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Par Nicolas Bénard

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Ragnarök


Ragnarök : « destin fatal des Dieux », en vieux norrois. Dans la mythologie nordique, c’est la bataille de la fin du monde, le destin auquel ne peuvent échapper les dieux, la destruction d'Asgard et le renouveau du monde.


Installées depuis la fin du 10ème siècle au Groenland, plusieurs colonies d’origine islandaise bénéficient pendant plus de deux siècles d’un climat favorable pour s’organiser et se développer. A partir du 13ème siècle, la région connaît un refroidissement progressif, tandis que plusieurs épidémies déciment les populations. Les établissements de l’ouest disparaissent subitement au début du 15ème siècle. Aujourd’hui, les causes de cette extinction fulgurante demeurent inconnues des archéologues et des historiens.


Janvier 1409, côte ouest du Groenland.


Le navire glissait silencieusement sur la mer glaciale, filant tel un fantôme dans la brume du Nord. Au dessus de lui, dans le ciel, la nuit semblait avoir effacé les étoiles et invité les Dieux à d’autres réjouissances, loin des affres terrestres. Les six longues rames brisaient le miroir de l’eau, régulièrement, comme les bras d’un géant luttant contre les flots immémoriaux. Le monstre de bois avançait sur l’onde, héros déchu, le corps blessé. Des vents invisibles tendaient la voile, mais trop faiblement pour encourager un équipage apathique. Une fine couche de glace cerclait la coque dans une armure de cristal, et goussets et entretoises grinçaient de concert, dans un murmure plaintif. La mort observait la scène, quelque part dans la nuit, attendant patiemment de déposer son voile glacé sur l’embarcation.
L’expédition touchait à sa fin. Les dix hommes assis dans le bateau observaient les alentours le regard fiévreux, épuisés et impatients de retrouver leur foyer. Le brouillard opaque cachait encore le rivage mais ils savaient qu’il était là, à quelques encablures, et tous guettaient la lueur d’un feu, prêt à réchauffer leur cœur. Ils étaient partis depuis quinze jours, et leur périple les avait menés toujours plus au Nord, en plein royaume des phoques et des Skroelings . Mais cette année encore, leur mission i vikingu s’était révélée un échec, et les quelques provisions qu’ils rapportaient ne nourriraient pas longtemps leurs familles. Les chasseurs avaient capturé une trentaine de phoques dont les peaux et la chair assureraient la subsistance de leur clan trois ou quatre semaines, mais il faudrait rapidement trouver d’autres ressources. Ils avaient en outre cherché à rapporter du bois au village, mais les bouleaux qui foisonnaient dans le sud du pays se faisaient de plus en plus rares à mesure qu’ils progressaient vers le nord. Les histoires que les anciens racontaient au coin du feu mentionnaient l’existence de peuples mystérieux dans les régions les plus septentrionales. Les chasseurs n’avaient pourtant croisé la route d’aucune peuplade inconnue au cours de leur cabotage le long des côtes. Peut être n’étaient-ce que de vieilles légendes sans fondement ? Ils n’avaient finalement pas osé s’aventurer inconsciemment vers les contrées hyperboréennes, de peur de réveiller les gardiens de l’empire de glace.
Leif était le chef de l’expédition. Son expérience dans le domaine de la navigation s’était avérée insuffisante pour mener à bien la mission que le chef du clan lui avait confiée. Les dix hommes rentraient presque bredouilles, après deux semaines d’une éprouvante course poursuite contre les animaux sauvages dont les mœurs leur étaient encore étrangères. Leurs vieilles habitudes de pêcheur étaient devenues presque obsolètes, depuis que les températures s’étaient refroidies, apparemment de façon irréversible. Le père et le grand-père de Leif avaient assisté à cet étrange phénomène de leur vivant, mais leur environnement direct n’avait pas trop souffert des modifications climatiques. Néanmoins, les plus anciens du clan avaient vu le poisson disparaître progressivement des mers, tandis que la plupart des cultures endurait un hiver chaque année plus rigoureux. Dans l’église du village, les fidèles commençaient à se faire rares, surtout depuis que l’évèque d’Islande n’était plus réapparu. Alors nombreux étaient ceux, parmi les villageaois, à se tourner vers les croyances primitives, comme si le Dieu des chrétiens avait déserté leurs régions glacées. Peut-être assistait-on à une lutte entre l’ancienne et la nouvelle religion ? Les noms des anciennes divinités, Odin, Thor ou encore Freya réapparaissaient dans le langage populaire et les prêtres étaient impuissants à maintenir l’ordre spirituel romain. Leif, quant à lui, ne se préoccupait pas vraiment de religion. Il était inquiet pour son peuple, et il commençait à envisager, avec quelques uns de ses compatriotes, de partir vers d’autres terres, pourquoi pas vers l’ouest, même si personne ne savait vraiment si le monde ne sombrait pas, là-bas, dans des précipices insondables.
Son cousin Alfur le tira de sa rêverie. On voyait enfin les lumières du village, coincé dans une crique que les glaces semblaient avoir pour l’instant épargnée. Les eaux étaient plus calmes et l’embarcation se rua vers le rivage, pressé de retrouver son port d’attache. Il était tard et la plupart des villageois devaient dormir, chaudement allongés sous leurs couvertures faites de peaux de phoques séchées. Le navire accosta près du ponton et les dix hommes quittèrent l’embarcation, impatients de se refugier dans leurs foyers. Entretemps, quelques villageois avaient mis le nez à la porte, revêtus de lourdes pelisses. Sven le borgne, le chef du clan, était parmi eux, près du grand chêne, symbole de la sagesse et de l’unité de la communauté. Il s’approcha du groupe, sortant de l’ombre comme un animal reclu, affamé. Leif lui exposa rapidement la situation. Sven savait que les membres de l’expédition avaient fait tout leur possible pour mener à bien la mission qui leur avait été confiée, mais il ne s’était pas vraiment fait d’illusions sur l’issue du voyage. Durant leur absence, deux enfants étaient décédés. Par ailleurs, plusieurs hommes s’étaient avancés à l’intérieur des terres, vers l’est, en plein ubygder , pour tenter de trouver du bois pour le feu. Ils n’étaient pas encore rentrés et tous craignaient qu’ils n’aient été surpris par un froid cinglant et fatal. Sven permit aux pêcheurs reclus de fatigue de rejoindre leur maison, afin de rassurer femmes et enfants, dont l’inquiétude n’avait cessé de croître depuis plusieurs jours. Après avoir rangé les maigres provisions dans les dépendances communes, tous prirent congés, programmant un althing extraordinaire dès le lendemain, lorsque le soleil serait à son zénith. C’est ainsi que marins et villageois se séparèrent, épuisés et inquiets, dans cette soirée sans étoiles, sans avenir.


