Arch-nemesis
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Du plus loin que je me souvienne – mais les images se délitent
sitôt exprimées en mots – il y avait cet immense
comptoir trônant en plein centre du hall d’accueil entièrement
carrelé de blanc.
Une réceptionniste à l’air revêche composait
des numéros de téléphone à toute vitesse
en rajustant machinalement sa coiffe. Maria posa ses mains gantées
sur le comptoir en attendant qu’on lui accorde de l’attention
et moi j’observais les lieux. Des étagères en verre
vides, des palmiers en plastique flanquant l’entrée. Des
chaises en métal de part et d’autre du hall faisaient office
de salle d’attente, mais il n’y avait personne, on se serait
cru dans un grand entrepôt impeccablement entretenu mais inutilisé.
Je n’entendais aucun bruit hormis le tapotement sur le clavier
du téléphone, mais je n’avais plus l’ouïe
aussi fine que dans ma prime jeunesse.
La réceptionniste leva les yeux vers Maria et la salua sans sourire.
Elle avait l’air fatigué et sa voix claquait désagréablement
dans le silence du hall. Les deux femmes s’engagèrent dans
un dialogue administratif obscur que je ne suivis que d’une oreille
peu attentive. J’étais fasciné par l’affolante
propreté de l’endroit et par sa nudité ascétique.
Pas un grain de poussière sur les étagères, pas
une trace d’humidité sur le joint du carrelage, pas de
rouille sur les barreaux des chaises ou de mégot dans les cendriers
étincelants. C’était comme si on venait de mettre
en place un décor à la hâte, à notre seule
intention, sans prendre le temps de finir de l’aménager
et d’y ajouter tous ces menus détails qui recréent
une sensation d’activité.
- Papa ?
Surpris, je levai la tête vers Maria, un peu honteux de m’être
laissé aller à la rêverie en ce moment important.
Je m’approchai sous l’œil sévère des
deux femmes dont j’avais une seconde oublié la présence.
- Tu as bien apporté ta carte de Sécurité Sociale
pour la demande de prise en charge ?
- Je… Je crois que je l’ai oubliée…
Pris en faute, je fouillai ma maigre valise, sachant par avance que
je ne trouverais rien. La réceptionniste n’attendit pas
que j’aie fini de chercher pour m’ordonner de me faire envoyer
ce papier par la Poste. Sèchement, elle me récita une
incompréhensible procédure administrative et entreprit
de me faire remplir des formulaires. Après quelques essais laborieux,
Maria me prit le stylo des mains et emplit pour moi les cases blanches
à toute vitesse. J’admirai sa compétence et son
sérieux. Moi je ne comprenais jamais rien à toutes ces
formalités.
Une fois les papiers dûment remplis, ma fille me donna quelques
dernières recommandations et fit claquer une bise sur ma joue.
- A bientôt. Je passerai te voir dans le courant de la semaine.
- Veuillez attendre une infirmière, Monsieur. Vous pouvez vous
asseoir.
Ni l’une ni l’autre ne me laissa le temps de répondre.
Les portes
métalliques de l’ascenseur s’ouvrirent en un chuintement
agréable et l’infirmière qui me tenait le bras m’entraîna
doucement mais fermement vers la cabine. Elle se mit à énoncer
le règlement interne d’un ton traînant, mais je ne
l’écoutais pas, fasciné par le revêtement
neuf imitation bois à l’intérieur de l’ascenseur,
le boîtier de commande sophistiqué et, comble de raffinement,
la moquette bleue sans un grain de poussière. Arrivés
à notre étage, l’infirmière me tira vers
le bureau des aides-soignantes du service en continuant à marmotter
son interminable monologue. Quelques minutes après son départ
ses traits s’étaient effacés de ma mémoire.
Les locaux étaient déjà nettement moins bien entretenus,
je souris amèrement. L’accueil était une bien belle
façade pour les visiteurs, les résidents étaient
logés à une autre enseigne. L’image de ma petite
maison coincée entre deux commerces de mon village entra en moi
et je songeai nostalgiquement à sa modeste cheminée, à
son escalier de bois verni soigneusement entretenu, à ma parcelle
de jardin et aux fleurs que je tentais d’y faire pousser. Chez
moi. Un sentiment d’abattement et de fatigue morale m’assaillit.
