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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Nicolas Bénard

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Vente à domicile


- Bon, Monsieur, euh, Monsieur ?
- Grenouille. Pierrot Grenouille.
- Oui, bon. Monsieur Grenouille. Vous m’avez l’air sérieux et motivé. Vos références ne sont pas formidables, mais j’ai besoin de quelqu’un immédiatement pour ce poste. Je vous fais donc confiance. Bienvenue parmi nous ! On vous a parlé des conditions d’embauche ?
- Non, Monsieur le Directeur.
- Cette idiote de Souricette a encore oublié de faire son boulot ! Il faudra que je m’occupe de cette incapable. Donc. Salaire : 200 €uros Galactiques par voyage. Deux semaines de vacances par trimestre. Pas mal d’autres avantages. Un abonnement gratuit à notre bouquet de chaînes porno, sur CanalSekkx. Un superbe thermo soufflant, pour réchauffer les pieds de votre petite amie, l’hiver, sous la couette.
Assis derrière son bureau, le Directeur me gratifie d’un clin d’œil qui me laisse perplexe quant à ses intentions. Cherche-t-il à me draguer ? Ou bien est-ce sa façon à lui de me souhaiter la bienvenue ? Quoi qu’il en soit, je suis embauché, et c’est tout ce qui compte.
- Quoi d’autre encore ? Ah, oui, j’aillais oublier. Notre entreprise encourage ses salariés à faire un peu d’exercice. Nous leur offrons, chaque année, un stage « sensations extrêmes » sur Gamma BzrET87P. Vous connaissez cette planète ? Non ? Et bien, vous verrez, c’est charmant.
Le Directeur semble très excité à l’idée de m’intégrer dans son équipe. Sa sympathie et sa joie de vivre font plaisir à voir. Pourtant, je n’écoute pas vraiment ce qu’il dit. Je pense déjà à tout ce que je vais pouvoir m’offrir avec ma première paye. Bon sang ! 200 €uros Galactiques. Le pied ! Je vais pouvoir me taper les plus belles mécaprostituées de toute la ville. J’en ai déjà repéré une dans la zone rouge. Zora, c’est son petit nom. 50 €.G. la passe. C’est cher, mais quelle bombe ! Ces trois petits seins zébrés, vert et rose, sa bouche sans dentition, ses huit mains tactilo-sensitives ! J’en salive d’avance.
- Monsieur Grenouille, vous m’écoutez ? Oui ? Bien. Je disais donc : sur Gamma BzrET87P, vous pourrez faire de l’apnée sous-marine, accroché aux nageoires d’un robot dauphin. Exquis ! Vous aurez aussi la possibilité de plonger dans de la lave, flottant en apesanteur à l’intérieur d’une bulle de verre. Croyez-moi, vous n’oublierez jamais ces moments-là !
Je me fous de ce putain de séjour sur Gamma machin chose. Je déteste les dauphins et toutes les bestioles qui puent le poisson et poussent des cris à tout bout de champ. Vous commencez à me gonfler, Monsieur le Directeur. Donnez-moi mon affectation, et qu’on n’en parle plus.
- Et puis, entre nous, Monsieur Crapaud, vous allez faire quelques voyages à nos frais ! Alors je crois que vous n’aurez pas vraiment de raison de vous plaindre, n’est-ce pas ?
Je ne me plains pas, bordel ! J’ai juste une furieuse envie de baiser Zora. Merde ! J’ai déjà une sacrée érection à l’idée de pouvoir lécher ses trois petits tétons parfum pomme fraise.
- Bien. Je crois que nous n’avons plus rien à nous dire. Vous pouvez aller rejoindre vos collègues. Le chef de service vous donnera les dernières instructions.
Le Directeur se lève de sa chaise, contourne son bureau. Je me lève aussi et lui tends la main. Merde, je n’avais pas fait attention, mais il n’a pas de bras. Gêné et un peu honteux, je retire le mien et regarde bêtement le bout de mes pieds.
- Ne vous inquiébbzzzzz pas. J’ai l’habituPPPPzz dqqqqqaaa PZZZZ Uubnbj. XXXXXXXzzXXXXXXXXXXXXXzzXXXXXXX.
Que se passe-t-il, bon sang ? Je ne comprends plus rien de ce qu’il me raconte. Sa bouche déverse un flot de paroles incompréhensibles. Je commence à paniquer. Suis-je en train de perdre la boule ?
Le Directeur pousse un drôle de cri, racle quelque chose au fond de sa gorge, lâche un pet sonore. Ses yeux sortent de ses orbites. Un liquide brunâtre s’écoule de son nez, qui grossit dangereusement. Sa peau change de couleur, et des plaques apparaissent un peu partout, comme des grosses écailles de crocodile.
J’attends la suite, interdit, incapable du moindre geste.
Il attrape une petite boîte dans la poche de son costume, saisit en tremblant ce qui ressemble à une pilule contre la constipation. L’engloutit en lâchant un rot dont l’odeur – mélange d’ail et d’épices jupitériennes - manque me faire tomber à la renverse. Quoi qu’il en soit, la métamorphose s’interrompt instantanément. Le Directeur semble avoir recouvré sa santé. Il me gratifie d’un sourire légèrement contrit.
- Excusez cette petite excentricité. Le fait est que je viens de finir un traitement poly morphologique. Je suis en train, petit à petit, de me transformer en reptile. J’aborde la dernière phase, après avoir subi deux cent quatre-vingt-six opérations. La mue est prévue pour la semaine prochaine. En attendant, je dois avaler ces cachets pour calmer le genre de crises auxquelles vous venez d’assister. Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas douloureux pour moi !
Bordel de merde ! Ce n’est pas pour lui que je m’inquiète, mais pour ma santé ! Il est vraiment temps que je fiche le camp du bureau de ce cinglé reptilophile.
Je murmure un vague au revoir, ouvre la porte de son bureau et m’apprête à quitter les lieux.
- Encore une chose, Monsieur Rainette. N’oubliez jamais notre devise : « Pour que vous vous sentiez encore mieux chez vous…
- … nous venons à vous. » Rassurez-vous, Monsieur le Directeur, je saurai faire honneur à ce slogan.
Je jette un œil à l’affiche que le Directeur a accroché au mur, derrière son bureau. Vente À Domicile. Je trouve que c’est un peu prosaïque comme nom pour une entreprise. Mais bon, le nom, après tout, je m’en contrefiche.
Je tourne le dos au mutant qui est désormais mon patron et me dirige vers la salle d’embarquement. Mes nouveaux collègues m’attendent. Ma nouvelle vie aussi.