La nuit avait apaisé les âmes et balayé la fatigue des navigateurs. Ceux-ci avaient savouré les retrouvailles dans les bras de leurs compagnes, dont la gestion du foyer avait été, comme toujours, assumée avec une autorité et une efficacité dont se targuaient les femmes du Nord. Ils se réunirent en début d’après-midi dans la salle principale de Sven le borgne, autour du foyer qui ornait le centre de la pièce, comme un cœur palpitant. Les trente-deux hommes avaient la mine grave. Tous étaient au courant des résultats de l’expédition. Leif prit la parole et fournit, avec force détails, le compte-rendu de son périple. Une fois sa présentation achevée, personne n’émit la moindre critique, alors que Leif et ses compagnons s’attendaient à des réprimandes eues égard au maigre butin qu’ils rapportaient. Mais rien ne vint briser le silence qui suivit le discours du chef d’expédition. Finalement, Sven leva la séance, après avoir incité chacun à une réflexion sur le moyen de trouver de nouveaux modes de subsistance, avant que la vie ne s’éteigne d’elle-même, dans le village encastré entre les terres glacées et les mers gelées. De toute façon, le travail ne manquait pas au village et il fallait rapidement dépecer les phoques, afin de saler au plus vite la viande et nettoyer les peaux. Le chef du village se donnait encore quelques jours de répit, espérant un retour des hommes qui s’étaient aventurés dans l’ubygder, avant de recueillir les avis et de soumettre une proposition à l’assemblée. Mais il doutait de revoir un jour ses amis.

