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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Protégeons la planète  


Par Sterpi

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Le baiser de la Stryge
(1/2)


La place du marché était déserte. Ou presque…

- Bonjour monsieur Moraidu !
- B’jour mam’zelle !
- Alors, ils sont tous là ?
- Oh oui, pensez-vous. Pour rien au monde ils ne rateraient un rendez-vous. Ils sont affamés, regardez-les !
Sylvie regarda sautiller la dizaine de pigeons aux pieds du vieillard assis sur les marches de l’église. En plus des pigeons, il y avait aussi quelques moineaux. Plongeant la main dans le sachet de graines posé sur ses genoux, le vieux émettait des petits bruits avec sa bouche.
- Tss ! Tss ! Par ici, Touffu ! Pssit ! Pssit !
Aussi loin qu’elle pût se souvenir, Sylvie avait toujours connu monsieur Moraidu comme « Le Père Moraidu, le gentil monsieur qui nourrit les pigeons sur la Place du Marché ». Il avait baptisé les volatiles : Touffu, Sumo, Maigrichon, Ventru, Gaillard, etc.
A force, Sylvie avait appris à les reconnaître aussi – du moins, certains d’entre eux–. Et quand le Père Moraidu lui annonçait la mort ou la disparition d’un oiseau, c’était d’un ton si solennel et dépité qu’elle se sentait aussi touchée que par la mort d’un humain. Les larmes lui montaient parfois aux yeux quand il s’agissait d’un individu qu’elle savait reconnaître.
Le vieil homme supportait mal qu’un de ses amis manque à l’appel. Lorsque cela arrivait, il se montrait capable d’arpenter les rues de la ville jusqu’à la tombée de la nuit pour retrouver l’absent.
Outre les pigeons, le Père Moraidu aimait les oiseaux en général. Là-dessus, il en connaissait un rayon. La couleur des plumages, les chants, les attitudes étaient autant de codes qui semblaient n’avoir aucun secret pour lui.
- Ah ben, dit le vieillard, vous avez pas abandonné la bonne résolution que vous avez prise au début du printemps de courir tous les jours.
Dans sa tenue noire élastique, Sylvie se rendait effectivement dans le bois bordant la ville du Sud au Nord pour y parfaire sa silhouette en suant une petite heure sur le parcours de santé. Comme chaque jour depuis deux mois, après sa journée à la banque.
- J’ai quelques kilos à perdre, dit-elle.
- Oh, pensez-vous… dit le Père Moraidu en la reluquant des chevilles jusqu’aux hanches, ‘faut quand même bien un peu de rondeur sur l’os sinon c’est pas joli. Non, vraiment, vous êtes parfaite mon p’tit.
- Merci m’sieur Moraidu, vous êtes gentil, répondit-elle en s’éloignant.
- C’est pas gentil, c’est vrai. Moi si j’étais votre patron, je serais ravi de vous avoir comme secrétaire.
- Merci, répéta t-elle manifestement gênée, à bientôt monsieur Moraidu.
- A bientôt mam’zelle Sylvie.
Il la regarda s’éloigner en songeant que ce joli brin de femme partageait encore sa vie avec une mère presque aussi âgée que lui. Comment n’avait-elle pas encore trouvé le père de ses enfants ? Une femme pareille, avec d’aussi belles hanches, ça ne pouvait pas mourir sans avoir connu l’amour et la chaleur d’un foyer à dorloter. Elle devait sans doute être trop timide ou trop exigeante ; en tout cas trop quelque chose ou pas assez. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Au moins trente cinq. François Moraidu n’avait jamais eu le culot de le lui demander, question d’éducation.

*

Sylvie commença à s’échauffer par quelques étirements, alors que de lourds nuages s’amoncelaient au-dessus de la forêt.
Elle pénétra sur le chemin en trottinant puis s’arrêta à la première aire d’exercices : une échelle horizontale sous laquelle elle se plaça les bras en l’air. Sylvie ne mesurait pas plus d’un mètre soixante et dut utiliser l’échelle pour attraper le premier barreau.
Un coup de tonnerre résonna à l’instant où elle s’agrippa. Elle sentit un frisson parcourir son échine tendue à l’extrême. Elle souffla une fois par la bouche puis se lança jusqu’au bout de la rangée de barreaux à la manière d’un singe maladroit. Cela accompli, elle se remit à trottiner jusqu’à la seconde aire d’exercices. Et ainsi de suite.
Quand elle arriva devant le banc à abdominaux, son visage perlé de sueur rougeoyait. Elle décida de souffler quelques secondes, réajusta son chignon, une petite boule blonde.

L’orage grogna qu’il était temps de rentrer, mais Sylvie en avait encore pour un bon quart d’heure.

De lourdes gouttes se mirent à battre le feuillage. La forêt s’était assombrie d’un seul coup, comme surplombée par un géant aux pas bruyants qui s’avançait en projetant son ombre humide sur elle. Des bourrasques violentes sifflaient à travers les branches.

Sylvie crut soudain entendre la voix du vent lui souffler : « Attention ! ». Sa peau s’hérissa. Dans un fracas déchirant, un arbre craqua à deux pas de l’endroit où elle de tenait. Un arbre immense qui la contempla d’un air menaçant avant de se fondre sur elle. Sylvie fit un bond de côté.
Emportant ses plus petits congénères dans sa chute, le hêtre s’effondra sur le banc à abdominaux qui, sous le poids, s’aplatit avec un bruit d’explosion.

