Le
futur antérieur
Pearl est un gamin un peu attardé. Si l’on s’en tient
aux psychologues qui l’ont récemment reçu à
l’école, son QI ne dépasserait pas les 70.
Et puis, Pearl se comporte toujours étrangement. D’abord,
il ne se mélange jamais aux autres. Ce qui les insupporte. Mais
ce n’est pas tout. Il lui arrive de rester les yeux fixes, hagards,
de longues secondes, puis de vous dire, subitement, sans perdre son
sang-froid : « Il va y avoir un feu dans la forêt toute
proche ! » ou « Il va y avoir une épidémie
de grippe. » Et chaque fois, la prédiction que personne
ne prend au sérieux, se réalise.
Hier, vers
la fin de l’après-midi, des gamins dans la cour de récréation
de son collège s’étaient mis en tête de lui
tourner autour et de le faire tomber par terre avant de le rouer de
coups. Mais au moment où ils voulurent passer à l’attaque,
le professeur de français, madame Smith s’est interposée,
et Pearl a débité subitement : « Les animaux, les
animaux, ils vont tous mourir ! ». Le lendemain, il était
convoqué au commissariat du comté par le shérif
Hodgan.
«
Pearl, s’exclame le shérif du comté, en posant sa
bière nonchalamment sur le coin de son bureau, tu vas être
un brave garçon, et tu vas tout me dire, pour les animaux du
zoo qui sont morts ce matin, hein ? »
Pearl est assis dans sa chaise. Il a les deux mains entre les jambes.
Il fait chétif dans son petit short en toile, et son tee-shirt
blanc. Ses cheveux sont un peu ébouriffés, et il penche
sa tête en arrière. Mais ne répond rien.
« Pearl, mon petit, reprend le shérif, après avoir
avalé une gorgée de bière, laissant un peu de mousse
sur sa moustache grisonnante, tu es sympa comme garçon, alors,
pourquoi tu ne me dirais pas tout ? »
Mais rien n’y fait. Pearl reste muet. Il a même un peu de
bave qui coule de sa bouche à présent.
Le shérif abdique momentanément, et le laisse partir avec
l’un des flics de son équipe, qui l’emmène
vers l’infirmerie du commissariat. Pendant ce temps, il continue
en s’entretenant avec la mère du garçon.
« Ecoutez Madame, le cas de votre fils nous inquiète. Il
va avoir quatorze ans dans quelques semaines, et il risque de faire
l’objet de poursuites judiciaires. Cela fait la troisième
fois qu’il prédit un sinistre évènement qui
s’est ensuite « réellement » produit. Alors,
votre fils est doué de dons de voyance extraordinaires, ou…
autre hypothèse que je favorise, il se passe quelque chose de
bizarre ici ! »
La mère de Pearl n’arrive pas à réprimer
ses larmes.
« Il n’est pas comme ça à la maison. Il est
sage, obéissant. Et jamais il ne nous prédit quoi que
ce soit. Monsieur le shérif, je vous jure, c’est tout à
fait accidentel… il a dû entendre quelque part… ou…
je ne sais pas… » achève-t-elle dans un sanglot.
Le shérif lui tend un mouchoir avant de faire : « Il va
falloir tirer ça au clair madame Egan… va falloir tirer
ça au clair… »
L’infirmerie
est une toute petite salle sans fenêtre, que l’on n’aère
pas souvent. Le jeune officier s’occupe de Pearl avec soin, tout
en le questionnant sur ses hallucinations. Le garçon ne sait
pas bien répondre. Un peu à côté, bien souvent.
« Je savais pas qu’il y avait des animaux au zoo ! »,
fait–il sincèrement.
« Alors, comment elle t’es venue cette idée, hein
? », demande gentiment le jeune flic.
Pearl a les yeux qui fuient. C’est régulier. Ses professeurs
disent qu’il faut laisser faire. C’est parce qu’il
serait légèrement « en retard ». Mais là,
il n’en est rien. Il ne sait pas comment exprimer son idée.
C’est quelque chose de bien trop compliqué pour lui. Le
jeune flic le voit, alors il lui pose la question autrement.
« Ce serait quelqu’un qui te dirait ce genre de choses.
