Le
manuscrit
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I
Son roman s’appellera les amours noirs. Pour le moment sa feuille
est blanche. Les idées ne viennent pas. L’histoire ne débute
que par quelques phrases, puis s’arrête. Absente et si lointaine,
l’imagination refuse de se montrer. Gautier se rallume une clope.
Trois paquets et demi par jour alimentent ses besoins tabagiques. Pendant
qu’il n’écrit pas, Gautier fume à s’en
noircir les poumons. Le ventilo souffle au chiffre le plus fort et l’air
est quand même chaud. A Toulouse et en plein été,
la fraîcheur est une rareté qui vaut chère. Gautier
n’a pas les moyens de se payer la clim. Il n’a même
pas eu les moyens de garder sa femme à ses côtés.
Il a pourtant aligné du fric grâce à un papier célèbre.
C’était un journal qui consacrait sa pleine page à
un reportage sur le droit des animaux domestiques en France. Gautier
le signait de son nom chaque fin de mois. Mais les gens importants se
foutent de ces conneries pour spécialistes attardés et
mégères en manque de teubs. Cela fait un an que Gautier
est en arrêt maladie. Il a momentanément démissionné
de son poste de journaliste. Dépression lente mais sûre,
ses cheveux sont tombés et sa face de jeune tombeur ne ressemble
plus qu’à une tête de vieux con. Il mate encore son
fils allongé sur le canapé du salon. Son pied se dévoile
en bout, à travers sa chaussette grise-trouée. Sa tête
est affalée en arrière sur l’accoudoir du canapé
et à force, l’accoudoir penche vers le bas. Sa femme s’est
débinée pour aller se caser avec un nègre d’Espagne.
Manque de fric ? Prétexte superficiel. Plutôt humiliante
impuissance face aux femmes ! Il a perdu toute confiance sexuelle avec
la sienne. Peut être ne l’a-t-elle quitté que pour
cela ? Mais les femmes ne lui ont de toute façon jamais fait
d’effet. Sexualité au teint fade. Odeur sans attraits.
Gautier a beau reniflé leurs corps, il ne sent que leurs pestilences.
Les femmes le débectent de plus en plus – et son impuissance
est vite devenue un vice. Décomposition invisible, son âme
a basculé depuis que sa femme l’a quitté. Alors
il se rend dans des lieux insolites. Le plus souvent, prés d’un
péage autoroutier. Là, des hommes sont prêt à
toutes sortes d’excursion sexuelles une fois le soleil couché.
Zone isolée où il n’est que des brutes qui cherchent
à se faire baiser comme des chiens – par d’autres
brutes montés comme des ânes. Leurs visages lui importent
peu. Seuls comptent leurs bites au fond de ses deux trous. Par le moins
lisse et le plus baveux. Depuis peu, il demande en plus à ses
amants éclairs de le battre sur les fesses, à l’aide
d’une raquette en bois parsemée de clou. Se faire baiser
à l’ancienne ne l’intéresse plus. Car seul
compte le vrai plaisir d’avoir mal. Etre frapper jusqu’au
sang. Etre humilié plus qu’un esclave. Plus qu’un
chien ! Etre humilié jusqu’à n’être
plus rien. La plupart refuse ce type de sexualité détournée.
Mais des partenaires sont toujours disposés à allumer
la mèche. Ces brutes enflamment les sens en tout sens. Et se
faire battre après avoir été enculé est
un désir si puissant, presque divin. Dans ces moments de pure
jouissance, son ex-femme, son fils, et son livre, n’émettent
plus aucune pression. La liberté est totale, même si les
marques de clous laissent sur sa chair les traces permanentes de ces
virées nocturnes et sauvages. Son fils vient d’avoir dix-neuf
ans. Et il se roule un autre pétard. Cinq ans que son père
en a la charge. Comme la plupart des morpions de son âge, il semble
incapable de faire quelque chose de sa vie. « Après tout,
je suis dans le même état que lui » songe Gautier.
Plusieurs feuilles à demi-écrites jonchent le sol. Le
PC est allumé. Seul le titre est déjà écrit.
Les amours noirs, en a t-il décidé par un jour sans soleil.
