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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Emmanuel Sabatie

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Le manuscrit
(2/2)

Il repense soudain aux mots de sa mère. Tout petit, elle lui disait que s’il s’éloignait de la maison, il finirait mangé par Le Loup. Et il a cru pendant longtemps à cette version des faits. Il ne s’éloignait donc jamais de la maison, par peur d’être dévorer tout crue par cette bête sauvage assoiffée de mioches. C’est bien plus tard
qu’il a su la Vérité. Que les loups-tueurs n’existaient pas. Mais peut-être que Le Loup est revenu ? Peut-être est-il déjà devant sa porte ? Peut-être qu’il va mourir à son tour maintenant ? Peut-être qu’il va chopper le cora ? Cette maladie du cerveau propre aux nègres des jungles. Symptôme ? Crise de rire hystérique. Idem à une folle. Spasmes incontrôlables. Le cerveau peut être atteint. Et alors ? A-t-on besoin d’être raisonnable pour être en accord avec soi ? La folie ne vous rend-elle pas plutôt encore plus grand aux yeux des autres ? Le temps où Gautier travaillait comme journaliste n’est plus. Il sent le succès le happer toujours plus vers le haut. Et il retourne à son précieux met. Le macchabée a comme un goût de protéine. Vitamine taboue semblable à du porc ! Il n’avait jamais goûté de cette viande au goût d’inceste. Surtout ne pas perdre une miette de ce festin de Pantagruel. « Ne suis-je donc pas né pour épouser la lignée d’un grand destin ? » médite ainsi le cannibale.

V
6 mois que Gautier croupit en cellule. Pour seul horizon concret, les chiottes et cette fenêtre à barreau avec vue sur une distrib de pub. Des ouvriers aux yeux éteints alimentent chaque matin l’usine de son lot d’ordure. Ils remplissent leur bagnole de prospectus jusqu'à faire exploser leurs pneus. Gautier se complait à les mater dans leurs rites d’esclave. Il pose ses mains sur les barreaux de sa cellule et, sourire aux lèvres, il se déblate à lui même qu’il est si unique et différent de ce tas de merde. Le tôlard se rallume une clope. Il sent en même temps une douleur lui harceler le bide. Comme un chien, Gautier sait qu’il est content. Il sait que le succès est proche. Il s’allonge 5 minutes sur le plumard au matelas maigre. Puis la douleur passe et il retourne à l’écriture des dernières lignes de son manuscrit :

Archaïque, primitif et carnivore, le cannibalisme est un Art.
La chair de mon fils impulse en moi le génie créateur.
La lumière parvient enfin jusqu’à mon âme.
Et que les Dieux soit mes guides tant que le goût de la chair me dévore encore.

J’éprouve pour la première fois ce sentiment magique de liberté.
Mon fils repose au fond de ma chair et je songe à ces douces litanies ingurgitées au creux de mon enfance.
Libre et artiste à la fois, j’ouvre donc la fenêtre pour aspirer à plein poumon cet air béni des Dieux.

