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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Sébastien Vanlierde

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Iya
(2/2)

Le vieil escalier grinçait abominablement, vrillant de douleur son cerveau à chaque nouvelle marche ; il parvînt néanmoins à vaciller courageusement jusqu’à la cuisine. Pour l’instant, il ne rêvait que d’un café très fort, et il ne ressentit pas vraiment de surprise, juste une certaine contrariété lorsqu’il constata que la Sylphe était assise en tailleur sur la nappe de vichy rouge de la table et semblait l’attendre.

L’expérience de la veille était encore bien présente à son esprit, et il résolut de l’ignorer jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Lui tournant le dos, il commença lentement à remplir la cafetière d’eau, mais il sentait le regard de la créature peser sur lui. Lorsqu’il se retourna, elle s’était redressée et le scrutait, la tête inclinée, visiblement décontenancée. Marais marmonna d’une voix atone :
« - Tu n’es qu’une création de mon esprit, n’est pas ? »

La silhouette de la Sylphe s’entoura d’un nimbe de lumière, tandis que le rire cristallin éclatait dans son esprit. La créature semblait beaucoup s’amuser de cette hypothèse. Des mots se formèrent en lui, moqueurs :
« - Je ne te savais pas posséder autant d’imagination ! »

Il gémit, et leva les yeux au ciel :
« - Et hier, alors ?! C’était toi, ou un autre mirage ? »

La fée retrouva son sérieux, et voleta jusqu’à lui pour se poser sur son épaule. Il la sentit s’appuyer sur son oreille, et réellement murmurer cette fois avec douceur :
« - Je ne sais rien de ce que tu as pu voir. Ne saurais-tu discerner l’illusion de la réalité ? »

Vaincu, Marais s’effondra sur une chaise et bougonna :
« - Bien, j’accepte ta réalité, et tant pis pour cet abruti de Maxime ! Ceci posé, qui es-tu et que viens-tu faire ici ? Et continue à me parler normalement, j’en ai assez de me prendre pour Jeanne d’Arc ! »

La fée bondit jusque sur la table, croisa les bras d’un air de défi et protesta :
« - Je ne comprends pas le tiers de tes allusions, et je ne vois pas ce que les arcs ou les flèches viennent faire ici ! Tu n’es guère chaleureux avec moi, ou est-ce ton long célibat qui te rend si grincheux ?
- Mais qu’est-ce que tu me veux, à la fin ?
- Tu me le demandes, alors que c’est toi qui m’as appelée ?
- Mais je n’ai jamais appelé personne ! »

La créature sembla offusquée, et cria presque :
« - Je jouais avec mes sœurs au sein du Gynécée d’Aeden, à l’écoute du Cri, comme nous le sommes toutes. Mais des siècles pouvaient s’écouler encore avant qu’une seule d’entre nous ne reçoive l’Appel qui lui donnerait l’Union. Et soudain - et par Denenus, toutes pourraient le jurer ! – je t’ai entendue, et c’était l’Appel le plus impérieux que nous ayons pu connaître de mémoire de Sylphe. Un hurlement d’amour, une volonté de changement presque effrayants tant ils étaient intenses ! J’ai été comme aspirée au travers de la Porte, et tu étais là, couvert de sang, mourant. Je ne pouvais te ramener, il a fallu que j’inspire ces autres humains pour qu’ils aillent à toi et te sauvent, et ce ne fut pas aisé ! Et maintenant, après tout cela, tu prétends ne pas avoir appelé ! »

Marais s’affaissa, décontenancé. Il bredouilla :
« - Je ne comprends pas…
- Il n’y a rien à comprendre, rien que tu ne saches déjà, même si tu ne veux pas l’admettre ! Je suis Iya, et tu m’as appelée pour l’Union !
- L’union ?
- Notre Union, éternelle et indissoluble, telle qu’il se doit ! »

Les yeux de Marais roulèrent dans leurs orbites, et il s’effondra sur son siège.

