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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Nicolas Bénard

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Le peuple miroir
(2/2)


Ces pensées l’accompagnèrent durant le trajet qui le mena à la petite chapelle de la Congrégation du Renouveau spirituel. Les Frères José attendaient le professeur, debout sous le portique de bois.
La chapelle n’était en réalité qu’une vulgaire cabane de plexiglas opaque que les religieux avaient apportée avec eux pour établir leur premier lieu de culte sidéral. Ils avaient sué pendant plusieurs jours avant de réussir à donner à cet écheveau de tiges un semblant d’aspect monumental. L’ensemble ressemblait plus à une cabane de pêcheur qu’à un sanctuaire. Toutefois, ils avaient apposé l’emblème de leur communauté, un cercle à l’intérieur duquel se tenaient des Jumeaux, figures symboliques de l’ordre, dont les corps se rejoignaient en leur base pour ne former plus qu’un. Cet emblème suffisait à donner un caractère spirituel à l’endroit.
A chaque fois que Carwell se retrouvait en face de représentations de l’ordre du Renouveau spirituel, il ne pouvait s’empêcher de revivre les conditions d’émergence du mouvement religieux. A la fin du vingt et unième siècle, les anciennes religions millénaristes (catholicisme, protestantisme, judaïsme) avaient fusionné, alors que la majorité des peuples fuyait cette révolution œcuménique. Les églises s’étaient vidées et la plupart des confréries, congrégations et ordres monastiques, réguliers et séculiers, avaient progressivement recouvré leur état originel confidentiel, voire insignifiant. Seule une poignée d’anciens réformés, refusant vigoureusement de renoncer à leurs prérogatives, signifièrent au monde entier, grâce à une politique de communication redoutablement efficace, qu’ils préserveraient leur spécificité. Pour rompre avec l’œcuménisme ambiant, ils créèrent un nouvel ordre autour de la figure des Jumeaux. S’appuyant sur un certain nombre de textes apocryphes récemment découverts dans les archives du Vatican, ils affirmèrent le dualité du fils de Dieu, ainsi que son caractère universel, sur Terre comme dans le reste du l’univers.
Ainsi naquit l’image des Jumeaux, fils de Dieu.
Les déclarations de la congrégation intervinrent - et ce fut là une chance inouïe et une coïncidence incroyable - juste avant que Sigma 87 ne fut localisée et décrite comme viable pour l’espèce humaine. L’ordre s’engouffra dans la brèche, affirmant que cette planète pouvait présenter les mêmes origines divines que celles de sa sœur jumelle, la Terre.
Le message ne passa pas inaperçu et acheva de convaincre les millions de sceptiques que les bouleversements théologiques avaient fini par éloigner de la Foi. Leur culte avait d’abord fleuri dans toute l’Europe, avant de rapidement triompher des autres croyances, moribondes dans la plupart des autres régions du monde.
Les Frères de l’ordre de la Congrégation du Renouveau spirituel étaient donc l’expression humaine de la symbolique que leur croyance véhiculait. Ainsi, seuls des vrais jumeaux pouvaient prétendre à la prêtrise, pour justifier de la dualité originelle de l’Homme. A l’origine, Dieu avait en effet offert à l’Homme une double existence qui devait lui permettre de régir l’univers. Malheureusement, leur théologie expliquait que les Jumeaux originels s’étaient battus entre eux, chacun revendiquant la primauté sur l’autre. Leur Père avait fini par punir l’orgueil fraternel. Les Jumeaux - réminiscences de l’œuvre divine originelle - étaient donc là pour rappeler aux hommes leur arrogance et la quête qu’ils devaient entreprendre pour retrouver la gémellarité primitive.
Les objectifs et les considérations des scientifiques étaient donc bien différents. Il n’empêche, Carwel tenait à conserver des relations cordiales avec les représentants de l’ordre. C’est ainsi qu’il rendait visite chaque semaine aux Jumeaux pour partager ses analyses et confronter l’évolution de leurs recherches.
Les deux Frères étaient semblables en tout point. N’eut été la barbe grisonnante qui recouvrait les joues d’Hadrien, il était impossible de le différencier de son frère Urbain. Carwell s’approcha de l’entrée de l’église et serra les mains des ecclésiastiques. Les trois hommes s’installèrent dans des fauteuils confortables, sur la plate forme dégagée qui faisait office de terrasse. Carwell refusa le verre de Scotch qu’Hadrien lui proposa. Il accepta par contre volontiers un des cigares que les Frères avaient à leur disposition.
