Il
repense soudain aux mots de sa mère. Tout petit, elle lui disait
que s’il s’éloignait de la maison, il finirait mangé
par Le Loup. Et il a cru pendant longtemps à cette version des
faits. Il ne s’éloignait donc jamais de la maison, par
peur d’être dévorer tout crue par cette bête
sauvage assoiffée de mioches. C’est bien plus tard
qu’il a su la Vérité. Que les loups-tueurs n’existaient
pas. Mais peut-être que Le Loup est revenu ? Peut-être est-il
déjà devant sa porte ? Peut-être qu’il va
mourir à son tour maintenant ? Peut-être qu’il va
chopper le cora ? Cette maladie du cerveau propre aux nègres
des jungles. Symptôme ? Crise de rire hystérique. Idem
à une folle. Spasmes incontrôlables. Le cerveau peut être
atteint. Et alors ? A-t-on besoin d’être raisonnable pour
être en accord avec soi ? La folie ne vous rend-elle pas plutôt
encore plus grand aux yeux des autres ? Le temps où Gautier travaillait
comme journaliste n’est plus. Il sent le succès le happer
toujours plus vers le haut. Et il retourne à son précieux
met. Le macchabée a comme un goût de protéine. Vitamine
taboue semblable à du porc ! Il n’avait jamais goûté
de cette viande au goût d’inceste. Surtout ne pas perdre
une miette de ce festin de Pantagruel. « Ne suis-je donc pas né
pour épouser la lignée d’un grand destin ? »
médite ainsi le cannibale.
V
6 mois que Gautier croupit en cellule. Pour seul horizon concret, les
chiottes et cette fenêtre à barreau avec vue sur une distrib
de pub. Des ouvriers aux yeux éteints alimentent chaque matin
l’usine de son lot d’ordure. Ils remplissent leur bagnole
de prospectus jusqu'à faire exploser leurs pneus. Gautier se
complait à les mater dans leurs rites d’esclave. Il pose
ses mains sur les barreaux de sa cellule et, sourire aux lèvres,
il se déblate à lui même qu’il est si unique
et différent de ce tas de merde. Le tôlard se rallume une
clope. Il sent en même temps une douleur lui harceler le bide.
Comme un chien, Gautier sait qu’il est content. Il sait que le
succès est proche. Il s’allonge 5 minutes sur le plumard
au matelas maigre. Puis la douleur passe et il retourne à l’écriture
des dernières lignes de son manuscrit :
Archaïque,
primitif et carnivore, le cannibalisme est un Art.
La chair de mon fils impulse en moi le génie créateur.
La lumière parvient enfin jusqu’à mon âme.
Et que les Dieux soit mes guides tant que le goût de la chair
me dévore encore.
J’éprouve
pour la première fois ce sentiment magique de liberté.
Mon fils repose au fond de ma chair et je songe à ces douces
litanies ingurgitées au creux de mon enfance.
Libre et artiste à la fois, j’ouvre donc la fenêtre
pour aspirer à plein poumon cet air béni des Dieux.
D’un
geste bref, Gautier jette son stylo qui se casse en deux sur le sol.
Enfin achevé ! La rosée du matin vient mettre fin à
une nuit de travail sans relâche. Il secoue plusieurs fois son
manuscrit sur le plat de son bureau pour en faire un rectangle aux angles
parfaits. Il le soulève, le pèse, le mesure, comme un
boucher tenant entre ses mains un bout de barbaque tendre. Six mois
se sont écoulés dans cette cage à rats sans que
cela n’est d’effet sur son moral. Ce matin, l’écrivain
a bu encore son café avant de se poster au tribunal devant le
juge.
C’est aujourd’hui le grand jour. Les vieux sages doivent
prononcer leur sentence. Et le plus sage d’entre eux fixe le coupable
avec un air sévère pendant que le coupable a la tête
tournée ailleurs. - Mais comment avez-vous pu manger votre fils
? Lui demande le juge. Gautier secoue la tête. Il zieute le parterre.
Puis il relève soudain ses yeux pour lui dire :
- Vous ne comprendrez donc jamais rien à l’Art !
Il se fout de la sentence des juges. Bientôt, peut-être
même demain, il aura le verdict des éditeurs. Son manuscrit
a été envoyé et il espère qu’un de
ces troufions va se bouger son cul pour le sortir de cette merde ! Le
soir, le retour à sa geôle est des plus pénibles.
Gautier a pris perpet. Dans une semaine, jour pour jour, il sera muté
aux Beaumettes. En attendant, le tôlard est en proie au doute.