*


La salle d’embarquement est une grande pièce au sol carrelé. Deux des murs sont entièrement couverts d’étagères et de casiers réservés aux membres des différentes équipes. Dans un des coins de la salle se trouve une petite table. Dessus, une machine à café, quelques gobelets en plastique et les restes d’une pâtisserie peu ragoûtante rompent à peine la monotonie des lieux. Des petits rigolos ont accroché des affiches aux murs. Des publicités pour des alcools forts. Quelques femmes nues, de race et d’âge inconnus. Pas vraiment excitant tout ça.
Le responsable des équipes de vol est un petit homme grassouillet. La quarantaine, le visage rubicond. Son crâne chauve luit sous la lumière des tubes électroluminescents accrochés au-dessus de nos têtes. Il m’accueille avec un large sourire sur le visage. Il a l’air ravi de me voir. Je lui tends la main, avant de me souvenir de l’erreur que j’ai commise avec le Dirlo. Heureusement, le chef de service est entier, lui. Sa poigne est franche, quoiqu’un peu poisseuse.
- Bonjour Grenouille ! Heureux de faire votre connaissance. Je m’appelle Bar. Comme le poisson, hein ? Pas de mauvaise blague ! Je déteste l’alcool ! !
Il me flanque une bonne tape sur l’épaule, comme si nous avions gardé les bio cochons ensemble. Un peu gêné, je ne lui offre qu’un sourire famélique. Il se tourne et me montre un casier du doigt.
- Toutes tes affaires – tu permets que je te tutoie ? – toutes tes affaires sont là-dedans. Ton costume, quelques €.G. – une avance sur ton salaire – et puis deux ou trois autres trucs dont tu pourrais avoir besoin. Les marchandises ont déjà été embarquées dans ton vaisseau. Numéro 7. Hall 4. Son nom est Hyène Puante, mais si tu veux en changer, libre à toi. C’est ta bécane, maintenant. Prends-en bien soin.
Bar éclate d’un rire gras. Il me donne la clef de mon casier, ainsi qu’un porte-documents.
- A l’intérieur, tu trouveras ton plan de vol. Comme il s’agit de ton premier voyage, je t’ai mis sur un trajet sympa. Cinq planètes assez rapprochées, dans la galaxie du Centaure. Rien de très méchant. Tu verras, les indigènes sont parfois un peu, comment dirais-je ? Singuliers, mais tu ne devrais pas rencontrer trop de difficultés. N’oublie pas : il te faut absolument décrocher des contrats. Bon, je te laisse, j’ai moi aussi un vol qui m’attend. Sur Vénus. Je dois convaincre un groupe de féministes ultra conservatrices d’acheter notre nouvelle gamme d’aspirateurs anti gravité. C’est pas gagné, crois-moi. Allez, bonne chance à toi, et n’oublie pas…
- Je sais : « Pour que vous vous sentiez encore mieux chez vous, nous venons à vous. »
- Parfait ! Bon voyage !
Bar disparaît rapidement par la petite porte d’entrée. Je me retrouve seul. L’inquiétude commence à se faire sentir. Je me sers un petit noir, rapidement. Le liquide est un peu amer, mais bien meilleur que celui de Chatte.
Chatte, c’est ma nana. Enfin, celle que je saute actuellement. Elle est plutôt mignonne, avec ses longues jambes qu’elle a entièrement recouvertes de tatouages phosphorescents. Le problème, c’est la nuit. Elle clignote dans le noir et j’ai toujours du mal à m’endormir à ses côtés. En outre, Chatte est un peu trop bavarde. Selon elle, c’est à cause de l’hormone TR 78 qu’elle s’injecte quotidiennement dans le rectum pour accroître sa luminosité. Un effet indésirable. Je l’aime beaucoup, ma Chatte – la sienne aussi, d’ailleurs – mais j’ai besoin de respirer un peu. D’où ma joie lorsque j’ai appris que j’avais le poste.
Bon, assez rêvassé. Le travail m’attend. Si je ne veux pas être viré dès ma première journée, il faudrait peut-être que je rejoigne mon équipage.
J’abandonne le reste de mon café sur la table. J’ouvre mon casier à l’aide de la clef que Bar m’a remise. J’attrape le costume bleu siglé Vente A Domicile en gros, sur le dos, ainsi qu’un petit sac noir.
Après m’être rapidement habillé, je referme le casier, range la clef dans ma poche et me dirige vers la sortie. Mon équipage doit commencer à s’impatienter.


*


Le vacarme est infernal dans le Hall 4.
Des dizaines de navettes décollent chaque minute, projetées dans l’espace sidéral grâce à leurs énormes turbines. Les vaisseaux ressemblent à des gros hannetons, multicolores et scintillants. Un spectacle époustouflant. J’imagine tous ces V.R.P. en train d’arpenter les galaxies, colportant leur baratin commercial à chacune de leurs étapes.
Je cherche du regard le parking numéro 7. Il est là, à quelques dizaines de mètres. Voilà l’engin qui va me conduire par delà les étoiles. Je m’approche de lui. Par rapport aux monstres qui s’envolent derrière moi, je trouve qu’il fait peine à voir. Deux ou trois fois plus petit que les hannetons. La peinture s’écaille par grosses plaques. Je me demande si traverser l’espace dans ce vaisseau ne relève pas de l’inconscience.
Un homme interrompt ma réflexion. Il descend la passerelle menant à l’entrée du vaisseau. Il porte un uniforme crasseux et une casquette légèrement de travers. Sans doute le Capitaine. Je me dirige vers lui pour le saluer lorsque l’homme, semblant manquer une marche, tombe en avant. Dans un réflexe incroyable, j’arrive à l’attraper avant qu’il ne vienne se fracasser le crâne sur le sol du tarmac. Il m’agrippe le col, se relève péniblement et murmure un vague remerciement.
Je fais face au bonhomme. Bon sang ! Il pue l’alcool à trois mètres ! Merde alors, ils m’ont refilé un capitaine porté sur la bouteille. Ca promet. Je me présente et lui demande si tout va bien.
- Dites donc, jeune homme. Vous savez à qui vous parlez ? Je suis Luigi Pélican.Capitaine de ce superbe vaisseau que vous voyez derrière moi. 70.000 heures de vol au compteur. Je vais très bien. Ce putain d’escalier est glissant. Encore un coup de ces satanés robots nettoyeurs. Si j’en chope un, je lui fais avaler sa serpillière.
Le vieux me fixe de son regard d’alcoolique. Ses yeux vitreux sont aussi vides que l’espace dans lequel je m’apprête à m’engouffrer sous sa responsabilité. Il porte une barbe totalement démodée, et sa peau est striée de profondes rides. Les galons sur ses épaulettes ont perdu de leur éclat.
Pélican tourne les talons et se dirige vers la passerelle. Je récupère mon barda et le suis à l’intérieur de ce qui sera ma maison au cours des semaines à venir.


