haut
A neophyction : Science fiction et fantastique
Accueil - Auteurs et oeuvres - Forum - Liens - Divertissements - Webmasters - Salmigondis - Boutique - Contacts - ?

 

  Sous-menu :

 • Les écrivains
   - de Seby
 • Les dessinateurs
  Classements
      —
  Les écrivains :
  - par votes
  - par nombres
      —
  Les dessinateurs:
  - par votes
  - par nombre
 
  Pour les enfants
   
  Croquemonster
  Alphabounce
idées cadeaux   


Par Nicolas Bénard

Votez pour cet auteur

L'auteur :
L'histoire :
La noter :

Jusqu'au bout
(2/2)

Au petit matin, le colonel général se sentait beaucoup mieux. Ses traits portaient toujours les stigmates de l’étrange maladie qui le rongeait, mais il réussit à quitter sa couche et à s’apprêter, sans l’aide de son épouse ou de ses domestiques.
Lorsque Sophie fit irruption dans la salle à manger, les yeux lourds de fatigue et le teint pâle, elle fut surprise de trouver son mari attablé, le visage fraîchement rasé, le port altier devant une tasse de café fumante et une assiette de viennoiseries qu’il avait bien entamée. A travers les vitres filtrait une lumière douce et chaleureuse, comme si la matinée apaisait les tourments que les ombres nocturnes avaient envoyés dans la demeure des W.
Le ciel avait perdu sa teinte blafarde et les rayons du soleil déchiraient les vapeurs de brume, jouant avec les cristaux matinaux et offrant une atmosphère de magie, dans une profusion de scintillements qui donnait à l’ensemble une aura presque divine.
Sophie perçut elle-même cet éclatant tableau comme un enchantement religieux. Elle, qui n’avait pourtant jamais été inspirée par la foi, ressentit une chaleur dans son cœur. Elle fut projetée hors de sa torpeur par les mots de son époux : « As-tu bien dormi, ma Chérie ? En ce qui me concerne, je dois dire que mon mal semble avoir renoncé à m’abattre. Je suis encore un peu faible, mais cet agréable petit-déjeuner suffira à me remettre d’aplomb ». Sophie, encore sous le choc d’une telle révélation, avait bien du mal à reconnaître l’être souffreteux, hâve et à l’apparence spectrale qu’elle avait veillé toute la nuit. Et pourtant ! L’homme qui prenait innocemment son petit-déjeuner était bien son mari. Définitivement convaincue de la renaissance de l’officier, elle s’avança vers la table pour partager le frühstück très frugal que le cuisinier leur avait préparé.

