Jusqu'au
bout
(1/2)
« L’enfer est quelque chose que nous pouvons créer.
C’est finalement cela qui fascine. »
Thomas Disch – Camp de concentration.
Pologne,
Camp de Belzec, juin 1942.
La nuit
était tombée depuis maintenant plusieurs heures.
Dans la campagne environnante, la vie s’était comme évaporée,
et seul le souffle du vent brisait parfois le silence pesant qui enveloppait
la région de Tomaszow. Plus haut dans le ciel, les étoiles
brillaient faiblement, alors que les rayons de la lune, pourtant pleine,
peinaient à déchirer l’obscurité qui régnait
en surface.
A l’intérieur du camp, seul le colonel général
W. était encore éveillé, assis derrière
son bureau. Une vieille applique éclairait la pièce poussiéreuse,
et des ombres dansaient faiblement dans la lueur blafarde. Une douleur
lancinante sourdrait dans son crâne, et ses yeux s’embrouillaient
à l’étude des documents qui reposaient devant lui.
Malgré sa fatigue, le colonel général W. avait
bien du mal à détacher son regard de l’aigle majestueux
et des swastikas qui ornaient les papiers étalés avec
désordre sous ses yeux et qu’il avait étudiés
des heures durant.
Reclus dans sa modeste bibliothèque personnelle, l’officier
avait travaillé d’arrache-pied, toute la journée,
pour achever les ultimes préparatifs. L’inauguration des
six nouveaux bâtiments était prévue pour le lendemain,
et il était hors de question d’avoir le moindre retard
dans le programme.
Il avait discuté le matin même, par téléphone,
avec un responsable de Berlin. Ce dernier avait été très
clair. Le Führer, attendant beaucoup du nouveau dispositif et les
moyens exceptionnels, techniques et financiers mis à la disposition
du colonel général, ne supporteraient aucun écart.
Les trois vieilles bâtisses de bois avaient été
détruites, et sur leurs cendres on avait érigé
six bâtiments en briques et en béton, bien plus spacieux.
Le colonel général avait passé plusieurs nuits
blanches à réfléchir sur le moyen d’augmenter
le rendement. Ses conclusions s’étaient révélées
implacables. Le seul moyen de satisfaire le rythme imposé par
sa hiérarchie, c’était de créer un nouvel
ensemble de bâtiments, relié directement à la section
d’accueil des prisonniers. C’était désormais
chose faite. Dans quelques heures, il présenterait le dispositif
aux officiels.
Mais, en attendant, il devait encore en finaliser la présentation.
La visite commencerait à la gare, où les convois arriveraient
chaque jour grouillant de cette vermine dont il était l’un
des purificateurs. Il voyait ces visages émaciés, ces
regards implorants lorsque les soldats faisaient descendre les prisonniers
sur le quai, n’hésitant pas, au passage, à donner
quelques coups aux plus récalcitrants. Il voyait ces femmes abattues,
portant encore dans leurs bras, pour certaines, leur progéniture,
dans l’espoir vain de mettre fin à leur cauchemar. Il voyait
ces hommes amaigris, brisés par des heures de voyage dans des
conditions que même un troupeau de porcs ne supporterait pas.
Il observait toute cette misère sortir des wagons, identifiait
la souffrance, la peur, la haine et le désespoir.
Ensuite, le cortège se rendrait dans la section ouest du camp,
où la marchandise était conduite, pour s’y voir
priver de ses derniers biens. Dans une grande bâtisse de bois,
les prisonniers devaient en effet déposer les quelques affaires
personnelles dont ils n’avaient pas encore été dépossédés.
C’était un moment toujours émouvant. Le colonel
général W. aimait à observer les femmes qui s’accrochaient,
qui à une bague, qui à un collier. Il trouvait surprenant
cet entêtement alors que l’espoir devait avoir quitté
ces âmes depuis déjà bien longtemps. Quant aux hommes,
ils acceptaient plus facilement, en général, de se séparer
de leurs effets personnels, chevalière ou montre à gousset.
Peut-être leur résistance s’était-elle effritée
bien avant celle de leurs compagnes ?
Enfin, et la visite se terminerait ainsi, ses supérieurs pourraient
admirer les nouvelles constructions, bien plus solides, qui étaient
prêtes à avaler les milliers de Juifs qui arriveraient
chaque jour de l’Europe entière.
