Red
sweet shirt
Disclaimer
: cette fanfic est basée sur la série ludo-numérique
créée par Shinji Mikami, Resident Evil, et se passe chronologiquement
entre Resident Evil et Resident Evil 3 Nemesis. Les personnages sont
purement originaux mais certains lieux (Raccoon City) ou noms (Umbrella)
sont la propriété intellectuelle de la société
Capcom.
22 août 1998. 16 h 00
L’obscurité
la plus totale. Sensation de violente migraine derrière les yeux,
envie de vomir dans la gorge. Charlotte prend conscience qu’elle
est allongée. Mmmh… où me suis-je endormie ? Elle
ouvre les yeux, ne voit rien, juste cette obscurité qui la suffoque.
Elle les referme, les rouvre, ne voit toujours rien au travers des ténèbres.
Lumière, interrupteur. Elle essaye de lever le bras gauche vers
un côté, touche une surface qui ressemble à du cuir.
Mmmh… Plutôt l’habitude des draps de coton au réveil.
Mais… je suis étendue sur… c’est dur ! Elle
tente de sortir de sous sa couverture de cuir, mais n’arrive pas
à extraire ses mains et encore moins ses bras. Une autre sensation
lui parvient alors de tous les membres de son corps. Ça brûle…
Tâtonnant malgré tout à droite, à gauche
et vers le haut, Charlotte se rend compte au travers du cuir qu’elle
est entourée de surfaces parfaitement régulières,
aussi rigide que celle qui la supporte. Mais qu’est-ce que je
fous là-dedans ? Au secours, quelqu’un ! Mais la jeune
femme n’arrive pas à sortir le moindre son de sa bouche.
Au même moment, elle entend indistinctement ce qu’elle devine
être le son d’une porte que l’on ouvre. Des pas et…
des voix !
— Nous les stockons ici. Il en arrive de nouveaux chaque jour.
Il nous faudra bientôt libérer des salles pour en recevoir
d’autres.
— Moui, peut-être. Nous verrons ça en temps voulu.
— Le… le directeur…
— Moui ?
— Il n’est pas au courant pour cette salle… cette…
morgue. Si on veut.
Une morgue ? C’est impossible ! Il doit y avoir une erreur ! Je
ne suis pas morte !
— Vous m’en direz tant.
— Il croit, enfin… il a ordonné…
— Moui ?
— Les corps devraient être brûlés. Bien sûr,
pour quelqu’un qui consacre sa vie à préserver les
gens de la mort…
— Moui, vos sujets, ils ne sont tout de même pas l’exemple
parfait de gens en pleine forme, hein. Ha ! Haha ! Hahaha !
— Je… non. Non, bien sûr… mais pensez aux découvertes
que nous pourrions faire. Pensez aux perspectives que cela ouvre à
la science !
Mais qu’est-ce qu’ils racontent ? Qu’est-ce qu’il
se passe ici ?
— Moui. Montrez-moi donc.
Montrer quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
Un bruit d’ouverture métallique. Proche. Charlotte sent
alors son corps réagir au mouvement donné sur la surface
coulissante. Puis une légère pression au niveau de son
crâne endolorie. Enfin, de la lumière. Trop forte, trop
aveuglante. Elle aperçoit un homme, physique ingrat, tenue médicale,
penché au dessus de sa tête.
— Celui-ci n’est pas à un stade avancé. Il
n’y a rien à craindre. Tenez, prenez-la par les jambes.
Charlotte, paniquée par ce qu’elle est en train de vivre,
ne peut toujours pas parler. Comme si cela ne suffisait pas, ses membres
engourdis ne répondent plus. Baissant le regard, elle parvient
toutefois à apercevoir son corps, totalement nu, et l’homme
qui lui prend les jambes. Plus âgé que l’autre, il
mâchouille un mégot de cigare au coin de la lèvre
et porte une tenue civile qui laisse entrevoir une confortable situation
sociale. Non ! Arrêtez ! Mais la voilà transportée
sur un lit d’opération.
— Vous voyez, ses yeux. Ils nous suivent du regard, n’est-ce
pas ? On peut même y lire une sorte de…
— Moui ?
— J’allais dire… une sorte de… peur. Mais en
réalité, regardez mieux. Elle nous supplie. Elle n’a
pas conscience de ce qu’elle est. C’est un point sur lequel
il y a beaucoup à découvrir.