Pétrifiée, les avant-bras serrés contre sa poitrine et un arc électrique en guise de colonne vertébrale, Sylvie hurla sans oser ouvrir les yeux. Le vent et l’écho lui renvoyèrent ses cris. Etrangement, elle ne reconnut pas sa voix. Elle cessa de crier mais tout son corps continuait à trembler, elle n’osa plus faire un pas.
Tout s’était déroulé très vite, Sylvie mit quelques secondes à réaliser ce qui s’était passé. Soudain, quelques petites étoiles lumineuses apparurent et dansèrent devant ses yeux, puis une multitude d’étoiles, puis une énorme étoile qui absorba les plus petites, puis plus rien. Sylvie s’écroula sans connaissance sur la terre ramollie et odorante.

La pluie coula longtemps sur son corps inerte. Ni le tonnerre déchaîné, ni les étranges hurlements portés par les courants d’air ne la purent réveiller. Les hurlements qui se rapprochaient étaient pourtant stridents à percer les tympans.
Nulle oreille humaine n’avait dû déjà entendre pareille horreur. Un déchirement de poitrine rauque et aigu, mélange d’une craie neuve crissant sur un tableau noir avec une roulette de dentiste fraisant une molaire.
Une ombre inquiétante se pencha sur la jeune femme. De larges serres saisirent son corps et l’arrachèrent du sol pour l’emporter vers la cime des arbres charriés par l’orage.
Ce qui, à travers le rideau de pluie, ressemblait à un énorme vautour trimbala sa proie au-dessus de la forêt sur quelques centaines de mètres.
Arrivé à une clairière l’animal perdit de l’altitude, rasa le sol un instant avant de lâcher Sylvie comme un bombardier larguerait un obus. La jeune femme heurta violemment l’herbe trempée et roula sur quelques mètres sans se réveiller.
Tel un charognard qui attend le bon moment pour s’abattre sur sa pitance, l’étrange bête tournoyait dans la clairière en poussant d’atroces piaulements sous les hallebardes projetées par le ciel en furie. La pluie glissait sur ses grandes ailes noires déployées alors que sa voix était absorbée par la foule d’arbres qui crépitaient dans les gradins.
Brusquement, un flash de lumière interrompit ses piaulements. Dans une explosion de plume, un éclair traversa le corps de la bête et la cloua au sol.
L’animal resta un instant inerte, épinglé par une lance de fumée.
Il ne se redressa qu’à grand-peine, comme une boîte de conserve broyée qui cherche à reprendre sa forme initiale ; ensuite il se retira en claudiquant dans le labyrinthe sombre de la forêt.
La pluie cessa. Les nuages noirs cédèrent lentement la place aux derniers rayons du soleil qu’on devinait grâce au rougeoiement du ciel.
A son réveil, déboussolée, Sylvie se mit à pleurer. Sa bouche émit une série de râles incoercibles. Elle aurait voulu comprendre ce qu’elle faisait là, mais plus que tout, elle voulait rentrer chez elle. Elle se leva. La tête lui tournait et sa jambe gauche la faisait souffrir. Elle perdit l’équilibre et tomba à plusieurs reprises.
Lorsque enfin elle réussi à se mettre en marche, Sylvie remarqua les larges plumes de couleurs sombres éparpillées sur l’herbe de la clairière. Elle en ramassa une et, subjuguée par les superbes reflets qui en émanaient, elle l’emporta.

*

Le lendemain au bureau, Sylvie se dandinait sur son siège à roulettes sans pouvoir trouver la moindre position antalgique qui soulagerait sa jambe et surtout sa nuque et le bas de son dos. En se couchant, elle avait remarqué une trace mauve sur sa cuisse. Cela ressemblait à un hématome, mais les petits points rouges de sang tout autour de la marque ovale lui firent penser à une morsure, c’était comme si sa peau avait été piquée par plusieurs petites aiguilles à cet endroit. La douleur, par moment, allait chercher très loin dans sa chair ; une douleur aiguë faites de picotements froids.

Pour ses yeux fatigués l’écran de l’ordinateur devenait un supplice insupportable. Par chance, son patron était parti pour la journée, il y avait peu de tâches à accomplir et elle en profita pour se ménager.
Elle fit du café puis sortit du bureau pour en proposer une tasse aux deux guichetières. L’une d’entre elle expliquait à une cliente – visiblement aussi mécontente que perplexe – que les agios pour dépassement du découvert autorisé ne pouvait en aucun cas être remboursés. L’autre tapotait sur le clavier de son ordinateur.
- Audrey, tu veux un café ?
- Non merci. J’suis d’jà super speed ! répondit Audrey. Après quatorze heures, le café ça m’empêche de dormir le soir.
La seconde guichetière interrompit un instant son explication à la cliente.
- Moi j’veux bien Sylvie s’il te plaît, parce que là vraiment va falloir que j’fasse une pause…Écoutez madame, je vous fixe un rendez-vous avec monsieur Boulave mais il vous dira la même chose que moi…
Sylvie revint du bureau avec un café noir sans sucre. Avant d’avoir pu la déposer sur le comptoir pour sa collègue, la tasse lui échappa des mains et explosa sur le sol. Audrey et l’autre guichetière tournèrent la tête vers les débris qui baignaient dans la mare de pétrole fumant. La cliente leva les yeux au ciel en soupirant, l’air de dire « décidément ! ». Sylvie secouait frénétiquement sa main.
- Tu t’es brûlée ? demanda Audrey.
- N… non, répondit Sylvie en regardant sa main d’un œil hagard. J’ai eu comme… c’était comme si quelque chose m’avait piqué le bout des doigts. Presque comme de l’électricité… Oh ! J’me sens pas bien, je suis désolée… je…
Sylvie tomba à la renverse, ses collègues n’eurent pas le temps de réagir, le coin de son front heurta le linoléum avec un bruit mat.
- Bon ! Et ce rendez-vous ? s’impatienta la cliente.
- Vous voyez pas qu’ma collègue fait un malaise, là ? s’énerva la guichetière qui se prénommait Françoise.
Audrey appela les pompiers tandis que Françoise en finissait enfin avec la cliente récalcitrante.
Dans le quart d’heure qui suivit quatre pompiers arrivèrent qui emmenèrent Sylvie à l’hôpital le plus proche.