La chambre
que j’allais occuper était plutôt vaste, six lits,
elle était toute en longueur. Je suivis l’aide-soignante
vers mon lit, le plus éloigné de la fenêtre. Elle
me désigna mon placard et se mit à me débiter les
consignes de sécurité en m’agitant mon dossier sous
le nez. J’en avais marre, j’avais envie qu’elle s’en
aille et me laisse me familiariser seul avec ce nouvel environnement,
qui me semblait bien peu accueillant.
Je saluais mon voisin de lit d’un hochement de tête et fit
mine de suivre les mises en garde de l’infirmière d’un
air attentif. Tandis qu’elle cherchait mon pyjama dans le placard
je m’installais sur le lit. Il était trop dur et je savais
que je mettrais des jours à y dormir confortablement. L’infirmière
me mit la commande d’appel d’urgence entre les mains en
me parlant comme à un enfant. Qu’elle parte, vite.
Le lendemain
je fus invité à me rendre à l’intendance
du service. Après une courte attente dans une antichambre aux
dimensions de placard, on m’invita à entrer dans un bureau
peu aéré et mal ordonné. L’homme qui m’avait
convoqué avait l’air épuisé, sa blouse blanche
était jaunie sous les bras et il compulsait mon dossier en pensant
visiblement à tout autre chose.
- Asseyez-vous.
Je le remerciai d’un geste de tête.
- Bien, nous avons un cas courant, d’après les analyses
ordonnées par votre médecin traitant. Asthénie,
affaiblissement, perte d’appétit, insomnie…
Il s’arrêta pour se gratter le front, l’air ailleurs…
- Vous avez encore perdu du poids ces derniers jours ?
- Euh… Trois kilos la semaine dernière.
Il mit plusieurs minutes à reprendre, cherchant péniblement
à se concentrer sur mon cas malgré une foule d’autres
soucis en tête.
- On va y remédier, vous serez nourri par perfusion, au moins
les premiers temps. Vous souffrez beaucoup ?
- Pas vraiment… Après les repas et des fois les nuits,
mais je suppose qu’avec les perfusions…
- On vous passera de la morphine par l’autre veine, pas de problème.
Et je note aussi des anti-coagulants et des anti-inflammatoires…
Bon pour l’opération, on va attendre la disponibilité
du chirurgien, d’ici une ou deux semaines je pense. Je lui demanderai
de passer vous voir quand il aura un moment. Ca ira ?
- Pour la prise en charge…
Il fit le même geste que pour chasser une mouche agaçante.
- Il faut voir ça avec le service administratif, ce n’est
pas moi qui m’en occupe. Vous avez rempli les formulaires d’accueil
?
- Oui mais il me manquait ma carte de Sécurité Sociale.
- Ah en effet. Il faudra régler ça. Faites-la vous envoyer
et demandez à une infirmière, elle vous expliquera les
démarches nécessaires. Vous avez d’autres questions
?
- Euh non, je verrai ça avec le chirurgien je pense…
- Parfait. Alors bon séjour.
Il posa mon dossier sur une pile de papiers divers et concentra son
attention sur l’écran de son ordinateur.
___
Mon voisin
de lit était un ancien fonctionnaire de province très
maigre, son cou et ses bras étaient parcourus de lignes de veines
déformées. Il ne recevait jamais aucune visite, se déplaçait
peu et avec beaucoup de difficultés. Il passait ses journées
à lire et relire le journal.
- Et vous, c’est quoi votre maladie ?
Sa voix était cassée et désagréable.
- Euh… Je ne sais pas encore…
Encore pris en faute. Devant ses sourcils qui se fronçaient petit
à petit je me repris en hâte :
- Le chirurgien doit venir me confirmer ça bientôt. Quelque
chose au niveau de l’intestin grêle.
Il s’esclaffa sans se départir de son regard un peu suspicieux
:
- Ah bon, vous ne savez pas ce que vous avez, vous. Vous êtes
bien le seul dans ce cas ici.
Il désigna les autres patients de la chambre :
- Ces types-là sont de véritables encyclopédies
médicales. Ils en connaissent plus sur le cancer que pas mal
de médecins, vous savez. Ils passent leur temps à ressasser
leur problème, à se renseigner dessus, à méditer
sur les trucs que leur sort le personnel médical, à contester
les soins qu’on leur donne. Ils ne pensent plus qu’à
ça toute la journée. Leur maladie est devenue leur seule
raison d’être.