*


De l’extérieur, Hyène Puante ressemble à une vieille boîte de conserve abandonnée sur une plage de Mars. De l’intérieur, c’est à peu près la même chose, l’odeur pestilentielle en plus. Dès que je franchis le sas d’entrée, je manque défaillir en inspirant les effluves qui empuantissent la carlingue. Pélican, bon prince, me conseille de porter un masque dans les couloirs, tout en m’affirmant que la cabine de pilotage et les cellules de vie sont préservées de ce remugle. Je suis moyennement rassuré, mais j’approuve les conseils du vieux et applique sur mon visage le masque qu’il me tend.
Nous avançons dans le dédale de couloirs qui forment Hyène Puante. Je jette un coup d’œil rapide – et profane – aux alentours pendant que nous empruntons la galerie qui mène au pont principal. Des morceaux d’isolant se détachent par grosses touffes de la paroi du vaisseau. La moitié des lumières ne semble pas fonctionner. Nous croisons, pendant notre trajet, plusieurs bestioles non identifiées aussi petites que des rongeurs, mais dont la taille des crocs m’indique qu’elles ont dû subir quelque transformation génétique. Charmant.
Plusieurs fois, le capitaine se prend les pieds dans des câbles qui traînent par terre. Je le retiens in extremis, avant qu’il ne tombe sur le sol métallique.
Au bout de quelques minutes, nous arrivons dans la cabine de pilotage. Je m’attends à rencontrer les autres membres de l’équipage. Lorsque Pélican ouvre le sas, je découvre huit sièges vides. C’en est trop. L’ivrogne me doit quelques explications.
- Excusez-moi, mon capitaine. Je me permets d’émettre quelques réserves quant la suite de notre voyage. Je ne doute pas de vos compétences en matière de pilotage, mais où sont les autres membres de l’équipage ?
- Mon garçon, je n’ai jamais eu besoin de quiconque pour diriger ce bâtiment. Cette vieille Hyène est comme mon enfant. Je la connais par cœur. Pourquoi m’encombrer d’un équipage ? Je suis seul maître à bord et, croyez-moi, c’est mieux ainsi. Allez, assez discuté ! Prenez un siège, accrochez-vous et laissez-moi faire mon boulot.
Pélican s’installe derrière la console de pilotage. Ses mains tremblotantes triturent quelques boutons. Sans attendre, je m’harnache solidement et attends la mise à feu. A mes côtés, le capitaine affiche un sourire radieux. Je n’ai pas le choix. Je dois lui faire confiance. Même quand je l’aperçois une bouteille de mauvais whisky à la main, prêt à s’envoyer une bonne rasade derrière le palais.
Le moteur se met en marche. Je sens la carlingue frémir sous mes pieds. Je me demande si j’ai bien fait d’entrer dans le vaisseau.
Il est trop tard pour revenir en arrière. La navette s’élance sur la piste d’envol et, quelques instants plus tard, je vogue dans l’espace vers ma première destination.


*


Pélican s’est endormi peu après le décollage. Il ronfle bruyamment, imperturbablement.
A l’approche de la planète, je n’ai pas osé le réveiller. Heureusement, le pilote automatique a pris les choses en main et Hyène Puante se pose paisiblement sur le sol poussiéreux de Sy-Sy-Sy-phE.
J’abandonne le Capitaine à ses songes et me rue vers la porte de sortie. L’ordinateur indique une atmosphère quasi identique à celle de la Terre. J’ouvre le sas sans hésiter et découvre la première étape de mon voyage.
Tout d’abord, je ne vois rien de particulier. Du sable, du sable et encore du sable. Rouge. A perte de vue. Après avoir descendu la rampe d’accès, je pose un pied prudemment sur le sol. Rien. Tout semble normal.
Je remonte dans la carlingue et me dirige vers les caisses contenant les produits que je dois vendre. L’une d’entre elles porte la mention « poudre invisible ». J’ouvre la caisse à l’aide d’un pied de biche et prends plusieurs petites fioles rouges qui s’entassent à l’intérieur. Après les avoir rangées dans mon sac à dos, je retourne sur mes pas.
Dehors, il fait une chaleur insoutenable. Je ne vois aucun village, aucune habitation. Je fais quelques pas en direction de l’ouest, à la recherche d’éventuels habitants.
Une demi-heure plus tard, je distingue enfin quelque chose. A l’horizon, je devine comme des grosses boules qui roulent sur le sol. Elles avancent toutes dans la même direction. Je me dirige vers elle, espérant rencontrer mes premiers clients.
Ces grosses boules sont en fait d’énormes cailloux, parfaitement sphériques, poussés par d’étranges créatures. Des êtres mi hommes (leur visage) mi-cochons (leur corps) poussent ces blocs de roche, à l’aide de leurs petites pattes râblées, comme si leur vie en dépendait.
Je m’approche de l’étrange caravane et m’adresse à l’une des créatures hideuses qui se trouvent en tête du convoi.
- Bonjour ! Mon nom est Pierrot Grenouille. Je suis V.R.P. galactique pour Vente A Domicile. Peut-être avez-vous déjà entendu parler de nous ? Non ? Ce n’est pas grave. Nous parcourons les galaxies pour apporter à ceux qui n’ont pas la chance de voyager tout ce dont ils peuvent avoir besoin.
Le porcin émet un grognement peu engageant, mais il m’en faut plus pour me décourager.
- Je vois qu’une lourde tâche vous accable, sous ce soleil de plomb. Je peux peut-être vous proposer notre tout nouveau système de refroidissement corporel. Vous avalez quelques pilules et, une semaine après, votre corps se transforme en véritable climatiseur biologique. Finis la chaleur, les coups de soleil et les insolations. Vous n’avez qu’à prononcer le mot « température : douze degrés », et la fraîcheur s’installe instantanément en vous. Un produit ré-vo-lu-tio-nnai-re, je peux vous l’assurer.
- Garde ton baratin pour d’autres verrats mon gros. Nous n’avons pas besoin de ton système à la con. Cela fait des millions d’années que notre race vie sur cette planète. Tu crois pas qu’on a eu le temps de s’adapter à cette putain de canicule ?
Mince. Je suis tombé sur un client difficile. Mauvais départ, mais pas question de baisser les bras. Tactique secondaire, apprendre à connaître le client pour trouver ce dont il a réellement besoin.
- Bien, bien. Je comprends. Peut-être pourriez-vous m’expliquer alors ce que vous êtes en train de faire ? Je veux dire, ces grosses pierres, pourquoi les poussez-vous ainsi, sous cette chaleur accablante ?
- Nous agissons ainsi depuis la nuit des temps. Nos pères faisaient de même, les pères de nos pères aussi. C’est notre destin, et nous ne pouvons nous y soustraire.
- Admettons. Mais vous n’en avez pas marre de pousser bêtement ces cailloux dans le désert ? Et vous ne vous arrêtez jamais ?
- Bien sûr que si, imbécile ! Comment veux-tu que nous mangions et dormions ?
- Evidemment. Alors chaque matin, vous vous réveillez et, hop ! C’est reparti pour une petite balade quotidienne à faire du pousse-cailloux ?
- Nous n’avons pas le choix. Dès que nous voyons ces gros blocs de pierre, c’est plus fort que nous. Notre instinct nous pousse à agir de la sorte. Heureusement que chaque soir, la fatigue nous oblige à interrompre notre marche à travers le désert. C’est épuisant de trimballer ces rochers.
- J’imagine. Je compatis, vraiment.
Apparemment, je suis tombé sur une race en pleine phase de dégénérescence. C’est bien ma veine. Sympa cette première mission. Je réfléchis quelques instants. Je ne peux pas m’empêcher d’admirer la bravoure des indigènes. Quelle malédiction quand même ! Si seulement je pouvais les aider.
Soudain, une idée me vient. Je plonge ma main dans mon sac, attrape une des fioles, jette un œil à l’étiquette. Bien sûr ! La voilà la solution ! Faire disparaître ces maudits cailloux. Ainsi, les pauvres bêtes seront déliées de leurs chaînes.
Je fonce vers la première pierre et saupoudre dessus le contenu d’un des flacons. Le résultat est immédiat. Le rocher s’évanouit à jamais. L’indigène semble un instant surpris, mais dès qu’il comprend ce qu’il vient de se passer, il laisse échapper un hurlement puissant. Fier de mon geste, je répands le remède magique sur l’ensemble des blocs de pierre. Quelques minutes plus tard, toutes les roches ne sont plus que de mauvais souvenirs.
Une exclamation de joie intense et bruyante jaillit du troupeau. Les indigènes se ruent vers moi, me serrant entre leurs pattes trapues, léchant mon visage avec leur langue gluante.
Je suis leur héros, et j’ai bien l’intention d’en retirer quelques bénéfices.
La nuit approche. Il est temps pour moi de rentrer au cargo. Je leur promets de revenir le lendemain pour leur dire adieu. Peut-être aurai-je droit à un petit cadeau de leur part ?