« Comment allez-vous mes frères ? demanda le professeur en dégageant un nuage de fumée grisâtre. »
Ce fut Urbain qui répondit :
« Nous poursuivons notre tentative de communication avec les Almovides. Avant hier, un spécimen s’est approché de notre chapelle et nous l’avons invité à pénétrer à l’intérieur. Comme toujours, il n’a manifesté ni animosité, ni intelligence particulière.
- Vous pensez encore que ces animaux ont des origines communes à celles de l’Homme ?
- Vous aussi, n’est-ce pas ? » intervint malicieusement Hadrien.
Le religieux était intelligent. Il savait que, dans la pratique, ses objectifs et ceux de l’équipe de chercheurs étaient similaires. Tous essayaient de prouver que les Almovides et l’Homme étaient de lointains cousins biologiques. Carwell avait démontré que certains métaux découverts en Afrique australe étaient originaires de Sigma 87. Mais Carwell était un scientifique et il lui restait encore à démontrer la véracité de la théorie universaliste qui supputait que les Almovides et les Terriens étaient issus de la même chaîne biologique.
« Je cherche juste à savoir si l’Homme est apparenté à cette étrange espèce animale. Je suis un scientifique, doué d’un rationaliste. Je ne cherche pas à établir une Vérité d’obédience divine.
- Peut-être, répondit Urbain. Mais nous cherchons tous à établir un contact avec les Almovides, que ce soit pour des raisons scientifiques ou théologiques. Et aujourd’hui, trois mois après notre arrivée, nos conclusions sont identiques. Ces animaux ne nous comprennent pas, et nous ne les comprenons pas. »
Ce fut son frère qui enchaîna :
« Maintenant que vos études sur les végétaux, les animaux et l’environnement d’une manière générale sont achevées, il va bien falloir retourner chez nous et annoncer nos piètres résultats.
- Je suis sûr que vous saurez tirer un profit très favorable de cet échec commun ».
Carwell savait en effet que les Frères, et donc la congrégation, arriveraient à utiliser à bon escient l’échec de la mission. Ils annonceraient à la face du monde que Sigma 87 était une sorte de berceau originel, ou pire encore, que cette planète et ses habitants n’étaient que le miroir temporel de ce qu’il adviendrait de la Terre si elle ne rejoignait pas le culte du Renouveau spirituel. Les Almovides seraient présentés comme les restes d’une civilisation défunte. Ils ajouteraient peut-être même que des Hommes avaient un jour colonisé la planète, et qu’ils avaient fini, avec le temps, par devenir ces pauvres bêtes errantes, dénuées d’une quelconque forme d’intelligence.
Par conséquent, le responsable de la mission cherchait à gagner du temps en repoussant sans cesse le retour vers la Terre.
Les trois hommes échangèrent encore quelques banalités, avant que Carwell ne prenne congé. Il promit de leur apporter la semaine suivante la date de leur départ.
Le professeur grimpa sur son Rôdeur et mit le cap sur le Village. La journée était déjà bien avancée et ses collaborateurs l’attendaient certainement pour déjeuner.

Les jours suivants apportèrent peu d’éléments nouveaux aux chercheurs, cloîtrés le plus souvent dans le laboratoire.
Alors que la mission courrait inéluctablement à son terme, Carwell avait en effet demandé à ses collaborateurs d’accroître leur charge de travail. Les entomologistes, biologistes et généticiens membres de la mission ne dormirent quasiment pas pendant plusieurs jours, s’arrêtant juste quelques heures pour soulager leurs yeux plongés dans la lumière agressive des microscopes. Ils cherchaient désespérément à trouver le lien supposé entre l’espèce Almovide et l’Homme dont Carwell espérait encore parvenir à démontrer l’existence. Mais l’ambiance était à la morosité, et les techniciens, déchargés de leurs tâches habituelles, passaient leurs journées au bord du Lac, à contempler l’onde apathique et silencieuse, échangeant quelques cigarettes opiacées, riant bruyamment dès qu’un des leurs sortait un bon mot.
Carwell n’aimait pas voir certains de ses hommes se prélasser dans l’atmosphère languide de la planète, mais il n’avait pas grand-chose à dire. Son autorité s’était émoussée depuis qu’il leur avait annoncé la date du retour sur Terre. Les techniciens n’osaient rien dire devant lui, mais le professeur savait qu’il avait perdu une partie de la confiance que ces derniers – et même certains chercheurs – avaient accordée au chef de l’équipe. Sa crédibilité était largement entamée et il appréhendait le retour sur Terre.
