l’arrière plan d’un décor de promoteurs. Il n’y a rien à y faire, encore moins à y voir.
Au bas de ma rue dessinée par un architecte sans imagination, la voix éthérée de l’Autre m’ordonnait de voler une automobile. Rien à faire…Je cédai encore une fois et me plantai prés d’un carrefour, les bras levés où, tel un prophète devant un auditoire d’acier, j’arrêtai une ligne de véhicules stoppés à un feu rouge. Quel brouhaha que celui de ce peuple de fer! Des klaxons rugirent, nombres de conducteurs beuglant de haine mon intervention. Je n’écoutai pas leur apitoiement. Les oies restent des oies. Je choisis une voiture - un cabriolet bleu rapide - et en éjectai le chauffeur. C’était un jeune black avec des lunettes de soleil. Le style rappeur. L’individu m’insulta, me déséquilibrant en jurant sa furie, incrédule. Alors je sortis mon arme et le bénis à jamais de plombs. Je ne voulais pas le tuer. Je ne le connaissais même pas. Mais l’Autre s’impatientait là-haut. Il m’avait ordonné de le faire. "Le temps nous est compté", souffla-t-il dans mon esprit. J’aurais pu appeler une ambulance pour ce pauvre rappeur dont les lèvres gonflées de sang demandaient la pitié comme dans une sempiternelle litanie. Je m’apitoyai sensiblement mais l’Autre m’inculqua la voix à suivre par une décharge mentale. Alors j’obéis de nouveau, forcé d’abandonner ma motricité et achevai les souffrances de ma victime d’une ultime salve. Que le rédempteur accueille ses ouailles au sein de son royaume…
Je pénétrai dans le véhicule et filai sur les boulevards à tombeau ouvert. Aux cris des avertisseurs qui résonnaient à mesure que je roulais vers le lieu de mon futur crime se mêla bientôt celui d’une sonnette d’alarme bien connue ; la Police, aussi discrète que l’écho d’un cor de chasse, était à mes trousses.
La sagesse aurait été de se rendre, de se livrer, poignets tendus. Moi, je le voulais, afin que l’on m’arrête une bonne fois pour toute. Et que l’on me condamne, "oyé et terminé" ! Mais l’Autre ne l’entendait pas ainsi. Il ne voulait pas perdre la face. J’avais beau appuyer sur le frein, lui s’arc-boutait sur l’accélérateur. Je rivalisai de toutes mes possibilités mais il remporta l’assaut comme un chat affamé croque la souris.
Dans cette ville, il n’y a pas de règles établies. Ici, la Loi, tout un chacun la contourne, la défie. La justice y est plus méprisée que les esclaves noirs d’un négrier en partance vers les Amériques. Notre course poursuite fut un vrai carnage…
J’écrasai une femme et son fils de quelques années en roulant sur un trottoir bondé de monde. J’emboutis les façades vitrées de plusieurs établissements, causant d’importants dégâts. Je fonçai dans les rues en sens inverse, obligeant les véhicules à s’écarter violemment de mon chemin. Il y eut un carambolage monstre sur plus de cent mètres. Combien de victimes, de blessés j’eus sur la conscience? Je n’en sais rien !? Je semai les autorités en longeant des ruelles en sens interdit, me faufilant par des voies raccourcies et désertes. Finalement, j’en réchappai, indemne.
Je fis le reste de ma mission à pied, déambulant nonchalamment sur les accotements crasseux. J’entrai dans un bloc d’appartement aux fresques dépareillées. Construction sommairement polygonale, sans odeurs, sans vie, aseptisée et synthétique. Il n’y avait pas d’ascenseur et je pris les escaliers en colimaçon. L’Autre m’indiqua le numéro de l’étage, me conduisit devant la porte fermée de l’appartement. Je frappai plusieurs fois, attendant plaqué contre le mur lézardé, l’arme au poing prête à dégainer toute vie. Et on m’ouvrit…Ce fut une tuerie. Tout simplement. Je me souviens encore des visages baignés de sang des portoricains que j’ai descendus. Que des gosses, la casquette vissée sur le front, le regard hagard de ceux qui comprennent qu’ils sont morts trop jeunes pour s’en rendre compte.
J’empochai la came puis m’en retournai voler un autre engin (une discrète fourgonnette blanche) pour rentrer chez moi. J’avais accompli ce que m’avait ordonné l’Autre. En rentrant j’eus envie de vomir.

