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Par Nicolas Fumo

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Am'Istaroah, le peintre fou

I


« Mercredi 21 janvier, à 10h30 à l’Hôtel de Ville, est organisée la vente aux enchères des toiles d’un peintre inconnu qui signait sous le nom : Am’Istaroah. Une œuvre prodigieuse et dérangeante ; composée de 18 pièces étranges, retrouvée en parfait état dans l’unique pièce intacte d’un manoir ravagé par les flammes, il y a quelques semaines, au cœur de la forêt de Bern’Hill. »

En lisant cette simple annonce dans le journal du matin, alors que je prenais le petit déjeuner sur ma terrasse, je fus brusquement projeté quelques mois en arrière. Ma mémoire avait tenté d’oublier, en vain, ces deux nuits passées dans la forêt de Bern’Hill et aujourd’hui, alors que je n’y pensais plus, cette vente aux enchères réveillait en moi chaque souvenir, chaque détail de cette étrange aventure. Sans plus y réfléchir, je pris immédiatement la décision de me rendre à cette vente aux enchères. Par curiosité mais également, et surtout, dans le but de récupérer le plus de tableaux que me le permettraient mes moyens. Avant d’entamer le récit de cette journée, je vais aborder, autant que mes souvenirs me le permettent, mon étrange rencontre avec cet homme : Ernest Gabriel Am’Istaroah.

II


Je me nomme Herbert Radcliffe McNamara, quatorzième Conte des McNamara, et je vis en Irlande. Il y a quelques mois de cela, après une violente dispute avec mes associés, je fis quelques pas en dehors de la ville pour éclaircir mon esprit, et mettre de l’ordre dans mes idées. Plongé au plus profond de mes réflexions, je me dirigeai, sans m’en rendre compte, vers la forêt de Bern’Hill ; étrange univers boisé aux sombres feuillages crépusculaires. Bien des rumeurs circulaient au sujet de ces sous-bois ; seize personnes y seraient disparues, et aucune ne fut jamais retrouvée en vie ni même morte. Pourtant mon esprit, ne prenant pas en considération ces éléments inquiétants, continuait de guider inconsciemment mes pas vers le cœur de la forêt ; perdu que j’étais dans mes matérielles interrogations. Je me rendis brusquement compte de l’endroit où je me trouvais lorsque, au loin, un sourd grondement se fit entendre et vint m’arracher à mes réflexions. Il faisait déjà sombre, la nuit menaçait de tomber d’ici quelques minutes alors que j’étais perdu, au beau milieu de la luxuriance d’une végétation abandonnée à la nature. Tout autour de moi s’élevaient les herbes sauvages, les buissons épineux, les grands arbres aux écorces brunes et aux branches tordues, qui avaient poussés, ici et là, au fil des années sans répondre à aucune discipline. Nulle part je ne pouvais percevoir le tracé d’un sentier qui m’eut orienté dans un sens plutôt qu’un autre, et je dus poursuivre ma route, droit devant moi, dans l’espoir de déboucher finalement sur une agglomération ou quelque autre endroit à proximité de la civilisation.

La menace de la nuit pesait maintenant totalement sur le ciel obscurcit de gros nuages de pluie, qui s’amoncelaient au dessus de ma tête, tandis que je me souvenais des sombres histoires qui planaient sur cette sinistre forêt. Mon esprit rationnel ne devait pas perdre le dessus en cet instant. Je ne devais pas me mettre à divaguer alors que j’étais perdu et désorienté. Me dirigeant là où le ciel était encore clair et dégagé, j’entendis derrière moi gronder, de plus en plus fort, cet orage qui se rapprochait rapidement de ma position, et bientôt je sentis cette odeur qui envahit l’air par temps pluvieux ; cette froide et désagréable odeur de métal oxydé. J’accélérai le pas mais ce ne fut pas suffisant pour échapper à l’averse diluvienne qui commençait à déferler sur ma tête. Au bout de quelques minutes passées à courir sous cette pluie glacée et abondante, j’aperçu scintiller au loin les lueurs de plusieurs flammes, manifestement disposées afin d’assurer un éclairage. Il devait sans nul doute s’agir d’une habitation, et j’accélérai donc à nouveau ma course afin de parvenir le plus rapidement possible en ce lieu.

Tout en me rapprochant de ces lueurs flamboyantes, je débouchai sur une route, clairsemée de hautes herbes emmêlées dans un inextricable fouillis, dont le tracé se perdait çà et là sous de grosses touffes de verdures. Cette route était manifestement abandonnée depuis quelques temps ; ou du moins était-elle fort peu empruntée. Je la suivis en direction de ces flammes jusqu’à ce qu’apparût, devant moi, une grande bâtisse quelque peu inquiétante, et de nouveau je repensai aux histoires qui hantaient cette forêt. Mais l’averse m’ayant surpris au beau milieu de cette forêt si éloignée de toute ville, et n’ayant devant moi aucun autre abris possible que cette ancestrale et étrange demeure, je ne pus que rejeter mes hésitations alors que les éléments se déchaînaient de plus belle sur ma tête. Je poussai la lourde grille de fer noir, qui grinça horriblement sur ses gonds, et pénétrai dans l’allée de graviers bordée de hautes statues de pierre grises aux formes étranges, et de larges flambeaux où crépitaient des flammes qui semblaient brûler depuis toujours, et qui paraissaient ne jamais devoir s’éteindre. Je progressai dans l’allée tout en observant cette grande demeure qui se dressait, ancestrale, devant moi. Ce manoir aux murs anciens et fissurés, aux parois grises envahies de plantes grimpantes, aux grandes fenêtres à la pénombre menaçante. Cette demeure à la toiture pointue recouverte de briques sombres, aux gouttières larges, sculptées dans des formes aux géométries dérangeantes et à la symétrie insolite. Cette propriété aux jardins de plantes bulbeuses, ceinturée par une ronde d’arbres aux branches tordues et dépouillées de leurs feuilles.

Ce manoir, figé et silencieux, aurait pu paraître endormi depuis de longues générations au fond de cette forêt s’il n’y avait eu cette intense lueur qui éclairait une pièce du rez-de-chaussée. Malgré cette manifestation d’une vie à l’intérieure, cette bâtisse ne me donna pas une impression des plus favorables au premier coup d’œil, alors qu’elle semblait m’examiner, sournoise et hautaine, du haut de ses trois étages de fenêtres aux regards sinistres et aux pupilles poussiéreuses. Mais je ne pouvais plus me permettre de rebrousser chemin, les froides et abondantes gouttes de pluies qui s’insinuaient dans mes vêtements me faisant déjà grelotter.