— Moui, si vous le dîtes.
— Bon, observez attentivement son regard, pendant que je procède.
L’homme, qui parlait désormais avec une excitation palpable,
se retourne pour saisir quelque chose. Charlotte entend alors un bruit
agressif et assourdissant. Non… mon Dieu… ce n’est
pas… L’homme s’approche, une tronçonneuse à
la main. La lame, en mouvement, descend lentement au niveau de la taille,
puis commence à s’enfoncer dans la chair de la jeune femme,
projetant un peu partout alentour des giclées de sang. AAAAAAAAAAHHHHH
!!! Enfin, la voix est revenue. Charlotte ne se prive d’ailleurs
pas pour en nourrir un cri d’une sauvagerie qu’elle-même
n’aurait jamais soupçonnée. Elle se redresse, ses
membres lui répondent à nouveau, porte par réflexe
ses mains au bas ventre. Ses yeux lui renvoient l’image d’une
petite route de montagne, en bordure d’une forêt. Au travers
du pare-brise de sa voiture. Reprendre son souffle, respirer profondément.
Courant d’air. La portière est ouverte. Elle tend la main
pour la refermer…
— HAAA ! Qui êtes-vous ? ET QU’EST-CE QUE VOUS FOUTEZ
AVEC UNE PUTAIN DE TRONÇONNEUSE A LA MAIN ?
L’homme tient effectivement une tronçonneuse dans les mains.
A l’arrêt. Malgré son imposante stature et ses vêtements
qui, de toute évidence, sont ceux d’un bûcheron,
il semble assez gêné d’avoir provoqué chez
la conductrice endormie une réaction aussi violente. Il tente
de s’expliquer, avec un air penaud qui rassure un peu Charlotte
:
— Euh… attendez, pas d’inquiétude miss. Je
me suis arrêté sur ce bas-côté pour souffler
un peu, comme vous… euh… enfin, j’imagine et…
euh… voilà, je vous ai vue gigoter de manière bizarre
dans votre voiture alors… je me suis approché… vous
comprenez, des fois il se passe des trucs, genre des crises, des trucs
qu’on soupçonne pas et sans le savoir on laisse mourir
des gens, euh… bêtement alors… je me suis permis d’ouvrir
la portière, vous aviez pas l’air bien mais je savais pas
trop comment vous réveiller… je veux dire, vous êtes
plutôt très jolie et si je ne me trompe pas, assez jeune
alors que moi je fais bien mon âge comme on dit alors bon, je
voulais pas trop vous secouer, ça aurait pu prêter à
confusion…
Charlotte laisse un petit sourire se dessiner sur ses lèvres.
Sûr qu’avec ses grands yeux bleus, ses cheveux bruns, lisses
et mi-longs, et malgré l’air un peu pâle et fatigué
qu’elle affiche, elle n’est pas déplaisante.
— Et donc, vous vous êtes dit que le meilleur moyen de réveiller
une jeune fille en pleine cambrousse, c’était de lui faire
entendre… le bruit de votre… instrument.
— Héhéhéhé. Et ça a marché.
Vous êtes réveillée.
— Oui… d’ailleurs, vous êtes arrivé au
bon moment, si vous voulez tout savoir.
— Un mauvais rêve hein… enfin, je me mêle peut-être
de ce qui me regarde pas hein, mais… c’est pas très
prudent de s’endormir comme ça au bord de la route en laissant
votre voiture ouverte… bon, c’est pas qu’elle soit
très fréquentée cette route, pour sûr, mais…
vous vous sentez bien, miss ?
— Euh… je… excusez-moi, en fait je suis sortie de
l’hôpital ce matin et… je dois être encore un
peu fatiguée. Mais, ça va aller, j’ai dormi un moment…
ah, au fait ! Vous allez peut-être pouvoir m’aider. Je crois
que je me suis un peu perdue.
— Et où vous rendez-vous, miss ?
— Ashram… attendez, j’ai l’adresse quelque part,
sur un papier…
Charlotte fouille dans un sac posé sur le siège voisin
du sien. Elle en sort un bout de papier puis le tend au bûcheron.
Celui-ci fait mine de réfléchir en le lisant mais finit
par avouer :
— Et bien… je ne suis pas très sûr mais…
attendez-moi une seconde, je reviens.