*

- C’est une sorte de mononucléose qu’ils ont dit à l’hôpital. Elle en a pour un moment avant que ça se remette. Ils l’ont laissé sortir, mais elle n’a pas quitté son lit depuis qu’elle est revenue…
Madame Pantois – la mère de Sylvie – disait cela à la caissière de la supérette située à l’un des angles de la Place du Marché.
- Ah ! s’exclama la caissière, vous savez que la mononucléose on appelle ça la maladie des amoureux parce que ça s’attrape par un échange de salive… Elle vous aurait caché ça ?
- Ce n’est pas exactement la mononucléose qu’ils ont dit les toubibs, reprit madame Pantois. Ils ne savent pas exactement ce que c’est, mais ils ont dit que ça se soignait comme la mononucléose…
- Ils savent pas ce que c’est mais ils savent comment ça se guérit, dit la caissière avec une mimique moqueuse tout en passant un paquet de spaghetti devant le lecteur optique. Tu parles ! Moi je connais une dame, elle était encore plus mal foutue en sortant de l’hôpital qu’en y entrant – le paquet de spaghetti restait en suspens au-dessus du tapis roulant dans sa main aux ongles rouges –.
- Excusez-moi, intervint un client dans la queue, mais je suis pressé !
Le paquet de spaghetti gagna le cabas de madame Pantois et le reste suivit sans que la caissière n’ouvrît une seule fois la bouche, sauf pour dire :
- Voilà, madame Pantois, ça fait trente deux euros et quinze cents. Vous souhaiterez un bon rétablissement à Sylvie de ma part. Je viendrai vous voir dès que je pourrai. Au revoir madame Pantois.

*

- Il faut que tu manges, disait madame Pantois tout en épongeant le front de Sylvie, trempée de sueur.
- Je n’ai pas faim, maman. J’ai juste besoin de me reposer.
- Si tu ne manges pas, les médicaments ne feront pas d’effet, insista la mère. Regarde comme tu transpires !
Sylvie et sa mère vivaient seules depuis une trentaine d’années. Depuis que monsieur Pantois père, était décédé d’une glissade en sortant de la baignoire alors que Sylvie venait d’avoir cinq ans.
En donnant la vie à Sylvie, Mauricette Pantois avait bien faillit aussi perdre la sienne. Les médecins lui avaient pourtant conseillé l’avortement. Avoir un premier enfant à trente sept ans, c’était risqué. Envers et contre tout, Mauricette avait décidé que Sylvie verrait le jour ; elle ne regretta jamais son choix. Sylvie avait toujours été et serait toujours l’être le plus cher de sa vie, le seul.
- Ça va aller, maman. J’ai besoin de dormir.
D’une main crispée, Sylvie serrait la plume aux mille reflets contre sa poitrine.
- Mais qu’est-ce que c’est que cette plume que tu tiens ?
- Je l’ai trouvée dans la clairière près du parcours de santé…
- Tu ne vas pas dormir avec ça ?!
- T’occupe maman, laisse-moi maintenant s’il te plaît.
- Mais tu n’as rien mangé depuis hier, il est neuf heures du soir et…
Dans un élan de brusquerie inhabituelle – qui contrastait avec son état d’abattement – Sylvie coupa sa mère :
- Laisse-moi !
Sur ce, elle pivota sur son flanc droit, la plume blotti contre elle à la manière d’un nounours.
- … Bon, abdiqua la vieille, je viendrai t’apporter le petit déjeuner demain matin. Si tu as besoin…
Sylvie ne répondit rien.
Mauricette quitta la chambre, traînant ses soixante-douze ans et ses rhumatismes sur la pointe des pieds, les sourcils froncés par l’incompréhension.
Elle doit être sacrément atteinte, elle ne m’avait plus parlé sur ce ton depuis la fois où, quand elle avait dix-sept ans, je l’avais punie pour une faute qu’elle n’avait pas commise ; qu’est-ce que c’était, déjà ?
Elle laissa la porte de la chambre entrebaîllée.