Comment allait-il atténuer la déception que ses congénères ne manqueraient pas de ressentir lorsqu’ils apprendraient l’échec de la mission ? Les critiques allaient fuser et ses détracteurs pouvaient d’ores et déjà s’en frotter les mains. Il s’attendait à être vilipendé par des media dont il avait su tirer profit lorsqu’il avait voulu présenter ses découvertes au monde entier.
Ellen essaya bien, à plusieurs reprises, de lui remonter le moral, insistant sur les découvertes essentielles qu’ils avaient néanmoins accomplies durant leur séjour. Pourtant, Carwell paraissait avoir abandonné tout espoir de corroborer ces premières hypothèses et sa théorie sur l’existence d’une chaîne biologique universelle.
La veille du départ, il passa la journée sur son Rôdeur à arpenter les plaines environnantes, sempiternelles étendues de végétation d’une uniformité aussi lénifiante qu’envoûtante. En fin d’après-midi, il reprit la direction du Village lorsqu’il vit les Almovides s’approcher du groupe d’habitations des Terriens.

Tous - chercheurs, techniciens, administratifs - s’étaient regroupés devant l’entrée du laboratoire, formant une masse compacte, comme s’ils souhaitaient interdire l’entrée de leur lieu de travail. Au dessus d’eux, Arthénon et Polyathénon commençaient à disparaître, dévorés par la ligne d’horizon, engloutis dans les brumes évanescentes de cette fin de journée.
La plupart des Terriens ne pouvaient s’empêcher de trembler à la vue du troupeau d’Almovides qui leur faisait face.
Ebahi, Carwell tentait d’interpréter ce qu’il voyait. Plusieurs centaines, peut-être plusieurs milliers d’individus, se tenaient immobiles, en rangs serrés, à quelques dizaines de mètres des bâtiments. Aucun d’eux ne bougeait. Le silence recouvrait les plaines qui s’étendaient à l’infini devant eux. La surface du lac ressemblait, comme toujours, à une patinoire géante, reflétant, en cette fin de journée, la lumière blafarde des astres couchants.
Le scientifique ne pouvait détacher son regard de la marée animale qui lui faisait front. Les hypothèses les plus folles traversèrent son esprit. Etait-ce un jour particulier pour les Almovides ? S’apprêtaient-ils à célébrer un événement exceptionnel ? S’étaient-ils réunis parce qu’ils savaient que la mission des Terriens arrivait à son terme ? Mille questions se bousculaient, mais elles demeuraient sans réponse.
Carwell détecta un mouvement, légèrement sur sa gauche. Un Almovide venait de quitter ses congénères et avançait vers eux. Reprenant un peu d’assurance, le terrien tenta de rassurer ses collègues, leur enjoignant de ne pas bouger. L’individu s’approchait, lentement, traînant dans son sillage une nuée de brindilles arrachées à la lande. Quand il fut arrivé à quelques mètres de lui, Carwell plongea son regard dans celui de l’indigène. Il y vit une forme de vie nouvelle, une forme d’intelligence qu’il n’avait jamais détectée auparavant.
S’étaient-ils tous trompés sur cette peuplade extra-terrestre ?
L’Almovide s’arrêta à quelques centimètres de Carwell. Savait-il que le scientifique était le chef de la délégation ?
L’indigène dominait le Terrien d’un bon mètre. Ses yeux brillaient d’un éclat quasi minéral. Une toison épaisse recouvrait intégralement la silhouette massive, pourpre luisante de gemmes qui réfléchissait les rayons des soleils déclinants. Sa stature majestueuse, son port altier, son charisme presque humain ne laissaient planer aucun doute sur sa position. L’individu qui faisait face au groupe de Terriens n’était pas un simple éclaireur, ou un représentant parmi d’autres de l’espèce.
C’était le chef des Almovides en personne.
La scène se figea l’espace d’une minute, ou peut-être d’une heure. Le temps s’était arrêté, et nul n’osait plus bouger. Derrière Carwell, quelqu’un se mit à tousser, éjectant violemment l’humain hors de sa bulle de méditation. Il allait interpeller l’indigène lorsque celui-ci brisa le silence.