Les jours filèrent, comme des comètes dans la voute céleste. Les nuits glaciales succédaient aux jours tristes, et la morne plaine ne résonnait plus aux chants virils des habitants du village. On vivait, certes, mais le cœur n’y était plus, et mêmes les épouses les plus aimantes ne réussissaient pas à réchauffer l’âme et à réveiller les ardeurs de leurs époux.
Un événement inattendu survint quelques jours plus tard. Un dimanche matin, une Skroeling fit irruption dans l’église, alors que les fidèles assistaient à la messe. La jeune femme, qui devait être âgée de quinze ou seize ans, tremblait de tous ses membres. Comment diable avait-elle échoué ici ? Cela faisait des années que le village n’avait plus eu aucun contact avec les populations autochtones. On supposait qu’elles avaient émigré vers d’autres contrées moins arides. Quoiqu’il en soit, tous furent surpris de voir apparaître cette jeune femme, en plein sermon dominical. Elle fut immédiatement prise en charge par plusieurs femmes du village, émues par l’état de la jeune Inuit, et toutes essayèrent de la réchauffer et de la calmer, après l’avoir entraînée en dehors de la maison de Dieu. Elle finit par s’endormir dans un des lits de la maison d’Erik, dont l’un des fils était parti avec l’expédition dans l’ubygder, et qui accepta d’accueillir l’étrangère.
Le soir, Thjodhild, la femme de Leif, se rendit chez Erik pour prendre des nouvelles de leur invitée surprise. Celle-ci s’était lavée et paraissait en meilleure forme. Thjodhild n’avait jamais vu de Skroeling de ses propres yeux. La jeune femme qu’elle avait devant elle était si différente. Son visage plus arrondi, la couleur de sa peau bien plus sombre que celle des membres de son espèce. Des cheveux d’un noir de jais ornaient ce visage amical que deux petits yeux en amande éclairaient d’une lumière intense. Il était impossible d’être effrayé par cette étrangère venue de nulle part. Thjodhild passa de longues minutes avec elle, autour du foyer, à tenter de la rassurer quant à ses intentions et à celles des autres villageois, même si elle savait que la jeune femme ne pouvait comprendre ses propos. Elle n’avait en revanche aucune idée sur la raison pour laquelle elle avait échoué ici, si loin des siens. Au bout d’une heure, elle pria la Skroeling de la suivre en direction de la demeure de Sven, située au centre du village. Les hommes voulaient interroger leur hôte et elle était déjà en retard.


Le feu crépitait au centre de la salle principale. Dehors, le vent sifflait à travers les rares arbustes encore debout, comme la mort qui ne laisse que des fantômes derrière elle. Dans une des pièces attenantes, les moutons se serraient les uns aux autres pour se réchauffer. Les villageois avaient plus de chance car le foyer leur offrait une chaleur suffisante.
En l’espace d’une semaine, c’était la seconde fois que les hommes du village se réunissaient dans la maison de leur chef. La jeune étrangère ne semblait nullement impressionnée par l’assemblée, quand bien même les regards convergeaient tous vers elle. Sven lui-même, malgré son âge avancé, n’avait jamais vu de Skroeling et personne autour de l’âtre ne connaissait la langue de ce peuple. Il fallait avant tout connaître le nom de la jeune femme. Celle-ci répéta le même mot plusieurs fois en se désignant et Sven en déduisit qu’il devait s’agir de son patronyme : Aloutah. Pour en savoir plus sur elle, il fallait lui apprendre le plus rapidement possible quelques notions de leur dialecte. Cette responsabilité fut tout naturellement confiée à Thjodhild, celle-ci ayant déjà noué un contact favorable avec la Skroeling. En attendant d’en savoir plus sur elle et sur les raisons de son arrivée dans le village, on l’occuperait à des tâches diverses : nettoyage des peaux, déseneigement des rues et du port, cueillette, bref tout ce qui pourrait aider les villageois. A l’issue de la réunion, Aloutah sortit rejoindre Thjodhild. L’assemblée devait débattre d’autres problèmes bien plus importants et la femme de Leif n’était pas conviée aux discussions.


