Obsession
Pour mon malheur, je me souviens parfaitement de la première
fois où je l’ai vue.
Je me tenais à la fenêtre, à observer les ultimes
feux du soleil couchant comme à mon habitude depuis tant d’années.
Ce lieu est empreint du souvenir le plus tragique de mon existence et
je ne puis m’empêcher de m’y tenir quotidiennement.
Donc, alors qu’ordinaire rien ne trouble ma méditation,
je perçus brusquement un mouvement dans la cour s’étendant
à mes pieds.
C’est alors que je la vis et je ne pus en détacher le regard.
Tout d’abord, je remarquai ses longs cheveux dorés cascadant
autour de son visage angélique. L’instant suivant, mon
âme se perdait dans ses yeux pareils à deux lacs aux profondeurs
insoupçonnées.
Curieusement, un large sourire éclairait ses traits ravissants.
Cela était nouveau pour moi car la plupart de mes innombrables
visiteurs n’avaient jamais eu cette expression de joie. En effet,
par manque d’entretien, ma demeure vieillissait mal et accusait
les ravages du temps un peu partout. Pourtant, cette femme ne semblait
pas se soucier de ce délabrement avancé. Au contraire,
elle donnait l’impression d’être revenue chez elle
après un trop long voyage.
Tandis que la nuit prenait lentement possession des bois alentour, j’observais
longuement la nouvelle venue. Je la vis décharger quelques valises
et plusieurs caisses contenant du matériel de rénovation
qu’elle entreposa dans le Salon Bleu, dont la couleur des murs
avait viré au noir depuis bien longtemps. Elle positionna ensuite
des bougies dans les nombreuses alcôves et chandeliers de ma demeure
afin de combattre l’arrivée insidieuse des ténèbres
nocturnes se croyant encore en territoire conquis. Enfin, ma visiteuse
monta au second étage pour y chercher une chambre à sa
convenance en utilisant l’avare lueur du candélabre qu’elle
portait.
Durant tous ses préparatifs, je ne pus m’empêcher
de l’épier à son insu. Mon regard se trouvait enchaîné
à sa chevelure qu’elle rejetait souvent en arrière
d’un geste sensuel de sa main fluette. Ses yeux bleus scintillaient
de mille feux lorsque la lumière tremblotante des bougies s’y
reflétaient au gré de ses mouvements. Et son visage !
Pareil au marbre ou à l’albâtre le plus pur, il brillait
intensément d’un feu intérieur sur lequel mon âme
se réchauffait après tant d’années de froideur.
En sursautant, je m’extirpai avec difficulté de mon état
d’observation quasi hypnotique en réalisant qu’elle
avait choisi la Chambre aux Papillons pour y déposer ses affaires
personnelles. Etait-ce la décoration représentant des
centaines de lépidoptères sculptés à même
les boiseries qui l’avait attirée ou le fait que cette
pièce ait mieux résisté que les autres à
l’épreuve du temps ? Je n’aurai su le dire. Cependant,
pour moi, cela n’était certes pas une coïncidence
si elle avait jeté son dévolu sur la chambre même
de mon épouse adorée.
Malgré ma connaissance de la bienséance, je ne résistais
pas à l’envie de la contempler se dévêtir
pour se glisser dans une chemise de nuit à peine plus opaque
qu’un voile d’air printanier. Je découvris ainsi
son corps d’ange admirablement proportionné à la
peau de pêche. Je demeurais obnubilé par ses seins fermes
et hauts placés dont les mamelons paraissaient se tendre vers
moi pour trahir ma présence. A mon grand regret, la fine matière
du vêtement nocturne chuta sur ces deux collines jumelles à
la manière d’un rideau de théâtre indiquant
la fin de la représentation.
Je passais sa première nuit debout près du lit à
la regarder dormir paisiblement ; fasciné par sa poitrine se
soulevant et s’abaissant au gré de sa respiration tranquille.
Un conflit se déroulait en mon âme. J’aurais dû
profiter de ces heures pour agir ainsi que je le faisais d’ordinaire
afin de conserver ma tranquillité. Malgré cela, je ne
pus m’y résoudre. Pour la première fois depuis des
années, je venais de trouver la femme de mes rêves. Elle
dormait dans le lit de ma défunte épouse et paraissait
heureuse d’habiter chez moi, malgré la dégradation
manifeste de ma demeure. De plus, je savais ne pouvoir supporter de
lire de la peur dans son regard magnifique. Finalement, je décidais
de rester dans l’ombre à m’enivrer de sa vision.
Les jours suivants, je passais le temps qui m’était accordé
à espionner la nouvelle habitante des lieux. Il ne lui fallut
pas très longtemps pour remettre en état la poignée
de pièces nécessaires à sa vie quotidienne. Et
chaque nuit, je demeurais à ses côtés à veiller
sur son sommeil paisible.
Finalement, n’y tenant plus, je pris le risque de me coucher près
d’elle. A mon grand soulagement, en dehors d’un léger
frémissement de sa pilosité, elle ne parut pas ressentir
ma présence dans le lit. Fort de cette voluptueuse expérience,
je la renouvelais les nuits suivantes, me blottissant contre son corps
chaud jusqu’aux premières lueurs du matin.
Cela dura quelques temps et me procura tant de plaisir qu’il me
semblait être revenu à l’époque ou ma défunte
femme m’aimait encore. Avant qu’elle ne perde la vie durant
la dispute l’opposant à son propre mari à qui elle
reprochait de la délaisser au profit des chasses à courre
et autres distractions de gentilhomme de noble sang.
Malheureusement, les bons moments connaissent toujours une fin et, dans
mon cas, cela arriva en même temps que lui ! Je n’assistais
pas à son entrée dans ma demeure, mais, au soir, il était
là à aider la jeune femme dans ses travaux de rénovation.
Lorsque, quelques heures plus tard, je les découvris faisant
l’amour dans le lit même de ma compagne décédée,
je m’étiolais à la manière d’une brume
matinale frappée par le soleil naissant.
Dès que j’eusse repris consistance, ma colère fut
impressionnante et d’une puissance rare tant mon amour pour la
sylphide angélique était grand. J’utilisais tous
mes dons et mes capacités pour les faire fuir, eux qui apportaient
tant de vie dans ma demeure si longtemps silencieuse. Les effrayer fut
aisé car j’avais des années de pratique en la matière
et personne ne pouvait résister à mon courroux. Finalement,
le jeune couple quitta les lieux en remballant maladroitement ses affaires.
Pour saluer leur départ précipité, je hurlais de
joie et de douleur, terrassé par l’immensité de
ma peine.
Depuis cette nuit-là, plus personne n’est venu et mon château
a recouvré son calme. Le temps a repris ses droits, mordant plus
cruellement encore les murs et le toit en partie rénovés
par le jeune couple qui avait cru trouver là son nid d’amour.
Une écharpe sans doute encore imprégnée du parfum
de la femme a été oubliée près du lit de
mon épouse, mais je ne puis en profiter et la poussière
s’amoncelle déjà dessus sans que je ne puisse rien
y faire.
Car, désormais, je dépéris plus vite que ces lieux
qui m’entourent depuis mon suicide, il y a de cela tant de décennies,
peut-être même de siècles. Etrangement, je suis hanté
par le souvenir de cette mortelle dont je suis tombé irrémédiablement
amoureux.
Quelle dérision pour un fantôme !
Fin.