L’Almovide émit un son puissant et profond, comme si des forces naturelles, souffle animal, éruption minérale, jaillissaient de ses entrailles, déversant leur énergie dans un hurlement de souffrance à glacer le sang. Puis le cri devint tour à tour clameur, litanie et, enfin, chant, comme si l’indigène cherchait la formule sonore adéquate pour entrer en contact avec l’envahisseur venu de l’espace.
Des sons s’assemblèrent, formant des syllabes, flots de paroles incompréhensibles. Cette transformation, opérée dans la douleur, ressemblait à un accouchement, un vomissement de mots qui fit trembler les membres extraordinaires de l’individu.
Enfin, l’Almovide recouvra son calme, le déluge vocal se muant en un langage dont les Terriens purent enfin saisir le sens.
« Je m’appelle Sorgxha. Je suis le Mrowxi de ce monde. Ce qui, selon votre mode de pensée, doit vouloir signifier que j’en suis le chef. Même si pour notre peuple, cette notion définit ma position de manière très imparfaite. Mais ce n’est pas grave. L’important est que vous me compreniez.
- Nous devons vous avouer notre surprise, coupa Carwell. Cela fait plusieurs mois que nous essayons d’entrer en contact avec vous, et c’est la veille de notre départ que vous apparaissez ainsi, nous révélant votre compréhension et votre maîtrise de notre langue.
- Votre langue, il nous a été difficile de la comprendre, et de la reproduire. Notre orifice buccal ne nous sert habituellement pas à communiquer. Nous le faisons uniquement par l’entremise de, comment dites-vous ? D’ondes magnétiques, que nous utilisons sur une fréquence trop basse pour que tout votre appareillage puisse le détecter. Certains de mes compatriotes ont eu du mal à ne pas briser le silence pour lequel nous avions opté, mais dans l’ensemble, nous avons réussi à ne pas nous trahir.
- Je ne comprends pas vos objectifs. Si vous vouliez éviter tout contact avec nous, il fallait nous le dire. Notre protocole nous interdit de soumettre la volonté de toute espèce extra-terrestre. Un simple mot de votre part et nous nous en serions retournés sur notre planète. »
Carwell était passablement agacé, et il ne s’en cachait pas. Il ressentait une forme d’exaspération, et même d’humiliation. Debout sous la chaleur des astres pourtant déclinants, il trouvait la situation absurde. Les membres de la mission avaient passé plusieurs mois à tenter de comprendre cette planète, et en quelques mots, leurs travaux devenaient dérisoires, obsolètes.
Que voulait donc ce peuple si étrange ?
Ellen qui prit la parole :
« Etes-vous venus en amis ? »
Sorgxha se tourna vers la jeune femme. Ses yeux brillants transpercèrent l’humaine de part en part, et elle sentit son sang se figer dans ses veines. Ellen réussit néanmoins à soutenir le regard énigmatique de l’Almovide.
« Nous ne vous voulons aucun mal, rassurez-vous. Mon peuple est pacifique. Mais avant que vous ne partiez, je dois vous parler. Peut-être pourrions-nous discuter de cela ailleurs ? »
Sorgxha proposa à Carwell et Ellen de s’éloigner des habitations des humains. Les Terriens suivirent leur hôte sur une centaine de mètres. Celui-ci finit par s’asseoir sur le sol duveteux de la lande. Derrière eux, les Terriens n’avaient pas bougé, observant à distance l’étrange compagnie. Quant aux Almovides, ils s’étaient depuis longtemps assis en petits groupes. Peut-être conversaient-ils dans leur inintelligible langage ?
Carwell et Ellen s’assirent à leur tour, formant avec l’autochtone un cercle duquel la vérité ne sortirait peut-être jamais. Alors Sorgxha prit la parole, et ne la quitta plus.
Son histoire, et celle de son peuple, étaient anciennes. Alors que la glace recouvrait la majeure partie de la surface de Sigma 87, les Almovides vivaient au centre de la planète, sur une langue étroite de terre, aujourd’hui occupée par l’immense étendue d’eau que les humains nommaient lac Intérieur. Les années passèrent, formant bientôt des siècles, et la glace se mit à fondre, progressivement, inéluctablement. Les autochtones profitèrent de ce changement climatique et de l’amélioration des conditions de vie pour proliférer.