Pour accroître la rentabilité des chambres, l’officier
avait décidé de changer de méthode et de remplacer
l’utilisation des gaz d’échappements par un nouveau
système bien plus ingénieux, et bien plus efficace. Le
camp avait reçu la semaine précédente, par camion,
un chargement d’un gaz nouveau, le zyklon B. La maison Degesch,
fleuron de l’industrie chimique germanique, avait en effet fourni
à l’administration du camp, à la demande express
du Fürher, des centaines de ces petites boîtes aux effets
dévastateurs. Déversé dans la chambre par le biais
d’orifices obturés, ce poison ne laisserait aucune chance
aux prisonniers. Ceux-ci seraient ensuite transportés sur d’immenses
bûchers que l’on avait installés à proximité
de chambres pour brûler les corps.
La mécanique était parfaitement huilée et aucun
grain de sable ne pourrait l’enrayer.
Le colonel général W. se sentait investi d’une charge
historique. Il se trouvait en fin de chaîne. Par conséquent,
il était responsable du bon déroulement du processus,
et il prenait cette tâche à cœur.
L’officier jeta un œil à l’horloge qui trônait
sur son bureau. Il était tard et s’il voulait être
en forme le lendemain, il devait dormir quelques heures. Il rangea ses
papiers dans le tiroir de son bureau, se leva de sa chaise, éteignit
la lumière puis quitta la pièce.
La chaleur
était étouffante en cette fin de matinée.
Le colonel général W. et ses invités s’étaient
réfugiés dans le baraquement utilisé habituellement
pour les réunions. Les envoyés du Führer avaient
apprécié la visite. Ils avaient posé beaucoup de
questions mais le commandant du camp avait répondu à chacune
d’entre elles, calmement et le plus précisément
possible. Il avait exposé ses estimations et celles-ci concordaient
apparemment avec celles des pontes de Berlin.
Dès la semaine suivante, plus de deux mille prisonniers arriveraient
chaque jour, par train, en provenance de toutes les régions d’Europe
conquises par l’armée allemande. Le Führer avait été
très clair. Il exigeait que l’ensemble de ces populations
disparaisse le jour même de leur arrivée à Belzec
et que toute trace de leur existence s’envole avec les fumées
noires et malodorantes des bûchers.
Soucieux du bien-être de ses convives, et rasséréné
par le succès de sa présentation, l’officier leur
fit servir des rafraîchissements. Il appela Léa, sa servante
tzigane qu’il utilisait pour les activités ménagères
de sa famille, ainsi que pour les rares réceptions que sa fonction
lui offrait l’occasion d’organiser. La jeune femme entra
dans la pièce, portant un lourd plateau métallique sur
lequel elle avait déposé verres en cristal et carafes
de thé glacé et de jus de fruit. Le colonel général
M. apostropha son hôte : « Cher ami, j’espère
que vous ne nous faites pas servir par une Juive. Le cas échéant,
j’aurais bien peur de devoir refuser un verre d’orangeade,
malgré la chaleur étouffante qui assèche mon palais
! ». L’assemblée entière s’égaya
des persiflages de l’envoyé du Führer, et W. se sentit
obligé de préciser que Léa n’était
pas juive, mais tzigane. « Je vais donc veiller à mes objets
personnels, car leur réputation de voleur n’est plus à
faire ». Les rires fusèrent à nouveau tandis que
le commandant du camp commençait à se détendre.
Après tout, personne n’avait critiqué son œuvre
et il ne doutait plus des répercussions de cette visite et des
conclusions positives que la délégation ne manquerait
pas de rapporter à l’état-major berlinois.
Les invités finirent par prendre congé de leur hôte,
afin de rejoindre l’aérodrome de Tomaszow où l’attendait
leur avion. La tournée d’inspection était en effet
loin d’être finie et d’autres missions attendaient
les officiers.
Une fois seul, le colonel général W. s’enferma dans
son bureau et s’offrit un petit remontant, un doigt de cet excellent
whisky que sa femme lui avait rapporté le mois dernier, lorsqu’elle
avait passé quelques jours dans sa famille, à Munich.
Après tout, il avait bien mérité cette récompense.
Deux semaines
plus tard, le dispositif tournait à plein régime.
Chaque jour, deux convois déversaient leur marchandise humaine.