Tandis que le robuste gaillard s’en va vers son véhicule,
une sorte de van, Charlotte en profite pour sortir se dégourdir
les jambes. Elle allume une cigarette et regarde son sauveur du jour
s’éloigner d’elle. L’hôpital. Ce matin-là,
il ne s’agissait pas d’un cauchemar. Juste une rêverie
un peu étrange.
Adossée
à l’oreiller appuyé contre le haut du lit, Charlotte
relit la lettre que lui a apportée une amie chargée de
récupérer le courrier pendant le séjour médical.
Manoir
Spencer, Arklay, le 10 mai
Charlotte,
Je
me permets de t’écrire pour t’annoncer la mort de
ta grand-mère, peu après qu’elle ne se soit installée
dans sa nouvelle maison, à Ashram. Je pense aller y vivre quelques
temps dans les prochains jours, mon travail s’achevant bientôt
ici. Je sais que je n’ai pas toujours été une mère
parfaite pour toi et que tu ne veux sans doute plus jamais me voir,
mais pourquoi ne pas oublier tout cela et nous retrouver, nous supporter
dans cette épreuve. Je sais que tu aimais beaucoup ta grand-mère.
Je t’assure que j’aimais beaucoup ma mère.
Appelle-moi ou viens me voir (les coordonnées sont sur l’enveloppe).
Ta
mère,
Mary-Jane Haze
P.S
: comme je n’ai pas de nouvelles de toi depuis deux ans, j’envoie
cette lettre au centre de tri de la ville en espérant que tu
y habites toujours.
La
lettre avait mis un certain temps à arriver car Charlotte avait
effectivement déménagé depuis. Mais la poste avait
réussi à retrouver sa trace… Ashram, sa grand-mère…
morte alors qu’elle venait de trouver une petite maison paisible
dans une ville sans histoire du Middle West. La lettre ne disait même
pas comment. Et voilà que sa mère, sa foutue mère
voulait récupérer la maison. Sans doute était-elle
dans son bon droit.
— Mademoiselle Haze.
Le médecin est entré dans la chambre de Charlotte, qui
repose la lettre sur sa table de nuit.
— Alors, c’est le grand jour.
Le ton du médecin est faussement réjoui.
— Oui… c’est étrange… je suis restée
un mois dans cet hôpital et… je ne sais toujours pas pourquoi.
— Nous espérons bien le savoir un jour, miss Haze. Peut-être
bien qu’une maladie portera votre nom un jour.
Le ton est toujours aussi grossièrement factice.
— Il faudra revenir pour de nouveaux examens, mais en attendant
une chose est sûre : vous pouvez sortir de cette chambre.
Un mois à se sentir complètement à côté
de toute chose concrète, à perdre régulièrement
la mémoire et à attendre sans trop y croire que quelqu’un
puisse lui dire de quel mal elle souffrait. Ce matin-là, Charlotte
a rassemblé ses quelques affaires dans son sac, enfilé
un jean, un débardeur blanc et des tennis noirs. Franchissant
la porte de l’hôpital, elle se rend compte qu’il fait
anormalement froid pour un mois d’août, alors elle enfile
un sweat-shirt rouge et en rabat la capuche sur ses cheveux.
L’enveloppe
à la main, l’homme vêtu d’une improbable chemise
canadienne à carreaux rouge et noir ouvre les portes arrières
de son van. Une femme est allongée à l’intérieur
sur une sorte de couchette.
— Euh… tu dors ? Non ? Euh… voilà, y a une
petite demoiselle là qui a perdu sa route. Je crois que tu es
de la région toi, non ? Tu pourrais pas me dire ?
Ashram, sa foutue mère… qu’allait-elle faire là-bas,
au juste ? N’y avait-il rien pour la retenir chez elle ? Pas l’amour
en tout cas. Charlotte est tirée de ses pensées par le
retour du bûcheron. Elle laisse tomber sa cigarette à terre
et l’écrase du bout du pied.
— Bon, la route est sur l’enveloppe ! Ma passagère
est de la région, elle vous a noté tout ça.
— Oh, et bien… vous la remercierez de ma part. Et…
merci encore pour le réveil !
— A votre service miss !
