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Hispaniola,
1493 9, Novembre
2004 Je connais l’intérêt que vous portez à l’occultisme ainsi qu’à ses manifestations les plus étranges et je me permets donc de vous transmettre ce courrier que m’a envoyé un ami professeur d’Université. Contrairement à ce qui m’a été demandé je n’ai pas détruit ce document. Jugeant qu’il serait d’un apport considérable pour des hommes comme vous, j’ai trahi cette confiance que mon ami avait placée en moi et je vous demanderai, à mon tour, de bien vouloir détruire ce document après en avoir pris connaissance.
Peut-être
devrais-je éviter d’écrire les lignes qui vont suivre
mais cela m'est impossible. Je me dois, pour mes compagnons, de rédiger
l’histoire qui fut nôtre en cette année 1493…
» Cela fait maintenant trois jours, je crois, que je suis terré dans cette caverne à l’éclairage étrange. Trois jours que je ne me nourris plus, je n’ai de toute manière pas faim. Trois jours que je m’abreuve à cette source d’eau fraîche qui ruisselle le long de la roche tiède. Dehors, j’entends encore et toujours ces sons, ces bruits qui hantent la jungle de jour comme de nuit. Les parois de la caverne sont couvertes d’étranges symboles runiques ; comme des glyphes qui scellent quelque danger, et tous scintillent de cette étrange lueur bleue pâle. Mais, depuis trois jours que je suis là, cette lueur n’a de cesse de s’affaiblir et je n’ose imaginer ce qu’il se produira lorsque les marques seront totalement éteintes… Toute cette histoire a commencé le lendemain de notre arrivée, le 12 octobre 1492, sur cette île que notre amiral nommera « Saint Sauveur » à proximité de Cipangu, alors que nous voguions depuis bien plus longtemps qu’il n’avait été prévu et que les équipages menaçaient de se mutiner pour rentrer vers la Castille. Je ne sais quel avenir aura cet amiral dans l’histoire de notre monde mais, par prudence, je tairai également son nom afin de protéger, là aussi, sa descendance. Nous passâmes la première nuit dans l’estuaire de cette île, faute de pouvoir dresser un campement satisfaisant sur les rivages nocturnes, et nous préférions poser les pieds sur cette terre lorsque le soleil illuminerait chaque recoin de sa jungle. Même si l’amiral voyait en cette terre un signe de la providence, l’équipage se méfiait et ne s’en cachait pas. Ainsi nous dormîmes dans la caraque et les deux caravelles qui constituaient notre équipée. En pleine nuit, alors que je somnolais sur le pont sans parvenir à m’assoupir totalement, j’entendis quelques lointains bruits étouffés venant du cœur de cette jungle touffue qui nous faisait face. La pâle lune qui éclairait le ciel nocturne ne constituait pas une source de lumière suffisante pour distinguer d’où venaient précisément ces sons. Lugubre est le premier terme qui me vient à l’esprit en repensant à ces sons ; gutturaux, rauques et glapissants, montant parfois dans les aiguës après de longs moments silencieux. Ces sons étaient certes lointains mais le calme de la nuit accentuait les échos qui me parvenaient. Bien que nous ayons été avertis qu’une faune inhabituelle peuplait les îles et les Indes elles-même, je n’arrivais décemment pas à me figurer quel animal pouvait produire de telles sonorités, même si je n’ai jamais été un spécialiste de physique animale. De plus en plus incommodé par ces cris, je me contraignis à me lever et à arpenter le pont du navire pour passer le temps mais également et surtout pour ajouter un peu de fatigue à mon organisme. Au cours de ces nombreux allés et venues entre les cordages sur lesquels ronflait le reste de l’équipage, je pu me rendre compte que j’étais le seul de mon embarcation à être dérangé par ce qui se passait sur cette île mystérieuse. Au bout d’une heure, ou plus, le calme revint et je pus enfin m’endormir pour être réveillé quelques heures après à peine, dès le petit matin, par les ordres lancés. Les préparatifs étaient en cours ; nous allions pénétrer sur cette île. L’amiral et un groupe de marins, dont je faisais partie, montèrent à bord d’une chaloupe de bois pour rejoindre les plages qui s’étendaient devant nous. À mesure que nous approchions du rivage on pouvait voir un attroupement se former sur le sable beige. Notre comité d’accueil me fit frémir en repensant à ces bruits inquiétants qui avaient bercés la majeure partie de ma nuit. Lorsque nous accostâmes je fus frappé, ainsi que le reste de notre compagnie, par l’étrange accoutrement de ces hommes qui étaient venus à notre