Aloutah s’était installée dans la maison de Leif et Thjodhild où le couple lui avait offert l’hospitalité, c’est-à-dire une paillasse inconfortable, la chaleur d’un foyer trop souvent moribond et quelques assiettes d’une soupe peu ragoûtante. Mais c’était tout ce que pouvaient proposer ses hôtes et la Skroeling paraissait s’en contenter. Après trois semaines, celle-ci commençait à maîtriser quelques notions du dialecte des Groenlandais. Elle put alors expliquer que son peuple vivait très au nord, là où les villageaois ne s’étaient encore jamais aventurés. Thjodhild avait du mal à croire que des hommes puissent survivre dans des contrées aussi inhospitalières, mais elle garda ses remarques pour elle de peur de contrarier la jeune fille. Aloutah faisait partie d’un clan qui se déplaçait régulièrement, ce pour maintenir un approvisionnement permanent en chair animale. Ils chassaient surtout les phoques, qui semblaient suffire à assurer leur subsistance. Une nuit, son clan avait été surpris par une brusque tempête de neige et elle avait été séparée du reste du groupe. Elle avait alors erré plusieurs heures dans le vent glacial, avant de construire à l’aide de blocs de neige compressée un abri pour la nuit. Le lendemain matin, elle n’avait pas réussi à retrouver les autres membres de sa tribu et avait décidé de partir là où le soleil se couche chaque soir. Aloutah avait fini par trouver le village et s’était ruée, morte de faim, vers l’église qui se trouvait en retrait du reste du village. Thjodhild connaissait le reste de l’histoire. Si la jeune femme acceptait les tâches qui lui étaient confiées au sein de la communauté, elle espérait néanmoins retrouver ses semblables. De son côté, Thjodhild prit la Skroeling sous son aile car elle sentait parfois des regards déplacés de la part de certains hommes du village.
Les deux femmes se lièrent rapidement d’amitié et passaient la plus grande partie de leur temps libre ensemble, à parfaire l’apprentissage linguistique d’Aloutah. Thjodhild essaya même d’apprendre à lire à sa jeune élève, même les mystères des manuscrits n’aiguisaient pas son intérêt. De longs mois d’un hiver chaque jour plus rigoureux s’écoulèrent ainsi, lorsqu’un événement dramatique vint briser le calme de la nouvelle vie d’Aloutah.


Un jour, alors que Thjodhild avait passé la matinée à aider à la préparation du repas de noces de Lena, la cadette de Sven, et de Hralfur, elle trouva Aloutah prostrée sur sa paillasse, le regard perdu, les yeux gonflés par les larmes qui continuaient à couler, laissant deux sillons brillants sur son jeune visage. Thjodhild s’approcha vers elle pour lui demander la raison de sa tristesse. Aloutah ne répondit pas et s’enfuit de la maison avant que Thjodhild ne puisse la retenir. Peut-être la jeune femme avait-elle eu un brusque chagrin en repensant à se famille et à ses amis dont elle était séparée depuis plusieurs mois ? Elle décida de ne pas insister et poursuivit son travail pour le mariage de Lena et Hralfur.
Le soir, Aloutah ne se présenta pas pour le repas et Thjodhild commença à s’inquiéter. Elle se demandait si son amie n’avait pas décidé de quitter le village sur un coup de tête pour tenter de rejoindre son clan. Leif étant absent pour quelques jours, elle choisit d’attendre le lendemain avant d’en parler à Sven et aux autres hommes du village. Il n’était certainement pas utile d’affoler la communauté alors que les réjouissances occupaient la plupart des villageois et des villageoises.
Le lendemain matin, Thjodhild se réveilla de bonne heure pour achever la préparation des plats dont elle avait la charge, à quarante-huit heures du mariage. Elle devait notamment transporter dans la salle des noces le malt et le grain qui avaient été apportés par Vindur, l’un des marchands qui hivernait cette année-là, et qui étaient stockés dans son navire. Elle fut surprise de voir Aloutah dans la maison en train de nettoyer la salle principale, comme si de rien n’était. La jeune femme semblait avoir recouvré son calme et chassé ses idées noires. Thjodhild était rassurée de voir son amie à ses côtés et s’abstint de la questionner sur sa disparition de la veille. Son aide ne serait pas superflue pour terminer les préparatifs de la grande fête qui s’annonçait.
Le mariage de Lena et Hralfur mit un peu de baume au cœur d’une communauté quelque peu désenchantée et réveilla l’âme du village qui menaçait de s’évanouir dans le blizzard de l’hiver. Les festivités durèrent deux jours pendant lesquels chacun tenta d’oublier les affres de l’existence. Les cuisinières avaient fait preuve d’imagination pour composer et apporter à la table des mets originaux et variés, alors même que les granges et les étables étaient presque vides. Les invités avaient eu même eu de la bière que Vindur avait spécialement rapportée d’Irlande. Mais la joie fut de courte durée et il fallut se replonger, une fois les réjouissances achevées, dans les difficultés quotidiennes.

