Le
fils déchu
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Prologue
Je m’appelle
Jean Châtel.
J’étais certain que j’allais vivre vieux et que j’aurais
une belle vie. J’avais acquis cette certitude bien avant l’adolescence.
Cela s’était imposé à moi comme une évidence.
Je me voyais vieillard entouré par ma tribu : enfants, petits-enfants
et arrière-petits-enfants, posant leur regard tendre sur l’homme
dont ils étaient le fruit. Je m’imaginais leur apportant
toute la sagesse qu’une longue vie parsemée de joies, mais
aussi d’épreuves, m’aurait donnée et eux,
m’écoutant respectueusement au coin d’un bon feu
qui aurait réchauffé mes pauvres articulations endolories.
Des conneries…
Petit à
petit, ma vie ressembla de moins en moins à celle que je m’étais
prévue dans ma jeunesse.
Je m’étais prédit un grand amour. Tout aurait pu
être parfait si la distribution aléatoire des gènes
m’avait doté d’un physique en rapport avec mes espérances.
Malheureusement, dès l’âge de sept ans mes dents
du maxillaire supérieur avaient décidé de pousser
aussi loin qu’elles le pouvaient. Ma bouche trop petite pour de
telles ambitions, les incisives plongeaient quarante-cinq degrés
vers l’avant tandis que mes canines avaient décidé
de prendre de la hauteur en démarrant un bon centimètre
au-dessus de toutes les autres dents. Voyant ça, mon menton avait
refusé d’avancer. L’ensemble donnait un aspect assez
proche du Docteur Jerry dans « Docteur Jerry et Mister Love ».
C’est joli, mais il faut vraiment être connaisseur. Les
enfants et les ados entre eux ont un sens de l’humour particulièrement
aiguisé, mais assez répétitif, dont l’axe
principal consiste à se foutre de la gueule d’une tête
de Turc. Il paraît que c’est un comportement qui vise à
affirmer son appartenance à un groupe. Dès mon plus jeune
âge, j’avais donc appris que marcher en regardant le bout
de mes chaussures était encore le plus sûr moyen de m’éviter
les railleries et autres quolibets.
Vers dix-neuf ans, je tombais en béatitude devant une fille de
bonne famille. Elle était la beauté et la grâce
incarnées. Le fait qu’elle ait daigné poser les
yeux sur Quasimodo est longtemps resté pour moi un mystère.
Toujours est-il que nous sommes assez rapidement sortis ensemble. Sûre
d’elle malgré ses dix-huit ans, étudiante en droit,
catholique pratiquante, elle avait été séduite,
prétendait-elle alors, par mon esprit et mon intelligence. Je
crois qu’elle me rêvait plus futé que je ne l’étais
vraiment. J’avais commencé mes études de médecine.
J’échouais la première année au concours.
Catherine ne m’en tint pas rigueur et m’encouragea à
tenter ma chance une seconde fois. Un soir d’orage, alors que
nous étions seuls chez ses parents où elle habitait encore,
après un repas un peu arrosé, nous fîmes l’amour
pour la première fois. Catherine avait bien essayé de
résister, mais avait fini par céder à mes avances,
l’esprit embrumé par l’alcool. Ce fut peut-être
le seul et unique orgasme qu’elle eut dans sa vie. Le vin avait
dû l’aider un peu. La malchance voulut que le préservatif
se déchire pendant nos ébats passionnés. L’inquiétude
de Catherine céda place à la panique après quelques
jours de retard de règles et au désespoir après
la lecture du test qui nous indiquait que nous allions être parents
dans quelques mois. Elle m’en voulut beaucoup, mais il n’était
pas question d’avorter. La belle-famille organisa vite un mariage.
Je m’étais promis de devenir un grand chirurgien. Je ne
sais pas si c’est ce mariage pendant le redoublement de ma première
année qui perturba ma préparation ou tout bonnement mes
insuffisances intellectuelles, toujours est-il que je me ramassais consciencieusement
lors de ma deuxième participation au concours, ce qui me ferma
définitivement la porte à tout avenir médical.
J’en fus moins désolé que ma femme furieuse. Brillamment
reçue cinquième sur sept cent soixante-trois à
son concours de première année de droit, elle réalisait
subitement qu’elle avait lié sa vie à un raté.
De mon côté, je décidais d’entamer des études
d’infirmier. Catherine me harcela pendant plusieurs mois pour
que je laisse tomber cette profession de bas étage et que j’entre
dans l’entreprise de son père, Charles Beaumont. Ce fut
un des rares moments où je tins bon devant ses volontés.
J’aimais le contact avec les patients et je détestais tout
ce qui avait un rapport avec la vente. Beau-papa avait une grosse entreprise
de publicité qui employait au total plus de cinquante personnes
qu’il payait au prix le plus bas possible. Le harcèlement
de ma tendre épouse fit place à la froideur puis en quelques
mois à un certain dégoût. Plus elle réussissait
dans sa vie professionnelle, plus elle avait honte d’être
ma femme. Nous sortions rarement ensemble. Son cercle d’amis n’était
pas du tout le mien et je dénotais au milieu de tout ce gratin
de la finance.