Je souris poliment et m’abîmai dans la lecture de mon roman
en hochant machinalement la tête à l’attention de
mon voisin qui continuait de radoter.
Mon pansement
me démangeait, mais je n’osais pas y toucher de peur de
déloger les deux aiguilles glissées dans les veines de
mon poignet. Tout mon avant-bras gauche me faisait souffrir, l’infirmière
m’avait dit que c’était normal, le temps que les
vaisseaux s’adaptent au flux de liquide distribué par les
perfusions. Mais elle m’avait à peine écouté
et n’avait même pas jeté un œil à mon
bras. Je passais des heures à fermer et ouvrir la main dans une
tentative stupide pour faire passer la douleur.
Le téléphone
ne sonnait jamais. Je m’ennuyais. La vie de la chambre était
régie par le programme des émissions de télévisions
et rythmée par la lumière du jour qui croissait et décroissait
régulièrement dans le fond de la pièce. Je passais
parfois l’après-midi entière à observer la
lente déformation du cadre de lumière grise sur le plancher
au cours des heures. Jamais il n’atteignait mon lit, trop éloigné
de la fenêtre.
Des infirmières passaient irrégulièrement, rarement
les mêmes. Soucieuses, revêches, elles nous saluaient à
peine, donnaient les soins sans parler, hormis pour faire des reproches.
Elles nous donnaient nos médicaments, changeaient les draps,
les bassins, donnaient leur toilette aux patients impotents. Leurs gestes
étaient efficaces, mais secs, mécaniques.
Un jour, pendant qu’une aide-soignante venait distribuer les repas
à mes voisins de chambre, je lui demandai quand le chirurgien
passerait me voir, et elle monta sur ses grands chevaux, grinçant
qu’elle n’était pas la secrétaire du chirurgien
et qu’elle ne pouvait pas satisfaire à toutes les exigences.
Plus tard mon voisin de lit me souffla qu’on ne voyait pas beaucoup
les médecins dans les chambres, qu’il valait mieux aller
voir l’intendant du service pour prendre rendez-vous et il avait
fait suivre cette recommandation de toute une série de conseils
ennuyeux.
Je me demandais comment allaient Maria et son mari. Je n’avais
pas eu de nouvelles depuis que j’étais arrivé ici.
Je n’étais pas vraiment inquiet, mais j’avais besoin
de m’occuper et de palper l’existence du monde extérieur,
de moins en moins évidente ici. On s’enfonçait vite
dans cet univers parallèle et on perdait la jonction avec la
réalité externe, on apprenait les règles de l’Hôpital
et on oubliait doucement celles de dehors.
Je commençais
à avoir très mal au ventre et à la tête et
je demandais tous les jours qu’on augmente le dosage de la morphine,
mais on ne m’écoutait pas. La douleur s’irradiait
dans l’ensemble de mon corps par déferlantes, incendie
accalmie incendie, pulsations irradiantes. Je la sentais remonter dans
mes membres et s’effacer comme une vague sur la grève dans
mes mains, et mes doigts se crispaient en sursauts de panique involontaire.
Parfois elle contaminait les perfusions et les draps de mon lit comme
une sanie, une âme parasitaire qui tentait de se détacher
de son organisme-hôte pour coloniser les environs.
Une infirmière
avait consenti, en se moquant ouvertement de moi, à placer mes
sacs de perfusion sur un pied à roulettes rouillé, pour
que je puisse me déplacer dans les couloirs.
- Et où voudriez-vous aller ? ricana mon voisin de lit. Il n’y
a pas d’issues ici, tout est fermé, ils ont bien trop peur
que des légions de cancéreux se déversent dans
les rues !
Je claquai la porte derrière moi.
Le couloir me parut immense et pas très propre. C’était
la première fois que je sortais de la chambre depuis des jours
et je n’avais gardé aucun souvenir de l’agencement
du service. Je perdais la tête, décidément.
Des scories de plâtre traînaient en bas des murs, la peinture
des plinthes et de l’encadrement des portes avait viré
au grisâtre, le joint du carrelage au noir. Tout était
poussiéreux et tombait en poussière. Le long des parois
erraient quelques patients en robe de chambre à l’air hagard
et au regard vidé. Ils butaient contre des bancs renversés
et des brancards de fortune à la ferraille oxydée. A mon
arrivée je n’avais pas remarqué une telle vieillesse
des locaux. C’était comme si l’usure des lieux s’était
brutalement accélérée, érodant les parois
et même les patients.
