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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Christian Perrot

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Obsession


Pour mon malheur, je me souviens parfaitement de la première fois où je l’ai vue.
Je me tenais à la fenêtre, à observer les ultimes feux du soleil couchant comme à mon habitude depuis tant d’années. Ce lieu est empreint du souvenir le plus tragique de mon existence et je ne puis m’empêcher de m’y tenir quotidiennement. Donc, alors qu’ordinaire rien ne trouble ma méditation, je perçus brusquement un mouvement dans la cour s’étendant à mes pieds.
C’est alors que je la vis et je ne pus en détacher le regard. Tout d’abord, je remarquai ses longs cheveux dorés cascadant autour de son visage angélique. L’instant suivant, mon âme se perdait dans ses yeux pareils à deux lacs aux profondeurs insoupçonnées.
Curieusement, un large sourire éclairait ses traits ravissants. Cela était nouveau pour moi car la plupart de mes innombrables visiteurs n’avaient jamais eu cette expression de joie. En effet, par manque d’entretien, ma demeure vieillissait mal et accusait les ravages du temps un peu partout. Pourtant, cette femme ne semblait pas se soucier de ce délabrement avancé. Au contraire, elle donnait l’impression d’être revenue chez elle après un trop long voyage.
Tandis que la nuit prenait lentement possession des bois alentour, j’observais longuement la nouvelle venue. Je la vis décharger quelques valises et plusieurs caisses contenant du matériel de rénovation qu’elle entreposa dans le Salon Bleu, dont la couleur des murs avait viré au noir depuis bien longtemps. Elle positionna ensuite des bougies dans les nombreuses alcôves et chandeliers de ma demeure afin de combattre l’arrivée insidieuse des ténèbres nocturnes se croyant encore en territoire conquis. Enfin, ma visiteuse monta au second étage pour y chercher une chambre à sa convenance en utilisant l’avare lueur du candélabre qu’elle portait.
Durant tous ses préparatifs, je ne pus m’empêcher de l’épier à son insu. Mon regard se trouvait enchaîné à sa chevelure qu’elle rejetait souvent en arrière d’un geste sensuel de sa main fluette. Ses yeux bleus scintillaient de mille feux lorsque la lumière tremblotante des bougies s’y reflétaient au gré de ses mouvements. Et son visage ! Pareil au marbre ou à l’albâtre le plus pur, il brillait intensément d’un feu intérieur sur lequel mon âme se réchauffait après tant d’années de froideur.
En sursautant, je m’extirpai avec difficulté de mon état d’observation quasi hypnotique en réalisant qu’elle avait choisi la Chambre aux Papillons pour y déposer ses affaires personnelles. Etait-ce la décoration représentant des centaines de lépidoptères sculptés à même les boiseries qui l’avait attirée ou le fait que cette pièce ait mieux résisté que les autres à l’épreuve du temps ? Je n’aurai su le dire. Cependant, pour moi, cela n’était certes pas une coïncidence si elle avait jeté son dévolu sur la chambre même de mon épouse adorée.
Malgré ma connaissance de la bienséance, je ne résistais pas à l’envie de la contempler se dévêtir pour se glisser dans une chemise de nuit à peine plus opaque qu’un voile d’air printanier. Je découvris ainsi son corps d’ange admirablement proportionné à la peau de pêche. Je demeurais obnubilé par ses seins fermes et hauts placés dont les mamelons paraissaient se tendre vers moi pour trahir ma présence. A mon grand regret, la fine matière du vêtement nocturne chuta sur ces deux collines jumelles à la manière d’un rideau de théâtre indiquant la fin de la représentation.
Je passais sa première nuit debout près du lit à la regarder dormir paisiblement ; fasciné par sa poitrine se soulevant et s’abaissant au gré de sa respiration tranquille. Un conflit se déroulait en mon âme. J’aurais dû profiter de ces heures pour agir ainsi que je le faisais d’ordinaire afin de conserver ma tranquillité. Malgré cela, je ne pus m’y résoudre. Pour la première fois depuis des années, je venais de trouver la femme de mes rêves. Elle dormait dans le lit de ma défunte épouse et paraissait heureuse d’habiter chez moi, malgré la dégradation manifeste de ma demeure. De plus, je savais ne pouvoir supporter de lire de la peur dans son regard magnifique. Finalement, je décidais de rester dans l’ombre à m’enivrer de sa vision.
Les jours suivants, je passais le temps qui m’était accordé à espionner la nouvelle habitante des lieux. Il ne lui fallut pas très longtemps pour remettre en état la poignée de pièces nécessaires à sa vie quotidienne. Et chaque nuit, je demeurais à ses côtés à veiller sur son sommeil paisible.
Finalement, n’y tenant plus, je pris le risque de me coucher près d’elle. A mon grand soulagement, en dehors d’un léger frémissement de sa pilosité, elle ne parut pas ressentir ma présence dans le lit. Fort de cette voluptueuse expérience, je la renouvelais les nuits suivantes, me blottissant contre son corps chaud jusqu’aux premières lueurs du matin.
Cela dura quelques temps et me procura tant de plaisir qu’il me semblait être revenu à l’époque ou ma défunte femme m’aimait encore. Avant qu’elle ne perde la vie durant la dispute l’opposant à son propre mari à qui elle reprochait de la délaisser au profit des chasses à courre et autres distractions de gentilhomme de noble sang.
Malheureusement, les bons moments connaissent toujours une fin et, dans mon cas, cela arriva en même temps que lui ! Je n’assistais pas à son entrée dans ma demeure, mais, au soir, il était là à aider la jeune femme dans ses travaux de rénovation. Lorsque, quelques heures plus tard, je les découvris faisant l’amour dans le lit même de ma compagne décédée, je m’étiolais à la manière d’une brume matinale frappée par le soleil naissant.
Dès que j’eusse repris consistance, ma colère fut impressionnante et d’une puissance rare tant mon amour pour la sylphide angélique était grand. J’utilisais tous mes dons et mes capacités pour les faire fuir, eux qui apportaient tant de vie dans ma demeure si longtemps silencieuse. Les effrayer fut aisé car j’avais des années de pratique en la matière et personne ne pouvait résister à mon courroux. Finalement, le jeune couple quitta les lieux en remballant maladroitement ses affaires. Pour saluer leur départ précipité, je hurlais de joie et de douleur, terrassé par l’immensité de ma peine.
Depuis cette nuit-là, plus personne n’est venu et mon château a recouvré son calme. Le temps a repris ses droits, mordant plus cruellement encore les murs et le toit en partie rénovés par le jeune couple qui avait cru trouver là son nid d’amour. Une écharpe sans doute encore imprégnée du parfum de la femme a été oubliée près du lit de mon épouse, mais je ne puis en profiter et la poussière s’amoncelle déjà dessus sans que je ne puisse rien y faire.
Car, désormais, je dépéris plus vite que ces lieux qui m’entourent depuis mon suicide, il y a de cela tant de décennies, peut-être même de siècles. Etrangement, je suis hanté par le souvenir de cette mortelle dont je suis tombé irrémédiablement amoureux.
Quelle dérision pour un fantôme !


Fin.

 

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