Charlotte se réinstalle au volant de sa voiture. Avant qu’elle
n’ait eu le temps de refermer la porte, l’homme lui pose
une dernière question :
— Vous êtes de Raccoon, n’est-ce pas ?
— Et bien, oui. Mais je n’y suis pas née.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Depuis quelques temps
les gens de cette ville ont…
— Oui ?
Il marque un temps d’arrêt, comme pour trouver ses mots.
— Et bien… je ne suis là que depuis quelques mois,
pour mon travail. Mais je n’ai aucun mal à reconnaître
un habitant de Raccoon. Je ne saurais pas bien vous dire pourquoi mais…
bah, laissez tomber, je ne sais pas pourquoi je vous parle de ça,
en réalité. Soyez prudente, et bonne route.
Une fois Charlotte partie, le bûcheron retourne à l’arrière
de son van. Regardant la femme allongée, il pense : hum, c’est
curieux, cette fille te ressemblait vraiment beaucoup, Mary-Jane.
22 août 1998. 18 h 00
Elle
roule depuis maintenant presque deux heures. Nouveau croisement. Charlotte
regarde les panneaux, son enveloppe, ne reconnaît pas les noms,
décide de s’arrêter finalement. De toute façon,
j’ai pas croisé une seule voiture depuis que je suis repartie.
Elle descend, observe les différentes indications. Childhood,
Red Leg… c’est pas possible les noms des patelins des fois.
Pas de Ashram en vue. Et l’enveloppe magique ne mentionne pas
ce croisement.
— Hey !
Charlotte se retourne. Un type chargé de différents sacs
court vers elle. L’abri bus. J’ai pas fait gaffe qu’il
y avait un abri bus. Et il faut que je m’arrête là,
précisément là où un mec attend un bus qui
ne vient jamais.
— C’est gentil de vous arrêter, j’ai bien l’impression
qu’aucun bus n’est plus passé par ici depuis la fin
de la guerre.
— Je…
Voyant cet homme assez chargé trop heureux de trouver enfin sur
sa route une automobiliste pour l’embarquer, Charlotte hésite
un peu à lui avouer :
— Je ne vous avez pas vu. Je me suis arrêtée parce
que je ne connais pas le chemin.
— Et vous allez où ?
— Ashram.
— D’accord alors je vous propose un marché : je vous
indique la bonne voie et vous fais gagner du temps, et vous... et bien,
vous m’emmenez à Ashram. Là-bas je trouverai de
quoi téléphoner et un endroit où dormir.
— Marché conclu. Charlotte Haze.
— Josh Valentine. Prenez Red Leg, je connais la route.
Quelques minutes plus tard, Josh tente de lancer la conversation dans
la voiture.
— Qu’est-ce que vous allez faire à Ashram ?
— Je vais voir ma mère.
— Devoir familial ?
— Plus que ça. Ça fait deux ans qu’on ne s’est
pas vu. J’y vais plutôt pour rendre un dernier hommage à
ma grand-mère.
— Toutes mes condoléances. Et… d’où
venez-vous si ce n’est pas trop indiscret ?
— Raccoon City.
A l’évocation de ce nom Josh marque un léger temps
d’arrêt. Charlotte semble comprendre que sa réponse
a quelque peu ralenti l’insouciance affichée du garçon.
Elle se retourne rapidement vers lui. Il est pas mal. Elle tente de
le relancer.
— Quoi c’est si craignos que ça d’être
une fille de Raccoon ?
Josh lâche un petit rire étouffé.
— Je suis journaliste. Je travaille en free-lance. Et je m’intéresse
actuellement au cas de Raccoon. Figurez-vous qu’il s’en
passe des belles dans votre ville.
— Quelle genre ?
— Umbrella, ça vous dit quelque chose ?
— Bien sûr. La multinationale pharmaceutique ?
— Oui. Si Raccoon est devenue ce qu’elle est aujourd’hui,
c’est en grande partie grâce à eux.
— Oui, tout le monde sait ça. Ils ont financé les
travaux de la mairie et l’hôpital high-tech de la ville,
non ?
— Ça c’est la contribution officielle d’Umbrella.
Mais apparemment il y a autre chose. Depuis 1993 le chef de la police
touche des pots-de-vin pour couvrir les activités de la firme.
Ce que les gens voient ce sont les travaux, les aménagements,
les subventions... mais en dessous, il y a forcément une contrepartie.