A la suite d’une interminable rangée de portes de chambres
se trouvait le bureau des infirmières, mais je n’était
plus très sur si c’était celui où on m’avait
admis ou non. Je n’osai m’y risquer de peur d’essuyer
une nouvelle brimade, mais j’y sentis en m’approchant les
signes d’une activité morne. Au fond, l’entrée
de l’escalier était condamnée pour des travaux qui
visiblement n’avaient jamais commencé, probablement une
tentative de mise en conformité des locaux trop chère
pour être menée à terme. Nul panneau n’indiquait
quel chemin prendre pour descendre.
Je fis machine arrière, suivis le couloir aux proportions de
nef de cathédrale vers son autre extrémité et me
heurtai à trois portes noircies de monte-charges. Les boutons
d’appel de deux d’entre eux ne répondaient pas et
le troisième ascenseur n’arrivait jamais malgré
le voyant allumé en rouge. Je haussai les épaules et m’aventurai
dans une série de couloirs tous semblables. Les mêmes proportions
titanesques, le même carrelage souillé, les mêmes
rangées de portes. Cet hôpital avait-il les proportions
d’une ville pour abriter un service de cancérologie si
vaste ? De ci de là je passais devant les cuisines du service
ou devant des salles de soins à demi-vides, qui semblaient presque
abandonnées.
En face d’une de ces pièces à peine aménagées
et encore emplies de colis poussiéreux je rencontrai une patiente
au regard éteint qui cherchait visiblement quelque chose.
- Vous essayez de trouver un médecin, vous aussi ? me lança-t-elle.
- Pas vraiment, je faisais juste un tour… Mais si j’en voyais
un je suppose que j’aurais des questions pour lui…
- Comme nous tous, soupira-t-elle en s’affalant sur un banc.
Elle devait avoir au moins soixante-cinq ans, ce qui était le
cas de la totalité des patients que j’avais vu ici. Les
couleurs de sa robe de chambre étaient passées et les
manches s’effilochaient. Elle aussi traînait derrière
elle un porte-perfusion comme un chien en laisse.
- Je m’appelle Louise, enchantée.
Elle n’attendit même pas de connaître mon nom et poursuivit
:
- Je ne comprends rien à ce service, chuinta-t-elle d’une
voix pâteuse. Deux mois que je suis ici, et impossible de voir
un médecin. C’est franchement agaçant. Parfois on
change mon traitement, alors même que personne n’est venu
vérifier mon état. Je me demande…
Sa voix baissait petit à petit, je n’entendis bientôt
plus rien d’autre qu’un murmure incompréhensible.
Lorsque je lui demandai de parler plus fort, elle s’excusa de
son état de fatigue généralisé :
- C’est ce traitement qui m’assomme. J’ai du faire
un gros effort tout à l’heure pour me lever et venir chercher
quelqu’un pour m’aider. Je ne sais pas ce qu’ils nous
donnent, mais si je m’écoutais, je passerais mon temps
à dormir, je ne bougerais plus du lit. Ca vous fait ça,
à vous aussi ?
Je dus m’avouer que je me refusais inconsciemment à m’asseoir
à ses cotés de peur de m’assoupir. Je commençais
à avoir mal aux jambes et j’en avais marre de déambuler.
J’avais envie de retrouver mon lit, aussi inconfortable soit-il.
- Les autres patients ne se gênent pas pour ronfler, vous savez.
Dans les chambres, c’est dur de trouver quelqu’un qui ne
dorme pas profondément. A croire qu’on nous donne tous
le même traitement, bizarre, non ? De là à penser
que cette somnolence est un effet secondaire qui arrange bien le corps
médical… J’essaie de ne pas me laisser faire, ce
serait trop facile de me laisser aller au sommeil, puis au coma. Il
faut qu’on m’aide, moi, je suis en train de mourir !
La fin de sa phrase fut noyée dans une quinte de toux qui ne
cessa qu’après plusieurs minutes. Ce dialogue commençait
à me mettre sérieusement mal à l’aise. Cette
femme n’avait pas l’air bien dans sa tête. Elle semblait
soupçonner le personnel.
- Vous avez remarqué ces salles d’opération là,
fit-elle après un long silence, désignant la pièce
derrière nous. Vides. Inutilisées. Même les respirateurs
pour l’anesthésie sont encore emballés dans leurs
cartons. Personne n’opère personne ici, c’est une
évidence.