Je gravis les trois marches de pierre grise, et m’avançai sur le lisse perron aux deux larges colonnes de lierres. En frappant du poing sur la lourde porte à double battant, je me rendis compte, qu’inconsciemment, j’avais renoncé à me servir du heurtoir de métal fixé sur une inquiétante tête de méduse. Je frémis à l’idée de croiser le regard de cette sculpture et de rester figé, pour l’éternité, dans l’immobilité d’une statue de marbre.
Sans doute ce manoir mêlé à cette nuit d’orage commençait à me faire divaguer…

Je frappai quelques coups sur la porte et attendis de brefs instants avant que des bruits de pas ne se fissent entendre à l’intérieur, se dirigeant vers la double porte. Le mécanisme des lourds battants s’ébranla, grinçant dans la nuit, le verrou s’actionna et la porte s’ouvrit finalement sur moi dans un sordide craquement de bois ; découvrant un large vestibule aux murs lambrissés et au parquet verni, qui contrastait avec l’aspect extérieur de la demeure. Je fis quelques pas timides dans cette salle à la propreté impeccable ; mes vêtements dégoulinants sur les lattes du parquet, et la porte se referma derrière moi dans un claquement qui me fit sursauter. En pénétrant dans cette demeure je perçu une telle intensité de vie que si la voix de mon hôte ne s’était pas élevée, fluette, immédiatement après le claquement de la porte, j’aurais aisément cru que le manoir lui-même m’avait laissé entrer.

III


« Fichue porte. Je suis absolument navré, il faut que je pense à l’empêcher de se refermer aussi brutalement mais j’oublie une fois sur deux. Forcément : je sors peu et reçois peu. »

Sa voix me fit sursauter plus que le claquement sourd de la porte et, en me retournant, je fus face à un personnage dont l’étrange aspect ne faisait penser ni à la riche décoration du vestibule, ni même à l’inquiétante façade de la demeure. Très âgé, le petit homme chauve au crâne conique se tenait droit, un large sourire perdu dans une dense barbe blanche qui montait haut sur ses joues, les yeux plissés dans un regard bleu perçant. Son frêle corps était tout aussi perdu dans ses amples vêtements colorés que ne l’étaient ses lèvres dans les poils de sa barbe. Les mains, qu’il tenait croisées devant lui, étaient ridées et flétries par les années alors que son large front n’était sillonné par aucun signe de vieillesse. Tandis que je restais encore un moment interloqué par le bonhomme guilleret et haut en couleur que j’avais devant moi ; m’attendant à tomber sur un illustre vieillard sombre et taciturne ou sur une vieille femme au physique de sorcière, le petit vieux reprit de sa voix au timbre insolite :
« Maudite pluie, hein ? Il est heureux que vous vous soyez trouvé près de mon humble petite maison monsieur. Je me présente ; je me nomme Ernest Gabriel Am’Istaroah ».

Dans un franc et chaleureux sourire il me tendit sa petite main plissée que je serrai, sans pouvoir dire un mot ; encore tout groggy par le froid engourdissant qui m’avait saisi. Il me regarda à son tour d’un œil attentif et, après m’avoir à nouveau souri, il me proposa de prendre mes vêtements et de venir près d’un bon feu en me donnant un ample peignoir ; perspective que je n’aurais refusé pour rien au monde.

Une fois revigoré par la chaleur des flammes je me présentai à mon tour et m’excusai plusieurs fois d’être venu le déranger, mais il ne semblait pas le moins du monde importuné par ma présence et poursuivit, après s’être éclipsé pour mettre à chauffer un bouillon de légumes :

« Je suis très heureux de votre présence mon jeune ami, bien au contraire, les visages nouveaux se font rares dans ce coin reculé de la forêt. Plus personne ne se donne la peine de venir me visiter. Vous êtes de la ville, n’est-ce pas ? Je reconnais très facilement un homme de la ville »

Le vieillard émit un petit ricanement aigu en sautillant sur son fauteuil puis se leva, d’un bond, et tonna d’une voix étonnement grave et cérémonieuse que la soupe devait maintenant être prête. Je me levai à mon tour, tout heureux à l’idée d’absorber une bonne soupe chaude qui viendrait réchauffer mon organisme, et je suivis Am’Istaroah dans une pièce qu’il gagna d’un pas rapide. Je commençais à me prendre de sympathie pour ce vieux bonhomme joyeux. Nous prîmes notre soupe dans un salon très grand, au plafond d’une hauteur vertigineuse d’où descendait un luxueux lustre doré, et aux murs recouverts de magnifiques tableaux représentant des paysages, des natures mortes, des animaux et d’autres motifs moins figuratifs. Devant mon admiration pour ces toiles il me confia qu’il en était lui-même le peintre, ce qui ne m’étonna pas énormément. Ayant toujours eu pour idée que les peintres devaient être quelque peu excentriques, ce petit bonhomme correspondait tout à fait à l’idée que je me faisais de ces artistes.

Alors que nous prenions notre soupe il me conta sa vie, me racontant qu’il n’avait pas toujours été habité par ce talent à retranscrire au pinceau ce qu’il voyait, et qu’il avait dû faire énormément de sacrifice pour élever son art à ce niveau. En lui répliquant que pour un art pareil tout les sacrifices devaient valoir la peine, il émit à nouveau un petit ricanement amusé en plissant ses fins yeux bleus dans un sourire malicieux. J’appris que, suite à ces sacrifices qu’il dût faire, il n’eut d’autre choix que de se reclure dans ce manoir retranché, perdu dans la forêt.

