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Par G.N Paradis

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L'ange Gabriel & la déesse de la nuit
(1/2)

« Un homme doit mourir une fois pour se découvrir, deux fois pour trouver l’amour et trois fois pour s’envoler sur le chemin tortueux de l’existence. »


« Succombe le Monde, Souffle la Nuit,
File l’Inconnu au cœur de sa Demeure;
Étincelle le Rayon de Lune, sous la pluie,
Des Larmes, à l’Aurore; la Nuit se meurt. »


Les ombres ondulaient le long des ruelles. Une silhouette se fondait en elles. Son souffle s’exhalait en longue goulée dans l’air glacial. Une poubelle fut subitement renversée à quelques pas de lui. Son sang ne fit qu’un tour.
Les yeux orange du chat se figèrent dans les siens. Son miaulement résonna sinistrement entre les vieilles demeures.
« Toi aussi, tu te sens seul et perdu. »
Le félin le jaugea un instant du regard avant de détaler. Sa queue noire fut avalée par le sombre linceul de la nuit.
L’inconnu secoua la tête et reprit sa longue marche, écoutant les échos lointains de la circulation. En hiver, la brume envahissait la ville de Lyon. Elle aspirait la chaleur en se glissant dans les creux les plus secrets; la moindre de ses particules vous gelait. Le long manteau de l’inconnu n’était pas un rempart suffisant, mais sa couleur terne d’une souche d’arbre mort le rendait presque invisible.
L’inconnu surgit sur la grande Avenue Leclerc qui longeait les berges paresseuses du Rhône. La brève éclaircie des lampadaires lui révéla les contours brouillés du Pont Galliéni. Ici les phares des voitures bravaient vaillamment l’obscure cohorte du brouillard.
L’inconnu s’arrêta devant le passage piéton, guettant d’un œil de lynx, la lueur cramoisie du feu. Deux voitures surgirent en vrombissant et disparurent au cœur de la brume. Quelques secondes plus tard, l’homme rejoignait les berges du fleuve aux puissants tourbillons.
Il repoussa une mèche de ses cheveux blonds et s’approcha de la rambarde. Ses yeux, d’un brun aux éclats de prairie, suivirent les vagues ondulations à la surface du Rhône. Malgré l’ombre de la haute tour blanche qui surplombait les lieux et les doigts étirés de la brume, on percevait les clapotis de l’eau et les remous provoqués par la noire écume. L’homme soupira, puis il se remit en route, en resserrant les pans de son manteau.
« Saloperie de journée… »
Sa voix roque s’entrechoqua aux sons des graviers qui ripaient sous ses baskets. L’homme était bien plus jeune que sa mise ne le laissait supposé. Son air décharné n’était qu’un leurre dont il s’affublait quand le fardeau de sa propre vie devenait trop lourd à porter.
Quelques minutes plus tard, débuta la traversée du pont. Le jeune homme jetait de fréquents coups d’oeil en contrebas, vers le blanc laiteux d’un rayon de lune qui se réfléchissait sur l’eau entre deux pans de brume.
Ce soir, la déesse de la nuit lui offrait sa lumière glaciale. L’inconnu lui retourna un regard ennuyé. La Lune ne serait jamais autre chose qu’une pierre flottant dans le ciel, recouverte de crevasses et de monts déchirés. Un corps froid sur lequel rien ne vivrait jamais.
Le jeune homme continua sa course de l’autre côté du pont et retrouva rapidement la rue qui longeait l’immeuble insalubre où il logeait. Avec un grincement lugubre, la porte s’ouvrit sous sa poussée. Dans le hall, la lumière s’alluma, éblouissant un instant le jeune homme.
« Maudits néons… »