Le premier arrivait tôt le matin, au lever du jour, tandis qu’aux
environs de midi, la colonne de fumée du second noircissait l’horizon
de la campagne polonaise.
Le camp n’avait aucun baraquement où parquer les prisonniers.
Il importait donc de traiter rapidement le flux du premier convoi, afin
de ne pas ralentir le processus, et gérer immédiatement
l’arrivée du train suivant.
Les convois arrivaient en gare de Belzec où les attendait une
vingtaine de soldats. Une fois la locomotive arrêtée, les
militaires ouvraient les lourdes portes verrouillées des wagons.
Ils déversaient leur mépris et leur rancoeur sur les prisonniers
qui avaient vécu plusieurs heures enfermés, sans possibilité
de s’allonger ou même de s’asseoir, et surtout, dans
des conditions sanitaires dégradantes. C’était presque
un soulagement pour les captifs qui se ruaient à l’extérieur
pour satisfaire leurs besoins naturels, sans pudeur, aux yeux de tous.
Pourtant, la peur se lisait sur leurs visages émaciés,
car tous craignaient d’être séparés de leurs
proches.
D’aucuns baragouinaient quelques mots d’allemand. Ils tentaient
d’arracher des bribes d’informations à leurs gardiens,
en vain. Car ceux-ci répétaient inlassablement les consignes
et leurs réponses s’inscrivaient dans une suite de mensonges
dont ils ne percevaient même plus la teneur. Les militaires avaient
une tâche à accomplir et n’avaient aucun état
d’âme. Ni la chaleur accablante, ni l’odeur nauséabonde
qui flottait dans l’air ne les détournaient de leur mission.
De toute façon, un salaire convaincant jumelé au prestige
de l’armée du Reich suffisait à s’assurer
la fidélité de ces mercenaires en guenilles.
Le colonel général W. avait effectué des calculs
précis pour répondre aux impératifs de rendement
et devait anticiper le moindre bouleversement dans l’organisation
mise en place. Ainsi, le premier convoi arrivait parfois en retard,
alors que le suivant se profilait à l’horizon avec plusieurs
heures d’avance. Mais en règle générale,
les trains étaient à l’heure et la mécanique
fut rapidement d’une efficacité redoutable. Chaque convoi
contenait entre huit et neuf cents personnes. C’était le
maximum car le camp n’aurait pas pu accueillir plus d’un
millier de personnes par jour.
Comme il était impossible de parquer les prisonniers, les chambres
tournaient à plein régime et les bûchers devaient
être régulièrement réapprovisionnés
en bois. Une partie des quelque cent trente soldats ukrainiens rattachés
à la surveillance du camp s’occupaient de ces tâches
quotidiennes, prélevant le combustible sur les forêts environnantes
qui offraient du bois en quantité.
C’était au commandant du camp de coordonner les différentes
étapes de l’organisation. On lui avait confié une
lourde responsabilité et il ne voulait pas décevoir ses
supérieurs. Alors, il surveillait chaque phase dans le processus
qu’il avait développé. On le voyait aux aurores,
arpentant le quai de la gare, jetant de brefs coups d’œil
nerveux à sa montre, fixant l’horizon à la recherche
des fumées noires indiquant l’arrivée imminente
des convois. Les soldats qui l’accompagnaient dans cette attente
matinale pouvaient lire l’anxiété dans le regard
de leur officier.
Les nombreuses liaisons ferroviaires et la position centrale de Belzec
dans les zones de peuplement juif des régions de Lvov, Cracovie
et Lublin, avaient incité les Allemands à lancer la construction
du camp, l’année précédente. Situé
le long de la ligne de chemin de fer Lublin Lvov, le camp d'extermination
n'était qu'à environ cinq cents mètres de la gare
de Belzec. Une légère déviation de la voie ferrée
reliait le camp à la gare. Lorsque le voile de fumée charbonneux
apparaissait à l’horizon, lorgnant en direction d’un
soleil encore endormi, les yeux du colonel général se
mettaient à briller, offrant un reflet machiavélique,
presque animal, au monstre de métal.