*

Tard dans la nuit, Sylvie fut secouée de spasmes et se mit à suffoquer.
Comme diffusée par les ténèbres qu’elle voyait se mouvoir autour d’elle, une fièvre poussait dans sa chair. Elle porta les mains à sa gorge qui se serrait de l’intérieur. Sa trachée semblait aussi réduite que le réservoir d’un stylo à bille. Le mince filet d’air qui pénétrait ses poumons ne suffisait pas à alimenter son corps affaibli, elle se sentit partir.
Mais où ? Vers l’au-delà ?
Alors, celui-ci est peuplé d’êtres ailés aux yeux rougeoyants comme des rubis transpercés de soleil. Des démons ? L’enfer ?
Ils lui parlaient. Les démons ailés susurraient au creux de son oreille des mots qu’elle trouvait horrifiants sans pourtant les comprendre. Il y avait comme des coups de tambours baignés dans un écho macabre en accompagnement du souffle infernal des créatures. Elles tournoyaient dans la pénombre à peine teintée par les filets d’argent d’une moitié de lune. Des bruissements d’ailes allaient et venaient, des courants d’air effleuraient son visage couvert de sueur ; les bêtes parfois la frôlaient. Cette foule noire l’oppressa jusqu’à la noyade, elle ne parvenait pas à crier. Ses pieds battirent frénétiquement le matelas.
Les démons l’emportaient, elle glissait lentement dans leurs bouches froides. C’était comme s’ils aspiraient sa vie, comme des vampires gloutons à qui le sang seul ne suffit plus. Ils voulaient tout : son souffle, son sang, son âme, son esprit, ses souvenirs et ses sentiments ; tout ce qu’elle considérait lui appartenir.
Dans ses veines, un liquide glacé et rugueux glissait comme une rivière menaçante. Rugueux, de plus en plus rugueux au fur et à mesure que le flot ralentissait, jusqu’à stagner par moment, avait-elle l’impression.
Elle ouvrit les yeux. Mais n’étaient-il pas déjà ouverts ? Elle ne se souvenait plus les avoir fermé. Sa gorge se relâcha d’un coup. Sylvie inspira bruyamment tout l’air qu’elle put. Elle s’adossa à la tête du lit, les mains sur la poitrine, les yeux imbibés de larmes et les tempes gonflées.

Alarmée par le bruit, Mauricette gagna la chambre de Sylvie. Elle fit glisser le curseur contrôlant la lampe halogène jusqu’à mi-course et se jeta au chevet de sa fille.
- Dis-moi ! Dis-moi ! Qu’est-ce qui se passe ma chérie ? Qu’est-ce qu’il faut faire ? Tu veux boire ? Tu veux te lever ? Dis-moi !
- J’ai peur maman, dit Sylvie en pleurant. Je ne sais pas ce qui m’arrive.
- Ça va guérir, qu’ils ont dit, les docteurs. Il faut juste bien que tu prennes tes médicaments et QUE TU MANGES ! Je suis avec toi, tu n’as rien à craindre. Mais pour guérir, il faut se soigner !
La main piquée de rouille passa avec une tendresse tremblotante sur la chevelure cendrée de Sylvie. Cendrée ? Que restait-il de la blondeur ? Était-ce la lumière tamisée qui donnait aux cheveux de Sylvie une teinte aussi pâle, aussi… grise ?
Non, la texture même de ses cheveux avait changé. Le touché était rêche, il ressemblait à celui de la laine de verre. Mauricette ôta sa main, tâchant en vain de ne pas laisser transparaître la raison de ce réflexe.
- On dirait de la paille, murmura Sylvie, je sais.
Comme pour elle-même, elle ajouta :
- Qu’est-ce qui m’arrive ? Ça m’est tombé dessus d’un coup, comme ça !
- Ne te vexe pas si je te pose une question un peu intime, dit la mère, mais…
- Quoi ? Tu crois que j’ai attrapé ça avec quelqu’un, c’est ça ?
Dans le ton, Sylvie ne paru pas vexée, elle semblait même presque amusée.
- Oui, ce sont des choses qui arrivent… Tu peux me dire.
- Non maman, je n’ai connu personne depuis Charles et ça va faire trois ans… Je te l’aurais dit.
Avec tendresse, la fille déposa une main sur celle de sa mère. Le sourire ému de Mauricette se transforma en une grimace de stupéfaction. La main ! Cette main. Ça ne pouvait pas être celle de Sylvie, non. Elle était glacée, cependant ce n’était là qu’un détail insignifiant comparé à son aspect. Le touché de la paume râpait comme une pierre ponce. Sur le dos, la peau se craquelait et des veinules violacées apparaissaient comme des racines d’arbres qui gondolent la terre.
- Et si les médecins se trompaient ? souffla Sylvie. Ils n’avaient pas l’air très sûrs…
- Il faut quand même continuer le traitement, dit Mauricette d’une voix chevrotante. Demain j’appellerai le docteur Dupuis, pour avoir un autre avis. Tu arriveras à dormir ? Tu veux que je reste avec toi ?
- Oui, si ça ne te dérange pas, j’ai peur de rester seule. Mais…
- Quoi ?
- Où est passée ma plume ?
- Elle doit être quelque part sous les draps.

Sylvie chercha mais ne retrouva pas la plume multicolore.

- Ils l’ont prise ! souffla t-elle en regardant sa mère plantée au pied du lit.
- Qui ma chérie ? Qui aurait pris la plume ?
Sylvie baissa les yeux pour éluder la question. Puis sa voix trembla :
- J’ai peur maman !
Elle redressa la tête, le regard emplit de terreur. Sa mine était terreuse, vingt années paraissaient s’être écoulées depuis le moment où Mauricette avait quitté la chambre quelques heures auparavant.