***

Les devantures des magasins sont presque toujours closes. Enfin, du moins quand je sors elles le sont…Comme si le fait de respirer ma présence engendrait la peur des autochtones à se trouver face à moi. Sentent-ils que je suis un bourreau dans cette sombre jungle ? Soupçonnent-ils de l’être immonde qui se cache et évolue ici même, dans leur monde ?
Il m’arrive d’aller manger. Souvent parce que je ne me sens pas bien, que j’ai mal à l’estomac. Je vais toujours au même endroit pour me restaurer. A deux pâtés de maisons de là où j’habite. Je prends toujours le même menu, parfois en double ration selon ma faim. Elle n’a pas de saveurs cette nourriture mais paradoxalement je me sens mieux après avoir déjeuné. Plus fort.
Il n’y a pas de lieux saints dans ma ville, pas d’églises, pas de mosquées pas de Temples. Pourtant, j’en ai des crimes à expier, j’en ai des fautes à me faire absoudre…J’aimerais avoir des amis, de vrais amis, pas ces personnes exécrables avec lesquelles je parle dans ces quartiers douteux où l’Autre m’oblige à me rendre. Je hais ces sales indics, ces gars à la gueule pas possible ; caricatures vivantes de la pire des pègres. Je les consulte pour qu’ils me renseignent sur mes cibles, m’octroient des armes pour mes méfaits. Je les paye en retour, de cet argent que l’Autre gagne pour moi. Je suis bien payé, le crime paie. Pas longtemps par ce qu’on se fait toujours pincer un jour où l’autre. Mais sur le moment on gagne beaucoup. Voilà ma vie.

***

Aujourd’hui, ce soir, j’ai décidé de l’arrêter, cette vie dissolue. Parce que je ne veux plus vagabonder dans cette cité du vice comme une âme solitaire. Des pensées teintées de doléances s’immiscent dans mon être comme des succubes qui danseraient dans une éternelle cabale, me triturant de nostalgie. Un sabbat de démons intérieurs… Des amis ? Je n’en aurai jamais car cela est prévu pour, dans ce monde noir. Une femme au doux sourire et aux soyeuses caresses, des enfants blottis contre mon sein, allègres et aimants, non… je ne connaîtrai jamais cette unique fierté. Car de ces murs silencieux je n’en verrai jamais rien de plus que ce que je dois en voir. Car tout est prévu ainsi. Tout est de carton, un feu de paille alimentant mon enfer. Ces lieux sont des façades, de simples façades de parade. Nous n’existons pas. Je n’existe pas. Car je suis un simple jouet fabriqué pour les mains de l’Autre. J’attends dans cette prison, patiemment, que l’on me façonne, que l’on obtient de moi les pires agissements. Pour qui ? Pourquoi ? Juste pour les bonnes grâces d’un divertissement contre nature. Mais ce soir, lorsque l’Autre reviendra, je refuserai de lui céder. Je ne m’aliènerai pas davantage. J’ai décidé de mourir. Alors j’aurai peut-être la vérité, ma vérité.

