Au petit
matin, le colonel général se sentait beaucoup mieux. Ses
traits portaient toujours les stigmates de l’étrange maladie
qui le rongeait, mais il réussit à quitter sa couche et
à s’apprêter, sans l’aide de son épouse
ou de ses domestiques.
Lorsque Sophie fit irruption dans la salle à manger, les yeux
lourds de fatigue et le teint pâle, elle fut surprise de trouver
son mari attablé, le visage fraîchement rasé, le
port altier devant une tasse de café fumante et une assiette
de viennoiseries qu’il avait bien entamée. A travers les
vitres filtrait une lumière douce et chaleureuse, comme si la
matinée apaisait les tourments que les ombres nocturnes avaient
envoyés dans la demeure des W.
Le ciel avait perdu sa teinte blafarde et les rayons du soleil déchiraient
les vapeurs de brume, jouant avec les cristaux matinaux et offrant une
atmosphère de magie, dans une profusion de scintillements qui
donnait à l’ensemble une aura presque divine.
Sophie perçut elle-même cet éclatant tableau comme
un enchantement religieux. Elle, qui n’avait pourtant jamais été
inspirée par la foi, ressentit une chaleur dans son cœur.
Elle fut projetée hors de sa torpeur par les mots de son époux
: « As-tu bien dormi, ma Chérie ? En ce qui me concerne,
je dois dire que mon mal semble avoir renoncé à m’abattre.
Je suis encore un peu faible, mais cet agréable petit-déjeuner
suffira à me remettre d’aplomb ». Sophie, encore
sous le choc d’une telle révélation, avait bien
du mal à reconnaître l’être souffreteux, hâve
et à l’apparence spectrale qu’elle avait veillé
toute la nuit. Et pourtant ! L’homme qui prenait innocemment son
petit-déjeuner était bien son mari. Définitivement
convaincue de la renaissance de l’officier, elle s’avança
vers la table pour partager le frühstück très frugal
que le cuisinier leur avait préparé.
Il ne
fallut que quelques jours au colonel général pour retrouver
l’intégralité de ses forces. L’expérience
angoissante, et en même temps passionnante, qu’il venait
de vivre ne fit alors que renforcer son ardeur au travail. Il se levait
encore plus tôt chaque matin, rejoignant sa femme tard le soir,
alors que les derniers bûchers s’étaient depuis longtemps
consommés, emportant au loin les souvenirs de milliers de vie
oubliées.
L’organisation de son existence était la représentation
méthodique et systématique de celle du Reich, avec sa
discipline, ses codes et ses instructions. Comme son Führer, il
n’acceptait aucune fissure à l’énorme architecture
qu’il s’était évertué à bâtir,
aucune entorse au règlement qu’il avait sévèrement
institué, aucun répit à l’insatiable machinerie
qu’il avait accompagnée. Le soir, après l’extinction
des derniers feux, il contemplait son œuvre de la fenêtre
de son bureau, une œuvre qu’il partageait avec son Führer,
dont la photo était bien en évidence sur une étagère
de la bibliothèque, juste au dessus de celle de sa femme. Au
fond de son âme subsistait comme un désir, une envie, un
rêve qu’il s’obligeait à réprimer, refusant
de caresser un espoir qu’il ne pouvait être que la manifestation
d’une faiblesse enfantine.
Ce soir-là, sa petite cérémonie quotidienne à
peine achevée, l’officier s’apprêtait à
rentrer chez lui. Il ferma la petite porte vitrifiée de sa bibliothèque,
adressant un dernier regard à l’homme qui avait pris depuis
longtemps possession des lieux, puis vérifia que le tiroir de
son bureau était fermé à clef. Il classait le courrier
qu’il n’avait pas eu le temps de consulter lorsqu’une
lettre attira son attention. C’était une enveloppe d’aspect
relativement banal, mais il reconnut immédiatement le sceau qui
ornait la missive.
C’était un courrier émanant du Führer en personne.
Il sentit un frisson parcourir son échine, et le sang battre
ses tempes tel un tambour au rythme lancinant. Ses mains devinrent moites,
ses doigts tremblotants serraient fébrilement le pli mystérieux.
Un instant, il perçut une brève sensation de panique venir
affleurer la barrière de glace qui le protégeait du quotidien.