Il ne fallut que quelques jours au colonel général pour retrouver l’intégralité de ses forces. L’expérience angoissante, et en même temps passionnante, qu’il venait de vivre ne fit alors que renforcer son ardeur au travail. Il se levait encore plus tôt chaque matin, rejoignant sa femme tard le soir, alors que les derniers bûchers s’étaient depuis longtemps consommés, emportant au loin les souvenirs de milliers de vie oubliées.
L’organisation de son existence était la représentation méthodique et systématique de celle du Reich, avec sa discipline, ses codes et ses instructions. Comme son Führer, il n’acceptait aucune fissure à l’énorme architecture qu’il s’était évertué à bâtir, aucune entorse au règlement qu’il avait sévèrement institué, aucun répit à l’insatiable machinerie qu’il avait accompagnée. Le soir, après l’extinction des derniers feux, il contemplait son œuvre de la fenêtre de son bureau, une œuvre qu’il partageait avec son Führer, dont la photo était bien en évidence sur une étagère de la bibliothèque, juste au dessus de celle de sa femme. Au fond de son âme subsistait comme un désir, une envie, un rêve qu’il s’obligeait à réprimer, refusant de caresser un espoir qu’il ne pouvait être que la manifestation d’une faiblesse enfantine.
Ce soir-là, sa petite cérémonie quotidienne à peine achevée, l’officier s’apprêtait à rentrer chez lui. Il ferma la petite porte vitrifiée de sa bibliothèque, adressant un dernier regard à l’homme qui avait pris depuis longtemps possession des lieux, puis vérifia que le tiroir de son bureau était fermé à clef. Il classait le courrier qu’il n’avait pas eu le temps de consulter lorsqu’une lettre attira son attention. C’était une enveloppe d’aspect relativement banal, mais il reconnut immédiatement le sceau qui ornait la missive.
C’était un courrier émanant du Führer en personne.
Il sentit un frisson parcourir son échine, et le sang battre ses tempes tel un tambour au rythme lancinant. Ses mains devinrent moites, ses doigts tremblotants serraient fébrilement le pli mystérieux. Un instant, il perçut une brève sensation de panique venir affleurer la barrière de glace qui le protégeait du quotidien. Son impassibilité indéfectible fut ébranlée, et il dut s’asseoir pour reprendre ses esprits.
W. fit appel à quelques exercices de respiration auxquels il avait recours lorsqu’il sentait les signes annonciateurs d’une tension nouvelle. Il ferma les yeux, contrôla progressivement les battements de son cœur, tout en fixant son esprit sur des images de sérénité et de joie. Dans ces moments-là, il aimait se remémorer l’épisode de son mariage, les préparatifs longs et fastidieux, les quelques jours passés en compagnie de ses vieux amis à Vienne, la cérémonie et la découverte de Sophie, vision enchanteresse de l’amour dans une parure de nacre et de diamants, et, enfin, leur lune de miel dans les montagnes bavaroises, loin des agressions citadines de Berlin, au milieu d’un paysage envoûtant où leur amour avait pris son envol, dans une partition de joies et de plaisirs devenus souvenirs indélébiles. Au milieu des vertes collines autrichiennes, ils avaient tissé la toile de leur future existence commune.
Ces souvenirs, précieusement conservés dans la mémoire de l’officier, lui permirent de recouvrer sa quiétude dont il se départait rarement. Après tout, il n’avait rien à se reprocher. Il n’y avait par conséquent aucune raison de s’inquiéter. W. saisit l’ouvre lettre que sa mère lui avait offert deux ans auparavant, un objet magnifique dont la lame effilée s’évasait à sa base en un anneau où s’incrustaient les insignes de la Wehrmacht. Il enfonça précautionneusement la pointe de l'ouvre lettre sous le rabat du pli, puis il la fit glisser de gauche à droite. Il jeta un œil à l’intérieur du courrier, hésitant à lire le message qu’il contenait.
Le papier était doux au toucher. Il perçut une légère odeur, subtil mélange de musc et de vétiver. Ce contact sensoriel toucha profondément le soldat. Il eut le sentiment de partager, même brièvement, l’intimité du Führer. A nouveau, il ferma les yeux, cherchant l’image du Chancelier confortablement installé derrière son bureau, en train de rédiger sa lettre d’une main vigoureuse.
Enfin, il déplia la missive et parcourut le court texte qui y avait été déposé.
L’officier dut relire la lettre plusieurs fois avant que son esprit finisse par enregistrer la portée du message qu’elle apportait. Le Führer félicitait à nouveau l’œuvre du colonel général. Il appréciait l’engagement et la discipline de l’officier et tenait à le féliciter personnellement. Il le ferait de vive voix, prochainement, au camp de Belzec.
Car le Führer annonçait sa venue pour la semaine suivante.

