Les
animaux familiers
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Alpha
Centauri « Éros » III.
La première
chose qu'on peut dire sur les alphites - d'Alpha du Centaure - c'est
que de toute évidence ils sont incroyablement beaux. La seconde,
nous dûmes le reconnaître par la force des choses, c'est
qu'ils nous sont infiniment supérieurs ; à tel point qu'avec
le temps nous nous sommes rendu compte qu'ils ne nous considéraient
pas mieux que nous ne considérions nos animaux familiers, même
si nous reconnaissions à certains de ceux-ci une certaine forme
d'intelligence. Pourtant, n'eût été leur double
paire de membres antérieurs, ils vous auraient paru - comme à
nous - quasiment nos semblables.
Quand ils ont débarqué sur notre Terre encore meurtrie
et quelque peu désorganisée, après la Catastrophe,
apportant leur sens inné de l'organisation et leur technologie
tellement plus évoluée que la nôtre, nous les avons
accueillis à bras ouverts, ravis qu'ils prennent le relais de
nos gouvernements (ceux-là avaient fait la preuve de leur incompétence
à gérer notre monde), et persuadés que, grâce
à eux, l'âge d'or s'ouvrait enfin devant nous. Sots présomptueux
que nous étions ! Oh, certes, dans un premier temps ils nous
apportèrent le confort, une vie facile faite de loisirs et de
plaisir. C'est ainsi qu'ils nous apprivoisèrent et endormirent
notre méfiance. Imbéciles et confiants - ils nous étaient
tellement supérieurs qu'ils ne pouvaient être que bons
- nous nous sommes laissés aveulir, à tel point que, lorsqu'ils
nous dévoilèrent leurs véritables intentions nous
fûmes incapables de réagir. D'ailleurs, qu'aurions nous
pu faire ? Grâce à eux, il n'y avait plus sur Terre aucune
arme qui nous eût permis de nous défendre, rien qui nous
eût donné la possibilité de leur résister
: ils contrôlaient tout - absolument tout - jusqu'au moindre pouce
carré de la planète, de sorte qu'il était parfaitement
impossible de leur échapper. Nous étions coincés
: définitivement, irrémédiablement coincés.
Peu à peu, après l'euphorie des premiers temps, vinrent
la crainte, l'inquiétude et l'angoisse. Le pire, c'est que nous
ne savions même pas ce qu'ils faisaient de ceux qu'ils emportaient
: ils venaient les chercher, n'importe où qu'ils se trouvent
et quoi qu'ils fassent, et on ne les revoyait jamais. Des légendes
plus ou moins saugrenues se mirent à circuler à ce sujet,
allant de la vivisection jusqu'au cannibalisme, dans lequel les disparus
auraient joué le rôle du plat de résistance. Mais
quelque chose ne collait pas... J'avais remarqué que leurs victimes
étaient essentiellement des hommes et des femmes ayant fait des
études plus ou moins poussées, d'une part, et parmi les
plus beaux - physiquement s'entend - d'autre part. En rien la quantité
de viande ne me semblait un de leurs critères. Je ne fis part
de mes réflexions à personne : qui m'aurait écouté
?
J'avais beau avoir suivi quelques études supérieures d'arts
plastiques, beaucoup de mes contemporains considèrent encore
la beauté comme une notion totalement et parfaitement subjective,
ne reconnaissant aucune autre autorité en la matière que
la leur. Donc, je me tus, gardant pour moi mes réflexions, mais
résolu cependant à continuer mes observations. Bien mal
m'en prit : les alphites finirent par repérer mon manège
- je faisais mon possible pour assister, être le témoin
d’un maximum "d'arrestations" (d’enlèvements,
en fait) - et vint le jour où ils m'emmenèrent à
mon tour.
Non que je fusse beau : je suis plutôt du genre « rachot »
- un mètre soixante-seize, soixante-trois kilos - et doté
d'un physique tout ce qu'il y a de plus quelconque. Pour ce qui est
de l'intellect, sans être un imbécile, je suis cependant
loin de pouvoir être considéré comme un génie.
Bref ! Je suis un individu tout ce qu'il y a d'ordinaire : la définition
même de « l'identité non remarquable ».