Après avoir fini notre soupe il s’absenta à nouveau quelques minutes, me laissant à loisir m’émerveiller devant ses œuvres. Il revint rapidement avec des vêtements qu’il m’offrit de passer, et me proposa une petite visite de sa demeure. Ayant été ébloui dès mon arrivée par le vestibule aux lambris et aux parquets vernis, par le goût somptueux de la décoration de la petite bibliothèque, où je m’étais réchauffé devant l’âtre d’une antique cheminée de briques rouges, et par le salon aux magnifiques toiles, je n’hésitai pas un instant et acceptai volontiers de le suivre. Ainsi m’entraîna-t-il vers d’immenses salles aux tapisseries magnifiques, aux fresques colorées, aux bustes de grands artistes ; dans des corridors aux tapis de soies d’un étourdissant éclat rouge et aux voûtes de pierres blanches aux formes ingénieuses. Il me fit gravir des escaliers en colimaçon aux marches de marbre blanc et aux rampes en fer forgé dans un style gothique du meilleur effet. Je voyais défiler de nombreuses portes ouvertes et closes, autant d’ailes de cet immense manoir qui ne paraissait pas si grand de l’extérieur. Au détour d’un couloir j’entendis de faibles gémissements venir de derrière une porte et alors que je m’arrêtais, interdit, il vint vers moi tout sourire et me parla de son chat persan, d’une férocité à telle point inégalée dans l’histoire des animaux domestiques qu’il préférait le tenir enfermé lorsqu’il recevait de la compagnie. Au bout de plusieurs dizaines de minutes nous avions terminé ce petit tour rapide des lieux, et nous passâmes devant une somptueuse porte de jade vert, entrebâillée, qui se trouvait à coté du vestibule mais que je n’avais pas remarqué en entrant. Devant mon étonnement face à une telle porte il ricana à nouveau de ce petit rire amusé et me chuchota qu’il s’agissait là de son atelier. Mais personne n’était autorisé à y pénétrer sinon lui et il la referma, apparemment mécontent qu’elle ne soit pas totalement fermée. Alors que dehors la pluie continuait inlassablement de couler sur la végétation, l’intérieur feutré et tout ce luxe mêlé à la fatigue commençaient à avoir raison de ma résistance, et je présentais les signes d’une réelle exténuation. Ernest Gabriel me guida vers une charmante petite chambre tapissée de bleu et me prépara rapidement le lit avant de me souhaiter une bonne nuit ; refermant sur lui la petite porte dans ce ricanement chaleureux.

Après m’être assis quelques minutes sur le lit, et après avoir savouré un silence bienvenu derrière le babillage étourdissant du vieux bonhomme intarissable, je pris le temps de parcourir la petite pièce de mon regard épuisé. Bien que fort modestement meublée la chambre au papier peint bleu lagon ne manquait pas de charme. Le grand lit aux boiseries rousses occupait le centre de la pièce carrée, sur le mur à côté de la porte une grande armoire de bois lourd semblait être là depuis des temps immémoriaux et un petit bureau se trouvait face à la fenêtre qui donnait sur l’allée de graviers bordée des statues grises et des flambeaux impérissables. En regardant le tableau représentant un cheval au galop, qui se trouvait au dessus de la tête du lit, je me dit que, réellement, cet Ernest Gabriel Am’Istaroah était doué d’un talent formidable. Il parvenait à saisir et à retranscrire les mouvements de ses sujets dans leur pleine intensité ; traduisant à merveille l’action sur le muscle, l’effort sur le visage, le mouvement sur le corps, le pas sur l’environnement, la pensée et la volonté dans le regard. Si ce n’étaient les couleurs pastelles, ses peintures ressembleraient à si méprendre à des photographies, mais je déplorais cependant de n’avoir pas vu un seul portrait. Seuls des natures mortes, des paysages ou des animaux venaient garnir sa collection, et je m’assoupis en pensant que s’il faisait des portraits ils devaient être vraiment d’une exceptionnelle qualité et d’un réalisme des plus saisissant.

Je me souviens avoir rêvé, cette nuit là, de ce qu’avait dû être cette demeure en des époques reculées, lorsque le temps n’avait pas agi sur les murs du manoir et les arbres de la cour ; lorsque le jardin était encore entretenu dans un éblouissant spectacle de fleurs blanches, et que les plantes n’avaient pas encore envahi les murs et les colonnades. Je rêvai de réceptions somptueuses tenues dans les salons tapissés des toiles du maître ; des gens de marque qui ne manquaient pas de venir dans le défilement de leurs luxueux carrosses aux panaches blancs et rouges dans l’allées bordée des statues dans leur éclat d’antan, et des torches aux flammes éternelles. Je me souviens avoir rêvé d’Ernest Gabriel, seul, dans le bel âge, assis devant un chevalet occupé à peindre les magnifiques fresques qui ornent les murs de sa somptueuse demeure. Je me souviens m’être imaginé quitter la vie et mes préoccupations matérielles, avoir quitté les questions qui me hantaient la veille, pour rester ici avec ce vieux bonhomme à profiter de la vie, à passer d’interminables soirées à discuter de sujets divers, à le regarder peindre et apprendre à mon tour à manier le pinceau avec tant d’habileté. Cette nuit-là je me souviens aussi avoir entendu une voix de femme s’élever dans un cri rapidement étouffé ; quelque part dans une pièce du manoir. Ce cri m’avait tiré de mon sommeil mais rapidement le silence qui régnait dans la vaste demeure me fit me rendormir, pensant qu’il ne s’agissait là que d’une illusion ; un son qui m’était parvenu distordu de sa réalité par mon sommeil et par mes rêves.

IV


Au fond du couloir où était ma chambre pour la nuit se trouvait une horloge ancienne qui me réveilla en sonnant quelques coups à 8h. En sortant de ma torpeur ensommeillée, j’eus l’étrange impression d’avoir vécu une nuit agitée alors qu’elle avait été tout à fait paisible, hormis ce réveil inopiné dû à un effet de mon imagination. J’étais encore émerveillé par le déferlement de luxe que m’avait apporté mon rêve, et restai assis quelques longues minutes sur le bord de mon lit, l’esprit perdu dans le faste coloré de mes songes. Ne pouvant me permettre de déranger mon hôte plus longtemps je me levai et pris la décision de partir d’ici quelques heures. En ouvrant les rideaux de la chambre je vis avec soulagement que la pluie était enfin passée, et que je pourrai partir en toute sérénité. Les gros nuages s’étaient dissipés mais le ciel était, ce matin là, d’une blancheur duveteuse qui annonçait presque des jours de neige bien que nous fussions en septembre. Au bord de l’allée, les grandes flammes brûlaient toujours avec la même intensité dans leurs flambeaux de pierre grise, et je fus tout étonné de voir des traces de sabots et de roues de carrosses nettement prononcées dans le gravier encore humide. Manifestement, ce manoir isolé avait reçu de la visite au cour de la matinée. Visite qui avait dû emprunter ce sentier perdu de la forêt.