Il se nourrissait de cette vague humaine qui ne tardait pas à
déferler sur le quai, réchauffant l’atmosphère
de l’aurore. Pourtant, l’officier quittait les lieux dès
que la locomotive approchait, répétant chaque jour les
mêmes consignes à ses subordonnés. Le chef du camp
s’installait au volant de sa voiture pour effectuer la courte
distance qui séparait la gare de la section ouest du camp. Là,
il vérifiait que les gardes ukrainiens étaient bien à
leur place, prêts à recevoir la marée humaine dont
l’arrivée bruyante se faisait déjà entendre.
Il prenait alors place au centre de la section, les mains derrière
le dos, le regard froid, insensible à la misère humaine
qui se présentait chaque jour à ses yeux. Le colonel général
était un habitué de la souffrance et il observait ces
centaines de familles pénétrer dans le camp, drastiquement
encadrés par les gardes armés jusqu’aux dents. Il
tenait à surveiller le bon déroulement des opérations,
donnant régulièrement des ordres aux sous-officiers pour
faire accélérer le mouvement lorsqu’il l’estimait
nécessaire.
Une fois réunis dans la cour de la section ouest, les prisonniers
étaient scindés en deux groupes. Les hommes étaient
en effet séparés de leurs épouses et des enfants
qui formaient un groupe homogène. Pour maintenir le calme dans
les rangs, quelques soldats devaient laisser croire aux Juifs que les
adultes de sexe masculin allaient grossir les rangs de la main d’œuvre
chargée de travailler dans les scieries voisines. On emmenait
ainsi tous les hommes dans la section est du camp, par un long corridor
de fils barbelé qui interdisait toute tentative de fuite.
A ce moment-là, le colonel général W. quittait
ses troupes et rejoignait sa baraque pour prendre un peu de repos et
régler diverses tâches administratives. De toute façon,
ce qui attendait les prisonniers ne dépendait plus de lui.
Ce matin-là,
Sophie lisait un roman de Ernst Jünger, confortablement installée
sur le rocking-chair de la terrasse. A ses côtés, Gustave,
le chaton qu’elle avait rapporté de son dernier voyage
en Allemagne, reposait paisiblement dans l’ombre de la véranda.
Le soleil déversait un dais de lumière et de chaleur sur
la maison. De temps à autre, des cris d’oiseaux interrompaient
l’atmosphère de repos et de sérénité
que Sophie appréciait tout particulièrement en cette saison.
Un instant, son regard et sa concentration quittèrent l’ouvrage
pour se disperser vers des souvenirs qu’elle aimait à se
remémorer.
Le commandant de Belzec, son époux, avait été choisi
parmi plusieurs dizaines d’officiers supérieurs pour assurer
la responsabilité de la direction de ce camp perdu aux confins
de l’est polonais. Âgé de trente huit ans, le colonel
général W. était un officier dont la carrière
avait été une suite de succès. Des succès
qui avaient naturellement permis à son nom de trouver un écho
positif du côté de Berlin et de l’administration
centrale SS. Par conséquent, l’officier, qui s’était
converti au national socialisme dès la fin des années
1930, bien avant la nuit de cristal, avait échappé aux
rudes campagnes de Pologne et de France. Des liens affirmés -
et entretenus - avec des officiers supérieurs de la Wehrmacht
lui avaient épargné les aléas du terrain. Quant
à son mariage avec elle, la nièce de Reynard Heydrich,
le chef de la Gestapo, il avait achevé de placer le colonel général
dans une situation plus que favorable.
Alors, lorsqu’on lui avait demandé de choisir sa nouvelle
affectation, en octobre 1940, il n’avait pas hésité.
Il avait préféré l’extrême rigueur
de la campagne polonaise aux désagréments des missions
de l’Abwehr, les services de renseignement de l’armée
allemande.
Il avait donc atterri ici, à Belzec, il y avait tout juste un
an. Sophie avait manifesté quelques réticences lorsqu’il
lui avait annoncé sa nouvelle affectation. Mais il avait promis
de lui permettre de rejoindre sa famille en Allemagne dès qu’elle
le souhaiterait. Alors Sophie avait fini par accepter, surtout lorsqu’il
lui avait expliqué qu’il résulterait de cette mutation,
et de quelques petits sacrifices, une augmentation significative de
leurs revenus. Le couple, sans enfants, s’était installé
dans cet ancien camp de travail, investissant parmi les baraquements
celui qui présentait l’aspect le plus convenable.
