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Par Leland Gaunt
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La
défaite du roi
«
Ils ont gagné cette bataille, pas la guerre.
- Les pertes que nous avons subies sont tellement sévères
que cela ne fait pas grande différence. »
Les représentants du pouvoir de la baronnie de Morth débattaient
dans la salle du Grand Conseil depuis l’apparition des premières
étoiles dans le ciel glacé.
Les troupes de Trentor leur avaient tendu un piège. Quatre heures
plus tôt dans l’après-midi, un paysan était
venu crier aux portes du château que des barbares venus du nord
étaient en train de piller les mines de fer du Roi à quelques
milles de là.
Ni le Roi ni ses conseillers n’avaient pris le temps de réfléchir
à l’infime probabilité du retour des barbares –intégralement
décimés en des temps plus anciens. Le royaume traversait
alors une longue période de tranquillité et même l’âme
la plus cynique n’aurait pu imaginé reprendre les armes aussi
longtemps que Karmen serait Roi. Celui-ci avait néanmoins envoyé
une cohorte au lieu-dit.
A la surprise générale, l’armée de Trentor
s’était alors révélée si nombreuse que
tout le restant des troupes avait dû être envoyé en
guise de renfort…En vain.
Le château paraissait abandonné en cette heure tardive. Certains
blessés guérissaient lentement dans les tentes des magiciens
; leurs proches priaient pour eux. Auparavant, en des âges plus
reculés, la populace n’aurait pas été si touchée
car les guerres étaient nombreuses. Mais cela faisait de très
longues années qu’aucune goutte de sang n’avait été
versée, l’assaut ennemi avait été absolument
imprévisible et les familles pleuraient maintenant sur leur sort
: on ne pouvait les blâmer.
«La séance est reportée, trancha le Roi. Ces débats
stériles ne nous mèneront à rien. La Conseil se réunira
à nouveau demain soir, à la tombée du crépuscule.
»
Obéissant à la toute-puissante injonction, les membres du
Conseil –contrariés mais diligents –se dispersèrent
dans un bruit de bottes et de portes qui claquent. Désormais seul
dans la vaste pièce, le Roi croisa son reflet dans le long miroir
ovale au-dessus du secrétaire et s’aperçut qu’il
était toujours vêtu de son heaume et de son armure –tous
deux maculés de sang séché. Troublé, il s’empressa
de s’en délester.
Il se souvenait encore du moment où il avait réalisé
qu’il serait obligé d’aller assister ses troupes. Entouré
de ses conseillers, il avait chevauché à travers la moitié
du royaume –laissant le château pratiquement vide -, pour
atteindre finalement la plaine de Tidul où il s’était
battu avec les autres jusqu’au bout. Oui, il avait risqué
sa vie pour le royaume. Mais il avait perdu.
Epuisé, Karmen aligna le casque et l’armure sur le sol et
gagna sa chambre à coucher d’une démarche traînante.
Il n’était pas spécialement tard, mais les combats
l’avaient achevé. Tandis qu’il s’allongeait sur
le grand lit à baldaquins, il sentit presque aussitôt son
esprit quitter sa chair.
Au
petit matin, à son réveil, le Roi vit un mort.
Il s’était levé pour aller ouvrir les rideaux de sa
chambre royale afin que la lumière pénètre dans la
pièce, en avait profité pour jeter un coup d’œil
par la fenêtre en contrebas, et c’est alors qu’il l’avait
vu. Il s’agissait, sans doute possible, de Krommel Ronning. Ronning
était un des capitaines les plus qualifiés que comptait
l’armée du Roi et, accessoirement, l’auteur d’un
recueil de poèmes d’une mémorable médiocrité.
La journée était belle et le ciel clair. Même les
hurlements lointains des blessés –les sorts cicatriciels
n’étaient pas indolores –paraissaient doux et comme
naturels en ce matin renouvelé. Des enfants en tenue dépenaillée
se couraient après dans la cour en poussant des cris stridents.
Ronning ne faisait aucun effort pour les éviter, traversant la
place d’une démarche somnambulique. La lame de son épée
qui dépassait du fourreau lançait par intermittence de brefs
éclats aveuglants. Ses oreilles en forme de carotte étaient
légèrement rougies par la bise matinale.