Il n’a plus la même confiance qui l’a fait tenir jusqu’alors.
« Est-ce que j’ai fait tout ça pour rien ? »
Il regarde les étoiles à travers les barreaux de sa cage.
Il prend à nouveau entre ses mains son manuscrit. Il le palpe,
le trifouille, le tord. Les feuilles de ce premier essai sont déjà
élimées par le temps. « Les éditeurs vont
bien me contacter », se rabâche-t-il ; et il s’endort
enfin, l’âme torturée un instant par son destin en
déséquilibre. Le lendemain matin, dès le lever
du soleil, un maton débarque dans sa geôle à pas
vif. A ses cotés, un homme âgé à l’air
coriace portant sous son bras un cartable de cuir noir. Il ordonne au
gardien de le laisser seul. « Apparemment cet homme a du pouvoir
» songe Gautier, et il se lève brusquement de son plumard.
L’inconnu lui dit de se rasseoir. Le taulard exécute son
ordre. Derrière son aspect de pâleur et d’indifférence,
cet homme dégage une volonté aveugle de lui obéir.
« Ne vous en faites pas » lui lance-t-il d’une voix
froide. Gautier sait maintenant pourquoi il est là. Un large
sourire traverse son visage et il tend ses bras à son sauveur
avant de l’embrasser avec passion. Mais d’une main ferme,
son sauveur le repousse pour lui tendre du bout de ses doigts évasés
le contrat. Au bas de la page, l’artiste pose enfin sa signature.
Il sait que dans quelques mois il sera libre. La cour d’appel
s’exécutera en toute bonne procédure. Son avocat
sera sélectionné sur le gratin de la cour. Son avocat
saura le défendre à sa juste cause. Son livre ne sortira
qu’une fois advenu le jugement de la cours d’appel. Les
yeux happés par le plafond lézardés de sa cellule,
Gautier est allongé sur son lit. Un lézard s’agite
par zig zag. Animal libre, il le suit des yeux dans les aléas
du béton. Peut être en est-il un qui le mènera quelque
part ? Lui et le lézard. Ailleurs et loin de tout. Il est minuit
passé de 10 minutes. Gautier ne peut pas dormir. Il trépigne
de joie. Sa vie va enfin changer. Il le sent au plus profond de lui-même.
Puis il s’endort en ne pensant qu’à ça. Son
manuscrit sortira en édition de luxe. « Je vais enfin devenir
célèbre ! »
VI
Il suffit d’appuyer sur le bouton d’une télécommande
pour que les portes d’entrée s’ouvrent. La surface
est immense et le chemin qui mène jusqu’à la demeure
n’est point absent de beauté. Des statues à l’effigie
de corps masculin – art abondant – des bancs faits de bois
fins et rares – artisanat délicat – et aussi de grands
sapins agrémentés d’arbres exotiques donnent l’impression
d’une jungle moderne. La ballade à cheval est un de ses
hobbies préférés. Le corps raide sur une terrasse
au sol de marbre, l’écrivain fixe le paysage en même
temps qu’il tire sur sa clope. Son livre est posé sur une
table de jardin travaillé de fer forgé blanc. Puis Gautier
se décide à s’asseoir sous un parasol aux couleurs
vives. L’âme absente de remords, et son visage à
demi-noyé par de timides rayons perçant l’ombre,
l’écrivain sirote une menthe à l’eau. Il se
frotte les mires et sort de sa poche un étui à lunette
décoré de perles noires. A l’intérieur, sa
paire de bigleux pour yeux fragiles. Il les met sur son nez et retourne
à sa lecture. Cela fait plus de 10 fois qu’il doit lire
son livre. Une fois le jugement scellé, son avocat a eu l’habilité
de le faire passer pour fou. A l’hôpital psychiatrique de
Thuir, il est sorti seulement 15 jours après son internement.
Le docteur a été payé cher pour rédiger
un rapport en sa faveur. Depuis, Gautier est libre.Son livre est un
vrai succès. La maison dans laquelle il vit, c’est du cash.
Même chose pour la voiture avec laquelle il roule – tout
cash. Le pognon rentre à la pelle. Par centaine, des lettres
de lecteurs arrivent chaque jour. Il voit de sa terrasse, le facteur
déposer un plein sac devant sa porte. Le majordome lui monte
toutes ces lettres jusque dans sa chambre et les pose aux pieds de son
maître. Gautier les ouvre une par une, prenant autant de plaisir
à lire les insultes que les louanges. « J’ai du talent
», se persuade-t-il. Gautier s’en félicite comme
d’un don hérité des Dieux. Il est plus intelligent
que les autres. Il a toujours été plus intelligent que
les autres. Le vent souffle fort depuis plusieurs jours. Le ciel est
dégagé laissant place à un soleil de plein feu.