Les membres de l’expédition n’étaient toujours pas réapparus. Une messe fut célébrée un matin de mai lorsqu’il fut évident qu’ils ne reviendraient pas. Le dégel s’était amorcé, mais les glaces tardaient à fondre et toute expédition maritime restait inenvisageable. Par ailleurs, les fruits et les légumes récoltés étaient insuffisants pour nourrir la communauté. Alors les villageois vivaient tant bien que mal grâce aux ressources emmagasinées l’été précédent. En espérant des jours meilleurs. Mais personne ne croyait à une amélioration du climat, alors que les neiges avaient choisi de s’installer ici, semblait-il, jusqu’au bout de l’éternité.
Au début de l’été, Thjodhild décida d’en savoir plus sur l’épisode qu’elle avait vécu quelques mois plus tôt, quand elle avait trouvé Aloutah en pleurs, prostrée sur sa paillasse. Elle rejoint la jeune femme qui lavait des vêtements au bord de l’eau, dans une petite crique, à l’abri des courants forts qui longeaient la côte. Elle proposa de l’aide à son amie et ensemble, elles finirent de nettoyer les linges et les peaux à l’aide de racloirs. Thjodhild interrogea alors la Skroeling sur les raisons de son accès de tristesse survenu quelques mois auparavant. Aloutah répondit calmement, comme si le temps avait effacé toute trace de son malheur :
« Un homme a pris mon corps. »
Thjodhild sursauta, espérant avoir mal compris la réponse. Mais il n’y avait aucun doute. La jeune femme avait été abusée par l’un des villageois. Elle paraissait pourtant sereine et n’émit aucun reproche, aucune rancoeur, comme s’il était naturel de donner son corps à un homme contre sa volonté. Thjodhild était choquée. Elle devait absolument prévenir Sven pour que le responsable soit jugé devant un tribunal. Elle demanda à son amie si elle désirait témoigner et celle-ci accepta. Elles se rendirent immédiatement chez le chef du village.
Sven convoqua rapidement l’assemblée afin d’examiner les circonstances de l’incident. Huit hommes furent appelés à assister au procès tandis que l’accusé, prénommé Harald, était contraint à la détention dans une cabane isolée du village. Le violeur présummé nia les faits et jura n’avoir jamais touché un seul cheveu de la Skroeling. Thjodhild, qui n’eut pas la permission d’assister au procès, ne put témoigner en faveur de la jeune femme, même si Sven l’interrogea en dehors des débats. En l’absence de preuves, l’assemblée vota à l’unanimité la libération d’Harald. Lorsque Thjodhild apprit la nouvelle à Aloutah, celle-ci resta de marbre et tourna les talons sans un mot. Son amie choisit de ne plus importuner la jeune fille sur ce sujet, mais elle alla dénoncer la décision auprès de Sven. Le patriarche ne mettait pas en doute la parole d’Aloutah mais, faute de preuves, le tribunal avait préféré renoncer à condamner Harald. En outre, les villageois avaient privilégié l’unité de la communauté en cette période particulièrement difficile, de peur de rompre un équilibre précaire que les difficultés actuelles menaçaient un peu plus chaque semaine. Thjodhild sortit de la demeure du vieux chef furieuse même si elle savait que Sven n’avait pas tort. La condamnation d’un des leurs aurait eu des conséquences forcément néfastes sur la cohésion et l’harmonie du groupe. Malgré son intégration, Aloutah restait donc une étrangère et avait été traitée comme telle. Thjodhild espérait désormais que son amie saurait affronter les regards accusateurs que les villageois ne manqueraient pas de jeter à son encontre.