***

Le village était désert. La bruine fine et glaciale qui noyait dans un écran de brume les façades de pierre grise des maisons décourageait les plus avides d’air frais de mettre un cheveu dehors. Engoncé dans sa vieille parka, Marais descendit de sa bicyclette hors d’âge pour entrer dans la tabac-buvette-épicerie-salon de coiffure, seule enseigne du hameau et seul lieu recelant quelque vie au sein des maisons de vacances désertées pour l’hiver. Une couche de buée opaque se déposa sur ses lunettes dès qu’il eût franchi le seuil dans le grelot de la clochette et l’anéantissement momentané de toutes les conversations en cours. Il s’abstint de saluer jovialement la compagnie, sa dernière tentative en ce sens ayant été accueillie par un silence glacial, et se dirigea sans attendre vers le comptoir. Le patron, un gros homme chauve et barbu, acheva l’essuyage approximatif d’un verre pas trop nettoyé avant de lui adjuger d’un ton exagérément cordial :
« - Tiens, mais c’est notre fada de parigot ! Et il va mieux, depuis sa chute ?
- Il va mieux. Et il voudrait ça. Et un petit blanc sec. »

Il lui tendit sa liste de courses et attendit, accoudé au bar. Derrière lui, les conversations avaient repris, dont les propos de certaines, au vu du peu de discrétion dont faisaient preuve les orateurs, lui étaient directement destinés.
« - Il a plus toute sa tête, depuis qu’il a glissé…
- Déjà qu’il était gounourde avant…
- L’a frappé la sœur à Patoche en la traitant de fantasme, qu’y paraît !
- C’est pas faux, qu’elle fait des fantasmes aux hommes, faut dire, cette grognasse ! »

Il y eût quelques rires gras, mais Marais ne releva pas. En de telles circonstances, il aurait évidemment apprécié de saisir par le col un de ces dégénérés consanguins pour lui aplatir la figure, ou encore se retourner pour leur adresser une diatribe d’un lyrisme à faire pâlir Cyrano, mais il savait qu’il n’avait les compétences ni pour l’une, ni pour l’autre de ces solutions, et que cela ne ferait qu’aggraver son cas. Quand à l’affaire de la sœur de Patrick Chevernoux… il fallait reconnaître qu’ils n’avaient pas tout à fait tort. Mais, à la décharge de Marais, il fallait reconnaître qu’elle n’était pas moins que la quatorzième apparition féminine aguicheuse depuis sa rencontre avec Ava Gardner au coin de son jardin. Il y avait eu aussi, inchangée après trente années, son premier flirt lycéen, d’autres actrices hybrides, et même une héroïne de bandes dessinées. Il était à bout. Et à tout instant, il pouvait deviner la présence invisible ou non d’Iya à la lisière de son champ de vision. Il la soupçonnait d’ailleurs d’être à la source de ses tourments, car elle ne lui avait plus adressé la parole depuis ses absurdes révélations.

Il saisit son verre de vin et l’avala cul sec, ce qui ne manqua pas d’engendrer quelques commentaires fielleux sur les bienfaits de l’abstinence chez les faibles d’esprit – qu’il ignora comme il se doit. Il régla la note, et ressortit du troquet son panier sous le bras. Il n’aurait pas engagé de paris sur la fraîcheur des œufs ou des légumes, mais il se voyait mal faire de l’esclandre dans ce haut lieu de la Philosophie locale.

Durant les sept kilomètres du trajet du retour, il ne cessa de remâcher les mêmes pensées morbides qui le hantaient depuis son retour de l’hôpital. Il ne se sentait certes pas prêt à y retourner de son plein gré, mais la certitude de sa folie le dévorait peu à peu. Il avait cru pouvoir s’en abstraire, qu’un peu de repos remettrait les choses à leur place, mais force lui était de reconnaître qu’il s’était trompé. Toutes ces apparitions ridicules pompaient le peu d’énergie qui lui restait, et il sentait son esprit tendu comme une corde prête à se rompre.

