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Iya Le vieil escalier grinçait abominablement, vrillant de douleur son cerveau à chaque nouvelle marche ; il parvînt néanmoins à vaciller courageusement jusqu’à la cuisine. Pour l’instant, il ne rêvait que d’un café très fort, et il ne ressentit pas vraiment de surprise, juste une certaine contrariété lorsqu’il constata que la Sylphe était assise en tailleur sur la nappe de vichy rouge de la table et semblait l’attendre. L’expérience
de la veille était encore bien présente à son esprit,
et il résolut de l’ignorer jusqu’à ce qu’elle
disparaisse. Lui tournant le dos, il commença lentement à
remplir la cafetière d’eau, mais il sentait le regard de
la créature peser sur lui. Lorsqu’il se retourna, elle
s’était redressée et le scrutait, la tête
inclinée, visiblement décontenancée. Marais marmonna
d’une voix atone : La silhouette
de la Sylphe s’entoura d’un nimbe de lumière, tandis
que le rire cristallin éclatait dans son esprit. La créature
semblait beaucoup s’amuser de cette hypothèse. Des mots
se formèrent en lui, moqueurs : Il gémit,
et leva les yeux au ciel : La fée
retrouva son sérieux, et voleta jusqu’à lui pour
se poser sur son épaule. Il la sentit s’appuyer sur son
oreille, et réellement murmurer cette fois avec douceur : Vaincu,
Marais s’effondra sur une chaise et bougonna : La fée
bondit jusque sur la table, croisa les bras d’un air de défi
et protesta : La créature
sembla offusquée, et cria presque : Marais
s’affaissa, décontenancé. Il bredouilla : Les yeux de Marais roulèrent dans leurs orbites, et il s’effondra sur son siège. *** Le village
était désert. La bruine fine et glaciale qui noyait dans
un écran de brume les façades de pierre grise des maisons
décourageait les plus avides d’air frais de mettre un cheveu
dehors. Engoncé dans sa vieille parka, Marais descendit de sa
bicyclette hors d’âge pour entrer dans la tabac-buvette-épicerie-salon
de coiffure, seule enseigne du hameau et seul lieu recelant quelque
vie au sein des maisons de vacances désertées pour l’hiver.
Une couche de buée opaque se déposa sur ses lunettes dès
qu’il eût franchi le seuil dans le grelot de la clochette
et l’anéantissement momentané de toutes les conversations
en cours. Il s’abstint de saluer jovialement la compagnie, sa
dernière tentative en ce sens ayant été accueillie
par un silence glacial, et se dirigea sans attendre vers le comptoir.
Le patron, un gros homme chauve et barbu, acheva l’essuyage approximatif
d’un verre pas trop nettoyé avant de lui adjuger d’un
ton exagérément cordial : Il lui
tendit sa liste de courses et attendit, accoudé au bar. Derrière
lui, les conversations avaient repris, dont les propos de certaines,
au vu du peu de discrétion dont faisaient preuve les orateurs,
lui étaient directement destinés. Il y eût quelques rires gras, mais Marais ne releva pas. En de telles circonstances, il aurait évidemment apprécié de saisir par le col un de ces dégénérés consanguins pour lui aplatir la figure, ou encore se retourner pour leur adresser une diatribe d’un lyrisme à faire pâlir Cyrano, mais il savait qu’il n’avait les compétences ni pour l’une, ni pour l’autre de ces solutions, et que cela ne ferait qu’aggraver son cas. Quand à l’affaire de la sœur de Patrick Chevernoux… il fallait reconnaître qu’ils n’avaient pas tout à fait tort. Mais, à la décharge de Marais, il fallait reconnaître qu’elle n’était pas moins que la quatorzième apparition féminine aguicheuse depuis sa rencontre avec Ava Gardner au coin de son jardin. Il y avait eu aussi, inchangée après trente années, son premier flirt lycéen, d’autres actrices hybrides, et même une héroïne de bandes dessinées. Il était à bout. Et à tout instant, il pouvait deviner la présence invisible ou non d’Iya à la lisière de son champ de vision. Il la soupçonnait d’ailleurs d’être à la source de ses tourments, car elle ne lui avait plus adressé la parole depuis ses absurdes révélations. Il saisit son verre de vin et l’avala