Tout cela pour dire que je fus extrêmement surpris quand ils vinrent
me chercher, dans l'indifférence publique générale,
d'ailleurs. Je ne compris que plus tard, quand ils m'interrogèrent,
cherchant à savoir ce que j'avais pu découvrir : mon attitude
les avait alertés, inquiétés même, et je
sus que je les avais percés à jour. Ils ne pouvaient le
tolérer : Ils me firent donc disparaître, comme tant d'autres
avant moi. Du coup, j'eus le privilège (dont je me serais bien
passé alors) de monter dans un de leur vaisseaux et de partir
pour Alpha Centauri, sans billet de retour. Et je connus le même
sort que d'autres avant moi : je fus vendu comme objet de plaisir à
de riches alphites - je devrais dire bradé, car je fus joint
en prime à un lot de terriens auprès desquels je faisais
plutôt figure de « vilain petit canard ».
Dans un premier temps, je ne pus savoir ce qu'ils faisaient de mes compagnons
d'infortune ; nous étions isolés les uns des autres, et
j'avais été confié comme jouet à un groupe
de jeunes qui, leur première curiosité passée,
me dédaignèrent un tant soi peu. J'y gagnai une certaine
liberté, qui me permit d'user de mon temps à jouer avec
le didacticiel de la maison - quand mes jeunes maîtres ne l'utilisaient
pas - et ainsi j'appris, peu à peu, leur langue étrange.
Oh ! Je le fis très discrètement, à l'insu de tous,
dirais-je même... Si bien qu'au bout d'un certain temps je pus,
sans qu'ils le remarquent, écouter leurs conversations, et ainsi
en apprendre davantage: je finis ainsi par comprendre qu'ils utilisaient
mes semblables dans leurs jeux érotiques ; ils les appelaient
« objets-de-plaisir » ou encore « objets-de-fouet ».
Je sus ainsi, ou du moins au départ je le soupçonnai,
que les rapports sexuels des alphites étaient principalement
de type sadomasochiste, et que, étant plutôt sadiques de
par leur nature, ils trouvaient leur complément nécessaire
parmi les membres des races humanoïdes qu'ils asservissaient. Mes
observations sur Terre, partant de là, ne pouvaient être
que justes, et je comprenais tout à fait qu'ils me délaissent
un peu, leur plaisir érotique se doublant de toute évidence
d'un plaisir esthétique. Résolu à en apprendre
davantage, je me risquai à oser m'immiscer dans les conversations
que pouvaient avoir à ce sujet le groupe de jeunes auquel j'avais
été confié. Ils eurent du mal à accepter
qu'un sous alphite se manifeste de la sorte, mais finirent par s'y habituer
cependant, et certains mêmes, à la longue, me firent montre
d'un intérêt discret, véritable cependant. Deux
d'entre eux, même, un jeune mâle et une jeune femelle, allèrent
jusqu'à me témoigner de la sympathie par des attentions
minimes mais particulières. Un jour, sur ma demande, Llanora
- la jeune fille - me procura un bloc de papier à dessin, un
porte-mine ainsi que des mines 2B, afin que je puisse dessiner. Je n'avais
plus touché un crayon depuis bien longtemps, et je dus me réhabituer
à cette pratique qui, sur notre Terre, m'était pourtant
quotidienne. Mais, comme on le disait jadis, sans trop savoir à
quoi cela pouvait bien faire référence, « c'est
comme le vélo: ça ne s'oublie pas... » Je m'entraînais
sur tout ce qui se présentait à ma vue, si bien que je
finis par produire quelques croquis acceptables, des esquisses et des
portraits satisfaisants ; portraits de mes hôtes, bien sûr
! Qui aurai-je pu dessiner d'autre ? Peu à peu, mes jeunes « maîtres »
commencèrent à s'intéresser à mes productions
graphiques et, au bout d'un certain temps, certains de mes dessins commencèrent
à disparaître. Peu m'importait : j'avais besoin de produire
et de créer des images, mais les conserver ne constituait pas
pour moi un impératif de première grandeur : dessiner
me plaît pour l'acte, pas pour le produit ; sans quoi je serais
certainement devenu collectionneur plutôt que créateur.
Bref ! Mes dessins leur plurent - ou les intriguèrent- en tous
cas les intéressèrent au point qu'ils désirèrent
se les approprier à mon insu : on ne demande pas quelque chose
à un animal familier, ce qu'en somme j'étais pour eux...
Une chose me surprenait cependant : pourquoi des êtres tellement
civilisés - d'une civilisation tellement plus évoluée
que la notre - s'intéressaient-ils à des choses aussi
primitives que pouvaient l'être, pour eux, mes pauvres croquis
?
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