Son impassibilité indéfectible fut ébranlée,
et il dut s’asseoir pour reprendre ses esprits.
W. fit appel à quelques exercices de respiration auxquels il
avait recours lorsqu’il sentait les signes annonciateurs d’une
tension nouvelle. Il ferma les yeux, contrôla progressivement
les battements de son cœur, tout en fixant son esprit sur des images
de sérénité et de joie. Dans ces moments-là,
il aimait se remémorer l’épisode de son mariage,
les préparatifs longs et fastidieux, les quelques jours passés
en compagnie de ses vieux amis à Vienne, la cérémonie
et la découverte de Sophie, vision enchanteresse de l’amour
dans une parure de nacre et de diamants, et, enfin, leur lune de miel
dans les montagnes bavaroises, loin des agressions citadines de Berlin,
au milieu d’un paysage envoûtant où leur amour avait
pris son envol, dans une partition de joies et de plaisirs devenus souvenirs
indélébiles. Au milieu des vertes collines autrichiennes,
ils avaient tissé la toile de leur future existence commune.
Ces souvenirs, précieusement conservés dans la mémoire
de l’officier, lui permirent de recouvrer sa quiétude dont
il se départait rarement. Après tout, il n’avait
rien à se reprocher. Il n’y avait par conséquent
aucune raison de s’inquiéter. W. saisit l’ouvre lettre
que sa mère lui avait offert deux ans auparavant, un objet magnifique
dont la lame effilée s’évasait à sa base
en un anneau où s’incrustaient les insignes de la Wehrmacht.
Il enfonça précautionneusement la pointe de l'ouvre lettre
sous le rabat du pli, puis il la fit glisser de gauche à droite.
Il jeta un œil à l’intérieur du courrier, hésitant
à lire le message qu’il contenait.
Le papier était doux au toucher. Il perçut une légère
odeur, subtil mélange de musc et de vétiver. Ce contact
sensoriel toucha profondément le soldat. Il eut le sentiment
de partager, même brièvement, l’intimité du
Führer. A nouveau, il ferma les yeux, cherchant l’image du
Chancelier confortablement installé derrière son bureau,
en train de rédiger sa lettre d’une main vigoureuse.
Enfin, il déplia la missive et parcourut le court texte qui y
avait été déposé.
L’officier dut relire la lettre plusieurs fois avant que son esprit
finisse par enregistrer la portée du message qu’elle apportait.
Le Führer félicitait à nouveau l’œuvre
du colonel général. Il appréciait l’engagement
et la discipline de l’officier et tenait à le féliciter
personnellement. Il le ferait de vive voix, prochainement, au camp de
Belzec.
Car le Führer annonçait sa venue pour la semaine suivante.
Le colonel
général W. suivit du regard le convoi qui sortit du camp
pour s’engager sur la petite route de campagne. Dans la cour principale,
les soldats allemands et ukrainiens étaient toujours au garde
à vous, attendant impatiemment le signal qui les autoriserait
à quitter leur position pour courir se réchauffer dans
leur baraquement. Des bouches des soldats frigorifiés s’élevaient
des dizaines de petits volutes de vapeur ; ils se rejoignaient au dessus
de leurs têtes, embrumant légèrement le ciel pourtant
dégagé de ce début de soirée. Les véhicules
officiels ne furent bientôt plus qu’un vague souvenir, l’horizon
absorbant leurs ronflements mécaniques.
Debout sur le perron, l’officier resta figé de longues
minutes, une éternité pour ses troupes stationnées
en contrebas. Enfin, abandonnant ses songes, l’homme rendit leur
liberté aux soldats d’un geste bref. Il tourna lui même
les talons et rejoignit son bureau.
A l’intérieur, des vestiges du passage des invités
subsistaient dans le salon réservé aux personnalités.
Quelques mégots de cigarettes dans le cendrier, plusieurs verres
de cognac à moitié vide, une odeur tenace de parfums coûteux,
tout cela contribuait à déformer encore le prisme de la
réalité paisible du colonel général. Celui-ci
hésita d’ailleurs longtemps avant d’appeler les domestiques
chargés du nettoyage. W. voulait encore garder trace de la venue
du Führer et de ses collaborateurs. Malgré son dégoût
habituel du tabac, il tenait à en conserver les effluves, de
peur que les évènements de la journée ne s’évanouissent
en même temps que les âpres fumées.