Sauf que Ronning était mort. Il avait été éventré
: ses entrailles s’étaient répandues sur la terre
grasse de la plaine de Tidul, et il était tombé face contre
terre avec un son qui rappelait le clappement lourd et spongieux d’un
poisson sur un étal. Malgré la bataille sanglante qui sévissait
autour d’eux, le Roi s’était dépossédé
de sa monture, plein d’une attention résignée pour
les dernières paroles du capitaine. « J’aurais pu être
un gr…grand écriv… », avait dit celui-ci avant
de succomber.
Soudain, comme s’il avait lu dans l’esprit du Roi, Ronning
lui lança un coup d’œil depuis la dizaine de mètres
qui les séparait ; il tenta un geste dans sa direction. Mais, déjà,
Karmen avait renfermé la fenêtre et rabattu les rideaux.
Il resta le souffle coupé un instant, puis il se changea, sortit
de la chambre et se dirigea vers la salle du Grand Conseil. Son visage
semblait être celui d’un revenant.
Seul Cheriden était là, mais il paraissait affairé
et prêt à quitter la pièce.
- Avez-vous…, commença le Roi. »
Cheriden haussa un sourcil. L’espace d’un fol instant, Karmen
se demanda si le conseiller n’avait pas lui aussi succombé
la veille. N’y avait-il pas de trace sur son visage laissant supposer
une rigidité cadavérique ? « Rien, s’excusa-t-il.
Je pensais à la réunion de ce soir. »
Sous l’air dubitatif du conseiller, Karmen quitta la pièce,
se demandant s’il avait bien fait de n’avoir pas parlé
de sa vision à Cheriden. Son hésitation était peut-être
mauvais signe. Il se promit d’aller voir le mage pour parler de
cela plus tard, lorsque ses fonctions lui laisseraient suffisamment de
temps.
O’Menh n’était pas mage mais stratège en chef.
Il habitait dans une des pièces du haut et passait la majeure partie
de ses journées, pour ce qu’en comprenait le Roi, à
user d’appareils géométriques et à établir
des statistiques. Il ne dormait pas beaucoup ces derniers temps mais,
vu les circonstances, personne n’allait lui en faire le reproche.
Karmen frappa à la porte.
Ce fut un visage aux traits tombants et aux cernes lourdes qui lui ouvrit.
A la vue du Roi, O’Menh se contenta de lui tourner le dos et de
se traîner nonchalamment jusqu’à son atelier. Karmen
referma la porte derrière lui.
Le plan de travail du stratège se résumait à un tombereau
de paperasses –essentiellement des chiffres et des croquis –et
sa compagnie à un griffon nain qui restait la plupart du temps
juché sur l’armoire parmi les appareils de mesure et une
mappemonde moisie et crevassée.
« Où en est votre recensement ? demanda le Roi.
- Terminé, répondit le vieil homme avec amertume.
- Eh bien ?
- Je ne sais par où commencer… » Son abattement était
palpable, comme chez tout un chacun.
« Combien de morts ? le pressa Karmen.
- Tous nos effectifs. Plus de trois mille. Le compte exact est dans un
de mes carnets.
- Dieu nous pardonne, fit le Roi d’une voix lointaine. Avons-nous
une idée des mouvements de troupes de Trentor ?
- D’après mes sources, dit O’Menh- sur un ton distant,
presque neutre, comme si le fait ne le concernait plus - il est en train
de prendre d’assaut plusieurs colonies du royaume. Des incendies
ont été déclarés aux alentours de Morth Karabras
et le pic de O’Dul a été assiégé ce
matin même… »
La foudre nous est tombée dessus, songea le Roi; loin était
l’époque où les armées de la région
étaient sous son joug, lui devant redevance et loyauté pour
la menace dont il les avait libérés. A présent que
cette menace n’était plus et que l’ennui se faisait
ressentir, les généraux de ses provinces se rebellaient
contre lui pour des motifs factices… Des motifs visant en réalité
à tromper la monotonie d’une existence inactive.
« Les hommes de Trentor ont été repérés
jusque dans la forêt de Loberty, non loin de la plaine de Tidul,
poursuivit O’Menh. Ils ont établi des camps là-bas.
Ils construisent des machines de guerre.
- Je veux qu’on envoie des espions et qu’on… »
A cet instant, le Roi fut interrompu par le son alarmé d’une
clochette ; l’appel semblait provenir du rez-de-chaussée.