- C’est une pièce en cours d’aménagement,
les patients sont opérés ailleurs, je suppose.
Elle ricana.
- Si ça vous amuse de le croire… Et vous connaissez quelqu’un
qui a été opéré, vous ?
Je devais bien admettre que non, mais ça ne faisait que peu de
temps que j’étais hospitalisé. Les lourdeurs administratives
et la surcharge du service avaient repoussé ma rencontre avec
le chirurgien, voilà tout.
Louise secouait doucement la tête, l’air résigné
:
- Je vais demander à être transférée vers
une clinique privée. Mes enfants m’aideront, j’en
suis persuadée.
- A propos, vous savez comment on sort de ce service ? Pour aller à
l’accueil par exemple ?
- Euh oui, je… Il y avait un escalier de service quelque part…
Pardonnez-moi, j’ai oublié où exactement…
Il faudrait demander aux infirmières. Vous avez essayé
les ascenseurs ?
- Oui mais ils n’ont pas l’air de fonctionner.
- Tout tombe en ruine, ici, c’est totalement insalubre…
Ecoutez, je suis vraiment fatiguée, je vais aller au lit, mais
si vous voulez, rejoignez-moi ici demain à seize heures, nous
chercherons ensemble cette sortie. Vous saurez retrouver le chemin ?
- Je… Je pense.
- Alors à demain.
En rôdant
pour retrouver mon couloir, je finis par tomber sur des bureaux ou des
administratifs à l’air austère classaient des piles
de dossiers usés. Une dame d’apparence très stricte
m’aperçut et vint sèchement m’expliquer que
là n’était pas ma place. Elle me raccompagna courtoisement
mais fermement jusqu’au dédale de couloirs, sans écouter
une seconde ma requête pour voir l’intendant du service.
Je me tus et me laissai conduire comme une bête vers les coursives
glacées d’un abattoir labyrinthique.
Je tombai
comme une masse sur mon lit et passai de la veille au sommeil en quelques
secondes.
___
Je maigrissais
chaque jour un peu plus. Je passais des heures à suivre le contour
de mes côtes, des os de mon bassin qui saillaient comme des monuments
barbares dans des plaines de chairs livides et vieillies, mon ventre
creux, des replis de peau flétrie hérissés de poils
blancs, des vaisseaux variqueux qui noircissaient juste sous l’épiderme
ridé. Là où il y avait eu un corps ferme, musclé
et plein d’énergie brute ne restait plus qu’un champ
de ruines organiques destinées à l’anéantissement
prochain. Comment l’accepter ?
Bientôt il ne resterait plus de moi que l’insidieuse tumeur,
le reste s’effaçait peu à peu.
Une après-midi
où l’encadrement de lumière grise semblait refuser
de s’étirer plus loin que le bord de la fenêtre et
me défiait ouvertement, Maria entra dans notre chambre. J’étais
complètement assommé d’antalgiques et d’hypnotiques
et mis plusieurs minutes à constater que ce n’était
pas une de ces austères figures féminines anonymes qui
nous servaient d’infirmières, puis à la reconnaître.
Je ne pus manifester correctement mon émotion, je me contentai
de saisir son poignet d’une serre qui me semblait d’autant
moins vivante posée sur la peau rose et douce de ma fille. Je
marmonnai un bonjour pendant qu’elle faisait claquer une bise
sur ma joue sans sourire. Je ne savais que ressentir, mais je m’aperçus
avec un certain effroi que j’étais moins heureux de la
voir que surpris de la présence d’une personne du monde
extérieur dans notre enclave d’agonie clinique solitaire.
Elle était impeccable, comme toujours, ses jambes galbées
par des bas clairs me renvoyaient à mes pauvres membres antérieurs
de moins en moins capables de me porter longtemps le long des couloirs.
Ses genoux croisés enserrés par la lisière d’une
jupe convenable, sa veste de tailleur stricte, sa coiffure impeccable,
son maquillage soigné et dessiné sans ostentation, toute
son image me frappait au plexus par sa noblesse et sa grâce. Comment
un être devenu difforme et impotent tel que moi pouvait avoir
un quelconque lien de parenté avec une si magnifique jeune femme
?