En secret ? »
Puis, le flic s’assied sur le siège attenant à celui
de Pearl, et fait, doucement, d’une voix presque inaudible :
« Tu sais, Pearl, tu peux tout me dire, je te jure, je ne le répéterai
à personne. »
Mais Pearl ne répond rien. Il se frotte le crâne. Puis
le front. D’une rare violence. Le jeune flic est soudain inquiet.
Il lui attrape le bras. Le gamin n’est pas bien. Toutes ces questions
le rendent fou. Il ne comprend pas très bien l’origine
de ces questions. Il regarde le jeune officier de police, serré
dans son uniforme impeccablement repassé, dans ses moindres plis.
Ses yeux sont brouillés par les larmes.
« Allez ! Pearl ! fait le flic. N’aie pas peur ! Je ne te
demanderai plus rien ! »
Le regard de Pearl soudain se fige. Il le fixe bien dans le blanc des
yeux. Puis, de sa bouche sort ce drôle de son. Un son qui glace
d’un coup le jeune flic de vingt sept ans.
« Demain, il va y avoir une attaque dans ce poste de police. Il
risque d’y avoir des dégâts ! »
Puis, il a un rire.
Juste quelque dixième d’inertie, et l’officier de
police se reprend.
« Allons ! Pearl ! Tu vois ! Tu recommences ! »
Mais Pearl ne sait plus trop ce qu’il a dit.
« J’veux voir les dessins animés ! J’peux ?
»
*
Le soir,
au dîner, personne ne dit rien. Pearl, comme à son habitude,
divague, racontant des histoires d’ovni, d’extra-terrestres
qui bientôt débarqueront. Ni son père ni sa mère
ni prêtent garde.
Puis, après avoir couché leur fils, ils se retrouvent
dans leur chambre, enfin tranquilles. Madame Egan fait à son
mari :
« Tu sais, j’ai rencontré le shérif du comté.
On risque d’avoir des problèmes avec Pearl. Ils sont persuadés
qu’il y est pour quelque chose dans la mort des bêtes.
- Mais non ! Ne t’en fais pas, dit alors le mari. Demain j’irai
voir le shérif, je le connais bien. On en discutera ! »
Sur ce, monsieur Egan éteint la lampe de chevet qui éclairait
d’une faible intensité sa partie droite de la chambre.
Bien persuadé de rencontrer le shérif le lendemain.
*
En fait,
il le rencontrera bien. Mais pas dans l’état dans lequel
il escomptait le trouver.
En arrivant au bureau du shérif, il voit ce dernier, la tête
penchée sur son bureau. Dans un premier instant, il croit à
un malaise. Mais en relevant sa tête, enfouit dans le bois beige
du bureau, il s’aperçoit avec effroi que son visage est
écrasé. Il ne reste plus que des morceaux de cartilages
sanguinolents. Monsieur Egan a un mouvement de recul. Dans l’autre
partie du bureau du shérif, gisent au sol ses deux adjoints.
L’un a encore la hache qui lui a fendu le crâne, bien plantée
dans la tête, et l’autre n’est plus que des membres
éparpillés.
Devant un tel carnage, monsieur Egan eut des sueurs froides qui lui
inondèrent l’échine, le glaçant sur place.
Impossible de repartir. Immobilisé. Paralysé par la vision
d’horreur qu’il doit assumer comme il peut.
Reculant, butant sur des objets qui traînent au sol, un nombre
incroyable de choses qui jonchent le plancher, le père de Pearl
parvint comme il peut jusqu’à la porte d’entrée
du poste du shérif, et court, détalant comme un lapin
jusqu’à sa Buick grise, qu’il démarre au quart
de tour, avant de partir en trombes.
Lorsqu’il
arrive à la maison, sa femme ne le reconnaît pas. Il n’a
plus de voix. Son front est moite. Ses cheveux en bataille. Ses mains
tremblent.
Puis, après s’être assis, avoir bu un grand verre
d’eau servi par sa femme, il parvient à prononcer ces paroles
:
« Où… où est notre fils ?
- Ben… au collège pardi ! » répond sa femme,
avec un air d’indignation.