Il parcourut rapidement les quelques mètres qui le séparaient de l’escalier. Son appartement se trouvait juste sous le toit. En tant qu’étudiant, il avait au moins eu la chance d’avoir un logement correct; même si c’était difficile de joindre les deux bouts tous les mois.
Arrivé en haut, légèrement essoufflé, il tâtonna ses poches à la recherche de ses clefs. Un léger choc électrique lui piqua le doigt quand il les trouva au fin fond de l’une d’elles. Il referma derrière lui en évitant de claquer la porte et jeta son cartable en bandoulière sur la table de sa modeste cuisine. Un trieur en jaillit avec violence, glissa sur quelques mètres et rejoignit la moquette. L’étudiant n’esquissa pas un geste pour aller le ramasser.
« Qu’il reste donc là, il n’ira pas plus loin. » songea-t-il avec humeur.
Son estomac criait famine. Des pâtes attendaient gentiment son bon vouloir dans un placard étriqué où l’on se cognait la tête une fois sur deux si on n’y prenait pas garde. Avec précaution, il se saisit d’une casserole, la remplit d’eau et la posa sur la plaque. Il craqua une allumette et alluma le gaz. Les flammes bleues s’élevèrent aussitôt.
A ce moment là, son portable poussa un son strident qui le fit sursauter. Le jeune homme plongea la main dans son sac et en retira le téléphone hurlant qu’il s’empressa de visser à son oreille.
- Oui, allo ? 
-  Gabriel, c’est toi ? 
-  Bah, oui. 
  - C’est Lisa. Je voulais juste te dire. Je suis désolé pour aujourd’hui. Ils on été trop loin. 
  - Hum… 
Il y eut un petit moment de silence puis la voix féminine reprit.
- Tu veux savoir ce que je pense ? 
- Je me fiche de ce que tu penses. 
Et il lui raccrocha au nez. Cette fille était une véritable calamité ! Elle voulait à tout prix le pousser sur un chemin qu’il avait déjà essayé d’emprunter maintes fois. Toutes ses tentatives s’étaient soldées par un échec, une trahison ou tout simplement une bévue.
- Je suis ce que je suis. Ni plus, ni moins. Rien ne se passe jamais comme prévue, rien ! 
 Gabriel aurait aimé s’intégrer vraiment, se sentir à son aise… Malheureusement, il se savait incapable de réaliser une telle chose, ici. Il se calma en admirant la vapeur qui s’échappait de la casserole. Il venait d’ajouter une pincée de sel quand son portable sonna à nouveau. Gabriel essaya de l’ignorer mais la sonnerie n’en finissait pas. Furieux, il répondit.
- Bon écoute… 
Un raclement de gorge s’éleva au bout du combiné, puis à sa grande surprise, une voix sensuelle s’éleva.
- Gabriel… Gabriel… 
- Qui êtes-vous ? 
Le jeune homme se sentait plus furieux qu’autre chose.
- La déesse de la nuit… 
- … 
- Je suis venue te chercher, Gabriel. 
Des frissons le parcoururent et ses doigts se crispèrent sur le téléphone.
-  Les ténèbres disparaîtront avec l’aurore, comme toujours. 
- Pas elles. Ces ombres t’appartiennent et elles se sont échappées.
- Quelles ombres ?! 
Gabriel attendit la réponse. Mais sa mystérieuse correspondante venait de raccrocher et l’on entendait plus que le bip-bip de la tonalité. Le jeune homme regarda autour de lui d’un air effaré. Puis il haussa les épaules et versa son sachet de pâtes dans l’eau bouillante. Il avait déjà assez de problèmes sans en plus s’inquiéter des avertissements obscurs d’une personne qui se prenait pour la déesse de la nuit.
- Décidemment, mon vieux, tu n’en as pas manqué une aujourd’hui. On dirait bien que tu viens d’attirer l’attention de la déesse de la Nuit en personne. 
Un rire nerveux lui échappa.