Alors que je chaussai les pantoufles que m’avait prêté Ernest Gabriel, la porte s’entrouvrit légèrement avant de s’ouvrir en grand. Le petit bonhomme chauve se tenait, tout sourire, dans l’encadrement de la porte qu’il tenait encore par la poignée.

« J’étais venu voir si vous étiez réveillé ; à vrai dire je m’en doutais un peu avec cette bruyante horloge au bout du couloir. Je suis désolé, j’avais totalement oublié qu’elle sonnait encore les heures, j’aurais dû vous faire coucher dans une autre chambre ».

Lui disant que c’était sans importance je le prévins que j’allais quitter sa demeure dans la matinée, la pluie étant passée.

« La pluie est certes passée mais étrange ciel que nous avons là », dit-il d’un air pensif avant de poursuivre de sa petite voix qui prit un ton un peu gêné « malheureusement vos vêtements ne sont pas encore secs, mon bon monsieur. Avec ces trombes d’eau que vous avez essuyées hier, je doute qu’ils ne sèchent avant quelques heures. »

Cette nouvelle me fis, je dois l’avouer, assez plaisir sur le moment car je n’avais nulle envie de retrouver la froide ambiance de la ville et les soucis avec mes collaborateurs. Alors que je le questionnai sur cette visite qu’il reçut dans la matinée il prit un air étonné ; me disant qu’il ne comprenait pas de quelle visite je voulais parler. Ayant mentionné les traces de roues et de sabots sur le gravier il se dirigea lui-même à la fenêtre pour regarder.

« Il n’y a nulle trace qu’une voiture soit passée dans mon allée, mon jeune ami ; nulle trace. Ce vilain orage et cette mauvaise pluie ont dû vous apporter quelque fièvre. Venez donc dans le salon, je vous ai préparé un bon thé bien chaud qui, je l’espère, chassera cette fièvre. »

Une fois qu’il eut quitté la chambre, en ayant refermé la porte derrière lui dans son petit rire habituel, je me tournai à la fenêtre pour voir moi-même cette allée. Il n’y avait, effectivement, nulle trace sur le gravier humide alors que j’aurais pourtant juré avoir très nettement vu ces empreintes, sans que ce soit le fruit d’une hallucination quelconque. Jugeant qu’il devait avoir raison à propos de la fièvre, je quittai la fenêtre et allai me diriger vers le corridor lorsque, à l’extérieur, un éclat rouge attira mon attention vers ce paysage rendu froid par le ciel maussade. Au pied d’une des statues de pierre grise gisait une large plume rouge, identique à celles qui composaient les panaches rouges et blancs des carrosses de mon rêve. En scrutant plus fixement le pied de la statue cet éclat s’estompa légèrement, puis disparut totalement derrière le fin voile de brume qui venait de descendre sur l’allée. Perplexe, je descendis le large escalier de marbre blanc qui donnait sur le vestibule et je vis Ernest Gabriel refermer la porte de jade de son atelier en me regardant d’un œil amusé, comme à son habitude, et jouant de son autre main avec un petit pinceau recouvert d’une peinture écarlate ; le faisant virevolter au-dessus de sa tête avant de le ranger dans un repli de son élégante veste de soie violette.

Il me servit le thé dans le même salon au plafond vertigineux de hauteur et au somptueux lustre doré alors que je le questionnai sur son art, cherchant à savoir pour quelle raison, alors qu’il semblait peindre depuis un certain temps, il ne présentait pas ses œuvres à un public de spécialistes. De nouveau il rit en me répondant simplement qu’il n’était pas bon que son art « quitte l’enceinte des murs de ce manoir » ; que c’était « préférable ainsi autant pour lui que pour beaucoup de monde ». Ce voile de mystère qu’il laissait, semble-t-il, volontairement planer sur ce qui avait trait à sa peinture, donnait un relief supplémentaire à ce personnage déjà énigmatique en lui-même. Ces sacrifices qu’il dût consentir à faire mais sur lesquels il ne s’étendait pas davantage, cet atelier interdit où nul ne pouvait entrer, ces personnes à qui il semblait vouloir épargner la vue de ses toiles, et cet inlassable petit ricanement qu’il émettait si fréquemment.

Après ce petit déjeuner rapide, il me proposa de faire quelques pas avec lui dans le jardin qui s’étendait derrière le manoir et que je n’avais pas encore vu. J’acceptai volontiers et nous nous retrouvâmes rapidement dehors, à déambuler entre des allées de pins décharnés et des fontaines grises d’où aucune gerbe d’eau ne sortait plus. En répondant à ses innombrables questions sur la ville, qu’il ne semblait pas avoir vu depuis bien des décennies, je ne pouvais m’empêcher de ressentir un certain malaise au milieu de ce paysage sans vie, sans éclat et sans couleur. Cet univers où la nature semblait figée dans un élan désespéré de survie, manifesté ici et là par un bourgeon desséché sur les branches nues de ces arbres voûtés. Ce ciel, d’un blanc cotonneux, qui nous surplombait ajouta à l’atmosphère froide du jardin, et bientôt la morsure de la basse température de cette matinée de septembre vint nous incommoder, et nous fîmes demi-tour vers les salles chauffées du manoir. Alors qu’à son tour il me parlait de la vie en ces lieux isolés du monde, je regardai la façade arrière du manoir. Aussi délabrée que la devanture, elle présentait cependant quelques signes d’une architecture élaborée sur les ailes Est et Ouest, et en son centre s’élevait une arche de pierre rouge étrangement inscrite au cœur de la grise roche des murs fissurés. Les fenêtres de cette façade était aussi inquiétantes que celles qui donnaient sur l’allée de gravier. Ici rondes, là rectangulaires, leur irrégulière symétrie donnait une impression étrange qui saisissait jusque les plus profondes habitudes esthétiques. Cette étrange sensation était d’autant plus marquée que j’avais la désagréable impression d’être épié, et en examinant l’arche de pierre rouge, un brusque mouvement glissant derrière une fenêtre sur l’aile Ouest attira mon attention. Mais le temps que je porte mes yeux sur cette fenêtre tout mouvement avait cessé et, lorsque je lui fis part de cette vision furtive, Ernest Gabriel évoqua à nouveau son chat persan. Malgré la bonne humeur et la convivialité de mon hôte, je ne pouvais m’empêcher de ressentir un malaise de plus en plus prononcé à mesure que d’étranges impressions venaient s’accumuler au fond de mon esprit. Tour d’abord l’aspect même de la demeure, mais également la vie que j’avais ressenti à l’intérieur en y pénétrant pour la première fois, les gémissements étranges émis derrière une porte close, cette illusion de cri étouffé qui m’avait tiré de mon profond sommeil, les traces disparues de l’allée, la plume rouge au pied de la statue et maintenant ce mouvement surpris derrière la fenêtre... Autant de choses qui, malgré ma sympathie pour le peintre, ne me donnait guère plus envie de rester longtemps dans cette forêt abandonnée. Mais mes vêtements n’étaient toujours pas secs et je devais attendre avant de quitter les lieux.