Mais les mots paraissent si fades et si absents de sens. Ils sont si
isolés, si arrachés de leur racine, si inutiles et sans
force. Des dizaines de feuilles mortes et violées par
ces mots vides dévoilent l’impuissance la plus crue. Non
plus celle issue des parties basses, mais bien celle résidant
dans la partie haute. Imagination stérile ! Gautier est incapable
d’accoucher de son enfant. Pas celui qui est allongé comme
un kulb sur le canapé du salon, mais « mon enfant »
se murmure-t-il, du haut de son 12ième étage de la Cité
Ensoleillée.
II
La télé émet des parasites. Son fils ne zappe pas.
C’est papa qui se bouge. Il s’empare de la télécommande
et tombe sur un bon-vieux film d’horreur. Tronçonneuse
en ébullition, ce vacarme résonne comme le tonnerre. Gautier
se rapproche de l’écran. Film à sensations crues.
Ambiance malsaine et des plus perverse. La musique donne l’impression
de se répandre dans des violons pleins d’eau. Le son est
flou, strident, et cette tronçonneuse qui rabâche sa musique.
Cannibalisme intrinsèque, tout ici peut arriver. Mais ce n’est
qu’une fiction. Movies cultes et surréalistes des années
quatre-vingt. Reflet fantasmatique des crimes de notre temps. Variante
des contes enfantins. Grimm ressuscite au son d’une tronçonneuse.
Gautier est complètement scotché face à son poste
TV. Dimension hertzienne de jubilation, ses yeux s’écartent
à mesure de l’intensité des meurtres. Chairs découpées
en lambeaux et corps pendus à un crochet de boucher, le meurtrier
semble plus intelligent et brutal que les autres. Plus malin que quiconque.
Spectacle affreux ! Et en même temps si séduisant. Distraction
hertzienne à sensations attractives, Gautier s’en remplit
le bide.
« Papa, cela n’existe pas dans la vie réelle »
lui dit son fils. « Ce sont des conneries. Arrête de regarder
ces merdes ! » Et il le fixe avec un sourire narquois. Gautier
ravale sa salive. Il est encore sous le choc plaisant de ce navet à
demi-americano. Ce téléspectateur moyen s’en délecte
comme un italien se délecte de spaghettis à la tomate.
« Ferme ta gueule et Eteint ton joint ! » ose-t-il lui ordonner
du haut de ses trente cinq piges. Mais son fils éteint seulement
cette télé qui l’excite tant – cette télé
qui l’a toujours fait plus bander que sa mère ; et il lui
répond d’aller se faire enculer ! Puis il se roule un dernier
pet et va se coucher. Gautier ne fait pas cas à son attitude.
La télé est éteinte. C’est peut être
mieux ainsi. Il espère finir avant la tombée de la nuit
le premier chapitre de son roman. Ce sera une histoire d’amour,
bien entendu. Seul originalité au scénario, la fin.
Au lieu que tout finisse dans le bonheur, tout s’écroule
dans le malheur. De toute façon, les récits ringards des
Harlequins finissent par lasser le grand public, pense-t-il. La corbeille
est pleine. Les feuilles de création gâchées débordent
en formant un palmier de papier. L’avortement semble plus facile
que la naissance. Gautier a beau poussé, inspirer et expirer
à fond, l’imagination est toujours absente et sournoise.
Néant ! Rien autour sinon du gris. Puis le souvenir du film lui
revient comme un leitmotiv. Quelle est cette chose que ressent l’assassin
lorsqu’il découpe ses victimes ? En bande-t-il dans son
froc ? Et rien que de penser et de repenser à cette idée,
il en frémit de peur et aussi d’excitation. Son roman n’est
même pas commencé, et dans sa tête pleine de songes
morbides et factices, sa carrière est déjà achevée.
Ses professeurs d’université l’ont valorisé,
jadis, dans la peau d’un génie. Il s’en est fait
une certitude et si cette journée est un échec, demain
sera un triomphe. Après son fils, il va se coucher à son
tour. Auparavant, il zieute par superstition la chambre de ce tire-au-flanc.
Celui-ci dort à poing fermé. Aucune page écrite
aujourd’hui, même pas le début d’une introduction.
Et Gautier s’endort au fond de son pieu, en rêvant qu’il
est un artiste.
III
Tu dois le tuer.
Le jour s’est levé depuis longtemps et personne ne donne
signe de vie dans l’appart.
Tu dois le tuer.
Les volets sont clos et ça pue le renfermé.
Tu dois le tuer.
Gautier regarde son réveil rouge sans sonnerie. Déjà
plus de midi. Il se lève, s’envoie un casse-croûte
congelé dans le micro onde puis retourne à son travail
d’écrivain. Son fils dort encore. Il est incapable de bouger
de sa chambre, à moins que … « à moins que
ce ne soit moi qui aille le chercher » se dit son père.