Avant même qu’il puisse dire autre chose, le téléphone
résonne dans tout le salon. A l’autre bout du fil, c’est
Matt, la toute nouvelle recrue du shérif du comté, à
présent défunt. Il a une voix tremblante. Il souffle à
madame Egan :
« Madame… j’ai quelque chose d’important à
vous dire… c’est à propos de Pearl. »
*
Le jeune
garçon de vingt sept ans est planté là, dans sa
tenue impeccable. Il ne sait pas comment amener aux parents de Pearl
ce qu’il a à dire.
« Je suis très éprouvé, vous pensez bien,
en revenant d’une ronde, je trouve le bureau central dévasté,
et le shérif ainsi que deux collègues assassinés.
Le FBI est sur l’enquête. C’est vous dire… Mais…
»
Soudain, il s’interrompt.
Le père de Pearl a repris ses esprits. Il avoue au jeune flic
qu’il est passé le matin même voir le shérif,
et qu’il a surpris le carnage.
« Vous pouvez y aller ! Après ce spectacle-là, je
n’ai plus rien à craindre !
- Oui ! Je comprends ! Mais c’est pour votre dame ! »
La mère fait un hochement de tête qui veut dire : «
Allez-y ! Qu’on en finisse ! »
Matt pris son inspiration et fait :
« Je crains que votre fils Pearl ait quelque chose à voir
avec le carnage d’aujourd’hui. »
Il y a un grand silence.
« Le FBI vient de le récupérer à l’école.
Il va subir un lourd interrogatoire. »
Sa mère a un regard affolé.
« Mon Dieu ! Pearl ! Il ne supportera jamais ça ! »
Soudain, elle sombre et s’effondre dans les bras de son mari qui
la rattrape de justesse. Puis, elle continue, dans un sanglot :
« Savent-ils au moins, que notre fils n’est pas… n’est
pas…
- Oui, ne vous inquiétez pas ! Ils le savent ! » affirme
le jeune flic.
*
Le savoir
n’était, pour les trois gaillards, pas spécialement
d'une priorité absolue. La preuve en est qu’ils ne le ménagèrent
pas des masses, arrivés dans une pièce étroite,
sans fenêtre, et à la lourde porte en fer, close à
double tour.
« Bon ! Mon garçon ! fit le premier flic, plutôt
costaud, sans cesse entrain de se lisser une moustache très fine
qui lui donne un genre gentleman. Tu vas être un gentil petit
garçon, hein ? »
Le ton est ironique.
Les deux autres agents ne semblent guère mieux. L'un s'appelle
Larry et l'autre Tom. Aucun des deux n'ouvrent la bouche dans un premier
moment. Ils observent Pearl. Effrayé. C'est l'armoire caisse
moustachue qu'ils appellent Holmes qui ne cesse de causer.
« Je vais aller droit au but ! On sait d'où tu tiens ces
infos, hein ? Et tu le sais comme nous… Alors, tu vas être
bien sage, et nous expliquer le tout clairement et… RAPIDEMENT
! »
Pearl a très peur. Il est sur sa chaise. Il se fait de plus en
plus petit. Le ton de Holmes est lourd. Arrogant. Présomptueux.
Il aimerait bien parler. Dans l'instant, il n'arrive pas à sortir
un seul son.
« On plaisante pas garçon ! Quel âge as-tu ? »
fait Holmes en se rapprochant de Pearl, après avoir attrapé
une chaise en bois et s'être assis délicatement.
Pearl regarde l'homme. Ses yeux noirs le terrorisent. Il ne parvient
même pas à soutenir le regard.
Larry, le jeune blond, d'une trentaine d'années, ouvre un dossier
rouge, et le pose sous les yeux de Holmes, en indiquant de l'index,
un paquet de feuilles. Holmes y jette un œil, et dit :
« Treize ans ! Tu sais ce qu'il se passe pour les gosses de treize
ans qu'on inculpe pour meurtre ? C'est la chaise électrique,
Pearl ! »
Pearl comprend à peine. Un éclair d'effroi se lit dans
son visage, mais il ne parvient pas à tout remettre en place.