Bénéficiant d’un budget conséquent, l’officier
avait restauré l’endroit et construit les premières
chambres à gaz, en bois. L’ensemble était entouré
de barbelés et de miradors installés tout autour du périmètre
principal. La superficie du camp était peu importante, environ
250 mètres carré. Mais en l’absence de baraques
pour les détenus, la surface suffisait largement à recevoir
les captifs. Les seules habitations, réservées aux gardes
ukrainiens, se trouvaient dans la partie ouest du camp.
Le colonel général et sa femme avaient fini par abandonner
leur logement initial pour investir leur nouvelle propriété,
située à quelques centaines de mètres du camp.
C’était une très jolie demeure, construite en bois
mais renforcée par des supports latéraux en pierre de
taille. La maison était légèrement surélevée,
ce qui permettait à W. de distinguer les miradors en permanence,
et garder ainsi un œil sur son camp.
Sophie avait eu quelques difficultés au début pour s’acclimater
aux nouvelles exigences du travail de son mari. Mais les responsabilités
sans cesse grandissantes de celui-ci ne l’effrayaient nullement,
bien au contraire. Elle avait arrêté ses études
assez tôt, mais elle avait toujours eu des affinités avec
les mathématiques dont elle maîtrisait certaines subtilités
bien mieux que son époux. Ainsi, elle n’avait pas hésité
à lui apporter son soutien, et son aide, notamment lorsque les
règles de l’Action Reinhardt lui avaient dicté une
révision de ses méthodes de travail. Son oncle aurait
été fier d’elle car Sophie s’investissait
énormément, n’hésitant pas à affronter
son mari lorsqu’elle pensait que ce dernier se trompait dans ses
calculs. W. lui en savait gré, même s’il avait du
mal à accepter la supériorité de sa femme dans
ce domaine.
Finalement, un an après son arrivée, le couple vivait
heureux dans ce coin reculé de la campagne polonaise, loin des
combats meurtriers qui touchaient la majeure partie de l’Europe,
en France, en Union soviétique mais aussi en Grèce et
en Afrique du Nord. Ils étaient certes loin des fastes de leur
ancienne vie bourgeoise berlinoise. Mais ils s’étaient
rapprochés et partageaient une conception commune, à base
d’antisémitisme et de matérialisme froid, de croyance
en la réussite du Reich et du bien-fondé des discours
de leur Führer. Si les sentiments romantiques ne faisaient pas
partie de leur quotidien, une stimulation réciproque permanente
avait introduit entre eux une passion indéfectible et la croyance
en un idéal commun.
Depuis que la délégation avait quitté la région,
Sophie sentait son mari à la fois nerveux et enthousiaste. Il
était excité par ses nouvelles responsabilités
mais sa culture de l’exigence le maintenait dans un état
d’agitation parfois pesant. Elle devait donc être présente
à ses côtés pour l’aider à canaliser
ses énergies et l’encourager dans la mission essentielle
que lui avait confiée le Führer. Une mission qu’ils
vivaient ensemble dans une exaltation permanente, comme si leur vie
prenait tout son sens dans le froid mécanisme de la mort.
A la fin
du mois de septembre 1942, le climat devint moins clément. Les
journées s’étaient considérablement raccourcies,
et Sophie passait plus de temps près de la cheminée que
dans le jardin qu’elle s’était pourtant employée
à enjoliver au printemps. Désormais, elle observait, avec
une certaine mélancolie, le soleil disparaître à
l’horizon, chaque soir un peu plus tôt, délaissant
ses activités arboricoles pour de longues heures à parcourir
les œuvres littéraires qu’elle avait soif de découvrir.
Un soir, son mari revint à leur domicile alors qu’elle
était totalement absorbée dans la lecture d’un roman
d’Edgar Allan Poe, un écrivain qu’elle avait découvert
au collège et dont elle appréciait la précision
narrative et le réalisme historique. Elle jeta un rapide coup
œil à l’horloge. Il n’était que dix neuf
heures, et son époux ne rentrait généralement pas
avant vingt heures.
L’officier se tenait encore dans l’obscurité du grand
vestibule, accrochant son manteau et sa casquette à la patère,
lorsque Sophie s’enquit de la raison de ce retour prématuré.
Son mari marmonna une réponse qu’elle ne saisit pas immédiatement.
Elle leva les yeux vers lui et faillit laisser échapper un cri
quand elle vit son visage.