cul sec, ce qui ne manqua pas d’engendrer quelques commentaires fielleux sur les bienfaits de l’abstinence chez les faibles d’esprit – qu’il ignora comme il se doit. Il régla la note, et ressortit du troquet son panier sous le bras. Il n’aurait pas engagé de paris sur la fraîcheur des œufs ou des légumes, mais il se voyait mal faire de l’esclandre dans ce haut lieu de la Philosophie locale. Durant les sept kilomètres du trajet du retour, il ne cessa de remâcher les mêmes pensées morbides qui le hantaient depuis son retour de l’hôpital. Il ne se sentait certes pas prêt à y retourner de son plein gré, mais la certitude de sa folie le dévorait peu à peu. Il avait cru pouvoir s’en abstraire, qu’un peu de repos remettrait les choses à leur place, mais force lui était de reconnaître qu’il s’était trompé. Toutes ces apparitions ridicules pompaient le peu d’énergie qui lui restait, et il sentait son esprit tendu comme une corde prête à se rompre. Une énorme bourrasque de vent le déporta brutalement sur la gauche de la route, manquant de peu de le faire tomber. Il jura, car de grosses gouttes remplaçaient déjà le crachin, indubitable signe avant coureur d’un de ces orages monstrueux propres aux zones montagneuses. Il accéléra le rythme, sans grand espoir d’échapper au déluge glacial qui s’abattait sur lui. Au hasard d’un éclair, il aperçut soudain la proche silhouette d’une cahute de berger en ruines, et il jeta à terre sa bicyclette pour s’y précipiter en courant. A la lueur de sa lampe de poche, l’endroit n’était pas très avenant, et de vagues âcres relents qui flottaient dans l’atmosphère poussiéreuse indiquaient que le lieu devait régulièrement servir d’abri à quelque vagabond. A tout le moins, c’était – à peu près – sec, et il résolut de prendre son mal en patience, en attendant la fin du cataclysme. Le tintement
familier qu’il avait appris à lier aux apparitions de la
Sylphe se fît soudain entendre, proche de lui. Il se tourna avec
lenteur, et lui jeta un regard las qu’elle lui rendit. Quelque
chose en elle avait changé, et il se rendit compte avec un choc
qu’elle avait perdu de son aura, que sa lumière semblait
sur le point de s’éteindre. Il souffla : Et c’était une certitude. La créature
tremblait, tout en elle criait grâce. Elle gémit : Hagard, il se jeta dans la tempête. *** Des cognements contre sa porte le réveillèrent en sursaut. Le jour, si l’on pouvait appeler ainsi une aube plombée de pluie et de brume, était levé, mais il n’était certainement pas encore l’heure d’ameuter les gens dans leur lit. Quoique à bien y regarder, le lit était constitué par le tapis d’Orient du hall, et lui macérait encore dans son imperméable trempé. Il tenta de se souvenir de ce qui lui était arrivé depuis l’instant ou il avait aperçu cette maudite masure et ce moment présent, mais les coups sur la porte redoublaient d’intensité et chacun d’entre eux semblait rebondir directement sur son cerveau. Il tituba jusqu’à l’entrée, et ouvrit en marmonnant. L’huis pivota avec violence, le heurtant en pleine face. Il manqua de s’effondrer, mais deux gendarmes le saisirent au vol avant qu’il ne perde l’équilibre et le menottèrent sans ménagement avant de le pousser brutalement dans leur camionnette. Ils criaient, prévenaient, menaçaient sans que Marais ne parvienne à saisir le moindre sens à leurs aboiements. Le trajet jusqu’à la gendarmerie de Vègres fût un cauchemar aussi douloureux qu’incompréhensible, rouge du sang qui dégouttait de sa lèvre fendue pour éclater en soleils écarlates sur le tissu bleu délavé de la parka. On le traîna ensuite dans un cagibi poussiéreux ou un grand gaillard aux traits durs le passa à tabac pendant un quart d’heure avant de le jeter sur une chaise pour prendre sa déposition. Tâchant désespérément de se concentrer, il parvînt à saisir vaguement que le corps d’une demoiselle Chevernoux avait été retrouvée étranglé sur la route de Vègres. Qu’il y avait beaucoup de pistes possibles, mais que la plus pratique était celle