Tentant d’oublier ces impressions et les idées que je me faisais ; le manoir, le petit bonhomme et la forêt étant propices aux divagations d’un esprit fécond que je me découvrais à mesure de mon séjour, je passai l’après midi dans la bibliothèque. Ernest Gabriel était à mes cotés, assis à un chevalet qu’il avait sorti de son atelier. Il poursuivait la peinture d’un paysage qu’il avait imaginé. Quand j’émis l’idée qu’il peigne mon portrait sur une toile, il me parut pour la première fois incommodé par mes propos, manifestant une gêne qu’il ne parvint pas à dissiper avant quelques minutes tandis que je lui disait que cela ne faisait rien qu’il ait refusé. Je repris ma visite des étagères couvertes de livres et, lui, la peinture de son paysage non sans grommeler quelques phrases incompréhensibles dans son épaisse barbe blanche avant d’émettre à nouveau ce petit ricanement, qui pour la première fois me troubla plus que je n’aurais voulu l’admettre. Comme la veille, la nuit tomba rapidement sur la forêt, enveloppant le manoir de son voile d’encre sombre que venaient percer les flammes impérissables de l’allée. Mes vêtements n’étaient toujours pas secs et loin de l’être ; je devais donc passer une nouvelle nuit dans la petite chambre bleue.

V


Après un délicieux dîner dans le salon à la longue table de bois rouge, au plafond élevé et au lustre bas, Ernest Gabriel me confia qu’il devait finir, dans son atelier, une toile qu’il avait commencée il y avait peu de temps, et qu’il devait l’achever avant de perdre toute inspiration. Comprenant l’artiste, je lui souhaitai une bonne nuit et me glissai sous l’escalier de marbre blanc aux rampes en fer forgé du vestibule pour gagner une petite chambre, que le peintre m’avait désigné, loin de la bruyante horloge. En refermant derrière moi le battant de la porte, j’entendis résonner l’horloge du couloir au-dessus qui sonnait 23 heures. Cette chambre, je m’en rendis compte plus tard, était celle d’où s’était élevé le petit gémissement, qui m’avait perturbé pendant ma visite du manoir, qu’Ernest Gabriel avait attribué à son chat persan. Cette pièce était en tout point identique à celle où je dormis la nuit précédente, à la seule différence qu’elle était tapissée de violet très pâle et qu’il n’y avait nulle toile à la tête du lit. Allongé sur le matelas, je restais de longues minutes plongé dans de vagues pensées concernant les problèmes qui me confrontaient à mes associés de la ville et, en me levant pour éteindre la lampe qui éclairait la chambre, je vis dépasser, en haut de l’armoire, le coin d’un carnet jaune. Je pris la petite chaise du bureau qui faisait face à la fenêtre, la plaçai contre l’armoire et grimpai pour saisir ce petit cahier. À mon plus grand étonnement il semblait avoir été maladroitement jeté là haut il y avait peu de temps car nulle poussière n’en recouvrait la couverture alors que le dessus de l’armoire en était recouvert. Après avoir remis la chaise à sa place j’entrepris de lire ce petite cahier, allongé sur les couvertures du lit. Sur la première page étaient inscrits les mots « Journal de Voyages » dans une somptueuse écriture calligraphiée. Les premiers récits étaient datés de l’année passée et la conjugaison laissait penser que le voyageur qui relatait ses pérégrinations était une femme. Ne trouvant rien de bien intéressant dans les premières pages, et me demandant surtout pour qu’elle raison ce carnet avait échoué au sommet de cette armoire, je fis tourner rapidement les pages jusqu’au dernier voyage relaté.

Ce texte était daté du 13 au 14 septembre de cette année ; soit la veille et le soir même de mon arrivée au manoir d’Am’Istaroah. Me remémorant les histoire qui hantaient cette mystérieuse forêt, le gémissement du prétendu chat, et ce son, qui m’avait semblé être le cri étouffé d’une femme, qui m’avait tiré de mon sommeil la veille, je me redressai sur le lit, et me mis à lire fiévreusement le récit du séjour de la voyageuse dans cette demeure à l’aspect rebutant.

Après avoir refermé la couverture jaune sur ce récit, j’avais placé le carnet dans une des poches profondes de la veste que m’avait prêté le peintre. Aujourd’hui j’ai encore ce carnet qui me permet de relater, très fidèlement, le récit de cette femme, et c’est heureux car ma mémoire n’aurait pu que difficilement retrouver les mots qu’elle avait employés pour définir son aventure :


« Jeudi 13 septembre,

Après avoir essuyé une averse peu commune sous la violence d’un orage sans pareil dans la dense forêt de Bern’Hill, je perdis la trace d’Harold. Il dut être, lui aussi, tiré vers quelque lieux étrange sous ce ciel déchaîné. En ce qui me concerne, j’avais échoué devant la sombre grille aux gonds rouillés et bruyants d’un manoir qui menaçait de tomber en ruines. Une faible lueur venant d’une pièce au rez-de-chaussée me permit de comprendre que cette grande demeure était encore habitée et je m’y dirigeai, d’un pas ferme ; la pluie coulant toujours, torrentielle, sur mes vêtements trempés. Je fus accueillie par un petit homme chauve et barbu au physique étrange et à la bonne humeur entraînante. Il s’agissait d’un peintre qui disait s’appeler Ernest Gabriel Am’Istaroah ; quel drôle de nom ! Il me fit la visite de sa demeure aux mille et unes splendeurs, au luxe renversant, avant de me proposer une chambre où je pourrais passer la nuit. Je ne pu que très difficilement m’assoupir, ayant attrapé froid, je n’avais de cesse d’éternuer et d’avoir la respiration encombrée, mon état déplorable me faisait par moment geindre de dépit, bien qu’il ne sied guère à une jeune femme de se plaindre, j’en conviens.