Les Almovides n’avaient pas de livres, encore moins d’archives. Ils disposaient cependant d’une mémoire interne que l’évolution de l’espèce leur avait léguée. Ainsi, chaque nouveau-né détenait certaines clefs de l’histoire de son peuple, un savoir profondément enfoui dans les méandres de leur subconscient. Les connaissances de chaque individu, partagées et regroupées, formaient alors un livre imaginaire, une bibliothèque universelle. Les membres de cette société silencieuse consacraient ainsi leur existence à échanger les bribes d’histoire que chacun détenait dans sa mémoire, et celles-ci différaient largement d’un individu à un autre. Des divergences pouvaient apparaître, mais les besoins de leur communauté ne s’exprimaient ni par la violence, ni par l’opposition. Ils échangeaient leurs connaissances, et votaient lorsque des éléments étaient en contradiction. Lorsqu’un des leurs mourrait, sa mémoire disparaissait avec lui. Les échanges étaient donc vitaux pour la survie de l’espèce.
Malgré cela, il manquait un élément fondamental aux Almovides. Leurs archives mentales ne donnaient aucune information quant à l’origine de l’espèce. D’où venait-ils ? Qui étaient leurs ancêtres ? Les Almovides désespéraient de trouver, un jour, des réponses à ces questions.
Alors, quand ils virent débarquer les terriens, aventuriers de l’espace aux traits si proches des leurs, une onde de choc se répandit dans toute la communauté. Les étrangers pouvaient-ils leur apporter ces réponses tant espérées ? Prudemment, Sorgxha et ses frères avaient choisi de ne pas entrer directement en contact avec les terriens, choisissant de les observer et d’étudier leurs comportements, ainsi que leurs objectifs, par le prisme de leurs pouvoirs télépathiques. La barrière mentale des nouveaux venus n’avait pas résisté aux ondes émises par les autochtones, sans même que les terriens s’en aperçoivent.
Ainsi, pendant plusieurs mois, les Almovides avaient eux aussi étudié les humains, cherchant par la pensée à comprendre leur histoire.
Malheureusement, il ne leur fallut que quelques jours pour réaliser que leurs hôtes ne leur seraient d’aucune utilité. Ils avaient donc décidé d’attendre le départ des humains, et de reprendre leur existence placide d’archivistes mentaux.
Carwell interrompit le monologue de l’extra-terrestre.
« Pour quelle raison êtes vous venus vers nous aujourd’hui ?
- Tout simplement parce que nous ne pouvons pas vous laisser partir. Vous représentez un danger pour mon peuple, et pour notre planète. C’est une chose que nous avons comprise récemment.
- Vous ne risquez rien, voyons. Si vous avez correctement lu dans nos esprits, vous devez savoir que notre protocole nous interdit de contrarier la volonté de votre espèce, quelle que soit la nature des contraintes.
- Nous savons tout cela, reprit Sorgxha. Mais ce qui nous inquiète, ce sont deux de vos amis.
- Mes compagnons sont tous des scientifiques professionnels dont la déontologie ne souffre d’aucune contestation.
- Il ne s’agit pas des chercheurs ni des techniciens.
- Alors de qui voulez-vous donc parler ? lança Ellen.
- Nous avons peur de ceux que vous nommez les Jumeaux. Ce sont eux qui représentent un danger pour notre espèce. »

Hadrien demeura seul quelques instants, pendant que son frère finissait de ranger ses affaires.
Assis sur le sol moelleux de la lande, il contemplait le ciel étoilé, respirant les parfums délicats que les herbes environnantes exhalaient sur des milliers de kilomètres. La nuit sur Sigma 87 différait peu de la nuit terrienne. Les étoiles brillaient d’une même intensité, et le religieux circulait sans peine sur la carte des astres qui s’offrait à son regard.
Hadrien se leva, fit quelques pas en direction du lac. Il essaya de se représenter Sigma 87 des millions d’années plus tôt, lorsque la planète, à l’instar de sa Terre natale, n’était qu’une boule de glace au climat improbable.
Comment les Almovides avaient-ils émergé sur cette terre alors inhospitalière ? Quels éléments avaient abouti à l’évolution de cette espèce, et à la constitution d’un tel patrimoine biologique ?
L’ecclésiastique, comme son frère, étaient arrivés sur Sigma 87 l’esprit enfiévré, impatients à l’idée de trouver des réponses à leurs questionnements théologiques.
Finalement, en dépit de l’expérience enrichissante du voyage, la mission était un échec. Les Almovides n’étaient jamais venu sur Terre, et il était peu probable qu’ils fussent les descendants d’humains venus s’installer dans cette région de l’univers.