« L’université. On en rêve, on affabule, on imagine qu’on va enfin pouvoir s’y épanouir, vivre autrement. Puis quand on revient à la réalité, quand l’illusion se dissipe, la banalité reprend son cours et on se rend compte avec un certain étonnement que rien n’a changé.
Jusqu’au jour où tout bascule. »
Gabriel n’aurait jamais pensé que la vie puisse lui réserver autre chose, ici. Sa plume glissait toute seule sur la feuille. Peut-être que ses mots lanceraient un jour une histoire. Il savait qu’il devrait écouter le cours, la voix appuyée du professeur de texte théorique qui expliquait un extrait obscur dans un dialecte tel, qu’il le rendait encore plus difficile à comprendre. Surtout quand on avait l’esprit ailleurs.
Ses grands yeux suivaient les oscillations de la plume. Il entendait son appel, l’écoutait, continuait d’écrire, persuadé d’avoir un message, presque une chanson à entonner. Malheureusement, une main vint se plaquer brutalement sur son épaule. Une fausse note, une ombre fulgurante fila devant ses yeux. La plume dérapa douloureusement et déchira la feuille.
- Vos fantaisies ne vous feront pas avancer dans la vie, jeune homme. 
Le professeur avait sans doute fait un bond pour le rejoindre aussi vite. Sa manche effleura la joue de Gabriel et une odeur d’encre lui noua les tripes.
- Lisez donc ce passage… 
Il fut bien forcé d’obtempérer et de coller son nez sur le texte théorique.
- Si l’on en croit les dernières avancées techniques de l’Homme, sa capacité accentuée à concevoir le réel et le monde, il ne fait aucun doute que, dans quelques décennies tout au plus, l’homme se sera élevé vers la Grandeur, l’intelligible, la puissance du moi intérieur ultime. Cependant, tant qu’il restera plongé dans sa fantaisie abusive, ses rêves illusoires, sa proportion à l’égoïsme, à la cupidité et à la dispersion, il restera ce qu’il a toujours été: un Chaos incarné, personnifié, qui détruira le monde pour satisfaire ses besoins singuliers, là où il aurait dû satisfaire ceux de la Vie. Le choix est entre nos mains, il l’a toujours été. Et si l’Homme refuse de voir la réalité en face, il sera la conclusion de sa propre perdition. Ainsi donc, perpétra-t-il lui-même la Fin des Temps. 
- C’est bon, Monsieur…euh, je ne me souviens plus de votre nom, pardonnez moi, j’ai tellement d’élèves. 
- C’est… 
Un portable tressauta soudain et vomit sa sonnerie. Le nom ne fut jamais entendu. La fille responsable se jeta littéralement sur son sac pour faire taire l’impertinent.  
- Jeunesse désabusée ! s’exclama le professeur avec amusement.
Puis il ajouta, par la suite:
- Qui veut avoir l’obligeance de nous expliquer ce ténébreux paragraphe ? 
Quelques minutes plus tard, la voix devenue monotone de l’enseignant s’arrêtait brusquement et les étudiants se levèrent. Gabriel baissa les yeux et resta un instant pétrifié devant la tâche de sang qui s’élargissait sur la paume de sa main. Une entaille avait tranché sa chair, de la même forme que celle de la feuille déchirée.
Gabriel porta la main à l’une de ses poches, en essayant de dissimuler son malaise. Il s’empara d’un mouchoir et le plaqua vigoureusement sur sa plaie. Les autres n’avaient rien remarqué, pressés comme ils l’étaient de quitter les lieux. Gabriel s’élança sur leurs talons, sans un regard en arrière. Le souvenir de l’appel téléphonique lui revint aussitôt en mémoire:
« Ces ombres t’appartiennent et elles se sont échappées. »  
Il avait cru entrevoir une ombre juste avant de déchirer sa feuille. Gabriel frissonna.