*


Je suis en plein rêve érotique, avec quatre donzelles aux lèvres magiques, lorsque Pélican surgit dans ma cabine, sans prendre le temps de frapper à la porte. Son visage est toujours aussi rougeaud, ses cheveux hirsutes. Je me demande ce qui peut bien se passer. Le Capitaine a l’air de quelqu’un qui a vu passer un fantôme sous ses yeux. A moins qu’il ne soit déjà passablement éméché.
- Levez-vous Grenouille ! Venez voir ! Je… je… quelque chose, là… dehors ! Venez, je vous dis !
Il s’enfuit avant que j’aie le temps d’ouvrir la bouche. Je regarde ma montre. 7 heures 30. Merde. Qu’est ce qui lui prend à ce vieux con ? J’avais pas prévu de me lever si tôt, moi.
Bon. Je me lève quand même. J’enfile mon t-shirt de la vieille. Celui orné du slogan de Vente A Domicile. Je cherche un pantalon, des chaussettes et saute dans mes bottes anti gravité. Je préfère ne pas jeter un œil à mon visage dans la glace. Au cas où l’envie de me recoucher ne soit trop forte.
J’arrive dans la cabine de pilotage, après m’être pris plusieurs fois les pieds dans les fils qui traînent un peu partout. Pélican hurle comme une Vénusienne en rut. Il me saute littéralement dessus et me montre du doigt quelque chose de l’autre côté de la baie vitrée.
Les indigènes ont pris position autour de la Hyène. Statiques, ils fixent la carlingue de leur regard bovin. J’adresse au pilote un sourire condescendant.
- Ne craignez rien, Capitaine. Ce sont les sympathiques locataires de cette planète que vous voyez là, devant vous. Je sais, ils ont l’air un peu sévère, comme ça. Mais je vous assure qu’ils sont on ne peut plus sociables.
Pélican n’a pas l’air rassuré pour autant. Il me pousse vers la sortie et me demande de leur dire de partir. Le Capitaine a l’air pressé de quitter la planète. Un peu nerveux le vieux. Et surtout, pas très courageux. Enfin, je ne veux pas risquer qu’il me fasse une crise cardiaque.
Je sors du vaisseau et rejoins mes nouveaux amis, alignés en rang d’oignons.
- Salut les gars ! Alors, bien dormi ?
- Monsieur le V.R.P., nous aimerions que vous nous rendiez nos pierres.
- Quoi ! Vous êtes cons ou quoi ? Je vous arrache à un maléfice qui vous oblige à vous comporter en esclaves, et c’est comme ça que vous me remerciez ?
- Vous ne comprenez pas. Nous n’avons pas dormi de la nuit. Nous nous demandons ce que nous allons faire, désormais. Sans nos blocs de roche à pousser. C’était notre raison de vivre. Maintenant, nous redoutons l’ennui. Alors, s’il vous plaît, rendez-nous nos pierres.
- C’est impossible, bande d’imbéciles. Je les ai effacées ! Putain, vous faites partie d’une race de soumis. Il serait peut-être temps de changer ça, vous ne croyez pas ? Désolé les gars. Adios !
Je tourne le dos alors que les porcins commencent à s’agiter. Une fois la porte du vaisseau fermée, je me rue dans la cabine hurlant à Pélican d’enclencher la procédure de décollage d’urgence.
Une minute plus tard, nous nous arrachons du sol poussiéreux, laissant dans notre sillage plusieurs cadavres fumants d’indigènes que les réacteurs ont instantanément rôtis.
Tandis que Pélican noie sa frayeur dans un bon litre d’eau de vie de fennec, je dresse un bilan assez mitigé de ma première mission. J’espère que la prochaine planète sera plus accueillante. Je garde courage. Après tout, cela aurait pu être pire.