Aujourd’hui vendredi 14 septembre,

La pluie n’avait pas cessé de tomber sur la forêt et je passai une journée entière sous le toit de cette somptueuse bâtisse en compagnie de ce petit peintre chaleureux. Le soir venu, la pluie continuant de déverser inlassablement ses trombes d’eau, et mes vêtements n’étant pas encore secs, je m’apprêtai à passer une nouvelle nuit dans cette chambre et je n’avais de cesse de gémir sur mon refroidissement. Afin de m’éveiller de bonne heure pour partir au plus vite à la recherche d’Harold, je voulu demander au vieux peintre de me faire coucher dans une chambre proche de l’horloge du premier étage qui, je l’avais entendu, sonnait encore les heures malgré l’archaïsme de son mécanisme. Mais je ne le trouvai pas et parti à sa recherche. Sur la longue table du salon je vis deux bols d’une soupe de légume encore tiède ; il avait manifestement reçu de la visite dans son manoir loin de tout. Alors que je m’apprêtai à monter l’escalier du vestibule pour poursuivre mes recherches, mon attention fut attirée par du remue-ménage derrière la porte verte de son atelier dont il interdisait expressément l’entrée. Le bruit, se faisant moins discrètement entendre, je frappai faiblement à la porte mais n’obtins aucune réponse. Je renouvelai mes coups sur la porte, un peu plus insistante que précédemment mais toujours rien, pourtant le bruit s’élevait encore derrière le battant vert. Je saisie la poignée ronde de la porte et l’actionnai, la porte n’était pas verrouillée et je l’entrouvris en appelant le peintre par son prénom. Aucune réponse. J’ouvris la porte en grand et je sursautai en poussant un faible cri, alors qu’un chat se précipita d’un bond vers la porte, et sorti de la pièce en émettant un grognement sourd. Le peintre n’était pas dans son atelier. Plutôt que de quitter cette pièce interdite, la curiosité et la transgression des règles me poussaient à rester encore un peu en ce lieu. Sur le sol s’étendait tout une panoplie de pots de peintures, de chevalets, de toiles blanches, de pinceaux ; l’attirail du parfait petit peintre, et sur les trépieds devant moi se dressaient une quinzaine de tableaux recouverts de tissus. En soulevant les seize étoffes blanches les unes après les autres, je fus à tel point saisie par le réalisme dérangeant des peintures, que je ne pus rester plus longtemps dans cette pièce. Je quittais donc l’atelier sans remettre les étoffes en refermant distraitement la porte derrière moi, puis je regagnai ma chambre sous l’escalier, d’un pas chancelant ; encore troublée de ce que je venais de voir, et qui me rappelai tant de choses dont j’avais entendu parlé il y avait très peu de temps.
Je suis à présent dans ma chambre et suis bien décidée à quitter les lieux sans y passer une nuit ni une minute de plus, tant pis pour mes vêtements, il me reste ceux de ma valise. Je ne peux plus rester ici, cela n’est plus possible, il faut que je sorte et que j’avertisse la ville de »


Le texte s’arrêtait brusquement sur ces mots, sans que la phrase ne soit achevée, et la page sous ces dernières lignes était tachée de gouttes d’encre, comme si la femme avait relâché la plume subitement sur le cahier. Il fallait qu’elle sorte d’ici pour avertir la ville, telle était sa dernière phrase ; mais prévenir la ville de quoi, et qu’avait-elle vu qui l’avait tant perturbé ? Je ne pouvais guère plus m’empêcher de penser à ce cri de femme qui avait retenti dans la nuit d’hier ; je ne pouvais plus empêcher mon esprit de s’interroger sur la raison de cette interruption brutale du récit, je ne pouvais pas ne pas me demander ce qu’il y avait dans cet atelier. Le récit étrange de cette femme venait compléter les impressions dérangeantes que ce manoir avait laissé dans mon esprit jusqu’à présent. J’étais, maintenant, bien décidé à éclaircir toutes les questions qui hantaient mes pensées. J’attendis un peu plus d’une heure, que le manoir fut totalement endormi, pour sortir d’un pas décidé de la petite chambre au mur violet afin de me lancer à la recherche de cette femme et pour enfin découvrir les mystères qui se cachaient dans cet atelier.

VI


Seules les flammes éternelles de l’allée apportaient un peu de lumière aux vastes salles plongées dans la pénombre qui s’étendaient, à gauche et à droite, alors que dans le couloir du premier étage, l’horloge sonnait une heure. Le couloir aux voûtes de pierres blanches, le vestibule au parquet vernissé et au murs lambrissés, la grande table de bois roux au dessus de laquelle se tenait, suspendu, le lustre doré ; toutes ces choses que j’avais vu si vivantes sous l’éclairage intérieur semblaient terrifiantes dans cette semi-clarté. Avant de m’enquérir de la jeune femme, je pris la décision d’aller immédiatement explorer l’atelier du peintre. Hautain, le chat persan me regardait de ses yeux fendus, assis sur la seconde marche de l’escalier de marbre. Il émit un feulement sourd puis monta les marches, le poil hérissé, dans un miaulement guttural. Avant de disparaître dans le couloir du premier étage, il se retourna encore une fois, et me fixa quelques instants en faisant le dos rond. Arrivé au milieu du vestibule, je regardai à gauche et à droite, avec attention, vérifiant que le petit homme n’était pas tapi dans un recoin sombre. Une fois assuré qu’il n’était pas là, je me dirigeai à pas lents mais décidés vers la large et interdite porte verte. Je cognai discrètement contre le battant et n’obtins aucune réponse, je réitérai mon geste en appelant faiblement le peintre, mais aucun bruit ne s’éleva de derrière la porte. L’atelier semblait vide. En saisissant la poignée ronde et dorée et en me rendant compte que la porte de jade n’était pas verrouillée, un léger frisson parcourut ma colonne vertébrale à l’idée de savoir que d’ici quelques instants je me retrouverai au cœur du secret.