Perturbé, il passa le reste de la journée à se retourner sans cesse sur chaque point d’ombre dont il devinait l’emplacement. Alors qu’il surgissait au milieu d’un hall vide, une silhouette se matérialisa devant lui.
« De quoi as-tu peur, Gab ?… Du petit polichinelle sur ta droite. »
Brice lui sourit de toutes ses dents et indiqua d’un geste l’étudiant qui dansait un peu plus loin, non loin de la cafétéria. Il portait comme unique vêtement un caleçon blanc; on l’avait dépouillé de tout. Des étudiants amusés s’étaient rassemblés autour de lui et riaient à gorge déployée en échangeant des blagues. D’autres regardaient le groupe avec étonnement. Cependant, étrangement, personne ne posait directement les yeux sur l’étudiant dévêtu au rire crispé, comme s‘il était absent.
« Je présume que ceci est de ton initiative. »
« De notre initiative, Gab. Ce brave garçon suscitait une sorte de popularité, il attirait l’œil. Il était différent. Nous avons décidé de lui rabaisser le caquet, de lui apprendre à grandir. Tu comprends, il s’habillait de manière fantaisiste, lisait autre chose que des classiques, manquait de culture générale. Aujourd’hui, nous le prenons en main… »
« Sébastien n’a pas l’air très enthousiaste si je ne m’abuse, Brice. »
Gabriel dévisagea son interlocuteur sans ciller. Brice était bien plus grand que lui et possédait ce physique et ce style si remarquable qui attiraient les oeillades enamourées. Quand il souriait, sa prestance n’en était que renforcée, sa présence immanquablement détectée. Il ne laissait rien au hasard, tout était calcul chez lui jusqu’à la manière dont il marchait, à la fois dense et oscillante. Ses yeux bleus hypnotiques flamboyaient, délivrant un message on ne peut plus précis. Quand il vous regardait, il vous toisait, vous évaluait d’un regard implacable. Il était l’élite, la magnificence de ce monde et les autres à ses yeux, des larbins, des gens du commun, n’ayant pour unique fonction que de lui démontrer sa supériorité.
« Son enthousiasme m’importe peu. Il faut lui apprendre, ne comprends-tu donc pas, ignorant ? L’élite dirige le peuple et lui apprend les vraies valeurs. Le raffinement, le respect, l’intégrité, la courtoisie… »
« L’hypocrisie, la largesse, l’arrogance, l’égoïsme, la cupidité, l’égocentrisme… Toute valeur a son contraire et ceux qui la prêchent sont les premiers à l’oublier. Les Hommes ont le droit de vivre comme bon leur semble et ce n’est pas à une élite quelconque de décider pour eux. »
« Ce que tu ne comprends pas, Gabriel, avec tes grands discours, c’est que l’idéal n’est qu’un rêve inaccessible. Seul le mérite importe. Ils nous volent notre pain et dans notre grande générosité, nous leur apprenons des choses en retour. »
« C’est bon, j’en ai assez entendu, Brice. »
Gabriel se dirigea à grands pas en direction du pauvre garçon en caleçon. Jamais il n’aurait fait une chose pareille s’il avait été dans son état normal. Il dispersa le groupe d’une voix si puissante qu’elle aurait pu fissurer le plafond. Divers étudiants l’observèrent sans comprendre. Il arrêta Sébastien au beau milieu de sa danse et plongea ses yeux dans les siens.
« Ce type est fou… » s’exclama quelqu’un dans l’assistance.
Gabriel ne leur prêta aucune attention; il continua de dévisager l’autre étudiant. Ce dernier paraissait chétif, particulièrement décharné. Ses cheveux bruns mal peignés semblaient déborder de son crâne et ses lunettes de travers lui donnaient un air des plus grotesques. Gabriel lui rendit ses habits pour la plupart froissés ou déchirés. L’étudiant les enfila aussitôt en le dévisageant avec étonnement. On ne décelait qu’interrogation et espoir dans son regard étonnement doux.
« Tu es différent, Sébastien et c’est ton droit. Personne n’a à te dicter ce que tu es. Continue de rêver, c’est la seule chose qu’ils ne pourront jamais te prendre. »
Gabriel ne vit jamais le regard stupéfait que lui lança le pauvre étudiant, ni celui totalement vindicatif de Brice. Et encore moins l’expression ahurie des spectateurs, et leurs chuchotements où revenaient ces mots, telle une profonde litanie; « fou… », « parle tout seul… ».
Gabriel se boucha les oreilles et se dirigea vers la sortie, vers la lumière, au pas de course. Sa blessure cuisait affreusement. Derrière lui, deux prunelles orange se dissipèrent peu à peu dans l’ombre d’une colonne de béton…