— C’est-à-dire ?
— En 96, Umbrella a construit d’immenses laboratoires sous
la ville.
— Sous la ville ?
— Oui, et aussi dans des lieux reculés de la région.
L’incident de la rivière Marple, vous en avez entendu parlé
?
— Cette fille qu’on a retrouvée morte avec de profondes
morsures ? Oui, ils ont fermé le secteur d’Arklay après
les disparitions. Il y a même des gens qui prétendent avoir
vu des monstres.
Charlotte poursuit d’un ton amusée :
— Vous croyez qu’il y a un loup-garou qui se promène
dans nos forêts ?
— Je ne sais pas si c’est un loup-garou mais…
Cette fois-ci, Charlotte se permet un rire moqueur.
— Mais quoi ?
— Ma sœur travaille pour la police de Raccoon. Elle a enquêté
sur les disparitions d’Arklay. Ce qu’elle a découvert…
Nouveau temps d’arrêt.
— Bah, laissez tomber.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a découvert ?
— Si je vous le dis, vous allez me prendre pour un journaliste
bidon en quête de sensationnel. Malheureusement nous n’avons
pas encore de preuves, et Umbrella se montre plutôt méfiant
ces derniers temps, comme par hasard.
— Bon, et après ? Ils construisent leurs labos d’une
manière un peu louche, mais si ça leur permet de fabriquer
toujours plus de médicaments…
— Vous savez… je ne suis pas sûr que la médecine
soit le premier souci d’Umbrella. Pas au sens où l’entendait
Hippocrate en tout cas.
— Bon, très bien. Alors quel est leur premier souci ?
— Je crois que cette société est une sorte de…
couverture. Les gens qui l’ont créée n’ont
rien à voir avec le monde médical.
Josh hésite, reprend finalement.
— Ils créent des virus.
— Des virus ? Pour tester les médicaments ?
— Non. De nouveaux virus. Des armes biochimiques.
— Des armes ?
Petit sourire de la part du journaliste.
— Des armes. Au-delà de tout ce que vous avez pu imaginer.
22 août 1998, 20 h 00
Ashram,
enfin. La voiture passe devant l’hôtel de la ville.
— Euh, vous pouvez m’arrêter là.
Charlotte fait comme si elle n’avait pas entendu. Josh ajoute
d’un air satisfait :
— Oh, vous en connaissez peut-être un meilleur ici ?
— Meilleur, je ne sais pas. Mais en tous cas, il ne vous coûtera
rien.
Josh en reste coi, pas certain d’avoir très bien saisi
l’invitation.
— Euh, et bien… j’apprécie vraiment mais…
ce n’est peut-être pas le meilleur contexte pour débarquer
chez votre famille.
— Je crois au contraire que vous ne pouviez pas mieux tomber.
Je suis partie de chez moi à 21 ans, deux ans après la
mort de mon père. Ma mère est devenue alcoolique et passait
son temps à m’envoyer des saloperies à la figure.
Il y a deux ans j’ai décidé de ne plus jamais la
revoir lorsqu’elle…
La voiture s’arrête finalement le long d’un trottoir.
— Excusez-moi, c’est un peu dur.
Charlotte lâche un long soupir.
— Ma mère m’a… menacée… je veux
dire, elle a essayé de me tuer. D’après ce que je
sais, elle a décroché un travail important récemment,
donc peut-être qu’elle ne boit plus et qu’elle ne
referait jamais une chose pareille mais… ça me serait vraiment
rassurant de ne pas y aller seule.
— Ça ressemble à un autre marché, hein.
Charlotte
sort de la voiture avec son unique sac, bientôt rejoint par Josh,
sensiblement plus chargé. Elle contemple la maison que sa grand-mère
n’aura pas vraiment eu le temps d’occuper. Une belle maison
à deux étages, pas immense mais au charme discret, avec
un grand jardin l’entourant et l’isolant légèrement
des habitations voisines. Elle s’approche de la porte, sonne…
l’ouverture ne se fait pas trop attendre. Josh, qui se tient derrière
son hôte, est frappé en découvrant le visage de
Mary-Jane Haze. Un instant, il se demande si Charlotte n’a pas
une sœur jumelle, tant la ressemblance est troublante, malgré
les cheveux plus longs un peu frisés. Et puis les yeux, noirs.