*

Le lendemain, tard dans la matinée, la mère s’éveilla en sursaut. Elle mit quelques secondes à réaliser qu’elle venait de passer la nuit dans la chambre de Sylvie.
Mais où est Sylvie ?
La place dans le lit était vide et froide. Le vent doux de juillet apportait des effluves floraux émanant du jardin par la fenêtre ouverte.
Mauricette poussa les couvertures et sortit du lit. Elle enfila son tablier et se pencha machinalement par la fenêtre pour regarder dans le jardin en contrebas. Sylvie était là-bas, étalée à plat ventre, nue, les bras en croix sur le gazon ras. Sa tête reposait sur la motte d’un parterre de bégonias comme sur un oreiller moelleux, elle semblait dormir, le nez enfoui dans la terre molle.
- Mon Dieu ! lâcha Mauricette en portant ses mains devant sa bouche. Elle a sauté !
Elle prit la direction de l’escalier aussi vite – peut-être plus – que son âge avancé le lui permettait. En moins d’une minute elle était en bas, et vingt secondes plus tard elle se penchait au dessus de sa fille, en tentant de reprendre son souffle.
- Ma chérie ! (elle passa une main sur les cheveux rêches de Sylvie ; une étrange sensation lui traversa le bras). Au secours !
Personne.
- Sylvie, ma chérie !
Mauricette attrapa une épaule de sa fille et tenta de la retourner. Comment pouvait-elle respirer le visage moulé dans une motte de terre, Mauricette n’osait pas envisager le pire. Sylvie, sa petite Sylvie ne pouvait pas être morte. Non, ce n’est pas juste !
D’un coup sec, elle mit Sylvie sur le dos.
- Oh !
Une grimace de stupeur se figea sur son visage. Celui de Sylvie ressemblait à une horrible mosaïque de chair et de boue avec de curieuses stries au niveau des commissures des lèvres. La transformation avait continué à s’opérer durant le reste de la nuit. Quelle pouvait être cette maladie ?
Mauricette sortit un mouchoir de la poche de son tablier et essuya tant qu’elle pu la boue qui masquait le visage de sa fille.
- Mon Dieu ! Quelle horreur !
La figure que Mauricette scrutait d’un œil larmoyant n’avait plus rien de commun avec LA Sylvie qu’elle avait mit au monde, non, ce faciès n’avait plus rien d’humain.
Les yeux de la jeune femme s’étaient écartés jusqu’à aller se placer à hauteur des tempes ; on voyait que la peau de son front s’était distendue en partant du centre pour s’étirer vers les côtés. Le nez et la bouche ne faisaient plus qu’un, comme pris dans un durion de corne qui s’achevait en une pointe crochue ; un bec, oui un horrible bec couvert de petites écailles. Les deux minuscules narines frémissaient.
Mauricette porta une main sur son cœur qu’elle sentait proche de la rupture. Elle sentit sa tête se vider et une sorte de souffle glacial l’envahir alors que le soleil commençait à chauffer. Dans sa terreur pleine d’incrédulité, la mère conçut un sombre soulagement en constatant que sa fille – cette chose – respirait encore.

Une femme-oiseau, voilà ce à quoi ressemblait Sylvie. Mais dans toute son horreur et sans aucune poésie. Le visage craquelé, comme forcé par un moule intérieur, ne dégageait aucune grâce. Et ce corps sur lequel Mauricette posa les yeux… ce duvet noirâtre, disgracieux couvrant par plaque une peau hérissée de petites bulles graisseuses. Ce corps ne gardait plus d’une femme que la silhouette.
La mère passa une main sous la nuque de sa fille pour redresser sa tête. Elle glissa un mot dans le trou qu’elle devina avec stupeur être une oreille :
- Je ne vais pas t’abandonner, ma fille, quoi qu’il arrive !

Brusquement, Sylvie se redressa, se leva, se mit à courir et à hurler, battant des bras comme bat des ailes une volaille à qui l’on vient de trancher la tête. Ses cris stridents forcèrent Mauricette à plaquer la paume de ses mains sur ses oreilles.
La créature titubant s’éloigna jusqu’au fond du jardin et se heurta contre la haie clôturée. Elle fit demi tour en hurlant de plus belle. Ses plaintes s’apparentaient aux pleurs de rage de quelqu’un qui ne s’entend pas et ne sait pas parler. C’était comme si Sylvie voulait faire sortir quelque chose de son corps. Sa voix passait de l’aigu au grave en une fraction de seconde et ses déplacements étaient désordonnés.
Mauricette réalisa qu’il ne fallait pas que qui que ce fût vît sa fille dans cet état. Dans sa course hystérique, Sylvie heurta l’unique pommier du jardin, elle s’écroula puis resta au sol, immobile.

