Sommeil
réparateur
Je m’appelle Franck Falco, et c’est la première
fois que j’écris quelque chose comme cela. Je m’y
sens obligé, d’une certaine manière. Je ne dirais
pas que tout ce qui est arrivé est de ma faute, mais ça
aurait pu être évité, bien que les conséquences
en auraient été bien pires. Mais ils me désignent
tous comme le responsable, car il leur en faut un, et je les comprends.
J’ai donc décidé de raconter au monde entier ce
qui s’est réellement passé.
- Franck,
ça y est ! Je l’ai !
- Isa, tu es rentrée, je t’ai pas entendu. Tu as quoi ?
Isabelle, elle était magnifique. Elle venait de rentrer du travail,
mais même après une journée entière à
vendre, couper, arroser et s’occuper de plantes rares, elle était
encore splendide et souriante. Je crois bien qu’une année
à travailler au fond d’une mine n’aurait pas pu l’enlaidir.
- J’ai reçu mon chèque, s’exclama-t-elle tout
en fouillant dans son sac quelle tenait sous son bras gauche. En temps
et en heure cette fois-ci (elle me le montra fièrement). Tu viens
? On y va !
Je l’avais rarement vue aussi excitée, surtout pour de
l’argent. Sans me laisser répondre, elle se jeta sur moi,
me prit la main, et m’emmena dans sa voiture.
- Mais où tu nous emmènes comme ça ? demandai-je
tout souriant, apparemment atteint de sa bonne humeur contagieuse.
- Eh bien, pour tout t’avouer (sans démarrer, elle se tourna
vers moi et baissa la tête), j’avais quelques plans concernant
cet argent et nos projets…
- Comment ça ?
- Je sais que tu voulais attendre le déménagement, et
je sais que ce sera plus pratique et tout, mais…
- Mais ?
- Mais ce lit m’obsède, je le veux maintenant ! Pas question
d’attendre encore un mois, surtout que je sais qu’on peut
se le payer.
- Oh, c’est donc le lit…
Elle me regarda, attendant impatiemment une réponse, toute prête
à bondir de joie au premier signe approbatif de ma part. Je finis
par lui faire un large sourire, et elle comprit quelle était
ma réponse. Elle se jeta dans mes bras, me couvrit de baisers
et démarra la voiture.
Deux heures plus tard, le lit (un très beau lit à baldaquin
en fer forgé) était installé dans notre chambre,
avec son nouveau matelas comme compagnon. Inévitablement, nous
l’essayâmes, dans tous les sens du terme, et je dois dire
qu’il était très confortable. Nous l’utilisâmes
donc jusqu’au déménagement, tandis que l’ancien
revenait à ma mère, pour sa chambre d’amis. C’est
à ce moment-là que j’ai commencé à
avoir ces démangeaisons. Quelques plaques rouges ici et là,
mais rien d’alarmant, je pensais que cela venait du nouveau matelas.
Le jour
du déménagement était enfin arrivé, et Isabelle
était ravie d’avoir enfin l’espace nécessaire
pour décorer convenablement notre nouvel appartement. Avec le
nouveau lit dans cet appartement spacieux, elle serait aux anges.
- On commence à installer le lit Anthony et moi, me lança
du balcon mon ami Bruno.
- Super ! lui répondis-je alors que j’empoignais le matelas
dans la camionnette. Isa tenait l’autre côté.
- Allez, à trois… un… deux… et trois !
Nous nous dirigeâmes vers les la porte de l’immeuble, tenant
chacun un côté du matelas.
- Tu ne trouves pas qu’il est plus lourd qu’avant ? fit-elle,
s’essuyant le front du revers de la main.
- Hum. Maintenant que tu me le dis, c’est vrai qu’il à
l’air plus lourd. Tu sais, c’est peut-être l’humidité,
ou le fait de s’en servir.
Elle me fit un petit clin d’œil.