J’ouvris faiblement la porte et me glissai à l’intérieur de la pièce avant de la refermer silencieusement derrière moi, pour porter, enfin, un regard sur l’atelier. La pièce était vaste mais jonchée d’instruments de peinture, et le faible éclairage, assuré par les quelques lampes à huile disposées ici et là sur des tables, apportait une lueur orangée d’intimité inquiétante. Comme je m’y attendais, sur le mur face à la porte, devant moi, se dressaient de nombreuses toiles recouvertes d’étoffes blanches ; dix-sept pour être précis ; une de plus que ce qu’avait remarqué la voyageuse. Je me dirigeai, zigzaguant entre les pots de peintures et les toiles au sol, vers les tableaux couverts. Un à un, comme le fit la jeune femme le soir de mon arrivée, je retirai les étoffes dans un étonnement de dégoût et de répulsion en découvrant ce qu’elles représentaient. Les couleurs étaient plus frappantes que jamais sous cet éclairage orangé, les traits, les expressions, tout était d’un réalisme à tel point saisissant que c’en était irréel. Lorsque je vis la dernière toile ; je ne pus que difficilement retenir un cri de frayeur hallucinée. Toutes ces toiles représentaient des personnes dans des lieux que je trouvais étrangement familiers, sans pour autant les situer avec exactitude. Des hommes et des femmes étaient peints dans cet atelier, les seules toiles à représenter des humains. Leurs expressions étaient d’une sinistre exactitude, les bouches tordues dans des rictus de douleur, les yeux exprimaient une terreur affolée ; une épouvante inimaginable, les regards étaient empreints d’une silencieuse supplication et d’un étonnement hagard. Chacune de ces personnes semblait regarder un point invisible précis, chacun semblait surpris et tous éprouvaient apparemment cette même douleur qui se traduisait dans les traits agonisants de leurs visages effrayés.

Les mouvement apeurés, figés sur ces toiles, exercèrent sur mon esprit une fascination profondément morbide mais lorsque je soulevai la dernière étoffe, ce cri de frayeur hallucinée qui failli m’échapper me fit revenir à la réalité sordide de ces toiles, de cet atelier ; de ce manoir. Toutes les impressions que j’avais ressenti sur mon âme ces deux derniers jours ressortaient maintenant dans un déferlement d’incompréhension devant cette peinture. Cette dernière toile représentait une femme au teint rose, très pâle, vêtue d’une ample robe jaune ; elle était assise devant un petit bureau, dans une chambre tapissée de papier peint violet pâle. Avant d’être saisie par cette frayeur sans nom qui lui déformait tant le visage, elle devait être en train d’écrire sur ce petite carnet aux bords jaunes qui était sur le petit bureau. Etalée sur une page de ce carnet se trouvait une fine plume blanche qui laissait couler son encre noire dans deux grosses gouttes. Cette chambre, ce carnet, ces gouttes d’encre, je ne reconnaissais que trop bien ces éléments de la toile. Cette femme, je ne la connaissais en revanche pas, mais je n’eus aucun mal à deviner qu’il s’agissait de la voyageuse. Dix-sept toiles ; seize toiles comme les seize personnes portées disparues dans les alentours de la forêt de Bern’Hill auxquelles venaient s’ajouter cette femme que l’on ne reverrait sans doute jamais. Alors que mon esprit venait tout juste de faire le lien entre les rumeurs et ces peintures, je reculai, sans cesser de fixer la toile des yeux quand, à quelques centimètre derrière moi, s’éleva cette voix étonnement grave et cérémonieuse que j’avais entendu une seule fois auparavant. « Je vous avais bien dit que cette pièce personne ne devait jamais la voir ! ». Je n’eus pas le temps de me retourner que je sentis un violent coup heurter mon crâne et je sombrai dans une demie conscience. La seule chose dont je me souviens, c’est d’avoir été traîné par une jambe jusque dans la chambre où je me suis réveillé, et que la porte avait été fermée à clé derrière moi.

VII


Le bruit lointain et résonnant de l’horloge me fis reprendre connaissance alors qu’elle sonnait 4h. Je me relevai difficilement en prenant appuie sur le bord du lit de la chambre violette alors que je souffrais encore énormément du coup que j’avais reçu sur la tête. Je me demandai un instant où je me trouvais, mais rapidement tout me revint ; le manoir, le petit peintre, les seize disparitions, la jeune femme et son carnet jaune, et maintenant l’atelier du peintre avec les dix-sept portraits aux traits épouvantables d’une réelle souffrance. Je comprenais mieux à présent ce qu’il voulait entendre lorsqu’il disait qu’il valait mieux, pour beaucoup de monde, et pour lui, que son art ne sorte pas de ces murs. Je reprenais peu à peu la pleine possession de mes moyens et m’assis sur le lit. Après quelques instants, l’esprit encore embrumé, je me levai et allai actionner la poignée de la porte. Comme il m’avait semblé l’entendre dans les derniers instants de ma conscience, la porte avait été verrouillée de l’extérieure, et je me retrouvai enfermé dans cette petite pièce. Je retournai m’asseoir sur le matelas, et de plus en plus précisément je sentis une étrange odeur envahir la pièce ; comme une épaisse effluve de peinture fraîche. Regardant autour de moi, je ne vis nulle trace de peinture pourtant cette odeur était à tel point proche que c’en devenait nauséeux.

Pour le moment je n’avais qu’une seule pensée en tête, sortir de cet endroit malgré la porte verrouillée. Ce petit bonhomme sympathique m’apparaissait maintenant comme un fou dangereux. Ernest Gabriel Am’Istaroah se révélait être un dément caché sous un vieillard jovial. Ma tête me faisait toujours autant mal mais une autre souffrance venait de s’accaparer toutes mes sensations ; j’avais la désagréable impression de manquer d’air peu à peu, d’être submergé par une vague de claustrophobie à mesure que dans ma tête les murs de la pièce se rapprochaient. Pourtant les murs ne bougeaient pas. Cette douleur dans ma tête devint insupportable, elle me lançait et me faisait hurler. Mon esprit, mon âme et mon corps se retrouvaient à l’étroit dans cette chambre et je me pris la tête à deux mains pour hurler ma douleur. Derrière moi, alors que je me tenait de coté face au lit, je vis une ombre furtive passer sur le verre sombre de la fenêtre. Me tenant toujours la tête entre les mains, je fis volte-face et vis l’ombre gigantesque d’une main flétrie tenant un pinceau recouvert de peinture passer près de la fenêtre. Dans mon esprit marqué par la stupeur et l’effroi il ne faisait maintenant plus aucun doute, Ernest Gabriel Am’Istaroah avait trouvé un nouveau modèle pour exprimer son morbide talent. Malgré cette apparition qui me glaça le sang, et malgré cette insupportable douleur qui me clouait littéralement sur place, je savais que je ne devais pas rester ici plus longtemps si je ne voulais pas, à mon tour, finir sur une toile dans son atelier ; les traits figés dans cette terreur et cette souffrance qui étaient miennes en cet instant. Je pris mon élan et me ruai vers la fenêtre que je traversai d’un bond dans un éclat de verre avant d’atterrir dans la cours à l’avant du manoir.