Il fallut plusieurs dizaines de minutes à l’officier pour
reprendre ses esprits. Il gardait en mémoire chacune des interventions
du Chancelier. Le petit homme l’avait surpris par sa capacité
à jongler entre les sujets abordés, alternant remarques
d’ordre technique et réflexions sur la musique, la peinture
ou le sport. Ces digressions épisodiques ne devaient cependant
pas faire oublier le caractère très officiel, et donc
très secret, de la visite à Belzec du Führer. Il
n’avait pas effectué ce déplacement dans la rude
campagne polonaise uniquement pour disserter de la poésie ou
de la peinture autrichienne. Evidemment.
Dans le bureau un peu rustre de l’officier, il avait été
question de choix et de décisions, de destinée et d’avenir,
d’histoire mais aussi de secret, d’engagement et de responsabilité.
W. avait écouté les propos de ses invités, n’interrompant
jamais ses interlocuteurs, réfléchissant vite, comme toujours,
analysant le moindre propos. Le Führer ne s’adressait pas
directement à lui. Il s’exprimait le regard dans le vide,
laissant parfois ses yeux s’abîmer dans la contemplation
des œuvres de la bibliothèque ou dans quelque nuage de fumées
de cigares.
Finalement, l’officier s’était senti à l’aise,
confortablement installé à sa place, derrière son
bureau, parfaitement capable de faire face aux exigences qui lui étaient
présentées. Des exigences nouvelles qui offraient au colonel
général une place de choix dans l’histoire du IIIe
Reich.
La période
estivale était déjà bien entamée lorsque
la nouvelle machine fut mise en route.
Il pleuvait tous les jours depuis un mois. Mais ces difficultés
climatiques n’avaient pas altéré la détermination
du directeur du camp à mener la tâche qui lui avait été
assignée.
Il avait promis au Führer que tout serait prêt au 1er juillet,
et il avait tenu parole. En moins d’un mois, les renforts venus
de Pologne, d’Allemagne mais aussi d’Ukraine et de Lituanie
avaient permis de doubler les capacités du camp. W. avait eu
l’idée de scinder en deux la ligne de chemin de fer, afin
de permettre l’arrivée des convois tandis que d’autres
quittaient la gare. Par ailleurs, deux nouveaux bâtiments avaient
été construits et permettaient d’augmenter d’un
tiers le nombre de prisonniers éliminés chaque jour. L’officier
était fier de ce qu’il présenta à sa femme
comme un véritable exploit, osant même, dans un accès
de romantisme, comparer son œuvre aux prouesses des dieux du panthéon
germanique.
W. ne pensait même plus à l’étrange maladie
qui l’avait touché plusieurs mois auparavant. Pour faire
plaisir à Sophie, il acceptait néanmoins de se laisser
régulièrement examiner par le médecin du camp.
Mais celui-ci était catégorique : le colonel général
était en excellente santé.
A la fin du mois d’août, l’officier et son épouse
se permirent une petite escapade à Berlin, pour célébrer
leur vingtième anniversaire de mariage. Ils revinrent amoureux
comme au premier jour, jurant de ne pas attendre encore vingt ans avant
de s’offrir une nouvelle lune de miel.
Les semaines défilèrent ensuite, chacune offrant son lot
de satisfactions et de fierté. Alors l’automne s’installa,
déposant son sempiternel linceul de brouillards et de brume.
Derrière la fenêtre de son bureau, W. observait le bouleversement
climatique, prenant des photographies mentales de l’environnement.
Il observait les arbres perdre leurs feuilles ; celles-ci pourrissaient
alors en tas uniformes sur le sol, lorsque le vent ne les faisait pas
voleter dans le camp en tourbillons sauvages, laissant un sol boueux
dans lequel les bottes des soldats s’embourbaient immanquablement.
Le ciel nuageux, quant à lui, était chaque jour un peu
plus lourd, un peu plus bas.
Sophie passait de longues heures assises dans la véranda, perdue
dans la contemplation des œuvres qu’elle dévorait.
Elle attendait patiemment le retour de son époux. Elle l’avait
convaincu, au retour de leur voyage en Allemagne, de rentrer plus tôt
le soir.