D’un geste bref, Gautier jette son stylo qui se casse en deux sur le sol. Enfin achevé ! La rosée du matin vient mettre fin à une nuit de travail sans relâche. Il secoue plusieurs fois son manuscrit sur le plat de son bureau pour en faire un rectangle aux angles parfaits. Il le soulève, le pèse, le mesure, comme un boucher tenant entre ses mains un bout de barbaque tendre. Six mois se sont écoulés dans cette cage à rats sans que cela n’est d’effet sur son moral. Ce matin, l’écrivain a bu encore son café avant de se poster au tribunal devant le juge.
C’est aujourd’hui le grand jour. Les vieux sages doivent prononcer leur sentence. Et le plus sage d’entre eux fixe le coupable avec un air sévère pendant que le coupable a la tête tournée ailleurs. - Mais comment avez-vous pu manger votre fils ? Lui demande le juge. Gautier secoue la tête. Il zieute le parterre. Puis il relève soudain ses yeux pour lui dire :
- Vous ne comprendrez donc jamais rien à l’Art !
Il se fout de la sentence des juges. Bientôt, peut-être même demain, il aura le verdict des éditeurs. Son manuscrit a été envoyé et il espère qu’un de ces troufions va se bouger son cul pour le sortir de cette merde ! Le soir, le retour à sa geôle est des plus pénibles. Gautier a pris perpet. Dans une semaine, jour pour jour, il sera muté aux Beaumettes. En attendant, le tôlard est en proie au doute. Il n’a plus la même confiance qui l’a fait tenir jusqu’alors. « Est-ce que j’ai fait tout ça pour rien ? » Il regarde les étoiles à travers les barreaux de sa cage. Il prend à nouveau entre ses mains son manuscrit. Il le palpe, le trifouille, le tord. Les feuilles de ce premier essai sont déjà élimées par le temps. « Les éditeurs vont bien me contacter », se rabâche-t-il ; et il s’endort enfin, l’âme torturée un instant par son destin en déséquilibre. Le lendemain matin, dès le lever du soleil, un maton débarque dans sa geôle à pas vif. A ses cotés, un homme âgé à l’air coriace portant sous son bras un cartable de cuir noir. Il ordonne au gardien de le laisser seul. « Apparemment cet homme a du pouvoir » songe Gautier, et il se lève brusquement de son plumard. L’inconnu lui dit de se rasseoir. Le taulard exécute son
ordre. Derrière son aspect de pâleur et d’indifférence, cet homme dégage une volonté aveugle de lui obéir. « Ne vous en faites pas » lui lance-t-il d’une voix froide. Gautier sait maintenant pourquoi il est là. Un large sourire traverse son visage et il tend ses bras à son sauveur avant de l’embrasser avec passion. Mais d’une main ferme, son sauveur le repousse pour lui tendre du bout de ses doigts évasés le contrat. Au bas de la page, l’artiste pose enfin sa signature. Il sait que dans quelques mois il sera libre. La cour d’appel s’exécutera en toute bonne procédure. Son avocat sera sélectionné sur le gratin de la cour. Son avocat saura le défendre à sa juste cause. Son livre ne sortira qu’une fois advenu le jugement de la cours d’appel. Les yeux happés par le plafond lézardés de sa cellule, Gautier est allongé sur son lit. Un lézard s’agite par zig zag. Animal libre, il le suit des yeux dans les aléas du béton. Peut être en est-il un qui le mènera quelque part ? Lui et le lézard. Ailleurs et loin de tout. Il est minuit passé de 10 minutes. Gautier ne peut pas dormir. Il trépigne de joie. Sa vie va enfin changer. Il le sent au plus profond de lui-même. Puis il s’endort en ne pensant qu’à ça. Son manuscrit sortira en édition de luxe. « Je vais enfin devenir célèbre ! »