Une fois dehors, je sentis la douleur s’estomper quelque peu, mais elle était encore suffisamment présente pour me faire tituber en me relevant. La sensation elle-même de me retrouver peu à peu enfermé dans un cadre trop étroit était, elle, toujours présente, ainsi que l’odeur de peinture fraîche qui se dégageait de mes vêtements et de ma peau. Affolé, terrorisé, je pris la fuite à travers l’allée de graviers, sous l’œil inquiétant des statues aux géométries étranges et sous l’éclairage spectral des flammes impérissables. Je courrais dans cette longue allée, et sous mes pas le gravier prenait une étrange texture gluante et caoutchouteuse ; mes pieds eux-même laissaient des traces pastelles sur leur passage, et sur les flambeaux de pierre grise dégoulinait une peinture de la couleur des flammes à mesure que celles-ci perdaient de leur intensité. Plus je me rapprochait de cette imposante grille de fer noir qui ouvrait sur l’obscure forêt, plus la douleur et la sensation se dissipaient, et plus l’odeur s’évaporait de ma peau et des vêtements que le peintre m’avait prêtés. Loin au dessus des arbres de la forêt, je vis la ronde lune se profiler pour éclairer le monde d’une clarté réelle, et enfin je parvins à la grille de fer noir. J’attrapai l’un des barreaux et tirai vers moi pour l’ouvrir. Avec difficulté et dans un bruit de rouille, elle tourna sur ses gonds pour enfin me permettre d’accéder au monde extérieur ; pour sortir de cette toile dégoulinante. Lorsque je retirai ma main du barreau d’où coulait une peinture noire flasque et gluante, et que je passai de l’autre coté de la grille ; mettant les pieds dans la forêt de Bern’Hill, j’entendis une plainte déçue s’élever du manoir qui se dessinait au cœur des ténèbres, derrière les flammes mourantes qui bordaient l’allée. Après ce dernier regard sur la demeure d’Am’Istaroah le peintre fou, je m’élançai dans une course effrénée sur le sentier perdu, recouvert de touffes d’une sèche végétation, jusqu’à ce que je rejoigne une région habitée, puis la ville, enfin. Depuis ce jour, je n’ai alerté aucune autorité, je n’ai fais part de cette histoire à personne. J’avais bien trop peur que l’on me prenne pour un fou, à mon tour, et que l’on m’enferme dans un monastère de silence pour faire taire mes divagations.

VIII


Aujourd’hui 21 janvier se tenait donc la vente aux enchères des toiles de ce peintre ; dix-huit portraits. Cela faisait quelques mois que cette aventure s’était passée, et en me rendant à l’Hôtel de Ville à 10h, je craignais de comprendre ce que signifiait cette dix-huitième toile qui n’existait pas lors de mon séjour dans la forêt de Bern’Hill. Ernest Gabriel aurait trouvé une nouvelle victime à peindre et à enfermer dans son atelier ; véritable galerie de ses méfaits. J’assistais donc à cette vente. Peu de monde s’était réuni pour cette occasion ce qui me soulagea. Non seulement il y aurait peu d’acheteurs potentiels, mais bien peu de monde verrait les « œuvres » du maître. Chacune des dix-huit toiles fut donc exposée à ce public restreint, et en voyant la dernière toile qui composait la collection, je me sentis à tel point mal que je crus m’évanouir. L’œuvre d’Ernest Gabriel était tellement dérangeante et criante de vérité ; l’effroi de ses sujets tellement palpable, la terreur se lisant si intensément dans les yeux de ces gens que nul participant à cette vente n’osa acquérir la moindre toile. Les prix furent donc fort bas, et malgré mes moyens réduits je pu me porter acquéreur de chacune de ces peintures, sous les applaudissements mous et peu enthousiastes du public. Chacune de ces personnes qui avaient fait le déplacement devait se demander, à n’en pas douter, quel amateur d’art je pouvais bien être pour acheter dix-huit peintures d’une qualité certes irréprochable, mais qui rebutaient aisément de par ce mauvais goût.

Je rentrais finalement dans mes appartements avec toutes ces toiles que je portais précieusement de l’Hôtel de Ville à mon carrosse, et du carrosse à mes appartements. Je ne perdis pas un instant et accrochai dix-sept de ces toiles dans une pièce à l’abri des regards et aux murs totalement nus de tableaux ou d’autre décoration. Aussi longtemps que je vivrai ici, cette pièce ronde servira de tombeau pour les victimes de ce peintre fou qui jamais n’ont revu le monde, et que le monde ne reverra jamais. Alors que je m’apprêtais à jeter la dernière toile dans les flammes de ma cheminée, un petit billet glissa du cadre et tomba sur le sol. Sur ce petit feuillet étaient griffonnés quelques mots dans une fine écriture manuscrite. Je lu calmement le billet et un léger sourire s’afficha sur mon visage une fois la lecture achevée, puis je jetai finalement la toile dans l’âtre flamboyant de ma cheminée. Le billet disait ceci :

« Je suis conscient du mal que mon art fait au monde et aux gens. Mais rassurez-vous, hommes de la ville, au moment où vous lisez ce mot, ma peinture ne peut plus atteindre quiconque.
Ernest Gabriel Am’Istaroah »

IX


Assis devant l’âtre de la cheminée, le regard perdu dans le souvenir insensé de ces deux nuits passées au cœur de la forêt de Bern’Hill, j’observe la dix-huitième toile du peintre fou brûler sous des flammes avides. Cette dernière peinture représente un homme, vraisemblablement de petite taille bien qu’assis, de dos, aux crâne conique totalement chauve ; une haute et dense barbe blanche dépasse de ses joues. Il se trouve dans une vaste salle au sol jonché de pots de peintures, de chevalets, de pinceaux et de toiles ; assis face à un chevalet et tenant un pinceau dans sa petite main flétrie. On le voit se dessiner de dos dans cette pièce, dans cette position, dessinant cette toile où un autre lui se dessine à son tour. Le peintre fou avait réalisé à quel point son art était dangereux, et il n’avait trouvé qu’une seule façon de le rendre à jamais inoffensif.

Fin.

 

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