- Tu as sûrement raison. Allez, on grimpe ça ! dit-elle
tout en désignant du regard les deux étages qui nous attendaient.
Et
c’était vrai qu’il était plus lourd. Sur le
moment, cela ne m’avait pas spécialement choqué,
mais en y repensant plus tard, je me rendis compte que c’était
tout de même un peu étrange pour un matelas de cette qualité.
Un mois
et demi après le déménagement, alors que j’étais
assis à mon bureau (mon nouveau bureau, flambant neuf), je me
décidai à aller le soulever seul, juste pour vérifier
son poids, et histoire d’être tranquille avec cette affaire.
Je me dirigeai donc vers le lit, qui était très bien fait,
comme tous les jours depuis que nous l’avions acheté ;
le décorer de peluches et assortir ses rideaux était devenu
la nouvelle passion qu’Isabelle s’était trouvée.
Je fouillai dans le rebord afin d’attraper la poignée du
matelas, et au moment où je l’agrippai, j’entendis
la clé tourner dans la serrure. En un instant, je remis le lit
en état, me sentant un peu ridicule de ce qu’Isabelle aurait
pu me voir faire en rentrant.
- Franck…tu es là ? demanda-t-elle d’une petite voix.
Je crois que je suis malade.
Elle se mit à tousser violemment tandis que je me précipitai
à sa rencontre. Je la pris dans mes bras et la débarrassai
de son manteau et de son sac.
- Mince, mais qu’est-ce que t’as ? T’es affreusement
pâle, dit-je, très inquiet.
- Je sais pas trop, ça fait quelques jours je ne suis pas bien,
mais je prenais quelques cachets et ça passait… (elle reprit
difficilement son souffle) Mais aujourd’hui…
Je vis alors ses yeux faire un tour et elle se mit à tousser
encore plus violemment qu’avant.
Elle mit sa main devant la bouche pour tousser, et c’est alors
qu’elle hoqueta et cracha du sang. Sa main en était couverte,
ainsi que ma chemise.
- Mon Dieu ! m’écriai-je. Il faut aller à l’hôpital.
Où sont tes clés ?
- Dans ma… dans mon sac…
Je l’installai dans sa voiture et fonça à l’hôpital.
Ils
lui ont fait quelques examens, mais ne lui ont rien trouvé, à
part une sorte de grippe avait dit ce médecin d’un air
distrait. Elle dut prendre quelques médicament pendant une semaine,
mais rien n’y changea. Elle toussait de plus en plus, et chaque
matin, il fallait nettoyer son oreiller et les draps qui étaient
tâchés de sang. De plus, elle avait de plus en plus de
mal à se réveiller. Moi, je faisais des cauchemars horribles
toutes les nuits : je la voyais mourir, chaque nuit d’une façon
différente. En me réveillant le matin, hormis le fait
d’être en nage, j’avais toujours la même impression
: celle d’avoir été littéralement secoué
de la tête aux pieds, je me suis même réveillé
un matin au pied du lit. Mes plaques rouges sur le corps avaient disparues
et des picotements au réveil les avaient remplacées. Que
se passait-il ?
Ce fut assurément une semaine très troublante et étrange,
mais rien comparé à ce qui s’est produit par la
suite.
- Alors,
comment tu te sens aujourd’hui ? demandai-je à Isabelle,
alors qu’elle venait de sortir non sans difficulté de son
sommeil. Il faut retourner à l’hôpital aujourd’hui.
- Pas vraiment mieux… balbutia-t-elle. A vrai dire, j’ai
la tête qui va exploser, je tremble de tous mes membres, j’ai
mal au dos et à la nuque à cause de ce matelas et j’ai
très mal au ventre…
Inutile d’être docteur pour savoir qu’elle était
vraiment très mal. Je la regardai fixement, sur le point de pleurer.