Ces idées macabres la veille, dans ce navet d’horreur standard,
ne sont pas en fin de compte si désagréables au lever
du matin.
Gautier rajoute une tartine de thon à son casse-fringuale d’homme
civilisé. Un grand couteau de boucher est posé juste au-dessus
du haut-meuble de cuisine. Cela devait y être avant qu’il
n’aménage il y a de cela seulement quelques mois. Il n’y
avait pas fait cas jusqu’alors. Gautier s'avance vers le meuble
de cuisine, prend un tabouret et monte dessus. Il s’empare du
couteau et le fout dans son dos, dissimulé par sa chemise à
carreaux amples. Pour étui, il s’est servi d’un torchon
enroulé autour de la lame. Et il se repasse dans sa tête
ce film de la veille. Le boucher tue, puis dépèce ses
victimes. Mais pourquoi ne les mange-t-il pas ? Tant de plaisir dans
son acte. Pourquoi ne va-t-il donc pas jusqu’au bout ? Héros
des zones sombres. Pourquoi ne pas en faire sien ? Devenir héros
à son tour. Aussi célèbre que Manson, ou ce petit
vieux mangeur d’enfant. Gautier ne se souvient plus de ce son
nom. Cela s’est passé dans les années 50. Qui aurait
soupçonné ce brave papi ? Ils attiraient les enfants en
leur offrant des bonbons. Puis il les étranglait et les mangeait.
Un nom ridicule croit-il se souvenir ? Ce vieux portait un nom de minable
! Mais son destin en a fait une idole attractive. Une star
macabre des temps modernes. Un héros sans honneur. Un modèle
pervers de complaisance et de mystère. Gautier ressent soudain
comme une montée d’adrénaline. Ses mains tremblent
alors qu’il n’a peur de rien – seulement le besoin
de passer à l’acte. Un peu comme ce brave papi. Enfin être
! Exister. La célébrité n’est plus qu’à
quelques mètres. Un scénario de meurtre est déjà
en train de pondre dans sa tête. Inspiration Tv, en tous les cas,
son imagination s’en inspire comme de l’eau de source. Gautier
enlève tous ses vêtements. Il sait que s’il ne le
fait pas, ses vêtements seront tachés de sang. Son fils
ne s’est pas encore levé. Il est plus de 13 heures. Gautier
ouvre du bout de son surin de boniche la porte de sa chambre. Il pénètre
sans bruit à l’intérieur. Il se rapproche doucement
de son corps endormi. Il le plante enfin lâchement dans son dos.
Son fils a juste le temps de crier avant de perdre conscience. Mais
la lame se coince à l’intérieur de sa chair. Gautier
n’arrive pas à la retirer. Il a beau malaxé la lame
dans tous les sens, la lame reste bloquée au niveau des omoplates.
Le sang a imbibé tout le lit, et le sang s’étend
par goutte synchro jusqu’au lino. La perco émet en
même temps de la cuisine un cri strident. Gautier caresse le haut
du crâne de son fils et le laisse pour mort sur le lit, avec le
couteau planté dans son dos. Le café est chaud. Il va
s’en servir une tasse accompagnée de chocolat noir et fin.
« Ouf ! Je l’ai fait ! » Installé devant son
PC, il sirote son café. Les amours noirs ne sera pas une histoire
d’amour, mais juste une histoire de meurtre. Le premier chapitre
commence ainsi :
Il était allongé raide mort,
et j’avais enfin trouvé un sens à ma vie.
Son fils
reprend par miracle ses esprits avec toujours le couteau planté
dans son dos. Il ne sent plus son corps – juste ses bras ; alors
il s’en sert pour s’éjecter du lit. Il tombe de plein
poids sur le sol. Le choc lui renvoie comme un courant électrique
brutal dans tout son dos. Mais la peur de crever le pousse à
se traîner, ventre plaqué au sol, jusqu’à
la sortie de l’appart. Ses yeux sont rouges sang et sa bouche
cherche l’air. Il se rabâcheque ce n’était
pas lui. Que ce n’était pas son père. Gautier a
toujours la tête fixée à l’écran du
PC. Il n’entend rien. Son fils atteint enfin la porte d’entrée.