*

La couverture en boule sur le canapé restait toujours immobile. Sylvie – ce que la créature était toujours aux yeux de Mauricette – gisait en dessous, lovée à la manière d’un fœtus.
Depuis que la pauvre mère avait traîné le corps inerte jusqu’au salon, elle n’avait pas manifesté d’autres signes de vie qu’une respiration lente et sifflante. Le docteur allait-il pouvoir faire quelque chose ? A la vue de ce qui arrivait, Mauricette en doutait. Mais pour quelle autre solution pouvait-elle opter ? Elle décrocha le téléphone de la salle à manger, tapa deux chiffres puis se ravisa. Non. Les docteurs la feraient sans doute hospitaliser et elle ne servira que de sujet d’observation, peut-être même l’isolerait-elle, empêchant du même coup que Mauricette continuât à la voir. Elle raccrocha pour l’instant.
Elle trouverait elle-même la solution. Après tout, il n’était pas improbable que cette maladie – appelons ça comme ça, se dit la vieille mère – s’en aille comme elle était venue.
Je préviendrai le médecin demain si son état ne s’améliore pas.

Ne vivant plus qu’à moitié, Mauricette gardait toujours un œil sur le canapé où reposait Sylvie. Elle retenait en permanence les larmes qui lui serraient la gorge.

Depuis quelques mois, ils avaient Internet à la maison pour les besoins professionnels de Sylvie. Mauricette n’y avait jamais surfé seule, mais elle savait qu’en tapant quelques mots clés bien choisis dans « Bougueule », elle pourrait espérer trouver des éléments sur la maladie.
Après être parvenue à se connecter, au bout de dix minutes d’essai de clics sur les divers raccourcis du bureau, elle tomba sur la page d’accueil. Dans la case « rechercher » elle écrivit simplement : femme oiseau.
Elle tomba sur de nombreux articles qui mentionnaient l’image de la femme-oiseau dans l’art ou dans la mythologie grecque. D’après les historiens cette image renvoyait aux sirènes telles qu’on les imagine aujourd’hui ; elles auraient été au départ décrites comme des femmes-oiseaux attirant les marins, avant que la légende populaire en fasse des femmes-poissons.
En poursuivant ses recherches, Mauricette tomba sur un conte japonais intitulé « la femme-oiseau » dans sa traduction française (Tsuru no On-gaeshi - La grue reconnaissante) ; une histoire très jolie mais qui ne lui apporta rien de neuf concernant l’état de sa fille. Elle découvrit même une troupe d’artistes échassiers s’appelant les « femmes-papillons », ses mots clés avaient trouvé la limite de leur portée. Elle soupira, essaya « petites bulles sur la peau », des articles sur les problèmes dermatologiques sortirent. On lui parla de psoriasis, de dyshidrose palmoplantaire, mais rien de semblable à la chose atroce qui transformait Sylvie.
Découragée par ses yeux que l’écran fatiguait, Mauricette décida de faire du café. Elle doutait encore : devait-elle appeler le médecin ou attendre ? Si la nouvelle venait à se propager, que diraient les gens ? Les voisins la prendraient pour une pestiférée… Elle attendrait ; du moins encore un peu.
Elle s’inquiétait de voir comment Sylvie réagirait à son réveil. Pour l’instant, elle sifflait à intervalles réguliers, toujours roulée en boule sous la couverture.
Au moment où Mauricette appuya sur le bouton « on » de la cafetière, on sonna à la porte.
Zut !
Immobile à côté de la cafetière qui commençait à crachoter, elle hésita. On sonna une seconde fois, puis une troisième. Si je n’ouvre pas, on va trouver ça bizarre. Les voisins savent que je suis là. Qui que ce soit, je vais trouver une excuse pour abréger la conversation…
Elle gagna le couloir et ouvrit.
- Ah ! Monsieur Moraidu, comment allez-vous ?
- Oh ben c’est à vous qu’il faut d’mander ça ! Et la p’tite Sylvie ?
- Elle… va bien, elle est en vacances chez des amies, dit Mauricette. Je vais bien aussi. Mais, je suis désolée monsieur Moraidu, j’vous aurais bien offert un p’tit quelque chose à boire mais j’n’ai plus rien, même pas de café.
Elle avait dit ça alors que depuis la cuisine, la cafetière toussotait et qu’un chaleureux effluve de café parvenait à ses narines. Monsieur Moraidu sembla ne pas relever.
- Ah, en vacances, fit-il sans laisser transparaître d’émotion spéciale. Pourtant, j’ai entendu dire par madame Duboc de la supérette que Sylvie avait eu un grave problème de santé… Comme je ne l’ai pas vue aller faire son jogging depuis un moment, je m’inquiétais un peu, voyez-vous ?
- Oui, c’est une sorte de mononucléose…
Mauricette Pantois baissa les yeux.
- Oui, c’est ce que disait aussi madame Duboc. Mais pourquoi une sorte ? C’est pas vraiment ça ? voulut savoir le vieillard.
- Non, pas vraiment. C’est pour ça qu’elle a pris quelques jours de vacances… Je dois vous laisser monsieur Moraidu, mon feuilleton va commencer.
- Oui, je m’excuse de vous avoir importunée, ‘savez, des fois on se fait des idées… Dans mon temps on s’inquiétait plus du sort de ses voisins, mais c’était pas du voyeurisme comme aujourd’hui, ‘savez, c’est parce que j’l’aime bien la p’tite Sylvie et pis vous aussi. Bon, au revoir m’ame Pantois !
Dès que M. Moraidu eut tourné le dos, elle ferma la porte. Bon sang, les gens vont commencer à s’inquiéter, elle serait censée reprendre le boulot lundi, sont arrêt maladie courait jusqu’à aujourd’hui, vendredi. Je ne vais pas pouvoir garder le secret éternellement…