Drin… La sonnette d’entrée fait écho dans
toute la maison. D’un pas lent, le majordome va ouvrir et l’homme
qui vient de sonner se présente en tant qu’ami intime de
l’écrivain célèbre. Alors, le majordome lui
dit poliment d’attendre avant qu’il ne monte avertir son
maître de sa présence. L’écrivain le connaît
très bien. C’est ce vieux pote Fabien. Gautier ne pensait
ne plus jamais le revoir. Ils se sont connus au lycée et leurs
destins s’étaient logiquement séparés il
y a de cela plus de dix ans. Fabien était parti à l’armée
pendant que Gautier s’engageait dans des études poussées
de journalisme. Le soldat avait certainement dû retrouver son
adresse par Internet. Lorsqu’on est un artiste les amis d’enfance
te retrouvent toujours, pense Gautier ; et il descend accueillir ce
brave Fabien. Les marches de l’escalier sont nombreuses et hautes,
mais l’argent invite agréablement à cette contrainte.
Au passage, il allume sa clope à l’aide d’un chandelier
posé sur un piédestal de marbre. Il fume encore plus qu’avant.
Cinq paquets de cigarettes par jour y passent. Puis Gautier traverse
ce long couloir aux murs décorés de peintures statiques.
Fabien est déjà à l’intérieur de la
demeure. Il y est rentré comme un voleur pour se dissimuler à
l’ombre des murs et des plafonds. L’écrivain ouvre
la porte d’entrée pendant que Fabien l’interpelle
par derrière d’un son à demi-sourd. Gautier se retourne
et lâche la poignée. Il se rebiffe comme s’il était
agressé d’un coup de batte.
- Hep l’artiste, chuchote à distance l’ami d’enfance.
- Fabien ?
Et l’ami d’enfance sort de la pénombre. Il n’a
presque pas changé. Son corps est toujours aussi frêle,
ses yeux abattus comme ceux d’un chien. Sa démarche est
ambiguë et maladroite, à l’instar d’un ado sans
charisme. Ses habits datent d’il y a si longtemps. C’est
un ringard. Mais l’écrivain lui tend quand même ses
bras. Par pitié, il l’enlace comme on enlace une femme
qu’on n’aime pas. Fabien allonge sa tête dans le creux
de l’épaule de l’écrivain. Il chiale maintenant
à petites larmes. Gautier ne sait que faire de ce pigeon malade.
Tant d’années sont passées et le dialogue semble
totalement rompu. Brisé. Fini. Echoué comme une barque
maigre sur un rocher large. Fabien n’a pas renversé le
destin. Il s’est laissé aller à cette vie de misérable
et de mendiant. Le courage ? C’est peut-être cela dont il
a manqué toute sa vie. Pourtant Fabien se sent aussi fort que
Gautier le jour où il a buté son fils. C’est alors
que la lame jaillit. D’un coup ! Direction l’abdomen de
Gautier. A plusieurs reprises ! Le couteau pénètre. Le
sang pisse à pleine larme. L’écrivain n’est
plus qu’un cadavre jonchant le sol aux dalles de marbre rose et
Fabien ramasse ce corps taché de sang. Il le fout dans le coffre
de sa Fiat. Il revient ensuite dans la demeure. En quelques secondes,
il est déjà en haut de l’escalier. Mais le majordome
s’interpose à l’instar d’un bon chien de garde.
Il lui ordonne de pas bouger – la police arrive ! L’assassin
s’accapare d’un chandelier posé sur un tabouret d’acajou
fixé sur trois pieds de fer. Il s’en sert pour le frapper
plein sa face. Ce chien bascule en arrière. Peur de se relever,
il reste à terre. Mais Fabien se contrefout de son cinéma.
Il lui déboîte une rafale de coup de pied dans le gras
du bide, avant de se précipiter dans la chambre de l’artiste.
Là, il s’empare du manuscrit original des amours noirs.