Elle le remarqua, esquissa un sourire et tenta de me rassurer :
- Mon amour, ne t’en fais pas, je suis sûre que ça
ira mieux très bientôt.
Elle me prit dans ses bras et me serra très fort. J’étais
au bord des larmes.
- Va te préparer, me dit-elle. Je vais nettoyer tout ce sang,
ne t’en fais pas.
- Non, je…
- Va-y, je te dis que c’est bon.
Je me levai donc avec hésitation et me dirigeai vers la salle
de bain. J’en sortis dix minutes plus tard un peu plus présentable
et réveillé. Je vis Isabelle assise sur le lit fait, tout
habillée, les mains sur les cuisses, et la tête baissée.
Sa longue chevelure brune tombait sur ses genoux, et je ne pus distinguer
que son petit nez qui dépassait de cette cascade brune sublime.
Elle avait fait l’effort de rassembler ses forces pour faire le
lit et s’habiller sans mon aide pour que je m’inquiète
moins, pour me rassurer. Je la contemplai, souriant et l’aimant
infiniment.
Après quelques secondes dans le vague, j‘émergeai.
- Tu veux du thé ou du caf…
Ce que je vis me coupa net : de sa bouche coulait un filet de sang qui
dégoulinait sur ses pieds pour former une grosse tache sur le
sol. Je me jetai sur elle, redressa sa tête, et vit avec horreur
qu’elle s’était évanouie. Quel imbécile,
me dis-je, pourquoi l’ai-je laissée toute seule si longtemps
? Je m’en voulais à mort. J’essayai de la réveiller,
sans succès. Une fois encore, je l’installai dans la voiture
et fonça à l’hôpital. J’ai bien du griller
une dizaine de feux rouges ce jour-là.
Elle reprit connaissance en arrivant à l’hôpital
et, étrangement, elle se sentait beaucoup mieux. Le docteur dit
qu’elle avait vomi un peu de sang, ce qui n’était
pas si grave que ça (bien sûr, prend moi pour un crétin).
D’ailleurs, le docteur lui-même semblait étrange,
comme s’il n’en avait rien à faire de notre cas (de
son cas à elle, pas la peine d’extrapoler la situation,
me dis-je). Son regard était vague et il n’arrêtait
pas de se toucher le ventre et de se gratter l’oreille. Il prescrit
à Isabelle les mêmes médicaments, mais pour une
durée d’un mois cette fois-ci.
- Mais enfin docteur, vous voyez bien dans quel état elle est
au bout d’une semaine de traitement ! Comment ce sera dans un
mois ? Vous voyez bien que ça n’a rien fait du tout !
J’étais hors de moi. Cet idiot se foutait de savoir si
elle allait bien ou pas. Il se foutait également de moi, il me
répondit sans même me regarder :
- Monsieur Falco, il me semble que dans cette pièce, une seule
personne est diplômée d’école de médecine,
non ? Cette personne c’est moi, et si vous croyez mieux connaître
mon métier, la porte se trouve derrière vous.
- Docteur, je ne crois rien du tout, rétorquai-je. Je vois simplement
qu’après une semaine avec ces médicaments, Isa se
met à vomir du sang, et vous avez l’air de trouver cela
normal !
Je fis un bel effort pour ne pas lui répondre avec mes poings.
- Ecoutez, ces médicaments agiront, je vous le garantis. Une
semaine ce n’était pas assez pour qu’ils agissent
réellement, je voulais simplement voir l‘évolution
des symptômes. Mais sur le plus long terme, ils feront leurs preuves,
je vous le promets.
Cette fois-ci, il me regardait dans les yeux, un sourire au coin des
lèvres.
- Très bien, si vous le dites…
Nous repartîmes, et la journée se passa assez bien, sans
trop de surprises comme celle du matin.