Il regarde la pièce. La blancheur des murs ternis par la crasse,
l'étroitesse du lieu, la présence des trois agents du
FBI, la table au centre de cette petite pièce à peine
éclairée par une ampoule de 50 watts. Non seulement ne
parvient-il pas à dire un mot, mais des sons étranges,
continuels, et toujours identiques reprennent progressivement dans son
esprit. Il continue d'entendre Holmes. Il voit ce gars poser devant
ses yeux des photos. Celles de plusieurs hommes, en tenue de police,
les yeux livides, face contre terre ou affalés sur un bureau.
Ensanglantés.
Sur sa chaise, Pearl se tient arc-bouté. Les mains entre les
cuisses. Il paraît tout petit. Si sage…
Les deux autres agents le regardent fixement. Larry se dit intérieurement
qu'un gamin de cet âge avec un tel QI ne pourrait pas faire de
mal à une mouche. Tom pendant ce temps, se demande quel est le
salaud qui manipule un enfant si fragile. Il se dit que ce pauvre Pearl
aurait tout intérêt à causer et à dénoncer
une telle ordure. Que ce genre de type ne mérite pas la vie.
Pendant ce temps, Holmes continue son petit jeu d'intimidation.
Mais Pearl a beaucoup de mal à garder son esprit concentré.
Les sons recommencent. Ils sont maintenant de plus en plus forts. De
plus en plus audibles. Comme chaque soir, ce sont des bribes de phrases.
Il ne comprend pas tout. Mais les quelques mots qu'il saisit à
présent sont clairs, malgré lui. Il entend « Samedi
treize zéro heure zéro zéro ». « Projet
: Terre ». « Prêt pour invasion ».
Les autres mots sont incompréhensibles. Un langage étrange.
Qu'il ne déchiffre pas.
Holmes à cet instant précis le réveille de son
étourdissement.
« TU AS PLUTOT INTERET A NOUS DIRE D'OU TU TIENS LES INFORMATIONS,
SINON ON TE FERA TOMBER POUR… MEURTRE ! »
Pearl a bien l'impression maintenant que c'est trop tard. Il a très
peur. Ses mains tremblent. Son sang se glace dans ses veines sans qu'il
n'y puisse rien. Il est terrorisé par les messages qu'il reçoit
sans savoir comment. Il est pris d'angoisse parce qu'il sait qu'il n'est
pas très intelligent. Tout le monde ne cesse pas de lui dire.
Il sait aussi qu'on se moque de lui en permanence, et qu'il n'est rien
d'autre que la risée de toute l'école. Que ses parents
ne le considèrent pas comme un enfant responsable. C'est bien
ça son angoisse… ces messages ! Il ne peut en parler avec
personne. Pourtant, il les reçoit depuis maintenant un mois.
Et chaque fois, lui, Pearl, l'enfant de treize ans qu'on appelle le
« Schizo » n'a pas l'once d'une idée comment il pourrait
faire comprendre à ces trois agents que ce qu'il sait, lui vient
d'un endroit qu'il ne connaît pas. Que ce sont des messages qu'il
reçoit, un peu comme des messages radio.
« On… on… on me p… » essaye-t-il de balbutier.
Rien ! Non ! Rien ne sort ! Il a beau essayé.
Son cerveau est brouillé. Il entend encore des sons. Ce sont
des instructions quasi-militaires. Il se souvient subitement d'un film
qu'il a vu récemment au cinéma avec sa mère et
sa cousine. Ça parlait d'une invasion extra-terrestre. Tout ça
lui semble déjà familier. Des messages codés, brouillés,
dans différentes langues. Mais d'où cela peut-il bien
venir ?
« Qui c'est ce putain de ON ? » s'impatiente Holmes.
Pearl ne répond pas.
L'autre répète alors sa question sur un ton monocorde
et ferme.
Pearl arrive à peine à balbutier :
« Quel jour sommes-nous ?
- Hein ? » dit Holmes, incrédule.
Pearl arrive en y mettant toutes ses forces à répéter
sa question.
Holmes répond alors, d'un ton sec :
« Vendredi douze ».
La réponse semble terrifier Pearl. Il a soudain des yeux affolés.
Il regarde dans tous les sens. La panique se lit sur son visage. Mais
il parvient quand même à beugler un truc, avant de s'effondrer,
inerte. Perte de conscience.
Il a eu juste le temps de dire :
« Ils débarquent demain ».
Fin.