*


Vu de l’espace, Bu-bu-bu-lle ressemble à un énorme bonbon.
Au sol, la comparaison est encore plus flagrante. Le nuage de barbe à papa rose dans lequel je marche m’arrive aux genoux. Tout autour, des milliers de friandises flottent en suspension dans une farandole de couleurs. Je tends la main, attrape un petit morceau de brume et l’enfourne dans ma bouche. Quel goût ! Je me sens soudain très calme, apaisé. J’en oublie presque les raisons de ma venue.
Je me demande qui peut bien habiter ici. J’imagine que les habitants doivent être tous obèses avec cette kyrielle de bonbons à portée de main. A moins qu’ils ne soient déjà tous morts de diabète.
Une grosse banane gélifiée d’au moins deux mètres de long passe devant moi, tel un zeppelin abandonné aux quatre vents. Un peu plus loin, je distingue une nuée de lèvres acidulées.
Bon sang de bon sang ! C’est de la provocation. Je ne vais pas pouvoir m’attarder trop longtemps ici. Comment résister à toutes ces gourmandises ?
J’ai la bouche pleine de guimauves et de petits oursons crémeux lorsque j’entends un léger frottement derrière moi. Je me retourne et manque de tomber dans la barbe à papa. Une indigène flotte dans l’air, à l’intérieur d’une bulle. Elle ressemble à un humain, sauf qu’un énorme trou remplace son estomac. Je reste interdit, incapable d’avaler les bonbons que j’ai dans la bouche.
- Bonjour, cher Monsieur. Je vous souhaite la bienvenue chez nous.
Je déglutis trop rapidement. Mon estomac ne va pas aimer ça.
- Bonjour Madame. Hum… Perm… Excusez-moi, un morceau de réglisse coincé dans une dent. Voilà. Je me présente. Pierrot Grenouille, V.R.P. intergalactique pour Vente A Domicile. J’ai dans le vaisseau que vous voyez derrière moi profusion d’objets que, je suis sûr, vous aimeriez posséder. Notre exclusivité : un jeu d’échec d’un genre nouveau. Nos experts en biologie ont mis au point des pièces organiques. Plus besoin de déplacer votre Roi ou votre Cavalier. Lorsqu’un pion élimine celui de l’adversaire, les organismes s’entretuent et se déchiquètent sous vos yeux. C’est un spectacle incroyable. Vos enfants adoreront.
- J’en doute, cher Monsieur. Je n’ai pas d’enfant. Personne ici n’a d’enfant.
- Et bien, vous pourrez toujours jouer avec d’autres adultes. Je suppose que vous n’êtes pas seule à vivre sur cette planète.
- Effectivement, cher Monsieur. Nous sommes plusieurs milliers. Malheureusement, nous n’avons aucun contact entre nous. Nous demeurons chacun dans notre bulle en suspension. Nous ne pouvons que communiquer par la parole. Ce qui, soit dit en passant, est déjà mieux que rien.
- C’est horrible ce que vous me dites là ! Pourquoi ne quittez-vous pas ces bulles ? Je suis certain qu’avec une simple épingle, je vous fais tous sortir de là. Donnez-moi dix minutes et je reviens avec le matériel nécessaire…
- Vous ne comprenez donc pas, cher Monsieur ? Si nous en sommes là, c’est par notre seule volonté. Si nous quittons nos bulles, qu’adviendra-t-il de nous ? Nous succomberons à la tentation en nous gavant de ces friandises qui gravitent un peu partout.
- Et alors, vous risquez quoi ? Quelques kilos superflus ? Ce n’est quand même pas dramatique. Vous n’allez pas rester toute votre vie dans ces foutues bulles de chewing-gum !
- Regardez-moi bien. Que voyez-vous ici, à la place de mon ventre ?
- Ben, un trou ? Ok, je trouve ça un peu bizarre, mais bon, ça n’a pas l’air de vous empêcher de vivre.
- Justement, ce trou, cher Monsieur, indique que nous n’avons pas d’estomac. Nous n’avons donc pas le droit de manger. Sinon, nous mourons. C’est aussi simple que cela. Et comme vous l’imaginez, il nous serait difficile, en vivant en dehors de nos bulles, de résister à la tentation. Par conséquent, nous avons tous mâché et mâché des centaines de chewing-gum – cela, nous avons le droit de le faire – afin d’obtenir des grosses bulles dans lesquelles nous glisser. C’est le seul moyen pour nous de continuer à vivre à peu près normalement.
A peu près normalement. Je n’en crois pas mes yeux. Décidément, je suis encore tombé sur des cinglés. Putain de bordel de merde. Je ne vais jamais réussir à vendre quoi que ce soit si ça continue comme ça.
Je crois bien que je n’ai plus rien à faire sur cette planète. Dépité, je salue rapidement l’indigène et me dirige vers le vaisseau.
J’entends brusquement un cri étouffé, suivi d’un autre, et encore un autre. Je reconnais la voix de Pélican qui hurle comme un beau diable.
Lorsque j’arrive au vaisseau, cet imbécile est en train de courir après les maisons bulles avec une épée d’un autre âge. Il batifole comme un gamin dans un champ de maïs transgénique, crevant, l’une après l’autre, les bulles de chewing-gum qui explosent dans un bruit effroyable. Les pauvres locataires s’écroulent dans la mousse à manger, en poussant des cris qui feraient peur à un bataillon de pirates venus de Mars.
Pour éviter que les choses ne s’aggravent, j’empoigne Pélican par le col de sa chemise et le ramène à la navette. Il est temps de partir, avant que les indigènes ne nous obligent à souffler dans du chewing-gum. Je pousse le capitaine à l’intérieur de la Hyène, piochant quelques caramels qui passent à portée de main. Pour la route.
La navette s’arrache difficilement du sol gluant de Bu-bu-bu-lle. Je repense à ces pauvres gars, en bas. Savoir qu’ils vont devoir construire d’autres bulles pour se protéger de leur malédiction me chagrine. Je n’oublie pourtant pas le but de ma mission. Ecouler le stock de marchandises entreposées dans les soutes. Et pour l’instant, je dois dire que je suis un piètre V.R.P.
Je me sens soudain mélancolique. Je n’ai pas mérité les 200 €.G. Il va me falloir faire preuve d’un peu plus d’ingéniosité si je ne veux pas que le Reptile me renvoie à mes pénates.
Pélican dort paisiblement, comme si de rien n’était. Je lui envie son flegme et son insouciance. Je jette un œil vers lui. Le sommeil du juste. Je me lève de mon siège, saisis la bouteille qu’il a laissée sur la console de navigation.
Après plusieurs lampées, mon existence retrouve quelques couleurs.