Il redescend enfin les escaliers et entame le retour par ce long couloir
jusqu’à la porte d’entrée. Des lanternes aux
couleurs vives sont posées perpendiculairement sur chaque mur
décoré de tapisseries anciennes. Elles représentent
des scènes historiques : la bataille de Waterloo ou encore ces
héros de la deuxième guerre mondiale fusillés,
pendus, ou peints en zoom avec leurs yeux éteints. Des dalles
en marbre fragmentées sur le dessus et découpées
à leur juste mesure, structurent l’apparence du sol. Elles
sont froides et alimentent l’impression du lieu lorsque vos pieds
les foulent. Le plafond est décoré de fresques gargantuesques
; des fresques qui rappellent la lutte du bien contre le mal. Des anges
ont entre leurs mains des fourches. Ils se préparent à
une offensive. Fabien n’a pas le souvenir de tous ces dessins
lorsqu’il est rentré dans cette demeure. Il pensait pourtant
n’avoir vu que des murs et des plafonds vides et sombres. Et ces
peintures qui le frappent maintenant plein la tête !... comme
des ondes électriques. Cela fait plus de dix minutes que Fabien
marche dans ce couloir donnant l’illusion de s’étendre
à l’infini. La même scène défile tout
autour de lui comme un vieux film tournant en boucle sur magnéto.
Ses pas s’empressent et s’emmêlent en croix. Semblant
sortir de chaque tableau, tous ces personnages donnent tellement l’impression
du vrai. Puis Fabien s’arrête devant une image plus frappante
que les autres. Ce sont des guerriers. Il observe avec encore plus d’attention.
Ce sont des soldats de la garde napoléonienne et devant eux,
se tient une petite fille à demi-nue. Ses épaules sont
recouvertes de neige et ses pieds liés par une chaîne.
Cette petite fille a un regard sévère et elle le fixe
avec ses yeux pâles perlés de sang. Ce sont des yeux animals,
des yeux de chacal ! Fabien ne peut pas s’empêcher de la
regarder, et de ses deux bras propulsés vers l’avant, déchire
la toile. Puis il reprend son pas. Le couloir persiste à défiler
en boucle. Chaque scène illustrée sur ces plafonds et
ces murs l’assène à coup de gong ; ces scènes
dans lesquelles il semble se voir maintenant. Mal au crâne. Envie
de plus en plus en vive de crever. Désir de se braquer un flingue
sur la tempe ! Et toujours nulle part où aller. Nulle part la
fin du tunnel. La sortie vers la lumière. Jusqu’à
la porte d’entrée. Puis elle est apparue comme une madone.
Devant ses yeux. Sous sa main. La porte d’entrée ! Et il
empoigne la poignée. Une fois dehors, Fabien court jusqu’à
sa caisse. Il démarre à bloc sans se retourner. Seul désir
en cet instant – fuir ce lieu maudit. Les yeux fixés sur
le devant de la route, il pousse le champignon au maximum.
VII
Fabien roule depuis une bonne heure sur cette route isolée de
la campagne parisienne, le cadavre de l’artiste planqué
dans la malle arrière de sa voiture. C’est dans un chalet,
réservé pour le week-end à une agence touristique
du centre ville, que l’assassin a pris rendez-vous avec son destin.
Ses mains se détendent peu à peu sur le volant de sa Fiat
et cette maison faîte de bois et de vernis, se dévoile
enfin malgré la nuit sombre. Un grand immeuble en pierre ancienne
repose à quelques mètres à côté. Le
décor est superbe. Les arbres-sapins sont géants et la
terre est faite d’une odeur tendre et charnelle. Il s’avance
à pas lent vers sa résidence louée, avec à
l’épaule, le macchabée de l’artiste lui tachetant
de son sang sa chemise blanche. Puis il le jette sur la table de la
cuisine et retourne à sa caisse pour y chercher un sac de sport.
Il revient aussitôt avec dans le chalet pour en sortir son arsenal
: scie à métaux, tablier de boniche, et plats à
soupe. La marmite est déjà posée sur la gazinière.
Fabien commence par découper la tête de l’écrivain
pour la tremper ensuite dans l’eau bouillante. Une fois cuite,
il retire délicatement les yeux mous de sa face, ainsi que sa
cervelle. Pendant ce temps, le reste du macchabée bout à
feu doux. Il se met enfin à table et entame son festin, sans
oublier de sortir une bouteille de Champagne d’un grand cru. Le
manuscrit original est posé juste à ses côtés.
Il y aura donc une suite à l’histoire de Gautier. «
Même si je ne sais pas écrire, je trouverai un nègre
pour écrire à ma place » se dit-il. Le bouchon de
bouteille explose et l’alcool déborde par giclés.
Tout en malaxant entre ses dents le tendre lobe d’oreille de son
ex-ami défunt, Fabien trinque un verre en son succès futur
et à la prospérité de la suite des amours noirs.
Fin.