Un jour d’octobre, le colonel général revint chez
lui encore plus tôt dans la soirée. Il pensait avoir attraper
un rhume et obtint de Sophie la permission de s’allonger un peu
avant le souper. L’officier monta dans sa chambre, ôta ses
vêtements et se coucha. Il s’endormit immédiatement.
Il n’y
a plus rien autour de moi.
Plus de sensations, plus de sentiments.
Depuis mon enfance, je me suis tracé un chemin que j’ai
suivi pas à pas, au fil des ans, sans jamais perdre de vue l’horizon
brouillé qui flotte tout là-bas, au loin. Les circonstances
m’ont envoyé ici, dans cette campagne sinistrée,
pour accomplir une tâche sur laquelle je n’ai jamais eu
à m’interroger. Cette responsabilité, je l’ai
assumée chacune des journées que j’ai passées
ici, loin de ma patrie, loin des miens. Sophie m’a énormément
aidée quant à la perception de mes propres capacités
sur lesquelles il m’arrive encore, parfois, de m’interroger
et de douter.
Aujourd’hui, j’ai accompli cette tâche, pour remercier
l’énorme confiance qu’Il m’a accordée.
Bien sûr, il y eu quelques difficultés techniques. Certaines
réalités consécutives à la situation particulière
du camp (coups de feu, odeurs nauséabondes se dégageant
des bûchers, rigueur climatique) ont pu induire en moi certaines
réticences. Mais je les ai toutes combattues, fier de répondre
aux volontés de la Nation.
Un jour, un vieil homme a réussi à distraire la vigilance
des gardiens, sur le quai de la gare, et me prenant à juste titre
pour le responsable du camp, il s’est approché de moi.
De ses yeux filtrait une lumière presque éteinte. Il subsistait
encore quelques bribes d’espoir, de vie, d’amour. Il m’a
soudain demandé pourquoi nous faisions tout cela. Il voulait
comprendre le sens de ma vie, le sens de sa mort. J’ai écouté
ses grandes phrases, demandant d’un geste aux soldats accourus
de le laisser faire. Il n’a rien demandé d’autre
et, comme il voyait que je n’avais rien à répondre,
s’est finalement laissé entraîné par les soldats
avec le reste du convoi.
J’ai rapporté l’épisode le soir à Sophie.
Elle s’est inquiétée pour mon intégrité
physique, demandant que je sois plus sévère au sujet du
contrôle des gardiens. Mais de mon côté, cet épisode
ne m’a aucunement effrayé. Au contraire. Il me rappelle
que mon travail ne peut souffrir d’aucune contestation, d’aucune
hésitation. Je suis au centre d’une machine qui est lancée
sur les rails de l’histoire, et ma responsabilité est de
ne pas la faire dévier de son chemin.
Ce pauvre homme sur le quai n’a rien compris aux choix qu’un
homme doit entreprendre, et à la destinée qu’il
se doit d’assumer.
Seuls la mort et le Fûmes pourraient m’en détourner.
W. se
réveilla en sursaut.
Il avait le sentiment d’avoir dormi longtemps. Trop longtemps.
Malgré l’épaisse couverture, l’officier était
frigorifié et tout son corps tremblait. Il avait comme un goût
de sang dans la bouche et ses yeux étaient secs.
Les rideaux de la chambre avaient été tirés, mais
il ne se souvenait pas de l’avoir fait. Sophie était-elle
venue pendant son sommeil ?
Il agrippa l’interrupteur de sa lampe de chevée mais celle-ci
refusa de s’allumer. L’officier farfouilla dans le tiroir
avant de trouver une bougie et une boîte d’allumettes. La
lumière jaillit alors dans la petite pièce. Il saisit
un chandelier, se leva lorsqu’il aperçut l’individu.
Surpris, il faillit laisser échapper la bougie, avant de se reprendre
et d’orienter le halo de lumière vers la silhouette. L’homme
était assis dans un fauteuil situé à l’un
des angles de la pièce. Encore tremblotant, W. s’approcha
de l’intrus pour tenter de distinguer son visage. Celui-ci lui
était inconnu. Il portait les stigmates de la vieillesse, mais
le temps n’était pas seul responsable des marques qui rongeaient
la face du vieillard. Les yeux de l’étranger s’enfonçaient
dans leurs orbites, et la bouche était un trou difforme.