*


Body Double. Drôle de nom pour une planète. C’est la troisième sur ma liste. L’eau recouvre l’intégralité de la surface. Sauf qu’il s’agit d’eau solide. Je m’explique. Il y a des bulles, du courant, quelques vaguelettes, tout ce qui caractérise l’eau, quoi. Par contre, j’arrive à marcher dessus, sans couler. Vraiment bizarre.
Pélican s’amuse comme un fou. Il a revêtu une sorte de maillot de corps extrêmement moulant, jaune moutarde, qui fait ressortir le moindre pli de sa peau. Pas beau à voir.
J’essaye de plonger ma main dans cet étrange matériau. Impossible d’entrer au-delà de quelques centimètres. Une force empêche mon corps de s’enfoncer.
- Hé ! Grenouille ! Ca vous dirait, un petit match de balle au pied ?
Bougre d’abruti. Tu crois vraiment que j’ai que ça à foutre de taper dans un ballon avec toi ?
- Merci, Capitaine, je vais essayer de marcher un peu. Il doit bien y avoir un village quelque part.
Je laisse là mon rouge compagnon. Je franchis plusieurs centaines de mètres lorsque, sous mes pieds, quelque chose attire mon attention. Je m’arrête et rapproche mon visage de la surface. Il me semble voir un visage. Quelqu’un m’observe, de l’autre côté ! Quel con, c’est le reflet de mon visage que je contemple. Sauf que mon reflet m’adresse la parole, tandis que je reste frappé de stupeur.
- Bonjour ! Je m’appelle Grenouille Bis. Je suis votre Bis.
- Mon Bis ? Qu’est ce que c’est que ces conneries ?
- Vous n’êtes pas au courant ? La planète, qui est inhabitée, détient cependant un étrange pouvoir. La surface qui la recouvre permet de créer un double de chaque individu qui pose le pied dessus. Je suis le vôtre !
Fais chier. Je commence à en avoir marre de ces mondes. Je commence à croire que Bar s’est foutu de moi. Je ne vais quand même pas vendre ma camelote à mon Moi. Cela me paraît surréaliste, et parfaitement inconcevable. Mais finalement, après tout, pourquoi pas ?
- Admettons. Dites-moi, Bis, vous n’auriez pas besoin de quelque chose, par hasard ? Le vaisseau que vous voyez là-bas est bourré de marchandises…
- Ah, cher Moi ! Si seulement je pouvais être Vous ! Je pourrais moi aussi voyager. Veinard. Des besoins ? Bien sûr que j’en ai ! Mais comment voulez-vous que j’utilise ce que vous voulez me refourguer ? Une fois que vous aurez quitté cette planète, je n’existerai plus. Alors gardez vos breloques pour d’autres pigeons.
L’enfoiré. Il me parle comme s’il était Moi. Il n’est pas Moi, bordel. Juste une putain d’illusion. Un reflet immatériel. Un putain de bordel de rien. Je lui dis ça, et il n’apprécie pas vraiment :
- Dis donc, connard ! Tu me dois un peu de respect, hein ? Ta frustration de pauvre célibataire qui n’a pas baisé depuis des lustres, tu peux te la garder. Rappelle-toi que je sais tout ce que tu sais, je sens tout ce que tu sens. Tiens, là, par exemple. Tu es en train de te demander comment tu vas faire pour te payer une cochonne. Je me trompe ?
Je frappe de mes mains contre ce Double, ce Bis, ce…ce… cette putain de chose qui me rend fou. L’autre se marre.
Je m’enfuis en courant vers le vaisseau. Sous mes pieds, je vois mon propre visage qui ne me lâche pas d’une semelle, et qui se fout de moi.
Pélican est en train de comparer la taille de son engin avec celui de son Soi. Il a l’air de beaucoup d’amuser. Je n’ai même pas besoin de lui exprimer ma volonté. Lorsqu’il me voit accourir, il remonte son pantalon et se dirige vers le vaisseau.
La suite, vous la devinez aisément.
Décollage, déprime et cuite. Cette fois-ci, Pélican se joint à moi pour célébrer notre échec commun. Les bouteilles défilent sous nos yeux. A plusieurs reprises, je vide mon estomac dans les w.c. chimiques de l’appareil. Le capitaine, de son côté, affiche une résistance incroyable à l’alcool. Je commence à le trouver sympathique derrière son air bougon.
Il m’explique deux ou trois rudiments de pilotage. On se marre bien, désormais. Nous nous endormons quasiment dans les bras l’un de l’autre, entourés de vapeurs d’alcool nauséeuses. Les soucis me paraissent alors loin, tellement loin…