Le colonel général W. suivit du regard le convoi qui sortit du camp pour s’engager sur la petite route de campagne. Dans la cour principale, les soldats allemands et ukrainiens étaient toujours au garde à vous, attendant impatiemment le signal qui les autoriserait à quitter leur position pour courir se réchauffer dans leur baraquement. Des bouches des soldats frigorifiés s’élevaient des dizaines de petits volutes de vapeur ; ils se rejoignaient au dessus de leurs têtes, embrumant légèrement le ciel pourtant dégagé de ce début de soirée. Les véhicules officiels ne furent bientôt plus qu’un vague souvenir, l’horizon absorbant leurs ronflements mécaniques.
Debout sur le perron, l’officier resta figé de longues minutes, une éternité pour ses troupes stationnées en contrebas. Enfin, abandonnant ses songes, l’homme rendit leur liberté aux soldats d’un geste bref. Il tourna lui même les talons et rejoignit son bureau.
A l’intérieur, des vestiges du passage des invités subsistaient dans le salon réservé aux personnalités. Quelques mégots de cigarettes dans le cendrier, plusieurs verres de cognac à moitié vide, une odeur tenace de parfums coûteux, tout cela contribuait à déformer encore le prisme de la réalité paisible du colonel général. Celui-ci hésita d’ailleurs longtemps avant d’appeler les domestiques chargés du nettoyage. W. voulait encore garder trace de la venue du Führer et de ses collaborateurs. Malgré son dégoût habituel du tabac, il tenait à en conserver les effluves, de peur que les évènements de la journée ne s’évanouissent en même temps que les âpres fumées.
Il fallut plusieurs dizaines de minutes à l’officier pour reprendre ses esprits. Il gardait en mémoire chacune des interventions du Chancelier. Le petit homme l’avait surpris par sa capacité à jongler entre les sujets abordés, alternant remarques d’ordre technique et réflexions sur la musique, la peinture ou le sport. Ces digressions épisodiques ne devaient cependant pas faire oublier le caractère très officiel, et donc très secret, de la visite à Belzec du Führer. Il n’avait pas effectué ce déplacement dans la rude campagne polonaise uniquement pour disserter de la poésie ou de la peinture autrichienne. Evidemment.
Dans le bureau un peu rustre de l’officier, il avait été question de choix et de décisions, de destinée et d’avenir, d’histoire mais aussi de secret, d’engagement et de responsabilité. W. avait écouté les propos de ses invités, n’interrompant jamais ses interlocuteurs, réfléchissant vite, comme toujours, analysant le moindre propos. Le Führer ne s’adressait pas directement à lui. Il s’exprimait le regard dans le vide, laissant parfois ses yeux s’abîmer dans la contemplation des œuvres de la bibliothèque ou dans quelque nuage de fumées de cigares.
Finalement, l’officier s’était senti à l’aise, confortablement installé à sa place, derrière son bureau, parfaitement capable de faire face aux exigences qui lui étaient présentées. Des exigences nouvelles qui offraient au colonel général une place de choix dans l’histoire du IIIe Reich.

La période estivale était déjà bien entamée lorsque la nouvelle machine fut mise en route.
Il pleuvait tous les jours depuis un mois. Mais ces difficultés climatiques n’avaient pas altéré la détermination du directeur du camp à mener la tâche qui lui avait été assignée.
Il avait promis au Führer que tout serait prêt au 1er juillet, et il avait tenu parole. En moins d’un mois, les renforts venus de Pologne, d’Allemagne mais aussi d’Ukraine et de Lituanie avaient permis de doubler les capacités du camp. W. avait eu l’idée de scinder en deux la ligne de chemin de fer, afin de permettre l’arrivée des convois tandis que d’autres quittaient la gare. Par ailleurs, deux nouveaux bâtiments avaient été construits et permettaient d’augmenter d’un tiers le nombre de prisonniers éliminés chaque jour. L’officier était fier de ce qu’il présenta à sa femme comme un véritable exploit, osant même, dans un accès de romantisme, comparer son œuvre aux prouesses des dieux du panthéon germanique.
W. ne pensait même plus à l’étrange maladie qui l’avait touché plusieurs mois auparavant. Pour faire plaisir à Sophie, il acceptait néanmoins de se laisser régulièrement examiner par le médecin du camp. Mais celui-ci était catégorique : le colonel général était en excellente santé.
A la fin du mois d’août, l’officier et son épouse se permirent une petite escapade à Berlin, pour célébrer leur vingtième anniversaire de mariage. Ils revinrent amoureux comme au premier jour, jurant de ne pas attendre encore vingt ans avant de s’offrir une nouvelle lune de miel.
Les semaines défilèrent ensuite, chacune offrant son lot de satisfactions et de fierté. Alors l’automne s’installa, déposant son sempiternel linceul de brouillards et de brume.
Derrière la fenêtre de son bureau, W. observait le bouleversement climatique, prenant des photographies mentales de l’environnement. Il observait les arbres perdre leurs feuilles ; celles-ci pourrissaient alors en tas uniformes sur le sol, lorsque le vent ne les faisait pas voleter dans le camp en tourbillons sauvages, laissant un sol boueux dans lequel les bottes des soldats s’embourbaient immanquablement. Le ciel nuageux, quant à lui, était chaque jour un peu plus lourd, un peu plus bas.
Sophie passait de longues heures assises dans la véranda, perdue dans la contemplation des œuvres qu’elle dévorait. Elle attendait patiemment le retour de son époux. Elle l’avait convaincu, au retour de leur voyage en Allemagne, de rentrer plus tôt le soir.
Un jour d’octobre, le colonel général revint chez lui encore plus tôt dans la soirée. Il pensait avoir attraper un rhume et obtint de Sophie la permission de s’allonger un peu avant le souper. L’officier monta dans sa chambre, ôta ses vêtements et se coucha. Il s’endormit immédiatement.