rencontre. Leurs corps, mâtes et de hautes statures, n’étaient recouverts que par une mince étoffe de tissu qui cachait leurs parties honteuses. Seuls des hommes étaient présents. Ils avaient ce que l’ont peut appeler un physique agréable : ni enrobés ni trop minces, ils se tenaient droits et fiers, de longs cheveux noirs encadrant des visages anguleux et coulants sur des épaules fermes. Leur peau était recouverte par endroit de motifs peints et de bijoux inhabituels, tel des colliers de coquillages. Mais ce qui frappait surtout c’était les anneaux attachés à leurs nez. Ils scintillaient au soleil dans l’éclat de l’or le plus pur et chaque individu de la trentaine d’hommes, sans exception, avait ses bijoux à lui, faits de ce métal que nous chérissons tant. Aucun de ces hommes n’était armé, ils nous recevaient dans les termes les plus pacifiques, et semblaient éblouis par le faste de nos tenues. Une fois le pied posé sur le sol sablonneux de cette île, l’amiral s’agenouilla et se signa, puis il brandit l’étendard de nos souverains qu’il planta sur la plage avant de dégainer son épée pour couper quelques rameaux de la sèche végétation de la plage. Notre prise de possession au nom des Rois de Castilles était ainsi marquée. Les indigènes se rapprochèrent progressivement de nous et, au bout de quelques instants d’observation face à face, les premiers mots furent échangés. Mais l’obstacle du langage empêcha toute compréhension pour le moment, bien que l’on s’attendait à trouver des hommes avec qui la communication serait plus facile. Malheureusement aucun de ces hommes à la peau rouge ne parlait le latin, le grec, ou l’arabe. Très vite, l’amiral désigna dix hommes parmi nous destinés à rester afin de l’aider à instaurer une quelconque forme de communication. Je n’en fis pas parti et dus regagner la caraque « Santa Maria » pour aider à réunir certaines affaires que nous allions débarquer à terre quelques heures plus tard. Lorsque l’amiral et les dix hommes revinrent, nous apprîmes que ces gens s’appelaient les « Tainos » et, malgré leur physionomie et leur langage, différents de ceux habitants Cipangu, proches des chinois décrits par Marco Polo, un premier contact oral avait été établit avec ces indigènes. Cet échange, comme nous l’a rapporté le pilote de la caraque, tournait autour de l’or et des épices ; bien qu’il fut difficile de leur faire comprendre ce concept sans en avoir d’exemple à disposition comme nous en avions avec leurs bijoux pour l’or. Quoiqu’il en soit, lors de la seconde rencontre, qui avait été prévue quand le soleil serait à son zénith, l’amiral et les dix mêmes hommes débarquèrent avec des caisses d’objets venant de notre continent pour instaurer un échange avec les Tainos. Je devais donc rester une nouvelle fois à bord du navire, ressentant pourtant grande envie de mieux connaître ces gens malgré les premières impressions nocturnes que j’avais eu des lieux. Ainsi j’observai depuis le pont ce deuxième contact qui s’avéra bien différent du premier ; en cela que des femmes avaient rejoint la plage, et que l’accueil fut chaleureux. Les femmes, comme les hommes, étaient nues à l’exception également d’une étoffe qui venait couvrir leur entrejambe et de larges colliers descendaient jusque sur leurs poitrines nues. Peu de temps après, l’amiral et les hommes revinrent, sans or et nos caisses toujours aussi pleines. L’échange n’avait pas été jugé équitable par ces aimables gens. Je passerai sur la suite des contacts avec les Tainos car l’essentiel de notre aventure ne se situe pas sur leurs terres. Nous reprîmes la route de l’océan pour faire halte à quelques miles seulement de « Saint Sauveur » où nous nouâmes à nouveaux certaines relations privilégiées avec ce peuple amical. Nous découvrîmes ainsi deux autres îles avant de dresser notre premier camp terrestre sur l’île d’ « Hispaniola », comme l’avait baptisé notre amiral. C’est sur cette île que nous fûmes reçu par les « Arawaks » et leur Roi : Guacanagari, qui se montra à son tour fort avenant malgré le fossé de la langue et de la culture qui séparait nos deux peuples. À la veille de Noël, après une expéditions dans les alentours de l’île, notre caraque, la Santa Maria, se fracassa contre les récifs. Grâce aux restes de l’embarcation qui purent être sauvés nous bâtîmes un fortin que l’amiral nomma Navidad, et qui abriterait les hommes qui ne pourraient faire partie du voyage de retour, faute de place dans les deux navires restants. Ainsi l’amiral passa-t-il une partie de