*


La première chose que je vois lorsque je sors du vaisseau, ce sont de magnifiques créatures qui batifolent nues dans un ruisseau, juste à côté de l’endroit où nous nous sommes posés. Sur la planète Arc En Cieux. Joli nom, je trouve.
Sur la rive opposée, je distingue plusieurs maisons en bois sur pilotis et aux toits de chaume. Une délicieuse odeur de rôti flotte dans l’air. Tout autour, la forêt se décline en une myriade de verts.
L’endroit est paradisiaque.
Pélican refuse de quitter son appareil. Il me dit qu’il ne fait pas confiance aux indigènes. Il craint que ceux-ci ne cherchent à lui dérober son « trésor », comme il l’appelle. Je l’écoute, tout en me demandant qui pourrait bien avoir envie de voler Hyène Puante.
Je sors donc seul et marche en direction du ruisseau où les superbes naïades s’ébrouent sensuellement. A peine m’ont elles vu qu’elles se ruent vers moi en produisant de grandes gerbes d’eau. Leurs silhouettes sont parfaitement dessinées, leurs jambes galbées, leurs poitrines alléchantes. Elles sont toutes de couleur différente : bleu, jaune, vert, violet, noir. J’adore. Je commence même à reprendre du poil de la bête.
- Bonjour, Mesdemoiselles. Mon nom est Pierrot Grenouille. Je travaille pour Vente A Domicile, le plus grand commerce intergalactique. Pour vous servir !
Les jeunes filles me fixent avec leurs grands yeux, gloussant et riant niaisement. Je ne devrais pas avoir de mal à les convaincre d’acheter quelques caisses de crème amincissante, d’autobronzant chimique et d’hormones de jeunesse. Et pourquoi pas ? Ces pilules qui leur permettront de se changer, l’espace de quelques heures, en lézard, en poisson ou en renard.
Bleue :
- Il est mignon, non ?
Rouge :
- Super craquant ! !
Jaune :
- Oh là là ! Il a l’air musclé ! ! Regardez-moi ce teint : il est tout pâle ! !
Rires et gloussements en cascade. Je commence à sentir le début d’une érection. Mais chaque chose en son temps. Je dois d’abord penser à mon boulot.
Grenat :
- Vous avez une amoureuse, Monsieur Grenouille ?
Je bredouille, m’empêtre pitoyablement et n’obtiens que des réactions moqueuses. Elles m’ont l’air d’être sacrément chaudes les filles, ici. La petite Jaune a une de ses paires de seins ! Bon sang, je vais avoir du mal à les regarder dans les yeux.
- Peut-être pourriez-vous me conduire dans votre village, pour que nous puissions discuter de tout cela tranquillement ?
Elles n’hésitent pas un instant, me prennent par la main et me conduisent vers les habitations. Nous entrons dans une immense maison. A l’intérieur, des dizaines de coussins ont été disposés sur le sol. Partout, des plantes grimpantes semblent avoir pris possession des lieux. L’endroit est magnifique. Je sens que mon baratin va être convaincant.
- Alors, mesdemoiselles, qu’est ce qui vous ferait plaisir ? Je peux vous proposer différents produits cosmétiques, anabolisants, hallucinogènes…
Bleue s’approche de moi et m’embrasse à pleine bouche, me coupant dans mon élan. Nos langues se rencontrent et entament une danse buccale très excitante. Elle a un agréable goût de myrtilles plutoniennes, ou plutôt de baies lunaires. Ses mains se collent à mes fesses, glissant par derrière vers l’intérieur de mes cuisses. Instantanément, ma queue double de volume.
Grenat et Jaune se joignent à nous. La première m’arrache mon t-shirt Vente À Domicile. La seconde défait mon pantalon et se jette sur mon sexe en érection. Sa bouche experte m’arrache un gémissement animal. Sa langue est chaude et gluante, comme si l’on avait versé du miel à sa surface. J’essaye de me concentrer sur autre chose, histoire de ne pas tout balancer dans la minute.
Heureusement pour moi, Jaune me laisse un peu de répit. Avec Bleue, nous interrompons notre baiser langoureux. Les filles m’attrapent par les bras et me jettent sur le sol. Grenat prend ma virilité entre ses mains et l’introduit à l’intérieur de son vagin. Jaune vient au-dessus de moi et me plaque son entrejambes sur le visage. J’ai du mal à respirer, mais je m’applique néanmoins à satisfaire la donzelle. De toute façon, je n’ai pas le choix. Et puis, si je réussis à toutes les satisfaire, peut-être gagnerai-je enfin ma première clientèle ?
Grenat, Jaune, Rouge, Verte, Noire, encore Jaune, Orange, Verte, Jaune toujours. L’une après l’autre, les indigènes viennent s’empaler sur moi. Je ne sais plus où donner de la tête, et du reste, dans un déluge de soupirs et de râles pour le moins enthousiastes.
Je commence à fatiguer. J’ai de la sueur plein le visage, et les liquides corporels de mes partenaires se mélangent à l’intérieur de ma bouche. De la fraise, du citron, de la menthe. J’ai l’impression de déguster une salade de fruits humaine ! Finalement, Jaune me saute dessus, enfonce mon sexe au fond d’elle et m’emporte dans un tourbillon sensoriel.
Après cet orgasme incroyable, je m’affale sur les coussins soyeux. Je suis épuisé, vidé, meurtri. Tout autour de moi, les jeunes femmes me dorlotent, me caressent, me chérissent. Je suis leur idole, leur dieu. Vont-elles vouloir poursuivre la célébration de ce rite de la chair ?
Pour l’instant, j’ai une furieuse envie de dormir. J’ai le sexe en feu, la langue idoine. Je ferme les yeux. J’attends de rejoindre un sommeil que j’estime avoir largement mérité.
Au moment où je me sens enfin partir, Noire saisit mon membre éreinté et se lance dans une gymnastique énervée qui me fait craindre le pire. Sa main est habitée d’une force surnaturelle. Je suis entourée de succubes. Elles veulent aspirer mon énergie jusqu’à la dernière goutte. Que puis-je faire face à tant de considération ? Rien d’autre qu’obéir, et assumer le rôle qu’elles me demandent de remplir.
J’assume, alors, et, une après l’autre, je les remplis de ma semence tant désirée.


*


Je me réveille le corps endolori. Il m’est impossible de dénombrer toutes mes courbatures. Je ne sens plus ma verge, aussi rouge qu’une betterave de Saturne.
Je jette un œil aux alentours. La pièce est vide. Mes assaillantes semblent avoir décidé de me laisser un peu de répit. A moins qu’elles ne se soient lassées de moi ? En attendant, j’ai encore fait chou blanc. Hyène Puante est aussi chargée qu’à notre départ. Il va quand même bien falloir que je me débarrasse de toutes les saloperies qui y sont entreposées.
Je sors de la hutte et me dirige vers la rivière. Soudain, je remarque un léger piaillement. Je m’arrête, tends l’oreille. Le cri d’un enfant ! Merde, je n’ai vu aucun mioche la veille. Qu’est ce que c’est que ce bordel, encore ? Je commence à avoir un mauvais pressentiment.
J’accélère le pas et aperçois les autochtones en train de laver des nourrissons dans l’onde. Putain, c’est qui ces mômes ? Je n’ai vu aucun mâle dans ce bled ? On dirait qu’elles viennent juste d’accoucher.
Le problème, c’est que la tête de ces chiards me dit vaguement quelque chose.
Pris de panique, j’interpelle la plus proche de moi. Rouge.
- Salut. Dites-moi, c’est votre enfant que vous tenez dans vos bras ?
- Oui ! Je viens juste de le mettre au monde, comme toutes les autres d’ailleurs. Regardez ! C’est merveilleux, vous ne trouvez pas ?
Mouais. Merveilleux, je ne sais pas. Tous ces gamins qui gueulent, moi, j’avoue que c’est pas mon truc.
- Vous pouvez être fier, Monsieur Grenouille. Cela fait si longtemps que nous attendions l’arrivée d’un homme. Tous ces enfants, là, c’est grâce à vous !
- Je ne comprends pas…
- Bien sûr que si. Vous nous avez toutes fécondées cette nuit. Et ce matin, nous avons donné naissance à ces adorables bambins. C’est quelque chose d’inespéré. Un miracle !
- Attendez. Vous êtes en train de me dire que ce sont mes rejetons ? Que la gestation de ces… heu… de ces choses n’a duré qu’une nuit ? Putain, c’est pas possible !
- Pourtant, c’est ce qui s’est passé. Et nous vous en sommes extrêmement reconnaissantes.
Alors là, j’hallucine. Je suis le père de tous ces monstres ! Je regarde celui que Rouge tient dans ses bras. C’est vrai qu’il me ressemble. Par toutes les catins du cosmos ! C’était pas prévu au programme ça. Je n’ai pas du tout envie d’avoir des gamins, moi !
C’en est trop. Je crois que je vais finir par devenir dingue. Pris de panique, je fais demi-tour et m’enfuis à toute berzingue vers la Hyène. En espérant que Pélican ne soit pas en train de cuver derrière une caisse de marchandises.