Maugréant une excuse, Karmen quitta la pièce avec précipitation.
En descendant les marches qui menaient au hall principal, il manqua de
renverser un jeune homme muni d’une cape (d’un bleu profond
rehaussée de motifs argentés) qui regagnait ses appartements
: le Roi eut vaguement l’impression de le reconnaître. Mais
n’était-ce pas le cas de tous les sujets logeant sous son
toit ? Cette pensée rassurante ne fit cependant rien pour apaiser
un pressentiment qui se faisait de plus en plus insistant.
Karmen n’eut pas plus tôt franchi les deux battants gigantesques
qui menaient au hall qu’une servante, l’air implorant et terrifié,
se précipita vers lui. Elle tenait encore la clochette qui, d’habitude,
servait à rappeler à l’ordre les domestiques.
« La Mort est venue en personne, Seigneur ! criait la femme. Dieu
ait pitié de nos âmes miséricordieuses ! »
«Qu’est-ce que c’est ? », marmonna Karmen, ayant
remarqué le bout de papier que la servante tenait dans la main.
Prudemment, il s’empara du document. Les mots avaient été
écrit, selon toute vraisemblance, avec du sang frais : il était
obligé de tenir le papier bien perpendiculaire pour qu’il
ne dégoutte pas sur les dalles. Dès qu’il parcourut
l’avertissement, le Roi eut l’impression que toutes ses craintes
se confirmaient.
Finalement, il leva la tête et demanda : «A quoi ressemblait-Elle
? L’avez-vous vue ? »
Mais la pauvre femme s’était agenouillée et pleurait
tout son saoul, marmonnant des paroles de plus en plus incohérentes
qui, pour la plupart, devaient porter sur l’épouvantable
vision.
Karmen ne put se retenir: il se mit à la secouer pour lui faire
reprendre ses esprits. «L’avez-vous vraiment vue ? »,
insista-t-il, une note de rage impuissante dans la voix.
La femme ne put que hocher la tête à plusieurs reprises,
incapable de dire un mot. Le Roi éprouva alors une curieuse et
presque irrésistible bouffée de haine. Il leva la main pour
gifler cette sotte incapable quand il se rendit brutalement compte de
ce qu’il faisait. Dégoûté, il s’éloigna
des pleurs de la femme qui semblaient le suivre jusque dans le corridor,
et regagna l’escalier.
Quelle sinistre comédie était-on en train de lui jouer ?
Karmen avait bien l’intention de trouver un de ses conseillers,
ou même un garde, afin d’obtenir des précisions supplémentaires
sur cette infâmante supercherie.
Mais au moment où il s’apprêtait à chercher
du secours, une image lui traversa l’esprit avec la brutalité
d’une épée fendant un crâne mûr: Marten,
cavalant à travers les tertres rocheux en direction de leurs assaillants
lors de cette bataille maudite. Marten avait été un des
soldats les plus proches du Roi. Ce jour-là, avant de périr
à son tour sous les lames adverses, Marten portait une cape que
sa course faisait onduler. Une cape d’un bleu profond rehaussée
de motifs argentés…
«
Quelqu’un fomente un complot, déclara le Roi ce soir-là
en s’adressant à tous les membres du Conseil. Et je soupçonne
Trentor de n’y être pas totalement étranger. »
Les conseillers remuèrent sur leur siège ; aucun d’eux
ne fit mine de rompre ce silence embarrassé.
« Des sortilèges ont été lancé sur le
château, continua-t-il. Pas plus tard que cet après-midi,
j’ai croisé un spectre dans l’escalier. Et ce matin,
en regardant par la fenêtre, j’en ai vu un autre qui…
- Ridicule, le coupa Karmak. Vous savez bien que Trentor ne dispose pas
de tels pouvoirs d’illusion. »
Les conseillers s’étaient mis à parler entre eux à
demi voix en jetant des coups d’œil furtifs au Roi.
«Ce n’est pas tout, dit celui-ci d’une voix qui fit
taire les chuchotements. La Mort est venue frapper à notre porte.
Et elle m’a transmis ce message. (Il prit le papier qu’il
avait laissé sur ses genoux et le déplia en vitesse :) Je
viendrai vous chercher. Ce soir. »
Le silence retomba brutalement. Les membres du Conseil lui prêtaient
maintenant la plus grande attention. La lettre circula de mains en mains
pendant un certain temps; une répulsion superstitieuse déformait
unanimement les traits des conseillers.