Il n’y a plus rien autour de moi.
Plus de sensations, plus de sentiments.
Depuis mon enfance, je me suis tracé un chemin que j’ai suivi pas à pas, au fil des ans, sans jamais perdre de vue l’horizon brouillé qui flotte tout là-bas, au loin. Les circonstances m’ont envoyé ici, dans cette campagne sinistrée, pour accomplir une tâche sur laquelle je n’ai jamais eu à m’interroger. Cette responsabilité, je l’ai assumée chacune des journées que j’ai passées ici, loin de ma patrie, loin des miens. Sophie m’a énormément aidée quant à la perception de mes propres capacités sur lesquelles il m’arrive encore, parfois, de m’interroger et de douter.
Aujourd’hui, j’ai accompli cette tâche, pour remercier l’énorme confiance qu’Il m’a accordée. Bien sûr, il y eu quelques difficultés techniques. Certaines réalités consécutives à la situation particulière du camp (coups de feu, odeurs nauséabondes se dégageant des bûchers, rigueur climatique) ont pu induire en moi certaines réticences. Mais je les ai toutes combattues, fier de répondre aux volontés de la Nation.
Un jour, un vieil homme a réussi à distraire la vigilance des gardiens, sur le quai de la gare, et me prenant à juste titre pour le responsable du camp, il s’est approché de moi. De ses yeux filtrait une lumière presque éteinte. Il subsistait encore quelques bribes d’espoir, de vie, d’amour. Il m’a soudain demandé pourquoi nous faisions tout cela. Il voulait comprendre le sens de ma vie, le sens de sa mort. J’ai écouté ses grandes phrases, demandant d’un geste aux soldats accourus de le laisser faire. Il n’a rien demandé d’autre et, comme il voyait que je n’avais rien à répondre, s’est finalement laissé entraîné par les soldats avec le reste du convoi.
J’ai rapporté l’épisode le soir à Sophie. Elle s’est inquiétée pour mon intégrité physique, demandant que je sois plus sévère au sujet du contrôle des gardiens. Mais de mon côté, cet épisode ne m’a aucunement effrayé. Au contraire. Il me rappelle que mon travail ne peut souffrir d’aucune contestation, d’aucune hésitation. Je suis au centre d’une machine qui est lancée sur les rails de l’histoire, et ma responsabilité est de ne pas la faire dévier de son chemin.
Ce pauvre homme sur le quai n’a rien compris aux choix qu’un homme doit entreprendre, et à la destinée qu’il se doit d’assumer.
Seuls la mort et le Fûmes pourraient m’en détourner.

