Doberman
Un soleil éclatant dispensait généreusement sa
chaleur et colorait l'avenue bordée de cerisiers du Japon. Les
fleurs roses en pleine apogée de leur croissance donnaient une
allure féerique au paysage si anodin d'accoutumée. Je
respirais à pleins poumons l'air pur de cette extraordinaire
fin de matinée, une odeur agréable de gazon fraîchement
coupé me titillait les narines. Le printemps, quelle saison!
Le fumet de la viande grillant sur un barbecue, le rire des gosses s'éclaboussant
dans les piscines et au loin, le faible chant d'un engoulevent. Tous
mes sens étaient en éveil. Instinctivement, mon être
s'exaltait face à ces petites choses si courantes mais qui pourtant
vous mettent de la joie au coeur et respirent un véritable bonheur
de vivre. Il n'y a rien de plus beau que de se sentir vivant...
Mon gamin m'accompagnait pour cette ballade dominicale. La main dans
la main, nous profitions pleinement de cette douce euphorie qui nous
cernait de toutes parts.
Nous n'avions pas fait 500 mètres que machinalement, nous nous
arrêtâmes devant une immense maison de style colonial anglais
du 19 ième siècle. Le jardin qui l'entourait était
tout aussi impressionnant. Mais ce qui frappait l'oeil du badaud, c'était
le haut degré de vétusté de la bâtisse ainsi
que la manière anarchique dont la végétation avait
proliféré. Tout semblait livré à l'abandon.
Une grande pancarte peinturlurée de lettres d'un orange délavé
trônait devant l'imposant grillage d'entrée: A VENDRE.
Mon fils me regardait en souriant, on pouvait lire dans ses grands yeux
gris tout l'amour et la confiance qu'un gosse éprouve pour son
père, ce demi-dieu qui sait tout...
Je savais à peu près ce qu'il voulait de moi et il était
temps, cette fois de lui répondre par l'affirmative.
-Papa?
-Oui, Youri?
-Tu m'as toujours promis que quand je serais grand, tu me raconterais
l'histoire d'oncle Amos et de sa maison. J'aurai 11 ans en janvier,
je t'en prie papa, raconte...
Je discernais un apitoiement feint dans son regard. Lui souriant, je
lui lançais une légère bourrade, un fou rire et
une pseudo bagarre s'engageaient entre nous. Puis, je le pris dans mes
bras et le serrais très fort.
-D'accord bonhomme, je vais te raconter l'histoire d'Amos Tooms et tu
comprendras enfin pourquoi au bout de cinq ans on ne parvient toujours
pas à vendre cette bicoque.
La nervosité me gagnait peu à peu, je me passais la langue
sur les lèvres, elles étaient sèches.
-Ce n'est pas une partie très joyeuse de mon existence, je te
préviens. C'est pour cela qu'il fallait attendre que tu aies
atteint un âge raisonnable pour te relater les faits qui se sont
déroulés en cette année pourrie de 1981...
Je m'asseyais alors contre un arbre en prenant Youri à mes côtés.J'avais
du mal à démarrer mon histoire, ne sachant par où
commencer. Tout à coup, tel une illumination, l'entièreté
de cette épopée me revint en mémoire.
-A la mort de ton oncle, il y a six ans, cette aventure était
presque oubliée pour moi, mais toujours tapie dans les tréfonds
de mon subconscient. Le jour de son enterrement, elle a resurgi sans
crier gare, comme un diable sort de sa boîte. J'étais un
peu plus jeune que toi quand cette affaire a eu lieu et j'y ai été
directement impliqué.
Je réajustais ma position assise quelque peu inconfortable à
même le sol. La maison était là, face à moi.
J'avais l'impression que sa façade colossale tentait de m'avaler,
de m'écraser sous sa masse. Un frisson me parcouru l'échine
malgré la chaleur ambiante.
Je là contemplais à nouveau, pensif, et puis les mots
vinrent tout seul, comme une rivière fait sa route dans son lit,
mais un lit pierreux et torturé par les méandres.
-Avant tout, il faut que je te précise que notre homme était
un peu original dans son genre, il avait un goût prononcé
pour les vieilles choses, les antiquités plus particulièrement.
Il était capable de quitter la ville des semaines, et tout cela
pour une statuette perdue dans le fin fond de la Gambie ou pour un maigre
morceau de céramique enfoui quelque part en Egypte.
Quand il partait, c'était moi le préposé à
la nourriture de ses deux chiens, des Dobermans. Ces magnifiques bêtes
étaient spécialement dressées pour garder la demeure,
d'ailleurs il n'y avait aucun système d'alarme installé.
-" La présence des bêtes suffit!" , avait l'habitude
de sermonner oncle Amos, il ne croyait pas si bien dire...
-Au moment des faits, il devait s'absenter quatre semaines pour le Perou,
et moi je nourrissais les molosses. Nous étions en plein mois
d'août 1981. Le travail était d'une grande simplicité,
il me suffisait d'apporter chaque matin et après-midi, deux gamelles
de viande mélangé à du riz ainsi que deux énormes
bols en plastique rempli d'eau bien fraîche. Je glissais le tout
précautionneusement sous la grille.