L’hiver revint encore plus tôt, cette année-là. Un manteau blanc se posa sur la contrée et les glaces bloquèrent les raids des pêcheurs dès la fin du mois d’octobre. La morosité régnait dans le village ; des vents acérés cinglaient la peau et empêcher les chasseurs de partir en expédition. Alors chacun restait chez soi, blotti dans des couvertures trop rêches, autour d’un feu rendu apathique par manque de bois. Dans les ruelles désertées, la vie semblait avoir disparu. Le temps filait inlassablement, semant derrière lui les germes d’un avenir incertain, ténébreux. Le mal était tapi dans l’ombre, prêt à déferler sur le monde. Dieu avait-il abandonné la communauté dans ce pays isolé ?
Aucun navire marchand n’avait acosté le rivage l’automne précédent. Les glaces avaient certainement découragé les navigateurs qui venaient vendre le grain et le blé chaque année et emporter chez eux, là-bas, en Islande et dans le royaume de Norvège, des peaux de phoques, l’ivoire des morses ou encore des fourrures d’ours blanc.
Depuis le procès, les rapports entre Thjodhild et Aloutah n’étaient plus les mêmes. La jeune femme s’était murée dans un silence quasi permanent et leur relation ne consistait plus qu’en de rares échanges à propos des activités domestiques.
Sven mourut au début du mois de décembre. Toute la communauté assista aux obsèques du grand chef, dans la petite église en bois dont la toiture menaçait de s’effronder sous le poids de la neige qui s’accumulait et que les villageois ne prenaient plus le temps de déblayer. Le prêtre dirigea une assistance frigorifiée dont la foi était loin d’être aussi affirmée que celle de ses ancêtres. Signe des temps - ou du destin, la flamme du cierge, utilisé pour allumer les flambeaux autour du cercueil, s’éteint subitement. Un murmure s’éleva dans l’assemblée, mais nul n’osa interrompre le déroulement des funérailles. Celles-ci s’achevèrent par le geste du dernier adieu pour un homme qui emportait avec lui une partie de l’histoire du village, peut-être la dernière.


Aloutah n’avait pas voulu assister à la cérémonie. Elle refusait de participer aux événements qui rythmaient la vie du village : baptèmes, mariages ou obsèques. Elle ne s’était jamais sentie aussi seule, dans cette communauté qui l’avait rejetée et qu’elle ne pouvait s’empêcher de haïr. Il y avait bien Thjodhild, celle qu’elle avait considérée comme son amie ; presque comme une sœur. Mais elle n’était pas membre de sa famille, de son clan, de son peuple. Alors elle avait pensé, à plusieurs reprises, mettre fin à ses jours. Mais elle ne voulait pas partir ainsi, abandonnée de tous. Et surtout, elle ne voulait pas de leur cérémonie religieuse, de leur prêtre, de leur église. Si elle devait rejoindre ses ancêtres, c’était loin d’ici, là où les esprits et les hommes vagabondent ensemble, dans le souffle de l’hiver.
Aloutah aurait aimé libérer les forces de la nature - le vent, la mer ou les animaux sauvages - afin qu’elles détruisent toute forme de vie, ici, dans cette société à l’agonie. Malheureusement pour la jeune femme, elle ne possédait pas les pouvoirs des angakkuk ; seul l’un d’entre eux aurait pu utiliser sa magie pour de tels desseins. Ce sentiment d’impuissance s’évanouit dès l’instant où elle se souvint.
La jeune femme se leva de sa couche, glissa la main sous les lourdes couvertures. Le petit sac en peau de phoque offert par le chamane était bien là, à l’écart du monde, prêt à rompre à jamais l’équilibre d’un univers devenu trop fragile, instable. Grâce à son contenu, elle allait offrir une fin mémorable aux villageois.
En même temps que sa langue, Thjodhild lui avait enseigné non seulement la religion du Christ, mais aussi les anciennes croyances de son peuple, le nom des divinités, le caractère de chacune d’entre elles ainsi que les différents épisodes mythologiques qui avaient inspiré la vie spirituelle des Normann pendant plusieurs siècles. Elle connaissait donc les mythes fondateurs ainsi que celui de la destruction du monde : le Ragnarök. C’était ce dernier qu’elle allait ressusciter.