***

Le cartable sur le dos, Sébastien grimpe trois par trois les marches de l’immeuble. Il court comme si il avait le feu aux fesses. L’école est finie. Arrivé aux abords du deuxième palier, la sonnerie de son mobile rugit sa mélodie fun. Il stoppe son ascension, s’assoit sur les marches couleur marbre et sort son Samsung.
- Allo ? Ouais…Nico…Non, j’peux pas. Faut que je reste à la maison. Je sais, mais passes si tu veux. Ok, d’accord. Je t’attends, à tout’…
Il se lève pesamment et rejoint le palier du troisième. Il tire sa pochette Puma qu’il garde constamment autour de son cou et sors ses clefs. Les serrures grincent, la porte s’ouvre.
Il jette son sac à dos dans le couloir, négligemment, prés du meuble du téléphone. Fini le symbole des cours, place au divertissement qu’offre la fin de journée! Il retire son blouson zippé et le pend au portemanteau. Enfin, dernière touche de la cérémonie d’arrivée, Sébastien déchausse ses Nike et enfile ses mules jaunes. Le chat, un européen zébré de tâches brunes, ronronne en se dirigeant vers les jambes de l’adolescent. Sébastien l’ignore. Il glisse vers la cuisine. Un mot de sa mère traîne sur la table, prés du vase mauve sans fleur. Elle ne rentrera pas ce soir. Tanpis ou tant mieux… Le garçon ouvre le frigo, en sort une part de tarte aux pommes et un reste de lait chocolaté. Il croque à peine dans le gâteau lorsque la sonnette de l’appart retentit. C’est sûrement Nico. La bouteille de lait dans une main, le reste de tarte dans l’autre, il longe le couloir vers le hall d’entrée. Il ouvre la porte avec le coude. Un garçon blond à la mine fallacieuse de fouine patiente sur le perron. Il tient un sac en plastique.
- Entre Nico…
- Salut vieux ! J’ai apporté ma manette, elle est bien mieux que la tienne, tu vas voir. J’ai le Dual Shock !
- Ouais cool…T’as faim ?
- Non c’est bon, j’ai goûté chez moi.
- Ok, viens, on va dans ma chambre. Ma vieille ne rentre pas ce soir. On a tout le temps qu’on veut.
- Cool mais faut que je sois à la casa avant sept heures. Mon beau-père nous gonfle toujours pour qu’on bouffe à sept heures pile.
- Pas de blèmes.
La chambre de Sébastien est une pièce de 14 mètres carrés. Un lit superposé, défait, fait face à bureau en pin jonché de fournitures scolaires et autres bibelots d’adolescents. Des fringues froissées sont entassées en vrac sur le dossier d’une chaise. Les murs, à l’origine tapissés d’un papier peint bleu pastel, sont en grande partie cachés par des posters d’éphémères idoles d’adolescents, agrafés au scotch. Un meuble de TV est planté sous la fenêtre. L’écran vierge et poussiéreux se prépare à chauffer. Une Playstation sommeille sur la moquette : c’est l’heure de son réveil.
Nico s’occupe de raccorder sa manette au bloc Sony. Sébastien, assis sur son lit, finit tranquillement sa tarte qu’il mélange avec un peu de lait. Du pied il pousse la télécommande du téléviseur vers Nico. Ce dernier empoigne le symbole de la magie hertzienne, appuie sur le bouton du téléviseur et choisis le mode auxiliaire.
- Alors ? T’es arrivé jusqu’où ? Moi je galère trop avec le passage des triades, j’ai recommencé dix fois ! J’arrête pas de me faire flinguer !
- T’inquiètes, je vais te montrer ! T’as ta carte mémoire ?
- Ouais dans ma poche.
- Ok, enfiles la et mets le jeu. Je vais te montrer ce que c’est qu’un pro !
Les gamins ricanent. Niko choppe le DVD du jeu Black City et appose la galette dans la bouche ouverte de la console. Une pression plus tard, le bloc monolithique avale l’objet des délices ludiques.
- Files moi la manette…

***

Il arrive. Je le sens. C’est comme si on vous réveillait brusquement pour prendre le contrôle de tous vos sens. Comme si vous n’étiez qu’une marionnette dont on tire les fils, à la fois mécaniques et cérébraux. Il va m’obliger à tuer, encore. Les triades…J’ai l’impression que j’ai déjà eu affaire à ce clan….Il veut que j’aille assassiner des pontes de la mafia pékinoise dans le quartier chinois.
Je/Il me lève. Je/Il me dirige vers la porte. NON/OUI !
J’hurle en me prenant la tête entre les mains. Je veux résister, il essaye de m’en empêcher. Il me fait marcher, je recule. Il veut que j’avance, je m’immobilise. Il jure, je reste silencieux. Il veut que je lui obéisse, j’ignore ses ordres. Alors je prends mon arme…Il m’a emprisonné, je me délivre, enfin…

***

Nicolas et Sébastien se regardent, incrédules. L’écran est statique, arrêté sur les polygones du héros de Black City, étendu mort sur le parquet de son appartement fictif.
- Putain le jeu a buggé ou quoi!
- Merde, t’as vu ce truc de ouf….Mon perso était comme cinglé ! Il s’est fait sauté la gueule. Il a perdu tous ses points de vie. Ca ne me l’a jamais fait avant.
- T’es sur que ça ne vient pas de ta manette ? Ton Dual Shock, c’est de la merde !
- Je ne sais pas…Ca marche nickel chez moi.
- Fais reset…On va bien voir.


Fin.

 

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