Le lendemain,
il était environ 16 heures lorsque Isabelle décida d’aller
se coucher pour se reposer. Naturellement, je ne m’y opposa pas
le moins du monde, car j’avais remarqué qu’elle avait
l’air très fatiguée. Vers 18 heures, alors que j’étais
à mon bureau (qui se trouve dans la chambre) en train d’essayer
de travailler, j’entendis comme un bruit de succion venant du
lit derrière moi. Je tournai alors la tête, et du coin
de l’œil je vis Isabelle bouger. Je me levai et m’approchai
du lit pour voir si tout allait bien (ce qui était un bien grand
mot à ce moment là). Je restai là un instant à
la regarder dormir d’un air paisible, puis je pris une profonde
inspiration. C’est alors qu’au moment où j’allais
tourner les talons pour retourner à mon travail, je vis le matelas
bouger. Comme lorsqu’une bulle d’air remonte à la
surface d’un bol de soupe et y reste coincée un instant
avant de disparaître. Pas Isabelle. Ni les rideaux… le matelas.
- Okay, toi aussi tu as besoin de te reposer, fis-je pour moi-même.
Voilà que tu vois les matelas bouger maintenant. Comme si ça
ne suf…
La sonnerie du téléphone interrompit mon monologue. Je
me jetai alors sur l’appareil pour le décrocher, de peur
que cela ne réveille Isa, tout en mettant de côté
cette observation de matelas mouvant pour le moins douteuse que je venais
de faire.
- Allô ?
- Allô, Franck. C’est Bruno.
- Oh, salut vieux, comment ça va ?
- C’est plutôt à moi de te demander ça. Ca
fait un moment qu’on t’a pas vu. Avec les autres, on se
demandait comment allaient les choses. Isabelle se remet bien ?
Même le médecin était incapable de me donner une
réponse, comment pouvais-je répondre ?
- Disons qu’elle est stable… (je fis une pause, réfléchissant
à ce que je venais de dire, puis repris :) j’ai vu les
choses s’empirer ces derniers temps, mais depuis hier, elle à
l’air plus sereine. J’ai de l’espoir.
- Je comprends… Je vais pas te déranger plus longtemps,
tu as l’air exténué à ta voix.
- Tu as raison, je ferais bien d’aller rejoindre Isa au lit. C’est
sympa d’avoir appelé.
- S’il y a quoi que ce soit, surtout n’hésite pas
à me téléphoner.
- Merci Bruno, j’apprécie. Vraiment.
- Pas de quoi. Allez, dors bien. Embrasse Isa pour moi.
- Ce sera fait.
Je reposai le combiné et allai prendre ma douche sans penser
à rien d’autre que le moment où je serai dans le
lit, avec Isa dormant calmement avec moi, et sans savoir que jamais
plus je ne parlerai à Bruno.
C’est fou comme une douche peut vous faire du bien quand vous
êtes fatigués. C’est comme une ultime purification
avant le sommeil réparateur. On est lavé de tout. Il ne
nous reste plus que la fatigue pure, la bonne fatigue. C’est en
tous cas comme cela que je le ressentis. Et j’allai me coucher.
Je
venais de dire à mon ami qu’il me restait de l’espoir.
C’était tout ce qu’il me restait. Mais même
cet espoir, je finis par le perdre.
Les autres à l’extérieur continuent de m’accuser,
mais s’ils avaient été à ma place, tous auraient
fait la même erreur. Tous sans exception.
Je dormais
tranquillement – la douche y avait grandement contribué
– à côté de celle que j’aimais. Et pour
la première fois, je ne fis pas de cauchemar. Ni de rêve
d’ailleurs. Rien que le noir absolu du sommeil. Il paraît
que c’est signe de bonne santé.
Mais alors que mon corps et mon esprit étaient dans un sommeil
des plus réparateurs, je fus littéralement projeté
au sol.
Que se passait-il ? Etais-je tombé ? Isabelle m’avait-t-elle
poussé pendant son sommeil ? Non, c’était impossible,
elle était trop faible. Mais alors, comment me suis-je retrouvé
au sol si violemment, et en pleine nuit ?