Entre-temps, ma fille Marie était née. Elle fut confiée
à une nourrice catholique pratiquante, fut baptisée par
l’archevêque de Rouen qui connaissait bien beau-papa, grandit
au milieu d’une tribu qui m’était définitivement
hostile et, dès son plus jeune âge, se mit à me
mépriser également. Trois ans après sa naissance,
l’humeur de Catherine se radoucit, elle devint beaucoup plus agréable
à vivre m’invitant au restaurant et s’invitant même
plusieurs fois dans mon lit. Je repris espoir jusqu’à ce
qu’elle soit enceinte de son deuxième enfant. Je réalisai
un peu tard qu’elle m’avait utilisé pour offrir un
petit-fils à son père qui n’avait pas eu d’héritier
mâle. Paul arriva, fût confié à la même
nourrice, fût baptisé par le même archevêque
machin-chose qui connaissait toujours aussi bien beau-papa, grandit
dans la même tribu, et se mit rapidement à avoir pour moi
les mêmes sentiments que sa sœur aînée.
Bien que non-croyant, je n’ai jamais réellement songé
à divorcer. Je pense que mon enfance m’avait programmé
au mépris. Mon père était autoritaire et dévalorisant,
ma mère me regardait d’un œil compatissant, presque
attendrie par ce pauvre chérubin si peu dégourdi. Quelque
part, au fond de moi, ce mépris environnant me rassurait. Il
correspondait à ce que mes propres parents avaient toujours pensé
de moi. Je travaillais à l’hôpital où j’étais
plutôt apprécié pour mes qualités humaines
et un certain savoir-faire. Peut-être mon travail m’a-t-il
également aidé à supporter ma famille et ma belle-famille.
Catherine quant à elle respectait scrupuleusement les lois catholiques.
Il n'était pas question qu’elle divorce. Son seul péché
lui ayant valu la punition d’être mariée pour la
vie entière à un être inférieur, elle prenait
cela comme un châtiment divin, une croix à porter. D’aucuns
auraient pu dire que son manque de charité envers son époux
devant Dieu allait quelque peu à l’encontre des préceptes
bibliques, mais je pense qu’elle me voyait un peu comme le serpent
qui avait corrompu Ève, une sorte d’instrument du mal pour
qui la compassion n’était jamais à l’ordre
du jour.
Accrochée
à cette bonne vieille ville de Rouen, où je suis enraciné
depuis ma naissance, ma vie évolua ainsi jusqu’à
mes quarante ans qu’on ne fêta pas plus que mes autres anniversaires.
Ce vendredi-là, je terminai ma garde de nuit. N’ayant aucune
envie de dormir, je décidai de ne pas rentrer tout de suite chez
moi. Marie était à la fac, Paul au lycée, et Catherine,
avocate d’affaires, à son cabinet. Après avoir pris
un café dans un bar et traîné dans quelques boutiques,
j’entrai dans un cinéma un peu avant midi pour y voir un
bon film d’horreur, bien gore, dont la seule vue de l’affiche
aurait fait se signer ma pieuse épouse. Ce qui m’est arrivé
par la suite avait une chance sur un milliard de se produire.
En sortant
du cinéma, je décidai tout à coup que la coupe
était pleine. Je n’ai pas vraiment compris pourquoi. C’est
arrivé pendant le film, dont la nullité était aussi
évidente que celle des acteurs. J’eus tout le temps de
penser et le déclic se fit. C’était comme si un
interrupteur s‘était allumé pour me montrer ce qu’était
ma vie. Je descendis au parking de l’espace commercial, montai
dans ma vieille Peugeot et décidai d’aller manger un morceau
au bord de la mer, à Dieppe. Le ciel était très
gris ce jour de mai et il faisait plutôt froid, mais j’avais
besoin de vagues. J’avais besoin de voir l’immensité
des eaux et leur puissance indomptable. Une étrange paix, mélange
de détermination et de clairvoyance, m’enveloppait tandis
que je m’engageais sur l’autoroute. Quelques minutes plus
tard, je roulais à 130 km/h en direction de Dieppe. Ce fut
là que l’improbable se produisit. Une météorite
de cinquante grammes est venue traverser le capot de ma voiture de part
en part. Le truc de fou ! J’aurais eu plus de chance de gagner
au loto. Si j’avais pris ne serait-ce qu’une demi-seconde
de retard depuis ma sortie du cinéma (ou une demi-seconde d’avance)
ce satané caillou serait tombé à côté.
Je ne sais pas si vous savez (en fait, personne en ce monde ne peut
le savoir puisque je dois être le seul à qui c’est
arrivé), mais ça fait un drôle d’effet de
voir l’avant de sa voiture exploser sans raison apparente. Bref,
j’ai perdu le contrôle de mon véhicule, j’ai
fait plusieurs tonneaux, et c’est un arbre qui m’a arrêté.
Je suis
sorti de la voiture, et c’est là que j’ai remarqué
le cratère laissé sur la route par la météorite.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté devant ce trou.
Suffisamment pour voir des voitures s’arrêter, et entendre
des gens téléphoner avec leur portable. Ensuite, les pompiers
sont arrivés, puis une équipe du SAMU. Je les connais
bien, car c’est là que je travaille en tant qu’infirmier.
Personne ne semblait prêter attention à moi. Je suis allé
vers eux, mais ils sont passés à côté de
moi sans me regarder. J’ai essayé de crier pour attirer
leur attention et leur dire que tout allait bien, que je m’en
tirais miraculeusement sans aucune égratignure, mais aucun son
ne sortait. Je les ai suivis alors qu’ils se dirigeaient vers
la carcasse fumante qui avait été ma voiture. Les pompiers
étaient déjà autour de l’épave et
la découpaient. Une fois le toit enlevé, on devinait qu’ils
sortaient quelque chose de la voiture. Je distinguais mal ce qui se
passait et je me suis dit alors que j’y verrais mieux si je voyais
la scène du dessus. Aussitôt, je me suis élevé
dans les airs, je flottais. C’est quand j’ai vu mon corps
sur le brancard que j’ai compris.
Ça
fiche un sacré choc de se voir habillé en cadavre !
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