Un bruit, comme un grondement de tonnerre, provint du salon. Avant même d’avoir atteint la pièce, Mauricette avait deviné au fracas qu’elle entendit que le bahut en chaîne contenant sa collection de lapins en cristal et sa vaisselle « du dimanche » venait d’être renversé. Elle pensa aussi tout de suite à Sylvie, mais n’entendit aucun cri.
D’un pas rapide, Mauricette entra dans le salon. Elle se figea en voyant le bahut renversé, la couverture jetée au pied du canapé et son cactus géant décapité. Mais ce qui la pétrifia, ce fut de voir sa fille – ça ne pouvait être qu’elle – recroquevillée au plafond, dans le coin au-dessus de la porte menant à la salle à manger, agrippée de toutes ses griffes à la moulure. Sa tête hideuse effectuait d’inquiétantes rotations à 180°, de droite à gauche, lentement.
Le silence de la bête, blottit comme une énorme gargouille, effrayait Mauricette plus que tout. Ce silence pouvait indiquer que la bête pensait, calculait. Les mouvements lents tendaient à le prouver. Il ne s’agissait plus de la volaille effrayée que Mauricette avait retrouvée dans le jardin.
Sa peau n’était plus apparente, le plumage noir d’aspect rugueux s’était étalé sur tout le corps de Sylvie ; seules des parties du visage et des fesses étaient couvertes d’écailles jaunes orangées, là où quelques heures plus tôt pullulaient les petites bulles. Sylvie avait réussi à s’accrocher avec ses quatre membres à la fois après la moulure proéminente de cinq ou six centimètres. Toute sa morphologie s’était modifiée d’une façon si phénoménale, que la vieille mère peinait à croire que sa fille retrouverait un jour son aspect originel.
Et ce bec… Cette horreur qui se fermait et s’ouvrait dans un petit bruit aux notes gluantes, comment ce truc pourrait-il maintenant disparaître ? Non, ce n’était pas une maladie, les docteurs ne pourraient rien.
La sonnette retentit à nouveau et Mauricette sursauta. L’oiseau noir aux contours vaguement humain fit pivoter sa tête, tendant l’oreille vers là d’où provenait le son. Il émit un grognement sourd.
A plusieurs reprises, le ding dong ! tinta pour se transformer en coups répétés contre la porte.
- Ouvrez ! cria une voix, ouvrez m’ame Pantois, c’est monsieur Moraidu !