« Qui êtes-vous ? Que faites-vous dans ma chambre ? »
lança l’officier après avoir déposé
le chandelier sur la coiffeuse de Sophie.
L’homme assis devant lui ne cilla pas. Il portait un antique manteau
rongé par le temps, dont les tissus avaient été
rendus rêches par le froid et la pluie. W. allait reposer sa question
lorsqu’il reconnut les frusques du vieillard. Il les avait vues
en rêve, lorsqu’il était malade, avant que l’individu
qui les portait ne s’évapore dans la nature. Etait-il encore
en train de rêver ? Pourtant, le froid qui l’accablait lui
semblait bien réel.
Agacé par le regard vide et le silence de l’étranger,
W. se jeta sur lui, mains en avant, prêtes à saisir le
cou du vieillard. Mais celui-ci disparut subitement et l’officier
vint se heurter violemment au dossier du fauteuil. Heureusement pour
lui, l’épaisse garniture du meuble amortit sa chute. Il
mit quelques instants pour se relever, cherchant autour de lui, hagard,
l’homme évaporé.
Un rire profond lui fit tourner la tête.
Le vieillard s’était allongé sur le lit, dans une
posture vulgaire. Sa bouche tordue formait un rictus, ses lèvres
s’écartant comme si elles cherchaient à aspirer
tout l’air de la pièce. W., prit de panique, et sans réfléchir,
tenta une nouvelle fois d’agripper l’apparition mais celle-ci
se déroba sans un bruit, obligeant l’officier à
s’écrouler sur le lit, dans un gémissement pathétique.
Cette fois, le colonel général n’insista pas et
s’enfuit de la chambre, appelant désespérément
sa femme, qu’il supposait être au rez-de-chaussée.
Dans son crâne, les idées les plus folles se bousculaient,
et sa raison n’arrivait pas à émerger de ce dédale
de peurs incontrôlables.
Dans une obscurité presque totale, il jaillit dans l’escalier,
manquant tomber à plusieurs reprises. Sophie ne répondait
pas à ses supplications. Etait-elle sortie ? Il devait pourtant
être tard. W. regarda sa montre et eut un nouveau sursaut d’horreur.
Le cadran indiquait 19h04. C’était exactement l’heure
à laquelle il s’était couché. L’officier
était pourtant persuadé d’avoir dormi.
Pris de panique, il fit le tour des différentes pièces
mais ne vit ni son épouse, ni l’un de ses serviteurs. La
demeure baignait dans une étrange obscurité d’où
filtrait une lumière dont W. n’arrivait pas à déterminer
la source. Il courut dans son cabinet, ouvrit le tiroir de son bureau
et attrapa le Luger qu’il conservait toujours chargé. Puis
il ressortit de la pièce et s’approcha de la porte d’entrée.
La main sur la poignée, il sentit un souffle léger mais
glacial frôla sa nuque. Il se retourna et vit le vieillard, l’une
de ses orbites vides, lui lancer un regard cyclopéen, absurde
tandis qu’un ricanement effrayant lui transperça les chairs.
W. ouvrit alors la porte, cherchant une bouffée d’oxygène
dans la nuit noire de l’automne.
Il s’arrêta net sur le palier.
Le militaire se trouvait devant une assemblée de morts. Des centaines
de silhouettes, peut-être des milliers. Il y avait des hommes,
des femmes, et même des enfants. Tous étaient dévêtus
et, dans l’absurdité de leur nudité, présentaient
des marques atroces de mutilation, d’amputation et de putréfaction.
A certains, il manquait un bras, ou une jambe. D’autres encore
tentaient de retenir les viscères qui s’évacuaient
des entrailles de leurs corps. Des femmes avaient des trous à
la place des seins, et leur intimité était à vif.
Leurs regards n’exprimaient qu’un vide effrayant, mais ils
fixaient malgré tout l’officier pétrifié
sur le seuil de sa maison.
Il passait d’un visage à un autre, observant avec dégoût
les traces des souffrances endurées. Certains de ces visages
lui rappelaient vaguement quelque chose. Il crut reconnaître celui
du vieil homme sur le quai. Son nez était un trou béant,
un de ses bras était atrophié, mais c’était
bien lui.
Etait-il victime d’hallucinations ?