Un autre détail l’intrigue. Madame Haze a le même
teint pâle et fatigué que Charlotte. Celle-ci a elle aussi
un doute en apercevant sa mère. Elle lui paraît presque
plus jeune qu’il y a deux ans. Avant de dire quoi que ce soit,
Mary-Jane Haze s’approche nonchalamment de sa fille et de son
compagnon.
— Charlotte, quelle surprise.
Le sourire de sa mère est radieux, le ton de sa voix on ne pourrait
plus calme. Un peu décontenancée, Charlotte se contente
d’un sourire gêné.
— Et à qui ai-je l’honneur ?
— Oh, maman je te présente Josh. Il n’est pas de
la région, on a sympathisé sur la route. Je lui ai dit
qu’il y aurait sûrement de la place ici pour dormir.
— De la place pour dormir, et sans doute un excellent repas, si
vous me laisser la peine de vous le préparer. Je ne m’attendais
pas à votre visite. Si vous voulez bien vous donner la peine.
Charlotte a du mal à croire qu’il s’agisse réellement
de sa mère qui, deux ans plus tôt, avait manqué
la tuer sous l’emprise de l’alcool. Josh, quant à
lui, est fasciné par la prestance qui se dégage de la
dame.
— Montez donc vous installer, il y a une chambre d’amis
à l’étage avec une salle de bain concomitante. Si
vous voulez prendre un bon bain chaud ou une douche avant le dîner,
vous avez le temps.
— Tu n’as pas besoin d’aide pour la cuisine ?
— Non non, vous avez voyagé toute la journée, allez
souffler un peu, je m’occupe de tout.
Charlotte s’effondre sur le grand lit de la chambre, laissant
à Josh le plus petit des deux. Elle fixe les yeux vers le plafond,
comme abasourdie par les courtes retrouvailles qu’elle vient de
vivre.
— Vu comment tu m’en avais parlé, je ne m’attendais
pas vraiment à ça.
— Moi non plus.
— Bon ben, je vais prendre une douche rapide. Tu auras le temps
pour ton bain.
— Merci… mais, comment est-ce que tu sais que je préfère
les bains ? Et puis, tiens, on se tutoie maintenant ?
— Pour la première question, n’oublie pas que mon
métier est exigeant en terme d’observation… et pour
la deuxième, c’est presque une règle d’or
dans le journalisme.
— Allez, disparaît de ma vue ! Plus vite que ça !
— A vos ordres miss !
Pratiquement
une heure plus tard, Josh et Charlotte sont attablés au rez-de-chaussée.
Charlotte a gardé son sweat-shirt rouge dont elle triture maladivement
les ficelles qui sortent de sa capuche. Mary-Jane arrive avec plusieurs
plats, les pose sur la table. Prenant les différentes assiettes,
elle sert les différents morceaux de viande en sauce qui constituent
le repas.
— Un peu de vin ? C’est un cru un peu… particulier.
Donnez-moi vos verres. Bon, et bien, bon appétit.
— Bon appétit.
— Bon appétit.
Après les premières bouchées, Josh se sent obligé
de complimenter madame Haze sur ses talents de cuisinière.
— C’est vraiment délicieux. Qu’est-ce que c’est,
au juste ?
Mary-Jane se saisit de son verre, avale une gorgée avec délectation
avant de répondre malicieusement.
— Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas.
Rire un peu trop poli de la part de Josh. Charlotte enchaîne timidement.
— Le vin est bon. Moi qui n’aime pas ça d’habitude…
Il a un goût sucré.
Après
le repas, les discussions ne se sont guère éternisées,
Josh et Charlotte commençant à ressentir les effets de
la fatigue. Direction la chambre, et le grand lit pour Charlotte.
— Je crois… que je suis un peu saoule. Moi qui n’ai
pas l’habitude de boire… Allez, dodo !
— Tu vas pas dormir comme ça, toute habillée en
travers sur le lit. Je vais dans la salle de bain pendant que tu te
changes, si tu veux.
— Pfff… nan… j’m’en fous, j’suis
une grande fille maintenant, non mais !
Josh n’avait pas énormément bu. Il se sentait pourtant
lui aussi dans un état complètement second. Il était
surtout tiraillé par une sorte de fureur sourde qui grondait
au fond de lui. Pendant ce temps, Charlotte a commencé à
se déshabiller sous ses yeux. Malgré la blancheur excessive
de sa peau, elle est terriblement attirante.