Les Jumeaux ne partageaient pas les convictions rationalistes du professeur Carwell et de son équipe. En outre, ils n’appréciaient pas vraiment le scientifique, qu’ils avaient trouvé, à plusieurs reprises, un peu trop sûr de lui. Pourtant, quand le petit homme au crâne dégarni avait fini de leur parler, quelques heures plus tôt, leurs considérations personnelles s’étaient effacées derrière la force de son propos.
Les conclusions auxquelles avait abouti Carwell étaient douloureuses, mais elles étaient d’une logique implacable.
Les Almovides avaient prouvé leur supériorité intellectuelle, en renversant la relation d’étude sujet / objet. Les humains avaient ainsi été pris à leur propre piège, en excluant la possibilité que les Almovides puissent eux-mêmes s’intéresser aux comportements des terriens, sans que ces derniers ne s’en aperçoivent.
Ironie du sort, les autochtones, après s’être copieusement nourris des pensées humaines, avaient compris que leurs hôtes passagers ne pourraient rien faire contre eux s’ils révélaient leur supériorité. Cela faisait partie du protocole établi par le Parlement européen, là-bas, à des millions de kilomètres de Sigma 87. Les Frères n’y pouvaient rien, n’en déplaise à leur volonté d’associer cette étrange espèce douée de télépathie à la race humaine.
Finalement, les Jumeaux n’avaient pas le choix. Ils devaient accepter la proposition de Carwell. Le scientifique avait longuement réfléchi aux conséquences de la mission. Pour lui aussi, celle-ci s’apparentait à un échec. Il ne voulait pas perdre la face, une fois revenu sur sa planète. Par conséquent, le scientifique avait envoyé un message à la Terre, indiquant simplement l’existence d’une espèce indigène avec laquelle la communication n’avait pas pu être établie.
Dès lors, suivant le protocole instauré par les nations européennes, toute colonisation de Sigma 87 était inenvisageable.

Le Village n’était plus qu’un vague souvenir.
Trois semaines après le départ des terriens, les traces de leur présence s’étaient progressivement effacées, ne laissant que de légères cicatrices, ici et là, sur la verte toison qui recouvrait la surface de Sigma 87. Les habitations avaient été entièrement démontées, et les humains avaient emporté avec eux chaque objet, chaque matériau, chaque substance étrangère.
Demeurait juste, dans l’étonnant enchevêtrement mental des Almovides, la survivance d’une rencontre avortée. Mais la mémoire commune de l’espèce, tissu relationnel à la complexité indéchiffrable, finirait par ranger dans un tiroir et classer définitivement ce détail de leur histoire.
Les Almovides avaient recouvré leur paisible existence, bringuebalant lascivement leurs lourdes carcasses sur le sol feuillu des vastes plaines de Sigma 87. Depuis le départ des terriens, le silence avait en effet repris ses droits, et seul le vent délivrait quelques notes imperceptibles.
Aux abords du lac Intérieur, plusieurs individus s’ébrouaient avec malice, osant à peine tremper un orteil dans l’immensité des flots, aussi mystérieuse qu’effrayante.
Plus loin, assis dans l’herbe douce et légèrement parfumée, un Almovide observait ses congénères, comme un père surveillant d’un œil discret sa progéniture en train de batifoler, loin des affres de l’existence. L’autochtone laissa son esprit, l’espace d’un instant, s’abîmer dans la contemplation des astres qui tachaient l’horizon, boules incandescentes lancées sur un drap céruléen.
Soudain, son regard fut attiré par un scintillement lointain, au-delà des astres, dans un autre monde. Sorgxha sentit un brusque frémissement sur sa nuque, comme si un doute, une crainte surgissait de l’au-delà. Rapidement, son assurance reprit le dessus. Il s’en voulait encore d’avoir menti à son peuple. Mais il savait que cette décision était la bonne. Il savait que son espèce n’avait plus besoin des humains.
L’ancien habitant de la Terre n’avait pas oublié l’histoire de son peuple. Il n’avait pas oublié l’histoire de la Terre, ni celle de ses ancêtres. Il lui avait fallu de nombreuses années pour accepter sa nouvelle existence, son nouveau corps. Aujourd’hui, sur Terre, personne ne se souvenait plus d’eux, quelques hommes et quelques femmes que la science, dans sa folie la plus totale, avait abandonné aux dérives du temps et de l’espace.
Sorgxha, aujourd’hui, était un Almovide.
Désormais, son histoire n’appartenait qu’à lui.


Fin.

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