*


Je crois que je ne suis pas fait pour ce métier. Vendre des lunettes de soleil à un aveugle sur terre est plus facile que de refourguer les tonnes de marchandises entassées dans le ventre de Hyène Puante aux habitants des autres galaxies. Absurde. Ineffable. Abracadabrantesque. Que vais-je bien pouvoir faire ? Il me reste encore une planète à visiter, mais le cœur n’y est plus.
Pélican essaye de m’arracher à la mélancolie qui me guette. Il me raconte ses aventures avec les Martiennes bi vulvaires. Il me narre les péripéties de sa « longue vie de marin de l’espace ». La rencontre avec les nuages de Cassiopée. Sa partie de poker avec les pirates des anneaux de Saturne. Sa liaison avec une princesse vénusienne qu’il devait satisfaire trente fois par jour afin qu’elle ne se transforme pas en ver de l’espace. Toutes ces histoires, je ne les écoute pas vraiment. Je reste prostré dans mon fauteuil, une bouteille d’alcool de contrebande aux lèvres. Au loin, derrière la baie vitrée s’ouvre l’espace. Incommensurable. Autant que la tristesse et le désenchantement qui m’animent.
- Allons, moussaillon ! Il vous faut réagir. Il reste encore une étape. Alors pas question de baisser les bras !
Ta gueule, Capitaine. Laisse-moi tranquille. Allons sur cette putain d’exo planète affronter d’autres races de dégénérés. Après tout : que peut-il m’arriver de pire après ce que je viens de vivre ?


*


Spectre porte bien son nom. Un immense cimetière, voilà à quoi me fait immédiatement penser cette planète. Un voile nuageux flotte dans l’air. Il fait un froid de Saturne. La terre est sèche, vide. Le ciel est aussi gris qu’une purée de pois radioactifs.
Je vais croiser qui, ici ? Des putains de fantômes ?
Le sac-à-dos sur l’épaule, je me fraye un chemin dans ce frog cosmique. Au bout de quelques minutes, je distingue à travers l’épaisse brume une silhouette apparemment humaine. Ses traits sont étranges. Elle semble tellement légère. On dirait qu’elle flotte dans l’air.
- Bonjour, je suis commercial pour Vente A Domicile. Je vous préviens : c’est ma première mission et, jusqu’à maintenant, elle s’est avérée plutôt catastrophique. Alors si vous n’êtes pas intéressé, dites-le-moi de suite, je prends mes cliques et mes claques et je me tire illico !
Je ne sais pas ce qui m’arrive. Mince, alors, je crois que je me suis un peu emporté, là. En même temps, plus vite je serai parti d’ici, mieux ça sera.
- Auriez-vous de la nourriture, s’il vous plaît ? Ainsi que quelque chose à boire ?
- Euh… bien sûr ? Vins provenant de la terra formation de Mars, Mercure et Vénus. Rôtis de chiens et d’alligators suroxygénés – je vous conseille ce dernier, le goût est absolument délicieux.
- A vrai dire, n’importe quoi ferait l’affaire. C’est pour mon frère, là-bas.
Il me montre une ombre, assise à quelques mètres de nous, en train de regarder ses pieds.
- Attendez-moi ici, je n’en ai que pour quelques minutes.
De retour du vaisseau, je tends un paquet de chips solaires à l’indigène. Il me regarde tristement, avant de traverser mon corps, littéralement. Je reste abasourdi.
- Comme je vous l’ai dit, ce n’est pas pour moi, mais pour mon frère. J’ai déjà fini mon processus de dématérialisation. Je suis, en d’autres termes, un fantôme.
Et voilà. C’est bien ma veine. Je finis ma mission sur une planète où il n’y a plus de matière. Le spectre devine mon désespoir.
- Rassurez-vous ! Mon frère n’a pas encore totalement effectué sa transformation. Il lui reste encore quelques mois de répit. Avant de devenir vaporeux, il sera ravi de pouvoir, une dernière fois, manger et boire quelques-uns des aliments que vous lui apporterez.
Nous rejoignons son jumeau, toujours prostré sur le sol. Sa peau a perdu de sa matérialité. Elle est désormais transparente et je distingue l’intérieur de son corps, son cerveau, ses intestins, son cœur - qui bat paisiblement - ses poumons, ses os. Je n’en reviens pas. Le rêve de tout anatomiste : découvrir l’intérieur d’un corps vivant.
Le frère se lève et, sans même me saluer, se jette sur la nourriture que j’ai apportée avec moi. Il ouvre une bouteille de vin et déglutit avec bruit. Estomaqué, je fixe le liquide rouge sang qui s’écoule au travers de sa gorge et finit dans son estomac. Il avale ensuite chips, friandises et autres morceaux de viande galactique. Un petit embouteillage se crée au niveau de la trachée, sans doute à cause d’un trop-plein de guimauves. Il s’interrompt un instant, histoire de laisser les choses se remettre en place.
Le mécanisme biologique qui s’opère devant moi est si étrange, si incroyable ! Observer le corps humain de la sorte est une révélation. Je me découvre une nouvelle passion pour l’anatomie et la biologie.
Une idée me vient à l’esprit. Pourquoi ne pas créer, avec l’aide de scientifiques de renom, un centre de recherches sur Spectre afin d’étudier, sous un nouveau jour, les tréfonds du corps humain ? Fini ce boulot de V.R.P. à la con ! Ma fortune est faite !
Je rentre au pas de course au vaisseau. J’en touche deux mots à Pélican. Il me regarde avec de grands yeux.
- Passer plusieurs mois avec un fantôme ? Après tout, pourquoi pas ?
Nous quittons ce monde nébuleux, le cœur léger, prêts à engager d’autres rêves. Ce soir-là, l’alcool qui coule à flots dans ma gorge a le goût de la vie.


Fin.

 

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