— Tu peux me… passer… un t-shirt… là,
dans mon sac…
Complètement hypnotisé par ce qu’il vient de voir,
Josh s’exécute néanmoins. S’approchant de
la jeune femme, il ne peut réprimer l’envie de l’embrasser.
Elle se laisse faire, commence à le déshabiller et à
l’attirer sur le lit.
23 août 1998. 0 h 00
Mary-Jane
s’approche du lit où sont couchés Josh et Charlotte.
— Alors, ma petite mixture était à votre goût
? On dirait bien que oui.
Elle porte le regard sur les taches de sang qui ornent le drap couverture
au niveau de la taille.
— Charlotte, ma chère Charlotte. Je me doutais bien que
tu étais toujours la même. Mais tu es une femme, désormais.
Réveil
en sursaut. Un réveil d’été, au beau milieu
de la nuit, lorsque la sueur perle sur tout le corps et mouille les
draps. Il fait bien plus chaud ici qu’à Raccoon. Charlotte
cherche des doigts son premier amant, ne le sent pas, se retourne pour
constater qu’il n’est plus dans le lit. Pas de lumière
en provenance de la salle de bain. Mais où est-il ? Presque inquiète,
elle se lève, simplement vêtue d’une culotte et de
son débardeur blanc, piétine sans le faire exprès
son sweat-shirt rouge à capuche avant de s’aventurer dans
le couloir, simplement éclairé par les rayons de la lune.
Au fond, elle aperçoit une très faible lumière
qui semble venir de la chambre de sa mère. Arrivée à
la porte déjà entrouverte, elle pénètre
dans la pièce. Mary-Jane est couchée dans son lit.
— Charlotte, qu’est-ce qui ne va pas ?
— C’est… c’est Josh, il n’est plus dans
la chambre.
— Peut-être est-il allé marcher un peu dans le jardin.
La chaleur est suffocante cette nuit. Viens donc te coucher avec moi
quelques instants.
Charlotte va se mettre dans le lit. Les draps lui paraissent…
spongieux, ou quelque chose dans ce genre.
— Maman, que tu as les mains froides !
— C’est pour mieux te refroidir, ma fille.
— Maman, que tu as la peau rêche !
— C’est pour mieux l’oublier, ma fille.
— Maman, que tu as les cheveux qui tombent !
— C’est pour mieux entendre, ma fille.
— Maman, que tu as les yeux rouges !
— C’est pour mieux te scruter, ma fille.
— Maman, que tu as d’affreuses dents !
— C’EST POUR TE DEVORER !
Poussant un cri aigu, Charlotte s’extirpe de toutes ses forces
du lit et réalise que ses draps ne sont pas rouges mais gorgés
de sang. Au pied du lit, elle aperçoit ce qui ressemble à
des débris de corps humain et reconnaît la chemise de Josh.
Elle manque de vomir à cette vision mais déjà sa
mère s’est redressée et marche vers elle. Fuir.
Charlotte se dirige en courant vers la porte de la maison et entend
la voix autoritaire de sa mère derrière elle.
— Tu peux courir, Charlotte ! J’ai bloqué toutes
les issues !
La porte d’entrée principale refuse de s’ouvrir.
Toutes les fenêtres sont barricadées. Sans réfléchir
et parce qu’elle ne connaît pas la maison, Charlotte ouvre
la porte de la cave et dévale ses escaliers, ne réalisant
pas qu’elle aura du mal à y progresser ou à s’y
cacher efficacement sans la moindre lumière. Au moment où
elle s’en rend compte, la lumière s’allume, laissant
voir de nombreux corps déchiquetés jusqu’à
l’os, baignant dans leur sang. Charlotte parvient même à
reconnaître parmi eux le bûcheron de la veille, ainsi que
sa grand-mère. Elle éclate en sanglot. OH MON DIEU ! OH
MON DIEU ! POURQUOI ?
— Je devais le faire, Charlotte. Je n’avais pas le choix.
— Non…
— Et dire que j’avais trouvé un travail très
important. J’allais repartir, redevenir un exemple pour toi. Je
t’ai envoyé cette lettre, sans savoir si tu la recevrais…
et puis, l’incident s’est produit.