« Trentor va attaquer, affirma l’un d’eux. Nous devons
immédiatement mettre sur place une défense.
- Même si c’était le cas, répliqua un autre,
nous n’en aurions pas le temps. La nuit va bientôt tomber.
- Enfin, pourquoi Trentor prendrait-il la peine de nous avertir ? réagit
un troisième. Il sait très bien que les pertes qu’il
nous a infligées ne nous permettraient pas de reconstituer une
armée dans un délai aussi bref.
- Il cherche peut-être à nous impressionner. »
Tous les regards se tournèrent vers Karmak. Encouragé, celui-ci
poursuivit : « Trentor sait que, de toute façon, nous avons
perdu la partie. Ce traître nous a attaqué par surprise et
a rallié d’autres peuples à ses côtés
: il est tout-puissant. A présent, il ne cherche qu’à
s’amuser. Comme le chat avec la souris.
- Que proposez-vous, alors ? interrogea une autre voix.
Le château était silencieux. Plusieurs hommes avaient été
aperçus en train de quitter leurs appartements la nuit dernière
; les mauvaises langues affirmaient qu’ils rejoignaient les armées
de Trentor. On fuyait…On fuyait se rallier à un ennemi invisible
--un ennemi qui se fortifiait davantage à chaque heure qui s’écoulait.
Tandis que le nombre de résistants diminuait inexorablement. Telle
était l’impasse qui se présentait à eux en
ce deuxième jour maudit.
Karmak fut le seul à oser exprimer ce que chacun ruminait tout
bas : « Le château est en train de se vider. Au cours de cette
journée, je n’ai pas remarqué un seul homme en armure
dans les couloirs…on nous abandonne, mes amis. Nous sommes en train
de perdre définitivement la guerre. Il faut conclure un traité
avec Trentor.
- Jamais ! s’écria le Roi. » Mais devant la levée
de regards hostiles qui le dévisagèrent, son indignation
disparut peu à peu de son visage avant de se muer en masque d’abattement.
Finalement, il poussa un soupir résigné. «J’étudierai
la question. Mais pour l’instant, je vais me reposer. Vous connaîtrez
ma décision dans les jours qui viennent.
- La décision, c’est maintenant qu’il faut la prendre,
rétorqua tranquillement Karmak.
L’assentiment des autres était presque palpable, tel un halo
impitoyable qui avait pris Karmen pour cible.
- Contesteriez-vous mon autorité, conseiller ? Je clos la séance.
».
La loge du Mage se trouvait dans un bâtiment jouxtant le palais.
Le Roi saisit le heurtoir de bronze et frappa quatre coups bien nets.
Il n’avait croisé aucun soldat en traversant la cour, ni
à l’intérieur du château: les hommes qui avaient
combattu la veille paraissaient s’être tous volatilisés.
A croire que Karmak avait raison.
Deux yeux scrutateurs apparurent dans la fente qui venait d’apparaître.
Le Mage considéra son visiteur un instant puis, comme soulagé
de ce qu’il vit, ouvrit entièrement la porte et précéda
son hôte dans le fond enfumé de la pièce. Le Mage
était un des seuls pratiquants des sciences occultes ayant droit
à une fonction élevée dans la hiérarchie du
château: c’était un homme craintif et voûté
au teint bilieux à force d’être resté dans sa
tour.
Des bougies violettes chatoyaient dans la pénombre; on percevait
l’odeur de l’encens qui brûlait dans l’arrière-salle.
Des peaux d’animaux tannées étaient suspendues à
des crochets, macabres tentures qui rappelaient de manière particulièrement
vivace les aspects les moins agréables que recouvraient les fonctions
du Mage. Celui-ci sourit de son bizarre sourire chafouin, puis il prit
une pipe sur son bureau et l’alluma.
«J’ai une question de première importance à
vous poser, dit le Roi sur un ton grave et quelque peu incertain, refusant
de faire face à son interlocuteur. Je ne suis pas de nature très
encline à la superstition, mais je…Eh bien, croyez-vous possible
qu’un homme décédé puisse revenir parmi les
vivants ? »
A son soulagement, E’Tinh –c’était le nom du
Mage –ne parut pas trouver la question absurde. Il prit un air pensif,
recracha de petits nuages de fumée par sa bouche (à laquelle
il manquait trois dents), et finit par répondre :
- J’ai déjà entendu des histoires évoquant
certains guerriers valeureux morts aux combats qui, par miracle, sont
revenus à la vie. Mais cela relevait de la nécromancie.