la veille du départ à réfléchir aux hommes dont la présence sur cette île serait utile. Cette dernière nuit que je devais passer sur ces terres étranges en compagnie des autres marins me fut pénible ; je revivais les mêmes heures troubles que celles de notre nuit d’arrivée. Les cris se soulevèrent une nouvelle fois de cette dense et sombre forêt, et je les entendais, proches, inquiétants. Lorsqu’ils cessèrent j’en fus soulagé et je pus finalement m’endormir sans pour autant être rassuré. Quand, au matin du 4 janvier, mon repos s’acheva et que je me réveillai, je dus me rendre à l’évidence : je fus, une fois de plus, le seul à avoir assisté à ce spectacle sonore de la nuit passée. Une fois tous les préparatifs terminés, et avant de partir, notre amiral organisa une assemblée sur la plage, réunissant les trois équipages de marins et les indiens ainsi que Guacanagari leur Roi. Au cours de cette dernière entrevue il expliqua qu’il allait désigner trente-neuf hommes qui resteraient ici afin d’explorer la zone et commencer à chercher l’or et les épices, le temps que les deux navires encore en état de naviguer retournent vers la Castilles et ne reviennent. À l’heure si proche de notre retour cette idée me perturba plus que la veille lorsqu’il nous en fit part en des termes moins concrets. Il n’était guère rassurant de savoir que certains resteraient ici, loin de chez eux, de longs mois durant et certainement plus d’une année, avec ce peuple à la langue et aux manières si différentes des nôtres, mais surtout si près de cette étrange jungle d’où sortaient ces bruits inquiétants au cours des heures les plus sombres de la nuit. J’espérais de tout cœur ne pas faire parti de ce groupe d’hommes mais, lorsque mon nom fut cité, je dus me résoudre à rester malgré mes appréhensions. Je fus désigné pour ma vocation botanique et devrai dresser un rapport d’analyse de la flore de ces îles des Indes. Bien que mon enthousiasme scientifique ne pouvait s’empêcher de s’exprimer face à une telle luxuriance, mon esprit terre-à-terre demeurait fort peu rassuré à la perspective d’explorer en profondeur les mystères enfouis sous ces grands arbres. Ainsi les deux navires repartaient vers le continent en laissant derrière eux ce groupe d’hommes dont je faisais parti. Une certaine impression de désarroi s’empara du groupe à mesure que les bâtiments s’éloignaient dans la vaste étendue bleue qui nous faisait face, mais très vite l’amabilité de ce peuple indien nous permit de reprendre nos esprits, et nous organisâmes ce qui serait notre programme pour les six premiers mois dans cette île. Manquant manifestement d’hommes, nous dûmes demander aux Arawaks de nous prêter main forte pour certaines opérations à venir. De fait, l’analyse de la flore environnante n’étant guère passionnante pour le genre d’hommes qui m’accompagnaient, je dus demander à deux indiens de m’aider lors de mes expéditions dans cette jungle d’éternel crépuscule pour me servir de guide ; une fois mes autres tâches accomplies. À la tombée de la nuit de ce premier jour notre programme était établi, de même que notre stock de provision s’était retrouvé parfaitement réglé, et nous allâmes dormir après avoir dîné autour d’un feu, les hommes parlant avec enthousiasme des richesses somptueuses que nous ne manquerions pas de découvrir dans ces contrées inconnues. Les premières semaines se passèrent parfaitement bien. Une entente cordiale avait été établie avec les indigènes qui nous aidaient volontiers, même dans les tâches les plus ingrates de notre mission ; se montrant parfaitement ouverts d’esprit, d’une docilité et d’une gentillesse fabuleuse, et aucune nuit ne fut, jusqu’alors, perturbée par les bruits sinistres et inquiétants qui m’avaient tant fait redouter de rester ici. Au milieu du quatrième mois de notre présence sur cette île mes tâches inhérentes au fortin et à la mise en place des cultures de la canne prenaient fin et je pouvais, dès lors, songer à me tourner vers ma mission principale ; vers cette végétation luxuriante qui exerçait sur moi un attrait grandissant. L’avant-veille de ma première expédition dans cet univers végétal fût quelque peu mouvementée et raviva dans mon esprit mes premières craintes lorsque, en pleine nuit, j’entendis se soulever ces timbres lugubres, ces hurlements rauques et ces sifflements stridents qui avaient été si présents les premiers temps. Doutant d’abord de ce que j’entendis, je me dressai sur ma couche et prêtai l’oreille au vent qui soufflait dans la direction