Elle commença à me parler, mais j’avais du mal à
suivre sa conversation, je ne répondais que par à-coups
douloureux, malgré toute ma bonne volonté. Ca ne semblait
pas déranger Maria, qui poursuivait sa litanie de petites nouvelles
en regardant inconsciemment ailleurs. Je m’en voulais de ne pas
pouvoir accrocher plus son attention, de la sentir si… indifférente.
C’était comme si elle n’était là que
pour la convenance, cette pensée me fit mal au plus profond de
moi.
Tandis qu’elle égrenait consciencieusement son chapelet
d’anecdotes de circonstance comme on récite un discours
appris par cœur, rajustant machinalement ses mèches blondes,
je me renfermai dans ma douleur et attendit son départ, résigné.
Lorsqu’elle se leva, elle déposa ma carte de Sécurité
Sociale sur la table de chevet boiteuse.
- Ainsi, tout est en règle maintenant.
Je n’eus pas la force de lui rendre son au-revoir.
Les patients
de ma chambre avaient accepté de mauvaise grâce de me prêter
des livres sur le cancer et des revues médicales, et je passais
mes journées à tenter de comprendre quelque chose au jargon
scientifique employé. J’avais pris conscience de l’importance
des choses, mon échelle de valeurs s’en était retrouvée
bouleversée. Ici c’était une lutte à mort
contre la maladie, et je me devais de m’armer de mon mieux. Il
me fallait connaître l’ennemi. Peu à peu, l’incessant
discours de mes voisins de chambre s’éclaircissait à
mes yeux, je comprenais non seulement mieux les mots et les concepts
qui régissaient le traitement des différentes formes de
cancer, mais aussi les enjeux. Nos cellules s’entretuaient sans
qu’on puisse les freiner autrement que par des chimies absurdement
violentes, qui entraînaient dans leur sillage la perte de toutes
les cellules fragiles, mêmes saines, de l’organisme. Personne
n’avait le loisir de penser à autre chose.
C’était une question de vie ou de mort, littéralement,
il n’y avait plus que ça qui comptait vraiment pour nous.
Le reste n’était qu’agitation stérile pour
nous distraire de notre intime combat contre nous-mêmes.
Jusqu’ici
personne n’avait remarqué le changement, mais il fallut
bientôt se rendre à l’évidence : il y avait
quelque chose dans l’air qui ne tournait pas rond. Une modification
subtile qui changeait la donne, établissait de nouvelles règles.
L’aggravation de l’érosion devenait manifeste. Au
début ce n’était rien de plus que d’habitude.
Mais dans les chambres, la poussière commençait à
s’accumuler trop vite, la peinture s’effritait et les appareils
de contrôle médical tombaient en panne les uns après
les autres. Les infirmières refusaient de répondre aux
questions et nous nous étions aperçus que personne ne
faisait plus le ménage depuis longtemps.
___
Je voyais
Louise tous les jours à la même heure, mais le lien amical
qui nous avait réunis lors de notre première conversation
semblait s’être insensiblement détaché. La
pauvre femme souffrait et passait souvent l’heure que nous nous
accordions en commun à réfléchir en silence ou
à monologuer. Nous n’avions en vérité rien
de particulier à nous dire. Nous parlions de notre passé,
images vieillies et sans substance, comme si nos souvenirs avaient été
implantés en nous a posteriori. Nous n’avions pas réellement
l’impression d’avoir vécu ce dont nous parlions,
plutôt d’avoir vu tout ça dans un film à la
télévision. Je n’arrivais plus qu’à
grand-peine à me souvenir de la disposition de ma maison, des
notables de mon village, et je m’énervais contre moi-même.
Louise avait réussi à accéder au bureau du superviseur
du service, mais il ne l’avait pas écoutée, totalement
indifférent, répondant des phrases toutes faites débitées
mécaniquement à coté de ses questions. Lorsqu’elle
avait fait mine de s’énerver, il l’avait reconduite
à la sortie de la partie administration du service.
Les jours passaient et se ressemblaient. Nos rencontres s’espaçaient
peu à peu sans qu’aucun de nous ne chercha à y remédier.
Nous n’avions pas vraiment besoin l’un de l’autre,
les contacts humains que nous regrettions semblaient finalement nous
répugner dès lors qu’ils se présentaient.
Nous n’avions jamais eu le courage d’entreprendre de vraies
recherches pour trouver une issue.
Ces escapades terminées, je replongeais béatement dans
l’inconscience.
Suite