que deux coups de téléphone anonymes faisaient remonter jusqu’à lui. Qu’il ferait mieux d’avouer de suite, car les preuves, ce n’était pas difficile à trouver, et que s’il signait tout de suite ce document, là, ça lui ferait moins mal par la suite… Quelque chose se brisa dans l’esprit de Marais. Il saisit le mauvais stylo qu’on lui tendait, puis… Tout psychiatre sait qu’un dément peut faire preuve d’une énergie surnaturelle lorsqu’une crise le saisit. L’adjudant Bousquet n’avait aucune notion de psychiatrie. Il ne ressentit qu’une certaine surprise lorsque Marais, déchaîné, bondit pour lui enfoncer le crayon dans l’œil droit. Puis il mourut. Le maréchal des logis Rommel, attiré par le bruit, n’eût pas même le temps de s’étonner avant que Marais, en le bousculant, ne le projette contre une armoire métallique dont le coin s’enfonça profondément dans sa nuque. Marais n’avait plus qu’une idée directrice, unique et obsédante : fuir. Sa lucidité lui revenait lentement, et la terreur remplaçait peu à peu l’amok. L’énormité de ce qu’il venait de commettre l’horrifiait et le fascinait en même temps. Il venait à jamais de quitter l’humanité. Il partit en courant vers le mont Theil, lieu de sa chute et de sa renaissance. Il y eût bien sûr des témoins pour le voir sortir, hurlant, de la gendarmerie. On alla aux nouvelles, pour découvrir les deux cadavres qui se vidaient de leur sang sur le carrelage crasseux. On sortit les fusils des râteliers. *** Les chiens aboyaient, loin derrière lui. Haletant, il hâta sa course vers le sommet de la falaise, maintenant tout proche. Ses vêtements, arrachés par les ronces et les buissons de buis, pendaient en lambeaux autour de lui, et mille petites blessures le lacéraient et l’ensanglantaient, mais il n’en avait cure. La délivrance lui semblait si proche, maintenant, qu’un surcroît d’énergie afflua en lui, chassant la douleur des griffures et des coups et exacerbant une fois de plus sa perception. Les voix hostiles de ceux qui le pourchassaient éclataient de toutes part, mais la jubilation le saisit quand il se rendit compte qu’ils ne parviendraient plus à l’arrêter. Enfin,
le haut plateau déroula devant lui son tapis de bruyères
et de rocaille qui se terminait au seuil de l’à-pic. L’orage
se maintenait, empirait, même, et le bruit cristallin des milliers
de minuscules cascades qui dévalaient de la falaise lui évoqua
le rire d’Iya. Puis elle fût là, devant lui, indifférente
aux éléments déchaînés. Derrière
elle, le Passage était ouvert, le paysage merveilleux et ensoleillé
qu’il découvrait contrastant violemment avec le ciel noir
zébré d’éclairs sur lequel il se détachait.
Il aspira une grande bouffée d’air, et cria : Silence.
Il reprit, désespéré : Elle secoua
la tête, et sa pensée, tremblante, s’éleva
dans l’esprit de Marais. Il y avait comme une nuance de défi, maintenant, qui se superposait à son désespoir. Il s’approcha du bord de la falaise, et la regarda, à quelques mètres de lui, semblait-il. Derrière, les pinceaux de lumière des torches électriques commençaient à salir de leur lumière jaunâtre la pure obscurité de la nuit. Il ne tergiversa plus, et bondit dans le vide. *** Comment avait-il pu hésiter ? Son être lourd, grossier et laid d’humain avait instantanément disparu, et son corps était désormais celui d’un sylphe à l’immortelle jeunesse, promis à une éternité de joie au sein du pays d’Aeden. Il vola vers Iya, sa désormais compagne à jamais, et l’étreignit dans un bonheur partagé. *** Les premiers chasseurs arrivés sur le plateau se figèrent, horrifiés. Ils avaient vu, le temps d’un éclair, la silhouette en guenilles de Marais bondir par-dessus le parapet. Le père
Oreste releva sa casquette et cracha son mégot, depuis longtemps
éteint par la pluie. Il gargouilla : Son neveu,
un grand gaillard aux traits carrés, exhiba ses deux rangées
de dents trop écartées en un sourire carnassier, et grogna
: Puis, après
un instant de réflexion :
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