A reculons, Mauricette se rendit jusqu’à la porte. Elle fit entrer le Père Moraidu qui détecta tout de suite l’éclat de panique dans ses yeux.
- Qu’est-ce qui se passe ? demanda le brave homme.
- Il… ne faudra rien dire… à personne. Vous me le promettez ?
- Vous n’avez rien fait de grave j’espère m’ame Pantois ?
- Non, il ne s’agit pas de quelque chose que j’aurais fait…
- Vous me rassurez, alors c’est d’accord, je ne partagerai votre secret qu’avec vous. Dites-moi…
- C’est Sylvie…
- Un problème ? Elle vous a appelé ?
- Non, fit la Mauricette sans parvenir à empêcher un sanglot de déraper dans sa gorge. Elle est là…
Mauricette désigna l’entrée du salon d’un hochement de tête.
- Venez voir, dit-elle presque en chuchotant.
En pénétrant dans la pièce, le vieillard ne pu retenir un « ‘cré vingt dieux ! ».
- Qu’est-ce que c’est que ça ? souffla t-il comme pour lui-même, les yeux écarquillé.
- … C’est Sylvie, dit la vieille dame.
Cela dit, elle craqua et fondit en larmes.
- C’est pas possib’, pas possib’, répétait le vieux en voyant l’animal bouger la tête. Un oiseau gros comme un homme, c’est pas possib’ vingt dieux ! Et p’is vous dites que c’est la p’tite Sylvie qui s’est transformée ?! Ce s’rait d’la sorcellerie, croyez-moi !
Le vieux voulut ajouter : « allez ! Vous me faites marcher… »
Mais à voir la mine de madame Pantois il doutait qu’il s’agisse là d’un trait d’humour.
- Quand est-ce que c’est arrivé ? questionna François Moraidu.
- Elle est tombée malade il y a dix jours, et depuis ce matin elle… elle ressemble à ça ! Je n’ose pas appeler le docteur, je n’ose rien faire.
Prostrée dans son coin au-dessus de leurs têtes, l’animal gardait toujours ce silence intriguant. Son œil rapide, incisif comme celui d’un vautour les scrutait tour à tour. Mauricette y voyait encore celui de sa fille, cependant une lueur menaçante s’y lovait. A bien y regarder, le corps de la bête tressaillait, comme si elle s’apprêtait à bondir d’un instant à l’autre.
- Est-ce que vous avez déjà entendu parler des stryges ? demanda François Moraidu.
- Non, je…
- En gros, poursuivit-il sans détourner son regard de l’animal, ce sont des créatures mi-hommes mi-rapaces, mais qui n’existent que… dans les légendes. J’ai peine à y croire, mais il est possib’ que… Sinon, j’ai pas d’autre choix que de vous croire folle, mais je ne le crois pas. Surtout à voir… ça. Alors, moi, c’est mon explication, une stryge, parce que ça ressemble à ce que j’ai lu dans certains livres. Et p’is, j’ai jamais vu d’oiseau de cette espèce nulle part, aussi gros, ça existe pas !
- Prévenir la police ? suggéra Mauricette.
- Non, ils verraient qu’un animal menaçant à abattre au moind’ mouvement. Malheureus’ment je vois pas c’qu’on peux faire pour que tout redevienne normal, m’ame Pantois.
- Je ne veux pas perdre mon enfant monsieur Moraidu, vous comprenez. Je voudrais la sortir de là.
- Ah la la… J’ai mal au cœur pour vous m’ame Pantois, j’veux bien essayer de vous aider, mais va falloir se creuser pour trouver une solution. En attendant, on peut pas la laisser là, accrochée au plafond.
- Vous croyez qu’elle nous comprend ?
- Aucune idée, dit le père Moraidu en s’approchant un peu plus de la bête.
L’œil incisif cligna frénétiquement, une lueur dans laquelle le vieillard cru reconnaître la peur s’y alluma. Le corps de la stryge frissonna. François Moraidu s’avança encore d’une dizaine de centimètres, il sentait à présent l’odeur désagréable dégagée par ce corps ténébreux aux multiples reflets. La bête émit un grognement étouffé, comme un feulement de chat. Le premier fut bref mais lorsque François Moraidu paru franchir la limite, un autre grognement, plus fort et très long glaça le sang de Mauricette.
- Arrêtez, dit-elle, vous lui faite peur, elle risque de vous attaquer…
Mauricette n’en revint pas de parler ainsi de la chair de sa chair. Le père Moraidu sortit doucement sa main droite de son veston et la tendit, paume vers le plafond, à l’attention de l’animal apeuré ; elle contenait quelques graines de tournesol.
- Tsst ! Tsst ! fit le vieil homme.
Avant que la bête ne bondît, il eut l’impression de discerner une sorte de sourire dans sa pupille. Elle déploya ses larges ailes noires et bleues.
Mauricette poussa un cri, baissa la tête. Comme une tornade, l’oiseau passa au-dessus d’elle et Mauricette senti le vent lui fouetter le visage. Et cette odeur !...
Le lustre que la créature arracha sur son passage stoppa net son élan. Elle tomba sur la moquette et rampa jusqu’au couloir en roulant des ailes comme un moineau sonné. Elle alla se blottir dans le coin à droite de la porte d’entrée. La tête rentrée sous une aile, elle poussait de petits couinements. Il ne faisait aucun doute que ce fut la manifestation d’une souffrance.
- Elle nous veut pas d’mal, dit le Père Moraidu, elle veut simplement qu’on lui fiche la paix, je crois.
- Mais enfin, je ne peux pas la laisser dans cet état. Et puis je ne pourrais pas la garder… comme ça. Elle n’a rien mangé depuis trois jours, il faudrait la nourrir, mais je ne suis même pas sûre qu’elle me reconnaisse.
- Moi je crois qu’elle sait qui nous sommes. Sinon, on serait mort. Parce qu’on dit que les stryges n’éprouvent aucune pitié. C’est comme des démons si vous voulez.
- Je ne veux rien du tout, je veux juste que ma vraie fille, Sylvie, revienne ! Pourquoi à nous ! Qu’est-ce qu’on a fait de mal ? Je n’en peux plus monsieur Moraidu. Je veux arrêter tout ça !
- J’ai une idée qui est ce qu’elle est, mais au point où on en est…
- Dites !
- On pourrait essayer un prêtre. Vous savez, un exorciste…
- Mais enfin, ma fille n’est pas possédée !
- Ben, tout ça c’est pas clair m’ame Pantois, j’veux pas avoir l’air superstitieux ou quoi ou qu’est-ce, mais j’crois qu’y a du surnaturel dans l’air, comme on dit. ‘faut pas croire, mais les religieux en connaissent un rayon sur la sorcellerie…
- Pour que Sylvie finisse au bûcher après des séances de torture… !
- Oh ! Ils sont quand même plus ouverts que ça aujourd’hui ! Et p’is je vois pas d’autre solution dans l’immédiat.
- Oh ! Je ne sais plus ! se désespéra Mauricette.
L’odeur dégagée par la stryge devenait insoutenable, Mauricette ouvrit la fenêtre du salon. A ce moment, elle sentit que ses jambes flageolaient, elle s’effondra. François Moraidu ne fut pas assez prompt à la rattraper, il parvint juste à éviter que la tête de Mauricette ne cognât le sol, en amortissant le choc de sa main.
- M’ame Pantois ! ça va ?
La question était idiote mais François Moraidu ne su que dire d’autre. Il état en train de vivre un des moments les plus pénibles de sa longue existence, pourtant riche en anecdotes. Un moment de solitude ; et pour tout dire : de terreur.
- Réveillez-vous m’ame Pantois ! (accroupis, il lui tapotait les joues de sa main tremblotante).
Sans crier gare, une violente bourrasque fit frémir sa couronne de cheveux blancs. Sylvie, la créature, la femme-oiseau, la stryge, venait de bondir vers le ciel par la fenêtre ouverte. Bouche bée, le vieillard la regarda s’approcher des nuages, battant l’air de ses grandes ailes où le soleil de début de soirée accrochait mille reflets.
- Mince alors ! souffla t-il.

Suite

 

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