J’allumai la lumière, et je vis Isabelle qui commençait
à se débattre avec vigueur, comme se battant avec quelque
ennemi invisible dans un cauchemar angoissant. Elle poussait des cris,
mêlés de sanglots. Je commençai à m’affoler.
- Isa ! Isa ! criai-je tout en la secouant pour la calmer et la ramener
à la réalité. Isa ! Réveille-toi ! Je suis
là, ne t’en fais pas, calme-toi. Calme-toi…
Une fois encore, j’étais au bord des larmes. Sa souffrance
était mienne. J’avais le cœur brisé de la voir
dans cet état, je n’en pouvais plus. Je la retournai pour
la mettre sur le dos. Elle ouvrit grand les yeux et me fixa. Son regard
me glaça.
- Franck… Franck… balbutia-t-elle.
- Oui, c’est moi, je suis là ma chérie, ne t’en
fais pas. Je vais te chercher tes cachets, ça ira mieux.
Je commençai à me lever, mais elle m’empoigna le
bras, et le serra avec une force insoupçonnée.
- Non ! me supplia-t-elle. Non, je n’en ai plus besoin.
Elle se recroquevilla et se mit à trembler de la tête aux
pieds. Elle était extrêmement pâle et pleine de sueur.
Je l’aidai à se remettre droit et essayai de la raisonner
:
- Mais enfin, tu as vu dans quel état tu es, il te faut quelque
chose, et vite.
J’essayai tant bien que mal de garder mon calme. Elle me reprit
le bras et tira dessus, de façon à m’approcher d’elle.
- Je t’aime Franck… murmura-t-elle.
- Moi aussi je t’aime Isa, mais…
- C’est fini. Il se réveille. Ils l’appellent.
- Mais enfin, de quoi tu parles ?
Elle m’embrassa dans un ultime effort.
- Je t’aime tant…
Sa bouche resta ouverte et son poing lâcha sa prise. Son regard
était maintenant vide. Elle était morte. Je me mis à
hurler comme un fou.
- NON ! ISA ! Non, c’est pas pos…
Alors que je regardais son corps inerte en pleurant, je vis quelque
chose qui me pétrifia : des vers, oui des vers sortaient de tout
son corps. Ils s’échappaient de ses oreilles, de ses narines,
de sa bouche, de ses yeux ! C’était horrible ! Je me mis
à vomir en me demandant si je n’étais pas devenu
fou. Et puis…
Quelque chose bougea sous moi. Que se passait-il ? Etait-ce finalement
un cauchemar de plus ? Non. Le matelas était vivant. Il y avait
quelque chose à l’intérieur. Quelque chose de vivant
et d’énorme. Je n’avais donc pas rêvé
tout à l’heure en le voyant remuer.
Je me retirai vivement et j’eus une vue un peu plus détaillée
de la scène atroce qui se déroulait sous mes yeux.
Le corps d’Isa était là, sur ce lit plein de sang,
de vomissure, et de vers se délectant de ce mélange dégoûtant.
Et dans le matelas, quelque chose se débattait, essayant manifestement
de sortir.
Je courus jusqu’à la cuisine et revint dans la chambre,
armé d’un grand couteau ; le premier qui m’était
tombé sous la main. Je me demande comment j’ai fait pour
ne pas me blesser avec cette lame entre les mains et la crise d’hystérie
s’emparant doucement de moi.
Sans penser à rien d’autre que la vengeance d’Isabelle
(peu importe le responsable), je plantai le couteau dans le matelas,
et l’ouvris de haut en bas. Je me reculai vivement en découvrant
l’horreur qui l’habitait.
Un ver blanc de presque deux mètres de haut et un mètre
de large se débattait à l’intérieur, entouré
d’une couche de petits vers et d’asticots, appelez cela
comme vous voulez. Le tout d’une teinte rosâtre, résultat
de leur couleur blanche mêlée au sang d’Isabelle.