VI
Il suffit d’appuyer sur le bouton d’une télécommande pour que les portes d’entrée s’ouvrent. La surface est immense et le chemin qui mène jusqu’à la demeure n’est point absent de beauté. Des statues à l’effigie de corps masculin – art abondant – des bancs faits de bois fins et rares – artisanat délicat – et aussi de grands sapins agrémentés d’arbres exotiques donnent l’impression d’une jungle moderne. La ballade à cheval est un de ses hobbies préférés. Le corps raide sur une terrasse au sol de marbre, l’écrivain fixe le paysage en même temps qu’il tire sur sa clope. Son livre est posé sur une table de jardin travaillé de fer forgé blanc. Puis Gautier se décide à s’asseoir sous un parasol aux couleurs vives. L’âme absente de remords, et son visage à demi-noyé par de timides rayons perçant l’ombre, l’écrivain sirote une menthe à l’eau. Il se frotte les mires et sort de sa poche un étui à lunette décoré de perles noires. A l’intérieur, sa paire de bigleux pour yeux fragiles. Il les met sur son nez et retourne à sa lecture. Cela fait plus de 10 fois qu’il doit lire son livre. Une fois le jugement scellé, son avocat a eu l’habilité de le faire passer pour fou. A l’hôpital psychiatrique de Thuir, il est sorti seulement 15 jours après son internement. Le docteur a été payé cher pour rédiger un rapport en sa faveur. Depuis, Gautier est libre.Son livre est un vrai succès. La maison dans laquelle il vit, c’est du cash. Même chose pour la voiture avec laquelle il roule – tout cash. Le pognon rentre à la pelle. Par centaine, des lettres de lecteurs arrivent chaque jour. Il voit de sa terrasse, le facteur déposer un plein sac devant sa porte. Le majordome lui monte toutes ces lettres jusque dans sa chambre et les pose aux pieds de son maître. Gautier les ouvre une par une, prenant autant de plaisir à lire les insultes que les louanges. « J’ai du talent », se persuade-t-il. Gautier s’en félicite comme d’un don hérité des Dieux. Il est plus intelligent que les autres. Il a toujours été plus intelligent que les autres. Le vent souffle fort depuis plusieurs jours. Le ciel est dégagé laissant place à un soleil de plein feu. Drin… La sonnette d’entrée fait écho dans toute la maison. D’un pas lent, le majordome va ouvrir et l’homme qui vient de sonner se présente en tant qu’ami intime de l’écrivain célèbre. Alors, le majordome lui dit poliment d’attendre avant qu’il ne monte avertir son maître de sa présence. L’écrivain le connaît très bien. C’est ce vieux pote Fabien. Gautier ne pensait ne plus jamais le revoir. Ils se sont connus au lycée et leurs destins s’étaient logiquement séparés il y a de cela plus de dix ans. Fabien était parti à l’armée pendant que Gautier s’engageait dans des études poussées de journalisme. Le soldat avait certainement dû retrouver son adresse par Internet. Lorsqu’on est un artiste les amis d’enfance te retrouvent toujours, pense Gautier ; et il descend accueillir ce brave Fabien. Les marches de l’escalier sont nombreuses et hautes, mais l’argent invite agréablement à cette contrainte. Au passage, il allume sa clope à l’aide d’un chandelier posé sur un piédestal de marbre. Il fume encore plus qu’avant. Cinq paquets de cigarettes par jour y passent. Puis Gautier traverse ce long couloir aux murs décorés de peintures statiques. Fabien est déjà à l’intérieur de la demeure. Il y est rentré comme un voleur pour se dissimuler à l’ombre des murs et des plafonds. L’écrivain ouvre la porte d’entrée pendant que Fabien l’interpelle par derrière d’un son à demi-sourd. Gautier se retourne et lâche la poignée. Il se rebiffe comme s’il était agressé d’un coup de batte.
- Hep l’artiste, chuchote à distance l’ami d’enfance.
- Fabien ?
Et l’ami d’enfance sort de la pénombre. Il n’a presque pas changé. Son corps est toujours aussi frêle, ses yeux abattus comme ceux d’un chien. Sa démarche est ambiguë et maladroite, à l’instar d’un ado sans charisme. Ses habits datent d’il y a si longtemps. C’est un ringard. Mais l’écrivain lui tend quand même ses bras. Par pitié, il l’enlace comme on enlace une femme qu’on n’aime pas. Fabien allonge sa tête dans le creux de l’épaule de l’écrivain. Il chiale maintenant à petites larmes. Gautier ne sait que faire de ce pigeon malade. Tant d’années sont passées et le dialogue semble totalement rompu. Brisé. Fini. Echoué comme une barque maigre sur un rocher large. Fabien n’a pas renversé le destin. Il s’est laissé aller à cette vie de misérable et de mendiant. Le courage ? C’est peut-être cela dont il a manqué toute sa vie. Pourtant Fabien se sent aussi fort que Gautier le jour où il a buté son fils. C’est alors que la lame jaillit. D’un coup ! Direction l’abdomen de Gautier. A plusieurs reprises ! Le couteau pénètre. Le sang pisse à pleine larme. L’écrivain n’est plus qu’un cadavre jonchant le sol aux dalles de marbre rose et Fabien ramasse ce corps taché de sang. Il le fout dans le coffre de sa Fiat. Il revient ensuite dans la demeure. En quelques secondes, il est déjà en haut de l’escalier. Mais le majordome s’interpose à l’instar d’un bon chien de garde. Il lui ordonne de pas bouger – la police arrive ! L’assassin s’accapare d’un chandelier posé sur un tabouret d’acajou fixé sur trois pieds de fer. Il s’en sert pour le frapper plein sa face. Ce chien bascule en arrière. Peur de se relever, il reste à terre. Mais Fabien se contrefout de son cinéma. Il lui déboîte une rafale de coup de pied dans le gras du bide, avant de se précipiter dans la chambre de l’artiste. Là, il s’empare du manuscrit original des amours noirs. Il redescend enfin les escaliers et entame le retour par ce long couloir jusqu’à la porte d’entrée. Des lanternes aux couleurs vives sont posées perpendiculairement sur chaque mur décoré de tapisseries anciennes. Elles représentent des scènes historiques : la bataille de Waterloo ou encore ces héros de la deuxième guerre mondiale fusillés, pendus, ou peints en zoom avec leurs yeux éteints. Des dalles en marbre fragmentées sur le dessus et découpées à leur juste mesure, structurent l’apparence du sol. Elles sont froides et alimentent l’impression du lieu lorsque vos pieds les foulent. Le plafond est décoré de fresques gargantuesques ; des fresques qui rappellent la lutte du bien contre le mal. Des anges ont entre leurs mains des fourches. Ils se préparent à une offensive. Fabien n’a pas le souvenir de tous ces dessins lorsqu’il est rentré dans cette demeure. Il pensait pourtant n’avoir vu que des murs et des plafonds vides et sombres. Et ces peintures qui le frappent maintenant plein la tête !... comme des ondes électriques. Cela fait plus de dix minutes que Fabien marche dans ce couloir donnant l’illusion de s’étendre à l’infini. La même scène défile tout autour de lui comme un vieux film tournant en boucle sur magnéto. Ses pas s’empressent et s’emmêlent en croix. Semblant sortir de chaque tableau, tous ces personnages donnent tellement l’impression du vrai. Puis Fabien s’arrête devant une image plus frappante que les autres. Ce sont des guerriers. Il observe avec encore plus d’attention. Ce sont des soldats de la garde napoléonienne et devant eux, se tient une petite fille à demi-nue. Ses épaules sont recouvertes de neige et ses pieds liés par une chaîne. Cette petite fille a un regard sévère et elle le fixe avec ses yeux pâles perlés de sang. Ce sont des yeux animals, des yeux de chacal ! Fabien ne peut pas s’empêcher de la regarder, et de ses deux bras propulsés vers l’avant, déchire la toile. Puis il reprend son pas. Le couloir persiste à défiler en boucle. Chaque scène illustrée sur ces plafonds et ces murs l’assène à coup de gong ; ces scènes dans lesquelles il semble se voir maintenant. Mal au crâne. Envie de plus en plus en vive de crever. Désir de se braquer un flingue sur la tempe ! Et toujours nulle part où aller. Nulle part la fin du tunnel. La sortie vers la lumière. Jusqu’à la porte d’entrée. Puis elle est apparue comme une madone. Devant ses yeux. Sous sa main. La porte d’entrée ! Et il empoigne la poignée. Une fois dehors, Fabien court jusqu’à sa caisse. Il démarre à bloc sans se retourner. Seul désir en cet instant – fuir ce lieu maudit. Les yeux fixés sur le devant de la route, il pousse le champignon au maximum.