W. se réveilla en sursaut.
Il avait le sentiment d’avoir dormi longtemps. Trop longtemps. Malgré l’épaisse couverture, l’officier était frigorifié et tout son corps tremblait. Il avait comme un goût de sang dans la bouche et ses yeux étaient secs.
Les rideaux de la chambre avaient été tirés, mais il ne se souvenait pas de l’avoir fait. Sophie était-elle venue pendant son sommeil ?
Il agrippa l’interrupteur de sa lampe de chevée mais celle-ci refusa de s’allumer. L’officier farfouilla dans le tiroir avant de trouver une bougie et une boîte d’allumettes. La lumière jaillit alors dans la petite pièce. Il saisit un chandelier, se leva lorsqu’il aperçut l’individu.
Surpris, il faillit laisser échapper la bougie, avant de se reprendre et d’orienter le halo de lumière vers la silhouette. L’homme était assis dans un fauteuil situé à l’un des angles de la pièce. Encore tremblotant, W. s’approcha de l’intrus pour tenter de distinguer son visage. Celui-ci lui était inconnu. Il portait les stigmates de la vieillesse, mais le temps n’était pas seul responsable des marques qui rongeaient la face du vieillard. Les yeux de l’étranger s’enfonçaient dans leurs orbites, et la bouche était un trou difforme.
« Qui êtes-vous ? Que faites-vous dans ma chambre ? » lança l’officier après avoir déposé le chandelier sur la coiffeuse de Sophie.
L’homme assis devant lui ne cilla pas. Il portait un antique manteau rongé par le temps, dont les tissus avaient été rendus rêches par le froid et la pluie. W. allait reposer sa question lorsqu’il reconnut les frusques du vieillard. Il les avait vues en rêve, lorsqu’il était malade, avant que l’individu qui les portait ne s’évapore dans la nature. Etait-il encore en train de rêver ? Pourtant, le froid qui l’accablait lui semblait bien réel.
Agacé par le regard vide et le silence de l’étranger, W. se jeta sur lui, mains en avant, prêtes à saisir le cou du vieillard. Mais celui-ci disparut subitement et l’officier vint se heurter violemment au dossier du fauteuil. Heureusement pour lui, l’épaisse garniture du meuble amortit sa chute. Il mit quelques instants pour se relever, cherchant autour de lui, hagard, l’homme évaporé.
Un rire profond lui fit tourner la tête.
Le vieillard s’était allongé sur le lit, dans une posture vulgaire. Sa bouche tordue formait un rictus, ses lèvres s’écartant comme si elles cherchaient à aspirer tout l’air de la pièce. W., prit de panique, et sans réfléchir, tenta une nouvelle fois d’agripper l’apparition mais celle-ci se déroba sans un bruit, obligeant l’officier à s’écrouler sur le lit, dans un gémissement pathétique.
Cette fois, le colonel général n’insista pas et s’enfuit de la chambre, appelant désespérément sa femme, qu’il supposait être au rez-de-chaussée. Dans son crâne, les idées les plus folles se bousculaient, et sa raison n’arrivait pas à émerger de ce dédale de peurs incontrôlables.
Dans une obscurité presque totale, il jaillit dans l’escalier, manquant tomber à plusieurs reprises. Sophie ne répondait pas à ses supplications. Etait-elle sortie ? Il devait pourtant être tard. W. regarda sa montre et eut un nouveau sursaut d’horreur. Le cadran indiquait 19h04. C’était exactement l’heure à laquelle il s’était couché. L’officier était pourtant persuadé d’avoir dormi.
Pris de panique, il fit le tour des différentes pièces mais ne vit ni son épouse, ni l’un de ses serviteurs. La demeure baignait dans une étrange obscurité d’où filtrait une lumière dont W. n’arrivait pas à déterminer la source. Il courut dans son cabinet, ouvrit le tiroir de son bureau et attrapa le Luger qu’il conservait toujours chargé. Puis il ressortit de la pièce et s’approcha de la porte d’entrée. La main sur la poignée, il sentit un souffle léger mais glacial frôla sa nuque. Il se retourna et vit le vieillard, l’une de ses orbites vides, lui lancer un regard cyclopéen, absurde tandis qu’un ricanement effrayant lui transperça les chairs.
W. ouvrit alors la porte, cherchant une bouffée d’oxygène dans la nuit noire de l’automne.
Il s’arrêta net sur le palier.
Le militaire se trouvait devant une assemblée de morts. Des centaines de silhouettes, peut-être des milliers. Il y avait des hommes, des femmes, et même des enfants. Tous étaient dévêtus et, dans l’absurdité de leur nudité, présentaient des marques atroces de mutilation, d’amputation et de putréfaction. A certains, il manquait un bras, ou une jambe. D’autres encore tentaient de retenir les viscères qui s’évacuaient des entrailles de leurs corps. Des femmes avaient des trous à la place des seins, et leur intimité était à vif. Leurs regards n’exprimaient qu’un vide effrayant, mais ils fixaient malgré tout l’officier pétrifié sur le seuil de sa maison.
Il passait d’un visage à un autre, observant avec dégoût les traces des souffrances endurées. Certains de ces visages lui rappelaient vaguement quelque chose. Il crut reconnaître celui du vieil homme sur le quai. Son nez était un trou béant, un de ses bras était atrophié, mais c’était bien lui.
Etait-il victime d’hallucinations ?
Et que voulaient tous ces gens ?
L’officier voulut s’enfuir mais le cercle se referma et il sentit le souffle glacé de centaines, de milliers de bouches en putréfaction. Il tremblait de tous ses membres et sa vision commençait à se brouiller. Il se jeta sur l’un des corps qui s’effrita à son contact, comme s’il n’était que poussières, ou cendres. L’officier, encerclé, hurlait des paroles incompréhensibles et désespérées. Des larmes acides coulaient de ses yeux, rongeant sa cornée, troublant la vision des silhouettes qu’il avait autour de lui. Alors, les fantômes refluèrent, lentement, ombres furtives dans l’œuvre du temps. Elles s’éloignèrent du soldat vaincu. Celui-ci se figea dans une attente incertaine. Il essaya de distinguer le moindre mouvement, mais il ne se passa rien. Le temps était comme suspendu. L’officier s’était-il échoué dans le néant ?
Soudain, il sentit une inspiration profonde, universelle. Celle de tout un peuple. Ses pores se dilatèrent, avant de se contracter violemment. L’officier hurla sous l’effet de la douleur, sentant sa peau se tendre sur les os, comme si l’air et l’eau cherchaient à quitter son enveloppe corporelle. La souffrance était atroce, et des spasmes secouaient W., l’obligeant à se rouler à terre. Là, dans la terre meurtrie, nourrie de milliers de chairs, l’homme offrait un étrange spectacle aux étoiles, une danse frénétique et grotesque, ultime tentative pour sauver sa vie. La mort prenait son temps mais, déjà, elle s’imisçait dans le corps et l’âme de l’officier.
Etendu sur le sol boueux, les chairs pourrissantes, W. attendit le souffle final. Dans un ultime sursaut d’orgueil, préférant mettre lui-même fin à son existence, il voulut saisir son Luger. C’est avec horreur qu’il vit sa main s’effriter au contact du métal, poussière retournant à la poussière.
Il n’eut pas le temps de lever les yeux. Des milliers d’exhalaisons, soupirs de l’âme ou respirations du temps, soulevèrent l’officier, avant d’emporter définitivement les résidus humains aux quatre vents.