Charlotte ne peut arrêter de pleurer en écoutant sa mère.
— Le virus sur lequel nous avions travaillé si dur dans
ce manoir nous a tous contaminés. J’avais heureusement
travaillé sur son antidote mais… les échantillons
dont nous disposions n’étaient pas au point. J’ai
réussi à m’enfuir avec l’un d’eux, mais
je savais bien que tôt ou tard le virus aurait raison de moi.
J’ai même très rapidement ressenti le besoin de manger
de la chair humaine, ces délicieux organes.
— Oh mon Dieu…
— Et puis le hasard nous a réunies, Charlotte. Le hasard,
ou le destin, peut-être. Une jeune fille de Raccoon désirant
se rendre à Ashram, dans la maison de ma mère. Cela ne
pouvait être que toi. Avec un peu de chance, tu m’apporterais
même ce qui me sauverait. Et j’en ai eu la confirmation
lorsque tu es arrivée avec ton malheureux Josh, j’ai senti
que tu le portais en toi !
— Mais qu’est-ce… de quoi tu parles ?
— L’antidote définitif contre le Virus T, tu ne comprends
donc pas ? Il n’existe qu’à l’hôpital
de Raccoon ! Et tu y as certainement fait un séjour récemment,
ma fille !
— Mais… mais pourquoi m’aurait-on injecté cet
antidote ?
— Il y a eu un incident au manoir, le virus s’est échappé.
A l’heure qu’il est, Raccoon City ne sera bientôt
plus qu’un champ de ruine ! Tu as eu de la chance d’y survivre,
mais maintenant je vais devoir te dévorer pour m’approprier
les vertus de l’antidote !
— Non !
Percutant violemment sa mère, Charlotte parvient à remonter
les escaliers pour se précipiter dans la cuisine. Elle se saisit
d’un grand couteau de boucherie et fonce sur Mary-Jane qui vient
de ressortir de la cave. Elle se recule. La lame profondément
enfoncée n’a pas le moindre effet sur elle.
— Tu ne veux pas comprendre ? Tu ne peux pas me tuer !
Charlotte court alors vers la seule fenêtre que sa mère
n’a pas barricadée, celle de la chambre d’amis. Elle
l’ouvre et saute du rebord sans réfléchir, trop
effrayée pour cela. En se réceptionnant, elle sent que
quelque chose dans sa cheville n’a pas supporté la chute.
Charlotte se redresse tant bien que mal, entend la porte principale
s’ouvrir, aperçoit sa mère se ruer vers elle.
— Et merde !
Elle se traîne comme elle peut sur quelques mètres mais
déjà Mary-Jane l’a rattrapée. Elle lui bondit
dessus mais les deux femmes ne retombent pas à terre. Dans l’obscurité,
ni l’une ni l’autre n’a vu le puits se trouvant dans
le jardin. Un puits asséché dont le fond présente
une longue pointe d’acier, vestige d’un ancien rite barbare
autrefois pratiqué sur ces terres. C’est Charlotte qui
tombe sur Mary-Jane, lui donnant malgré l’inconfort de
la situation un avantage certain.
— L’antidote… il n’est pas parfait… tu
devrais être morte, transpercée par cette pointe.
Charlotte ne souffre même pas. Pas physiquement en tout cas.
— Je ne peux plus te dévorer… dans ma position…
alors… soit nous allons rester là pour l’éternité…
soit tu décides… de… me manger… ma fille…
Charlotte a du mal à croire à tout ce qu’elle entend.
Mais tout ce qui lui est arrivé depuis la veille n’est-il
pas incroyable ?
— Manger… la chair… c’est notre seule…
notre seule chance… pour… nous régénérer…
12 novembre 1998. 10 h 00
—
Papa ! Papa ! J’ai peur !
— Qu’est-ce qu’il y a mon garçon ? Tu as vu
une araignée dans le jardin ?
— Non, y a quelque chose dans le puits !
— Ah vraiment ? Et qu’est-ce que c’est ?
— Y a quelqu’un qui me parle à travers la grille.
Une dame.
— Allons, qu’est-ce que tu me chantes là ?
— Mais, c’est vrai euh ! J’ai vu ses yeux !
— Et de quelle couleur ils sont ses yeux ?
— Bleus.
Fin.