Le froid. La brume l’enveloppait, dévorait sa chaleur et caressait ses joues rougies avec une sorte de tendresse, mortelle, insidieuse; entité à part absorbant la lumière des lampadaires. Les fenêtres étaient closes, les immeubles silencieux.
Gabriel s’engagea dans la ruelle, suivant le contour flou d’un écriteau oscillant doucement non loin de là. La poubelle renversée la veille avait disparu, sûrement happée par le brouillard, songea-t-il
Des frissons secouaient le jeune homme, courbaient son échine et rendait son Cœur fébrile. Ses regards apeurés glissaient inexorablement du trottoir aux murs, du goudron aux roues des rares voitures garées ici. Soudain, un gémissement fendit les airs, agressa ses oreilles. Gabriel sut avec certitude que la brume venait de s’éveiller. A nouveau.
La panique s’empara de lui, le poussant en avant le long de la rue. Son manteau s’étendit sur ses pas, offrant au brouillard claquements et sifflements contigus. Gabriel ne voyait plus le sol défiler sous ses pieds. Un hurlement explosa soudain devant lui, suivi par un chuintement féroce.
Gabriel ralentit l’allure, terrifié. Sa blessure à la paume semblait s’être embrasée quand le cri avait retenti. Il ne voyait plus rien à moins de deux pas. Il n’osait pas appeler à l’aide, ni même émettre un chuchotement, de peur d’être aussitôt repéré.
Que se passait-il ? Qui avait poussé ce cri ?…
Brusquement, deux yeux orange se matérialisèrent dans le brouillard. Un faible miaulement lui parvint. Gabriel leva les yeux. Une nuée noire parcourut la brume à toute vitesse et se volatilisa sans laisser de trace.
Gabriel s’élança sur ses talons et surgit sous les feux d’un lampadaire. Dégoulinant de sueur, il resta un moment hébété, ébloui par sa lumière. Il se trouvait à un embranchement, cerné de toute part par le crachin épais et impénétrable. Il baissa les yeux. Ses jambes parurent s’affaisser sous son poids, comme happées par le sol devenu mouvant.
Deux corps au visage blafard lui faisaient face, étendus dans une mare de sang. Les deux étudiants ouvraient leurs yeux révulsés vers les nuées, égaux dans la mort.
Tremblant, Gabriel leva sa main blessée et détailla la ligne ensanglantée qui parcourait sa paume de l’auriculaire au pouce. Elle zébrait à présent les deux cadavres de l’épaule gauche à la hanche en une diagonale quasi parfaite.
« Je ne comprend pas… Sébastien et Brice… »
Sa voix lui revint, tel un éclair zébrant un nuage, répercutée par le brouillard. Mais l’écho n’en fut pas un.
« Ces ombres t’appartiennent et elles se sont échappées. »
Le chat était réapparu à quelques enjambées des cadavres, ses prunelles orange plongés dans les siennes. Il cligna des yeux et fila dans la nuit. Gabriel s’élança sur ses talons. Il agitait les mains comme pour repousser la brume, la déplacer, rejeter sa froideur de mort loin de lui. Enfin, la lumière se matérialisa au bout du tunnel étrangement pentu, auréole étrange perdu dans l’obscurité. Gabriel s’y précipita et glissa brutalement. Tout son corps se tendit en avant et ses pieds s’élevèrent à l’horizontale comme si des ailes venaient de surgir dans son dos. Alors, il bascula vers la lumière et se sentit tomber, tomber…
Le jeune homme roula sur le côté et heurta violemment le feu qui venait de passer au vert.
Les coups de klaxons rageurs des automobilistes et les grondements sourds des voitures se succédèrent avec fulgurance. Les doigts de Gabriel se crispèrent sur le poteau. Il avait l’impression d’avoir couru sur des kilomètres.
Gabriel se força à regarder sur ses talons. La brume s’était volatilisée. La ruelle n’était plus qu’une faille noire qui brisait l’élan de deux bâtiments. Au prix d’un terrible effort, Gabriel se redressa. Il dut tout de même rester appuyé sur le feu pour ne pas tomber. Ce devait être une hallucination, une invention de son esprit. Il ne s’était jamais senti aussi seul que maintenant…
- Par pitié, faites que ce ne soit qu’un rêve, qu’une hallucination. Oh, mais ce cri… Je l’ai entendu… Et ces corps… J’aurais presque pu les toucher, gémit-il, en frissonnant.
- Gabriel, ça va ? 

Suite

 

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