VII
Fabien roule depuis une bonne heure sur cette route isolée de la campagne parisienne, le cadavre de l’artiste planqué dans la malle arrière de sa voiture. C’est dans un chalet, réservé pour le week-end à une agence touristique du centre ville, que l’assassin a pris rendez-vous avec son destin. Ses mains se détendent peu à peu sur le volant de sa Fiat et cette maison faîte de bois et de vernis, se dévoile enfin malgré la nuit sombre. Un grand immeuble en pierre ancienne repose à quelques mètres à côté. Le décor est superbe. Les arbres-sapins sont géants et la terre est faite d’une odeur tendre et charnelle. Il s’avance à pas lent vers sa résidence louée, avec à l’épaule, le macchabée de l’artiste lui tachetant de son sang sa chemise blanche. Puis il le jette sur la table de la cuisine et retourne à sa caisse pour y chercher un sac de sport. Il revient aussitôt avec dans le chalet pour en sortir son arsenal : scie à métaux, tablier de boniche, et plats à soupe. La marmite est déjà posée sur la gazinière. Fabien commence par découper la tête de l’écrivain pour la tremper ensuite dans l’eau bouillante. Une fois cuite, il retire délicatement les yeux mous de sa face, ainsi que sa cervelle. Pendant ce temps, le reste du macchabée bout à feu doux. Il se met enfin à table et entame son festin, sans oublier de sortir une bouteille de Champagne d’un grand cru. Le manuscrit original est posé juste à ses côtés. Il y aura donc une suite à l’histoire de Gautier. « Même si je ne sais pas écrire, je trouverai un nègre pour écrire à ma place » se dit-il. Le bouchon de bouteille explose et l’alcool déborde par giclés. Tout en malaxant entre ses dents le tendre lobe d’oreille de son ex-ami défunt, Fabien trinque un verre en son succès futur et à la prospérité de la suite des amours noirs.

Fin.

 

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