Pour ma part, je ne crois pas qu’ici ou ailleurs une telle chose
se soit produite. Peut-être dans des contrées obscures et
fort éloignées…
Le Roi hocha sombrement la tête, mais il n’avait pas fini.
Il avait une autre requête à formuler.
Le Mage l’écouta, puis eût un grognement d’hésitation.
«Ma vieille boule de cristal est un peu démodée et
je ne l’utilise plus très souvent, mais si cela s’est
passé il y a seulement quelques heures nous avons peut-être
une chance de le savoir. »
L’instant d’après il avait rapproché d’eux
une petite table ronde recouverte d’un napperon argenté,
où luisait faiblement une boule magique. Une faible énergie
sembla monter du cœur de l’objet --réussissant presque
à arracher des bribes du passé pour les mettre en images.
Le Mage fronça des sourcils, s’éclipsa, puis revint
avec un chiffon spécial dont il se servit pour frotter le cristal.
Enfin, des formes plus précises apparurent.
Le Roi s’attendit à découvrir Trentor, comme l’avaient
laissé suggérer Karmak et les autres ; mais ce n’est
pas Trentor qu’il découvrit devant les portes du château.
C’était bel et bien la Mort.
A une jetée de pierres des hautes murailles crénelées
du château se tenait un groupe massif de silhouettes difficilement
identifiables. Le Roi crut néanmoins reconnaître Ronning
et une dizaine –non, une centaine –d’autres de ses soldats,
de ses généraux et de ses capitaines. Ils étaient
tous là, figés devant les remparts: un cortège entier
de morts qui attendait devant sa porte.
Lorsque celle-ci finit par s’ouvrir, la servante qui avait été
si terrifiée tout à l’heure apparut sur le seuil.
Karmen ne parvenait pas à distinguer son expression, mais nul doute
qu’elle n’avait rien d’apaisée. Une éternité
sembla s’écouler tandis qu’elle découvrait la
nature de ses visiteurs.
Puis, mécaniquement, avec une lenteur surréaliste, la Mort
en personne émergea de la petite foule de cadavres qui s’était
amassée aux portes du château, avant de tendre son bras squelettique
en direction de la servante –dont on ne voyait presque rien --pour
lui remettre la précieuse missive. Son contrat rempli, elle repartit
de sa démarche cliquetante, guidant son peuple comme un berger
son troupeau, avant de disparaître derrière des contreforts
embrumés.
Puis la boule s’obscurcit.
«Je ne comprends pas, dit le Mage après un très long
silence.
- Il n’y a rien à comprendre, répliqua Karmen, plus
blême encore que lorsqu’il avait aperçu Ronning dans
la cour. Trentor a fait acte de sa magie devant les portes de ce château
en enfantant cette ridicule illusion visant à nous effrayer. Il
cherche à exercer un pouvoir religieux sur nous car il sait très
bien que nous La craignons.
- Mais c’était Elle, dit E’Tinh. J’en suis certain.
Il se tourna vers le Roi, son visage maigre et blanchâtre déformé
par une terreur superstitieuse sans nom. Puis ses yeux s’éteignirent
et, comme saisi d’une révélation, il pointa sur Karmen
un long doigt accusateur. «Vous êtes damné, dit-il.
Vous êtes damné. Oh, Seigneur. »
Le Roi parut un instant ne pas comprendre.
Puis ses joues s’embrasèrent, et il repoussa E’Tinh
avec violence :
« - Taisez-vous, vieil incapable ! » Dans sa fureur,
Karmen renversa la boule maudite, qui explosa sur le sol dans un fracas
cristallin.
Le Mage continuait de le dévisager, comme s’il avait affaire
à un fantôme. «Vous refusez de l’admettre, dit-il
d’une voix douce, entre l’extase et la terreur. Mais vous
ne pourrez plus nier longtemps la réalité. » E’Tinh
recula de quelques pas, tel un gladiateur qui prend la mesure de son adversaire,
sans détacher ses yeux du Roi. «Vous êtes damné,
répéta-t-il. Lorsque les Dieux l’apprendront, vous
irez en Enfer. Vous m’entendez ?