Le colonel général apparut tel un fantôme dans l’aura
lumineuse qui se dégageait du foyer, projetant des ombres effrayantes
aux quatre coins de la pièce. Son corps s’étirait
bizarrement, comme s’il avait pris plusieurs centimètres
tout en ayant considérablement maigri. Ses orbites étaient
deux poches vides, soulignées par des marques sombres qui creusaient
de profonds sillons dans son visage. Elle crut un instant avoir là,
sous ses yeux, la réincarnation d’un personnage fantastique
qu’elle venait de côtoyer dans ses aventures littéraires.
Mais c’était bel et bien son époux, qui se trouvait
devant elle. Il chercha à se réchauffer auprès
de l’âtre bienveillant. Effrayée par l’image
terrifiante qui s’offrait à elle, Sophie se leva de son
siège et s’approcha de son mari. Celui-ci tenta de la rassurer,
prétextant un soudain coup de fatigue et une migraine toute aussi
brutale qui l’avaient incité à rentrer se reposer.
Le militaire refusa toute nourriture et se retira dans sa chambre après
avoir rassuré sa femme sur son état de santé. Une
bonne nuit de sommeil et, selon lui, tout s’arrangerait. Sophie
n’insista pas et suivit du regard l’ombre de son époux
qui, bientôt, disparut dans le couloir qui menait à la
chambre du couple. Elle reprit son ouvrage et se replongea dans les
affres de Hans Pfaal.
L’hiver
s’installa rapidement.
La neige tombait sans interruption depuis plusieurs semaines et recouvrait
les terres environnantes d’un voile virginal, cristallin. Dans
le ciel, les nuées d’oiseaux s’étaient faites
rares, chassées par les immenses fumées noires que crachaient
les bûchers alimentés de jour comme de nuit. Une odeur
de feu et de mort flottait dans l’air et les habitants de la région,
qui ne sortaient guère plus de leurs habitations, préféraient
enfouir leur peur, quelquefois leur honte, dans la chaleur de leur foyer.
Les trains, eux, poursuivaient leurs macabres expéditions, bringuebalant
leurs marchandises humaines, à travers les terres pelées
de la région. Ils déversaient les corps puants et décharnés
des êtres dont l’âme était morte depuis déjà
longtemps. Ces enveloppes de chair vide erraient alors sur les quais
balayés par le vent hivernal, fantômes erratiques et putrides.
La mort n’était alors pour eux rien d’autre qu’une
délivrance.
La mécanique enclenchée quelques mois auparavant offrait
des rendements qui assouvissaient l’appétit des hommes
de Berlin. Le rythme soutenu interdisait certes tout dysfonctionnement,
et le bois, par exemple, devait être approvisionné en quantité
suffisante. Mais une forme de routine s’était installée
et les rendements devenaient plus faciles à réaliser.
Alors le colonel général prit une initiative. Il passa
les semaines suivantes enfermé des heures durant dans son bureau,
cherchant le moyen d’augmenter la productivité de l’entreprise
qu’il dirigeait. Les deux trains qui arrivaient chaque jour étaient
bondés, il n’était donc pas possible d’accroître
le nombre de prisonniers qu’ils transportaient. Il fallait donc
organiser un troisième convoi. Etait-ce seulement possible ?
Avant d’envoyer sa proposition à Berlin, il devait être
sûr de la faisabilité du projet. Il faudrait construire
de nouvelles chambres, installer des bûchers supplémentaires.
L’officier était excité à l’idée
d’exposer son plan. Il en retirerait des bénéfices
certains, et surtout, il obtiendrait la reconnaissance du Führer
dont l’engouement et l’implication dans cette entreprise
étaient connus de tous.
Un mois
plus tard, le plan avait été approuvé dans les
salons berlinois.
Le troisième convoi arrivait le soir et son chargement trouvait
place dans les nouvelles chambres de la mort construites par des ouvriers
locaux grassement rétribués. Les chiffres parlaient d’eux-mêmes.
Les bûchers engloutissaient près de trois mille personnes
quotidiennement.
Sophie était fière de son mari. Celui-ci avait reçu
un bref télégramme signé de la main même
du Führer. Il louait l’esprit d’initiative dont avait
fait preuve le directeur du camp. Dans toute l’Allemagne et jusqu’aux
frontières du Reich, le nom du colonel général
était synonyme de discipline et de soumission à la doctrine
nazie. Les directeurs de tous les autres camps avaient été
conviés à faire preuve du même enthousiasme et à
trouver, eux aussi, des solutions pour améliorer leurs rendements.