Leif se réveilla en sursaut. Il sortait d’un cauchemar abominable, peuplé de monstres, de destruction et de mort. Il ouvrit les yeux et fut surpris de ne pas reconnaître l’endroit. Il se trouvait allongé au pied d’un arbre géant, décharné et desséché. Autour de lui, rien qu’une immense plaine grise, parsemée de rocailles. Au dessus, le ciel avait disparu derrière un dôme de métal. Aucune lumière ne filtrait. Quant au village et à ses habitants, ils s’étaient évaporés. Etait-il encore en train de rêver ? Il se leva, fit quelques pas, lorsqu’il vit les premiers éclairs et la Bête.


La bataille finale avait débuté.
Le père universel, ancêtre de tous les rois, des guerriers et des poètes, était au plus mal. Le Loup avait encore faim. Il venait de dévorer les astres du ciel, et ni le soleil ni la lune n’éclaireraient désormais l’univers de leurs scintillements bienveillants. La Bête immonde, les chaînes arrachées pendant encore à ses immenses pattes émaciées, attaquait maintenant le dieu des rois. Le feu brûlait son regard et des flammes jaillissaient de ses narines. Le cheval du père universel crachait sa peur, dans un hennissement morbide, la crinière hérissée. Des éclairs zébraient le ciel abandonné par ses astres.
Au milieu de cette scène d’apocalypse, le village, déjà, n’était plus que ruines calcinées desquelles s’échappaient des hurlements terribles. Dans les ruelles, des cadavres jonchaient un sol rougi par le sang. Les hommes et les femmes encore en vie couraient aveuglément, cherchant à échapper au combat final dont ils étaient les témoins - et les victimes.
Un peu à l’écart, Leif assistait à la scène, impuissant et incapable du moindre geste. Son esprit ne voulait pas accepter les images effroyables qui s’offraient à ses yeux. Pourtant, il reconnaissait les personnages qui s’entretuaient devant ses yeux, semant la mort et la destruction dans sa communauté : le roi des anciens dieux, Odin, le loup Fenrir, l’arbre Yggdrasil, que les flammes faisaient défaillir. Etait-ce de la magie, un maléfice ou un cauchemar dont il ne tarderait pas à s’extraire ? Il cligna des yeux plusieurs fois, se mordit la langue jusqu’à ce que le sang jaillisse dans sa bouche. Ce n’était pas un rêve. Peut-être une hallucination ? Avait-il été drogué ? L’image de sa femme jaillit soudain dans son esprit. Il devait tenter de la sauver. A moins qu’il ne fut déjà trop tard.


Le silence était revenu.
La neige continuait de tomber, inlassablement, recouvrant les corps mutilés. Les mares de sang commençaient à cristalliser, et des reflets écarlates offraient à au village une lumière apaisée. Dans quelques heures, les dernières traces du combat auraient été effacées, comme si tout n’avait été qu’un rêve évanoui.
A quelques mètres de là, près de la petite église en bois, la jeune femme observait la scène. Ses cheveux noirs résistaient au vent glacial venu de l’océan. Sur ses épaules, l’épais manteau en peau de phoques semblait aussi léger que la neige qui le recouvrait. Elle remarqua que le vieux chêne du village s’était effondré. Une nouvelle vie pouvait commencer.


Fin.

 

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