Sophie appela son mari pour la troisième fois.
Le repas était prêt depuis longtemps et la soupe refroidissait sur la table de la salle à manger. Il était tard et, recluse de fatigue, elle souhaitait rejoindre son lit le plus tôt possible. Libérée de ses obligations, Léa avait retrouvé pour la nuit le petit logement que le couple mettait à sa disposition, dans l’ancienne remise aménagée. Si son époux tardait encore, Sophie serait obligée de faire réchauffer elle-même le repas.
Elle tendit l’oreille, cherchant à percevoir du mouvement à l’étage. Hormis le tic-tac incessant de l’horloge, et les notes apaisantes diffusées par le vieux phonographe, rien ne troublait le silence de la nuit.
Agacée d’attendre, Sophie quitta la table et grimpa l’escalier menant à l’étage supérieur. La porte de la chambre était fermée. Sans même frapper, Sophie entra dans la chambre. Elle fut assaillie par l’odeur âpre qui flottait dans l’air. La pièce nageait dans une obscurité morbide. Sophie avança à tâtons jusqu’au lit et enclencha l’interrupteur de la lampe de chevet.
Elle ne put s’empêcher de crier en découvrant le corps sans vie de son mari. L’homme était allongé sur le lit, vêtu de son uniforme d’officier, les yeux et la bouche grands ouverts. La peau de son visage et de ses mains était racornie, comme si l’eau dans son corps avait été entièrement absorbée. L’officier n’était plus qu’une statue de verre, un arbre aux branches desséchées que le moindre courant d’air risquait de briser. La lumière blafarde de la lampe de chevet léchait le visage émacié, accentuant encore la rigidité du cadavre.
Les larmes aux yeux, le désespoir aux lèvres, Sophie hurlait son amour et sa peine accrochée au corps rigide de son mari.
Dans l’obscurité de la chambre, elle ne vit pas les milliers de petits grains de poussière qui, autour du cadavre du colonel général, flottaient dans l’air.


Fin

          Site construit en francais-übersetzt mit google-translated with google

   ———
   ———
   ———
  Le forum   
   ———
   ———
  Protégeons la planète
 Affichez moi sur votre site ! :)
   
AvertissementSite déposé sur CopyrightFrance