Et que voulaient tous ces gens ?
L’officier voulut s’enfuir mais le cercle se referma et
il sentit le souffle glacé de centaines, de milliers de bouches
en putréfaction. Il tremblait de tous ses membres et sa vision
commençait à se brouiller. Il se jeta sur l’un des
corps qui s’effrita à son contact, comme s’il n’était
que poussières, ou cendres. L’officier, encerclé,
hurlait des paroles incompréhensibles et désespérées.
Des larmes acides coulaient de ses yeux, rongeant sa cornée,
troublant la vision des silhouettes qu’il avait autour de lui.
Alors, les fantômes refluèrent, lentement, ombres furtives
dans l’œuvre du temps. Elles s’éloignèrent
du soldat vaincu. Celui-ci se figea dans une attente incertaine. Il
essaya de distinguer le moindre mouvement, mais il ne se passa rien.
Le temps était comme suspendu. L’officier s’était-il
échoué dans le néant ?
Soudain, il sentit une inspiration profonde, universelle. Celle de tout
un peuple. Ses pores se dilatèrent, avant de se contracter violemment.
L’officier hurla sous l’effet de la douleur, sentant sa
peau se tendre sur les os, comme si l’air et l’eau cherchaient
à quitter son enveloppe corporelle. La souffrance était
atroce, et des spasmes secouaient W., l’obligeant à se
rouler à terre. Là, dans la terre meurtrie, nourrie de
milliers de chairs, l’homme offrait un étrange spectacle
aux étoiles, une danse frénétique et grotesque,
ultime tentative pour sauver sa vie. La mort prenait son temps mais,
déjà, elle s’imisçait dans le corps et l’âme
de l’officier.
Etendu sur le sol boueux, les chairs pourrissantes, W. attendit le souffle
final. Dans un ultime sursaut d’orgueil, préférant
mettre lui-même fin à son existence, il voulut saisir son
Luger. C’est avec horreur qu’il vit sa main s’effriter
au contact du métal, poussière retournant à la
poussière.
Il n’eut pas le temps de lever les yeux. Des milliers d’exhalaisons,
soupirs de l’âme ou respirations du temps, soulevèrent
l’officier, avant d’emporter définitivement les résidus
humains aux quatre vents.
Sophie
appela son mari pour la troisième fois.
Le repas était prêt depuis longtemps et la soupe refroidissait
sur la table de la salle à manger. Il était tard et, recluse
de fatigue, elle souhaitait rejoindre son lit le plus tôt possible.
Libérée de ses obligations, Léa avait retrouvé
pour la nuit le petit logement que le couple mettait à sa disposition,
dans l’ancienne remise aménagée. Si son époux
tardait encore, Sophie serait obligée de faire réchauffer
elle-même le repas.
Elle tendit l’oreille, cherchant à percevoir du mouvement
à l’étage. Hormis le tic-tac incessant de l’horloge,
et les notes apaisantes diffusées par le vieux phonographe, rien
ne troublait le silence de la nuit.
Agacée d’attendre, Sophie quitta la table et grimpa l’escalier
menant à l’étage supérieur. La porte de la
chambre était fermée. Sans même frapper, Sophie
entra dans la chambre. Elle fut assaillie par l’odeur âpre
qui flottait dans l’air. La pièce nageait dans une obscurité
morbide. Sophie avança à tâtons jusqu’au lit
et enclencha l’interrupteur de la lampe de chevet.
Elle ne put s’empêcher de crier en découvrant le
corps sans vie de son mari. L’homme était allongé
sur le lit, vêtu de son uniforme d’officier, les yeux et
la bouche grands ouverts. La peau de son visage et de ses mains était
racornie, comme si l’eau dans son corps avait été
entièrement absorbée. L’officier n’était
plus qu’une statue de verre, un arbre aux branches desséchées
que le moindre courant d’air risquait de briser. La lumière
blafarde de la lampe de chevet léchait le visage émacié,
accentuant encore la rigidité du cadavre.
Les larmes aux yeux, le désespoir aux lèvres, Sophie hurlait
son amour et sa peine accrochée au corps rigide de son mari.
Dans l’obscurité de la chambre, elle ne vit pas les milliers
de petits grains de poussière qui, autour du cadavre du colonel
général, flottaient dans l’air.
Fin