Une énorme bourrasque de vent le déporta brutalement sur la gauche de la route, manquant de peu de le faire tomber. Il jura, car de grosses gouttes remplaçaient déjà le crachin, indubitable signe avant coureur d’un de ces orages monstrueux propres aux zones montagneuses. Il accéléra le rythme, sans grand espoir d’échapper au déluge glacial qui s’abattait sur lui. Au hasard d’un éclair, il aperçut soudain la proche silhouette d’une cahute de berger en ruines, et il jeta à terre sa bicyclette pour s’y précipiter en courant.

A la lueur de sa lampe de poche, l’endroit n’était pas très avenant, et de vagues âcres relents qui flottaient dans l’atmosphère poussiéreuse indiquaient que le lieu devait régulièrement servir d’abri à quelque vagabond. A tout le moins, c’était – à peu près – sec, et il résolut de prendre son mal en patience, en attendant la fin du cataclysme.

Le tintement familier qu’il avait appris à lier aux apparitions de la Sylphe se fît soudain entendre, proche de lui. Il se tourna avec lenteur, et lui jeta un regard las qu’elle lui rendit. Quelque chose en elle avait changé, et il se rendit compte avec un choc qu’elle avait perdu de son aura, que sa lumière semblait sur le point de s’éteindre. Il souffla :
« - Tu te meurs… »

Et c’était une certitude.

La créature tremblait, tout en elle criait grâce. Elle gémit :
« - Tu m’as trompée. Tu as rejeté ton propre Appel, et nul n’eût pu dire que cela était possible. Et maintenant, je suis là, entre deux mondes, et je ne peux continuer dans cette voie, cela me détruit. Alors, une fois pour toutes, choisis ! Mais choisis bien, car il n’y a pas de retour possible ! Me veux-tu, ou me rejettes-tu ? »

Hagard, il se jeta dans la tempête.

***

Des cognements contre sa porte le réveillèrent en sursaut. Le jour, si l’on pouvait appeler ainsi une aube plombée de pluie et de brume, était levé, mais il n’était certainement pas encore l’heure d’ameuter les gens dans leur lit. Quoique à bien y regarder, le lit était constitué par le tapis d’Orient du hall, et lui macérait encore dans son imperméable trempé. Il tenta de se souvenir de ce qui lui était arrivé depuis l’instant ou il avait aperçu cette maudite masure et ce moment présent, mais les coups sur la porte redoublaient d’intensité et chacun d’entre eux semblait rebondir directement sur son cerveau.

Il tituba jusqu’à l’entrée, et ouvrit en marmonnant. L’huis pivota avec violence, le heurtant en pleine face. Il manqua de s’effondrer, mais deux gendarmes le saisirent au vol avant qu’il ne perde l’équilibre et le menottèrent sans ménagement avant de le pousser brutalement dans leur camionnette. Ils criaient, prévenaient, menaçaient sans que Marais ne parvienne à saisir le moindre sens à leurs aboiements.

Le trajet jusqu’à la gendarmerie de Vègres fût un cauchemar aussi douloureux qu’incompréhensible, rouge du sang qui dégouttait de sa lèvre fendue pour éclater en soleils écarlates sur le tissu bleu délavé de la parka. On le traîna ensuite dans un cagibi poussiéreux ou un grand gaillard aux traits durs le passa à tabac pendant un quart d’heure avant de le jeter sur une chaise pour prendre sa déposition. Tâchant désespérément de se concentrer, il parvînt à saisir vaguement que le corps d’une demoiselle Chevernoux avait été retrouvée étranglé sur la route de Vègres. Qu’il y avait beaucoup de pistes possibles, mais que la plus pratique était celle que deux coups de téléphone anonymes faisaient remonter jusqu’à lui. Qu’il ferait mieux d’avouer de suite, car les preuves, ce n’était pas difficile à trouver, et que s’il signait tout de suite ce document, là, ça lui ferait moins mal par la suite…

Quelque chose se brisa dans l’esprit de Marais. Il saisit le mauvais stylo qu’on lui tendait, puis…

Tout psychiatre sait qu’un dément peut faire preuve d’une énergie surnaturelle lorsqu’une crise le saisit. L’adjudant Bousquet n’avait aucune notion de psychiatrie. Il ne ressentit qu’une certaine surprise lorsque Marais, déchaîné, bondit pour lui enfoncer le crayon dans l’œil droit. Puis il mourut.