J’avais bien envie de vomir, mais j’en étais incapable.
J’étais figé, la bouche grande ouverte, tremblant
de tous mes membres.
L’énorme ver dégoulinant sortit du matelas et se
colla au corps sans vie à côté de lui. La bouche
horrible du ver s’ouvrit dans un coulissement d’anneaux
et enveloppa sa tête. Un énorme bruit de succion, très
bref, suivit. Le ver se retira légèrement, laissant un
vide sanglant à la place de la tête d’Isabelle.
La dernière chose que je vis fut cette tête dans le corps
du ver, qui était translucide du fait de la lumière qui
passait à travers.
Je m’enfuis alors, courant dans les rues tout en hurlant à
la mort, tombant plusieurs fois sans sentir sa douleur.
Je tombai une fois de plus. Une fois de trop. Je perdis connaissance.
C’était
il y a trois semaines. Je suis aujourd’hui à l’hôpital
(je me suis fracturé la jambe en tombant) et en « observation
». Ils ne veulent plus me laisser sortir. Il semblerait que ma
non-contamination soit miraculeuse, et les vers présents dans
notre lit venaient sur mon corps chaque nuit pour me « nettoyer
» la peau (en se nourrissant), d’où la disparition
de mes plaques rouges, qui elles, étaient le résultat
d’une contamination naissante. Un mystère pour le corps
médical.
Isabelle n’est malheureusement pas la seule victime. Ce médecin
étrange qui nous avait reçus plusieurs fois est mort lui
aussi, et je pense qu’il est responsable de la mort d’Isabelle.
Tout ce qu’il voulait, c‘était aggraver son cas pour
qu’elle finisse par servir de nourriture à ce qui contrôlait
leurs esprits à tous. A tous les contaminés.
Ces parasites peuvent changer notre comportement. On ne sait pas d’où
ils viennent, mais de tous les parasites connus sur Terre, ce sont assurément
les plus dangereux. Des milliers de personnes sont mortes dans des circonstances
identiques à travers le monde depuis la disparition d’Isabelle.
Isa était la première, le premier cas recensé,
et ils sont persuadés que si j’avais fait quelque chose
pour détruire cette créature ce soir là, j’aurais
pu stopper l’épidémie.
Mais c’est faux. Je suis certain qu’ils le savent, mais
ils ne veulent rien entendre. Dautres personnes étaient alors
contaminées, et je n’aurais rien pu éviter à
ce moment là. Certaines personnes tentent de me protéger
contre ceux qui ont perdu un proche de la même manière.
Ils me croient responsable. Il leur faut un responsable. Quelqu’un
à accuser pour se décharger de cette haine…
Les
jours passent, et rien ne s’arrange, au contraire. Les infirmières
se comportent de façon plus qu’étrange et les médecins
font leur travail d’une manière distraite. Personne ne
m’informe de ce qu’il se passe en dehors de cet hôpital.
Je n’ai pas le droit à la télévision, ni
à la radio d’ailleurs. Ils disent qu’ils me protègent,
mais le policier devant ma porte me regarde d’un air suspect depuis
quelques jours. Suis-je le seul à me rendre compte de ce qui
se passe ?
Le
monde change, ces parasites ont pris le contrôle de nos esprits.
Je le sais, je le sens. Mais ils ne peuvent pas m’avoir. Je leur
ai échappé une première fois, je peux sans doute
le refaire. Cet hôpital est infecté, c’est certain.
Il faut que je sorte d’ici. Il le faut.
Le policier me fixe à travers la vitre. Ses yeux sont livides.
Ca recommence. Il faut que je m’en aille.
J’espère qu’il ne m’arrivera rien.
Et si jamais je ne survis pas, je pourrais reposer avec toi, Isabelle.
Fin.