Il se dirige vers l’ascenseur et se redresse sur ses deux jambes,
toujours à l’aide de ses bras fatigués. Puis il
appuie sur le bouton. Son corps est nu. Ensanglanté aussi. Il
crie à plein poumon dans tout le couloir. Mais personne ne sort.
Alors il prend l’ascenseur et descend dans la rue comme il peut.
Agrippé au rebord de l’immeuble, sa bouche hurle toutes
ses tripes en espérant qu’un voisin appelle les flics.
Mais c’est son père qui le rattrape par l’épaule.
« Je dois avant tout m’occuper du petit » se dit-il,
tout en se grattant le front à l’aide de ses doigts tachés
de sang. Son fils pleure maintenant à pleines larmes. Gautier
l’agrippe par le bras et le force à revenir dans sa chambre.
Un voisin a le courage de sortir sur le palier. Après tant d’essais
vains, le couteau vient alors d’un coup ! Gautier l’arrache
du dos de son fils pour le diriger en direction du voisin. Le voisin
referme sa porte. Le cannibale peut enfin terminer ce qu’il avait
commencé. De retour à la maison, il assène un coup
de poing sur la nuque de sa proie déjà à demi-abattue.
Cette viande nue s’écroule inconsciente sur le sol. Il
reprend le manche de la lame entre ses mains. Puis il trifouille celle-ci
jusqu’à ce qu’elle lui transperce le cœur. Son
fils n’émet qu’un gémissement de mioche et
s’éteint pour de bon. Ses yeux restent ouverts. Il serre
encore ses poings. Pourtant il est mort. Gautier touche son pouls. Absence
de rythme.
Son sang ne danse plus. Enfin mort !
IV
L’écrivain ramasse le cadavre de son fils et le traîne
jusque sur la table de la cuisine. Le corps est jeté dessus comme
un tas de merde. Gautier lui prend sa main. Il lui suce chaque bout
de doigt et se délecte à l’avance de son festin.
« Une scie à métaux coupe à la perfection
» pense-t-il. Il va en chercher une dans le cagibi et revient
d’un pas bref, le visage radieux de l’événement.
Il se demande par quels bouts il va commencer ? Mais il veut plus que
ça, plus qu’un simple repas. Alors il va chercher le chandelier
de sa mère posé dans un coin du salon. Il allume délicatement
chaque bougie puis enlace autour de son cou une serviette brodée
à l’ancienne. Le corps de son fils couché devant
lui, il le mangera en plusieurs jours comme les boas se nourrissent
de leurs proies. Une grande marmite est posée sur la gazinière.
A l’intérieur, de l’eau est en train de bouillir.
Gautier entame d’abord la découpe de la tête. Il
sépare ensuite les bras et les jambes du buste et les découpe
chacun en trois parties distinctes : les mains, les avant-bras et les
bras pour l’un ; les cuisses, les mollets et les pieds pour l’autre
– le cœur, les yeux et les parties génitales sont
chacun fourrés dans un bol large. Il plonge enfin la tête
dans la marmite qui chauffe à plein gaz. Il a auparavant pris
soin de la vider de sa cervelle. Une heure et demi plus tard, la tête
semble cuite. Il remue à l’aide d’une grande cuillerée
à plusieurs reprises le bouillon. Il perce d’un couteau
le tendre des joues et le couteau pénètre sans difficulté
à l’intérieur. Il s’installe enfin devant
son met avant de l’arroser de ketchup. La langue a un goût
spécial. La face est bouffée puis rongée en moins
d’une heure. Pendant ce temps, le reste du cadavre cuit à
feu-moyen dans l’eau bouillante. La bouteille de gaz fonctionnera
toute la semaine. Agression primitive et quasi jouissive. Acharnement
cannibale et familial. Gautier bouffera son fils en 5 jours. Son dernier
repas festif sera dédié à sa fesse tendre. Vers
4 heures de l’après midi, l’écrivain est à
bloc. Son ventre est gonflé et des nausées semblent lui
remonter jusqu’à la gorge. Une pause ne peut être
que la bienvenue. Il sort de la cuisine et rallume son PC. Gautier ouvre
le fichier Les amours noirs et rajoute quelques phrases à la
précédente :
Mon fils
dormait lorsque je décida de le manger.
Je fis pénétrer ma lame dans son dos.
Puis dans son cœur.
Et je l’ai découpé en petits morceaux pour pouvoir
faire rentrer ma viande dans la marmite. Je devais donc le manger pour
en finir avec mon ancienne vie.
Suite