- Je jouis de la bénédiction divine, dit Karmen, mais au
moment où il prononça ces paroles il se demanda si elles
étaient vraies.
- Misérable suppôt de Satan ! »
L’insulte fut de trop.
Karmen se jeta sur le Mage, saisissant sa toge pour le faire basculer
à terre –E’Tinh alla valdinguer sur quelques mètres
mais parvint à se raccrocher à une de ses tentures de toutes
ses maigres forces. Faite en peau de grizzli, celle-ci tint bon.
Si cette soudain attaque avait manqué d’efficacité,
elle eut au moins le mérite de faire revenir le Mage à la
réalité.
Toute velléité agressive semblant avoir déserté
son esprit, E’Tinh se contenta de dévisager longuement le
Roi puis il alla chercher une serpillière dans un réduit
infesté de toiles d’araignées et entreprit de ramasser
mécaniquement les tessons qui jonchaient le sol. Agenouillé
tel un vulgaire mendiant, il ne cessait de murmurer des appels d’aide
désespérés au Seigneur.
Il murmurait encore lorsque le Roi claqua la porte.
Le Roi, pâle fantôme, ronflait encore lorsque la porte de
sa chambre s’ouvrit avec un doux grincement. La nuit était
complète et seule la clarté lunaire baignait la pièce
d’une lumière blafarde. Le château paraissait totalement
abandonné et le Roi avait l’air ridiculement petit dans le
vaste lit royal.
La silhouette pénétra dans la pièce telle une ombre
et s’approcha de l’imposant corps endormi. «Il est temps
», dit-elle simplement.
Karmen ouvrit un œil, et découvrit la silhouette blanchâtre
à son chevet. Cela aurait pu être Ronning, Marten, Karmak
–peut-être un autre. A ce stade, ils se ressemblaient tous.
Simples substituts de ce qu’ils avaient été autrefois,
ralliés par l’éternel fléau. Il savait qu’il
n’avait rien à craindre d’eux.
Le Roi se leva donc et fut conduit à l’extérieur du
château, où les ténèbres l’accueillirent
avec reconnaissance en leur sein. Karmen se laissa emporter par la foule
de silhouettes qui l’avait déjà englouti et marcha
avec elles. En tête de ce cortège macabre, le Mort les guidait
de sa démarche cliquetante.
«Une décennie de paix et de confort, dit une voix à
gauche de Karmen. Nous avons mal supporté la rupture.
- La bataille a été terrible, dit un autre.
- Etions-nous forcés de périr, tous, de cette manière
? soupira un troisième.
- Avons-nous vraiment tous péri ? demanda le Roi. »
Il se souvint alors de la violence, de la barbarie, d’une foule
de corps aux membres tranchés, et il eut l’impression que
son cœur s’arrêtait une nouvelle fois de battre quand
il revit la lame ennemie percer son surcot pour s’enfoncer dans
sa chair. Et des corps qui tombaient à ses côtés,
ou qui continuaient faiblement de se battre, déjà condamnés,
sachant que toute résistance ne ferait que retarder une mort certaine.
Ensuite, tout n’avait été que déni.
Mais la Mort finissait toujours par venir rechercher les âmes égarées.
Ce n’était qu’une question de temps.
La procession atteignit bientôt les contreforts brumeux que le Roi
avait déjà entraperçus dans le cristal. Le château
paraissait déjà loin, très loin, légèrement
en contrebas; au-dessus d’eux les astres brillaient fort dans le
ciel. C’était à cet endroit que les corps volés
disparaissaient et que les âmes s’échappaient des carcasses
en putréfaction.
La Mort fit halte et, de sa faux improvisée, traça une couture
irrégulière dans le vide. Le nouveau monde apparut dans
l’interstice.
Elle accompagna alors un membre de son vaste troupeau –le Roi crut
reconnaître Karmak, bien que l’obscurité estompait
insidieusement les contours singuliers des silhouettes et des visages--
et la fit traverser la faille. Puis elle aida les suivants, qui s’engouffraient
un à un dans la brèche sans opposer la moindre résistance.
Et quand vint le tour du Roi et que la Mort lui tendit la main pour l’aider
à traverser, il vit que celle-ci n’était pas aussi
hideuse qu’il l’avait imaginée.
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