du fortin depuis la dense forêt. Malheureusement, mes doutes se dissipèrent lorsque le silence total ce fut après que notre feu de camp s’éteignit pour de bon et qu’alors les hurlements se firent plus effrayants qu’il ne m’avait été donné de les entendre auparavant. Au-dessus de ma tête, la pâle clarté de la lune ajoutait à cette ambiance d’outre-tombe que donnait la mélodie lancinante des stridentes sonorités qui réveillèrent le fortin en quelques instants. Je fus rassuré de voir mes compagnons sortir de leurs sommeils pour vivre avec moi ces instants pénibles que j’avais difficilement supportés seul les fois précédentes. Je fus rassuré bien que les hommes se regardaient les uns les autres, terrifiés, ne sachant pas ce qu’étaient ces sons. Un silence de mort régnait sur notre fortin. Aucun bruit ne s’élevait. Chacun prêtait attention à l’évolution inquiétante de ces sonorités qui semblaient irrémédiablement se rapprocher ; soit par leur l’intensité, qui se faisait plus forte, soit par le déplacement des sources vers la plage ; vers nous. Plus cette oppressante mélodie de voix gutturales et de stridence suraiguë se rapprochait plus l’affolement s’empara du camp. Nous ne savions ni quoi faire ni contre quoi nous devions le faire. La panique était à son comble lorsque, après un long moment de silence et d’attente suspendue, nous entendîmes des soupirs et des râles étouffés et saccadés s’élever de la plage en bas de notre fortin. Depuis les hautes barricades éclairées nous pouvions voir les alentours proches du périmètre avant que les ombres de la nuit n’engloutissent le reste du paysage qui s’étendait autour de nous. De furtifs coups d’œil nous laissèrent penser que, si présence il y avait, elle prenait bien soin de rester tapie dans la zone d’ombre. Il nous semblait être encerclés par des soupirs ombrés, par des ténèbres sifflantes. Nous attendions à chaque instant la manifestation de quelque signe qui annoncerait notre perte, lorsque les échos de tambours et de voix humaines se firent entendre à proximité de notre fortin, et que des torches semblaient se déplacer vers nous à vive allure. À mesure que la lumière de ces flammes approchait, amenant avec elle les voix hystériques, nous sentions le souffle des ténèbres se faire moins présent et s’estomper définitivement lorsque les Arawaks se glissèrent dans la zone éclairée par les torches de Navidad. Très vite, après nous avoir rejoint à l’intérieur, les indiens nous expliquèrent qu’il s’agissait d’une nuit de fête religieuse, et que les enfants des villages semblaient s’être entendus pour venir effrayer les étrangers en utilisant des instruments à vent qui produisaient certains sons diaboliques. Pour illustrer ce qu’ils venaient de nous expliquer un enfant entra en riant dans le fortin puis se mit à souffler dans une sorte de flûte triangulaire qui émit des sons d’une stridence à faire frémir. Soulagés, mes camarades se mirent à rire à leur tours devant cette blague qui avait bien réussie. De mon côté je ne pouvais m’empêcher de trouver cette explication quelque peu louche, précipitée, et je ne pouvais m’empêcher de penser à ma première nuit, alors que l’obscurité camouflait notre arrivée dans les îles, et que j’entendis ces mêmes sons venir de la jungle profonde ; loin des villages indigènes. J’étais loin d’être rassuré alors que dans deux jours je devais entrer dans cet univers mystérieux… Deux jours après je m’aventurais donc, en compagnie de deux indiens, dans cette végétation dense et touffue qui s’étendait à perte de vue et qui faisait obstacle à chaque instant de notre progression. Ici et là je prélevais certains échantillons de sève et de feuille, de pistil et de pollen, de racine et de graine, de fruit et de toute sorte d’autres éléments que je mis dans ma besace pour examiner plus tard dans le fortin. Vers midi, toujours escorté par mes deux Arawaks, j’arrivai à un endroit obscur dont la nature semblait interdire l’accès, fermant le passage par de grosses lianes de bois souple qui s’entremêlaient dans d’inextricables nœuds. Je sortis ma machette pour aller plus avant et m’apprêtai à couper ces obstacles lorsque l’un des indiens m’arrêta en m’attrapant le poignet. Je me tournai vers lui, interrogateur, et il me fit signe que non de la tête en gardant le silence. Sachant que cette forêt recelait certains secrets que je ne souhaitais nullement mettre à jour, je n’insistai pas et pris une autre direction, plus dégagée.
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