Le maréchal des logis Rommel, attiré par le bruit, n’eût pas même le temps de s’étonner avant que Marais, en le bousculant, ne le projette contre une armoire métallique dont le coin s’enfonça profondément dans sa nuque.

Marais n’avait plus qu’une idée directrice, unique et obsédante : fuir. Sa lucidité lui revenait lentement, et la terreur remplaçait peu à peu l’amok. L’énormité de ce qu’il venait de commettre l’horrifiait et le fascinait en même temps. Il venait à jamais de quitter l’humanité. Il partit en courant vers le mont Theil, lieu de sa chute et de sa renaissance.

Il y eût bien sûr des témoins pour le voir sortir, hurlant, de la gendarmerie. On alla aux nouvelles, pour découvrir les deux cadavres qui se vidaient de leur sang sur le carrelage crasseux. On sortit les fusils des râteliers.

***

Les chiens aboyaient, loin derrière lui. Haletant, il hâta sa course vers le sommet de la falaise, maintenant tout proche. Ses vêtements, arrachés par les ronces et les buissons de buis, pendaient en lambeaux autour de lui, et mille petites blessures le lacéraient et l’ensanglantaient, mais il n’en avait cure. La délivrance lui semblait si proche, maintenant, qu’un surcroît d’énergie afflua en lui, chassant la douleur des griffures et des coups et exacerbant une fois de plus sa perception. Les voix hostiles de ceux qui le pourchassaient éclataient de toutes part, mais la jubilation le saisit quand il se rendit compte qu’ils ne parviendraient plus à l’arrêter.

Enfin, le haut plateau déroula devant lui son tapis de bruyères et de rocaille qui se terminait au seuil de l’à-pic. L’orage se maintenait, empirait, même, et le bruit cristallin des milliers de minuscules cascades qui dévalaient de la falaise lui évoqua le rire d’Iya. Puis elle fût là, devant lui, indifférente aux éléments déchaînés. Derrière elle, le Passage était ouvert, le paysage merveilleux et ensoleillé qu’il découvrait contrastant violemment avec le ciel noir zébré d’éclairs sur lequel il se détachait. Il aspira une grande bouffée d’air, et cria :
« - Je suis venu ! »

Silence. Il reprit, désespéré :
« - Je suis venu pour toi ! »

Elle secoua la tête, et sa pensée, tremblante, s’éleva dans l’esprit de Marais.
« - Est-ce pour moi, ou pour leur échapper ?
- Je veux leur échapper pour te rejoindre !
- Eh bien, saute et rejoins-moi ! »

Il y avait comme une nuance de défi, maintenant, qui se superposait à son désespoir. Il s’approcha du bord de la falaise, et la regarda, à quelques mètres de lui, semblait-il. Derrière, les pinceaux de lumière des torches électriques commençaient à salir de leur lumière jaunâtre la pure obscurité de la nuit. Il ne tergiversa plus, et bondit dans le vide.

***

Comment avait-il pu hésiter ? Son être lourd, grossier et laid d’humain avait instantanément disparu, et son corps était désormais celui d’un sylphe à l’immortelle jeunesse, promis à une éternité de joie au sein du pays d’Aeden. Il vola vers Iya, sa désormais compagne à jamais, et l’étreignit dans un bonheur partagé.

***

Les premiers chasseurs arrivés sur le plateau se figèrent, horrifiés. Ils avaient vu, le temps d’un éclair, la silhouette en guenilles de Marais bondir par-dessus le parapet.

Le père Oreste releva sa casquette et cracha son mégot, depuis longtemps éteint par la pluie. Il gargouilla :
« - C’est pas vrai, c’te con a sauté ! »

Son neveu, un grand gaillard aux traits carrés, exhiba ses deux rangées de dents trop écartées en un sourire carnassier, et grogna :
« - Bon débarras ! »

Puis, après un instant de réflexion :
« - La baraque de ce saligaud touchait à ton terrain du Tertre, hein, tonton ? Dans combien de temps z-y la mettront en vente ? »


Fin.

 

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