Un matin, Sophie fut surprise de ne pas trouver son mari pour le petit-déjeuner.
Elle se souvenait qu’il s’était couché très
tard et que son sommeil agité l’avait réveillée
à plusieurs reprises. Elle attendit encore quelques minutes mais
l’officier ne vint pas. Peut-être était-il souffrant
? Sophie abandonna son café et ses brioches encore tièdes
et se dirigea vers la chambre qu’occupait le couple, à
l’étage.
Arrivée devant la porte, elle hésita un bref instant.
Si son époux dormait encore, devait-elle le réveiller
? Il avait vraiment besoin de repos et elle ne voulait pas interrompre
le relâchement que son conjoint s’était peut-être
autorisé. Elle savait néanmoins que l’officier avait
une importante réunion en fin de matinée et elle ne voulait
pas qu’il lui reproche de l’avoir laissé dormir trop
longtemps.
Elle frappa légèrement à la porte et tendit l’oreille.
Son intervention resta sans réponse. Elle réfléchit
rapidement et cogna plus fort au chambranle. Comme son mari ne répondait
toujours pas, elle pénétra dans la chambre.
Sophie fut surprise par l’obscurité qui régnait
dans la pièce. Les volets et les rideaux empêchaient la
lumière de rentrer. Pour ne pas réveiller trop brusquement
l’officier, elle s’abstint d’allumer le plafonnier.
Après quelques secondes, ses yeux finirent par s’habituer
aux ténèbres. Elle devina le lit conjugal, au centre de
la pièce, mais ses formes demeuraient floues. Son mari était-il
allongé dans sa couche ? Elle s’approcha de l’imposante
structure en métal et pencha son visage.
Soudain, une main surgit de sous les draps et l’agrippa. Ce geste
brusque la fit sursauter et elle poussa un cri aigu. La main de son
époux était glacée et tout son corps frissonna.
Elle se reprit rapidement, priant doucement son époux de relâcher
son étreinte. Un gémissement rauque accompagna les brèves
excuses que formula son mari.
Sophie partit à la recherche d’une chandelle pour éclairer
la pièce. Lorsqu’elle revint, elle remarqua une odeur étrange
dans la chambre, mélange désagréable de moisissure
et de fermentation. Elle prit une chaise qu’elle installa près
du lit. La bougie en main, elle orienta la lueur vers le visage de son
mari. La vision morbide faillit lui faire lâcher le lourd chandelier
en argent. Un instant, elle se demanda si l’homme qui était
étendu sous ses propres draps était celui qu’elle
avait épousé.
Le regard fier et franc de son époux n’était plus
qu’une ombre fantomatique, et de lourdes poches venaient étirer
les rides qui commençaient à naître de parts et
d’autres du visage de l’officier. Surtout, Sophie avait
l’impression que son mari avait maigri. Ses joues s’enfonçaient
et les os de son crâne saillaient, comme ceux des animaux qu’elle
avait vu mourir de faim en Afrique, quelques années auparavant.
Enfin, l’odeur putride, nauséabonde qui semblait jaillir
du corps tremblotant lui donna envie de vomir. Elle ouvrit la fenêtre
pour laisser entrer un peu d’air frais, mais la puanteur était
tenace.
Sophie commençait vraiment à être inquiète.
L’officier avait-il contracté une maladie ? Etrangement,
elle ne s’était aperçu de rien la veille, lorsqu’ils
avaient dîné. Son mari était enjoué et il
lui avait apporté un nouvel abat-jour réalisé à
partir de différents morceaux de chair tatouée, prélevés
sur des prisonniers les moins rachitiques. Elle l’avait longuement
remercié et ils avaient passé un agréable moment,
avant que son mari ne rejoigne son bureau pour préparer sa réunion
du lendemain.
Quelle ne fut pas sa surprise de le voir dans un tel état ! Elle
demanda à Léa d’aller cherche le médecin
du camp, un Ukrainien, qui logeait à quelques centaines de mètres
d’ici. Le chirurgien arriva une dizaine de minutes plus tard,
les traits fatigués et des cernes sombres autour des yeux. Il
demanda à examiner l’homme seul et invita Sophie à
l’attendre au rez-de-chaussée.
Quelques minutes plus tard, le médecin retrouva Sophie dans le
salon. L’homme semblait épuisé et ses épaules
voûtées ajoutaient à son aspect fatigué un
caractère inéluctable. Le chirurgien était particulièrement
surpris par l’état de son patient. « Très
franchement, je ne sais que vous dire. Il n’a pas de fièvre,
sa tension est normale mais son apparence physique présente pourtant
des signes inquiétants de dégénérescence.
Il est extrêmement fatigué mais conscient de la situation.
En l’état, je ne peux lui prescrire qu’une cure de
sommeil ». Le médecin prit ensuite rapidement congé,
abandonnant l’épouse dans une incertitude qui commençait
à l’angoisser.
Le reste de la journée, Sophie resta au chevet de son mari, écoutant
le souffle rauque qui rythmait sa respiration. Le docteur revint le
soir mais ne nota aucun changement dans l’état de son patient.
Il promit de repasser le lendemain. Sophie s’installa dans un
fauteuil, à proximité de son mari, et veilla sur lui une
partie de la nuit. Elle finit par s’endormir alors qu’elle
venait d’entrevoir les premières lueurs de l’aurore.
Lorsque
le colonel général ouvrit les yeux, les murs décrépits
de sa chambre s’étaient évaporés.
Il se tenait debout dans une large clairière qu’une barrière
végétale entourait, enceinte protectrice apparemment infranchissable.
Des nuées d’oiseaux voletaient de branche en branche en
une curieuse danse rituelle, accompagnant leurs circonvolutions de piaillements
guillerets.
Au centre de la clairière se trouvait une fontaine dont l’eau,
qui jaillissait dans un murmure apaisant, reflétait les rayons
du soleil, gerbe d’étincelles mirobolantes. Au-dessus de
cette scène, le ciel était d’un bleu immaculé
qu’aucune nébulosité ne venait perturber.
L’officier, vêtu de son plus bel uniforme, la casquette
sous le bras, avança vers la source étrange qui s’exhalait
à quelques mètres de lui. Il contournait le monument par
la droite lorsqu’il aperçut une silhouette lui tournant
le dos, assise sur le rebord de la fontaine dont la surface s’effritait
par endroits. L’étrange apparition portait une lourde pèlerine
à capuche qui recouvrait la totalité de son corps.
Sans se retourner, la silhouette émit un bref chuchotement que
le colonel général ne put saisir. L’officier s’approcha
encore du mystérieux personnage lorsque, arrivé à
quelques centimètres, celui-ci se volatilisa sans un bruit.
W. sentit comme un changement autour de lui. Un souffle quasiment imperceptible
frôla sa nuque. Affolé, il fit rapidement le tour de la
fontaine, cherchant aux alentours la vieille pelisse érodée
qui venait de s’évaporer, seul élément de
forme humaine qui le rattachait à son monde. La main posée
sur la pierre rugueuse du monument, il sentit alors une force abandonner
la fontaine pour rejoindre son corps, comme s’il avait aspiré
l’énergie minérale de l’édifice. Une
vague sensation de vertige le saisit et des étoiles brouillèrent
un instant sa vue.
Au même moment, l’eau de la fontaine cessa de couler.
Le colonel général observa la source se tarir tandis qu’autour
de lui, la nature environnante, comme asphyxiée, poussa un râle
mêlé de bruissements étouffés et de chants
écorchés qui le fit frémir jusqu’à
l’échine. Le temps parut se figer et l’univers, végétaux
comme animaux, dans un ultime soubresaut morbide, un spasme émotionnel
expiatoire, transmit son énergie vitale à l’homme
qui trônait au centre de cet étrange tableau.
Il n’y eut alors plus rien.
Les formes des arbres et de la terre se brouillèrent, tandis
que la fontaine se dissolvait dans le reste de l’univers. Des
paraboles aux couleurs originales, des vagues fuligineuses tournoyèrent
autour de l’officier dont les sens ne percevaient plus la plupart
des phénomènes auxquels il était soudain confronté.
Son corps se mouvait dans le temps et l’espace, empli de l’énergie
nouvelle que l’univers venait de lui offrir en une cérémonie
d’inspiration divine dont il ignorait pourtant le sens.
Mais l’important était qu’il se sentit alors revivre.