-" Ne jamais tenter de pénétrer dans le parc!"
, me disait le vieux Tooms péremptoirement.
J'allumais une cigarette, je savais pertinemment bien que ce n'était
pas un exemple pour mon fils, mais le pire de cette histoire arrivait
à grands pas et je ne pu m'en empêcher. Je tirai deux ou
trois grosses bouffées.
-Pendant les quatre premiers jours il n'y eut aucun problème,
les deux chiens venaient engloutir leur pitance pour reprendre ensuite
leur ronde habituelle. C'est le matin du cinquième jour qu'une
chose étrange se passa, seul un des chiens venait manger: la
femelle Laïka. Je me disais à ce moment que l'autre bête
devait être en train de pourchasser un chat ou de débusquer
un lapin. Mais cette situation me semblait vraiment bizarre car aucun
ne manquait jamais à l'appel de la pâtée.
Je n'en parlai pas à mon père car il avait, à l'époque,
assez de problèmes avec son boulot. Je ne pouvais pas me permettre
de l'ennuyer avec des histoires pareilles.
Ce jour là, c'est vers quatorze heures que j'apportais la deuxième
ration, et quelle ne fut pas ma surprise de constater que cette fois,
c'était l'autre chien qui venait manger: le mâle Boris!
Ces événements commençaient à m'inquiéter
mais je m'abstenais encore de le signaler à tes grands-parents,
les coïncidences existent bel et bien aussi. Et puis je me disais
que demain serait un autre jour..., normal cette fois...
Je pinçai légèrement l'épaule de mon fils.
-A ton avis gamin, qu'est-il arrivé le lendemain?
Je l'observais avec un sourire en coin.
-Je parie que c'est Laïka qui était là pour manger
ce coup-ci!
-Exact Youri! Laïka, sans Boris, et après-midi c'était
à nouveau le contraire! Mais pourquoi?
Mon fils fit une moue dubitative.
-J'attendais alors que papa rentre du bureau et je lui racontais tout.
Il fronça les sourcils comme il avait l'habitude de faire lorsqu'il
était contrarié. Il se saisit alors d'un carnet noir qui
prenait les poussières dans un tiroir et dans lequel il notait
les numéros importants.
Oncle Tooms avait laissé le sien, celui de son hôtel à
Lima. Personne ne répondit. Mon père raccrocha en grommelant
mais il fut plus heureux en fin de soirée. Le vieux Tooms était
là et je pense que la conversation téléphonique
s'est déroulée à peu près comme ceci:
-Amos?
-Oui? Pas de mauvaises nouvelles j'espère?
-Peut-être que oui, peut-être que non.
-Mais explique-toi bon sang! Que signifie cette réponse de Normand!
-Et ton
grand-père expliqua le petit manège des chiens. Oncle
Tooms lui ordonna de prévenir immédiatement les forces
de l'ordre toute affaire cessante, quelque chose de grave se passait
certainement. Il connaissait parfaitement ses bêtes.
Je tirai une dernière fois longuement sur mon mégot finissant
et l'écrasait soigneusement dans l'herbe. Mon fils était
suspendu à mes lèvres.
-La police arriva vers 21 heures le soir mais Boris empêchait
quiconque de pénétrer. Même papa et moi n'aurions
pu entrer dans la propriété de ton défunt oncle.
Les hommes en uniforme durent faire demi tour pour revenir un instant
plus tard avec un fusil à seringues hypodermiques. Il faisait
nuit à ce moment et la lune était pleine. Elle donnait
un aspect cadavérique à chacun de nos visages. La lumière
des gyrophares bleus et rouges représentait la scène d'une
manière apocalyptique. Tous les ingrédients étaient
réunis pour assister au drame parfait. Un des policiers épaula
et tira en plein dans le flanc gauche du Doberman mâle, il s'endormit
profondément quelques minutes plus tard.
Mon père et moi pénétrâmes dans la propriété
d'oncle Tooms avec les hommes de loi. Ton grand-père avait tellement
les nerfs à vif qu'il ne me remarqua même pas, autrement
il m'aurait renvoyé illico auprès de maman.
La traversée de l'immense parc fut des plus éprouvante
nerveusement, nous nous demandions tous où pouvait être
cette autre saloperie de chien!
Nous atteignîmes quand même la porte d'entrée sans
problème. Papa avait un double et il ouvrit...
Les cinq policiers et nous même progressâmes en silence
au rez-de-chaussée. Nous avions prit garde de ne pas allumer,
à cet instant tout pouvait arriver. Seules les lampes torches
nous guidaient, ajoutant à l'ambiance une petite touche lovecraftienne.
Apparemment les pièces du bas étaient vides mais la porte
arrière semblait avoir été fracturée.
-Des cambrioleurs! Lançait à voix basse un des hommes.
-Ce n'est pas impossible, répondit mon père avec la même
discrétion.
Il nous restait à explorer le premier étage avec les chambres,
la salle de billard et la bibliothèque. L'enfer quoi...
Le policier le plus aguerri passa en tête avec son revolver au
poing et attaqua les premières marches de l'escalier. La quatrième
marche craqua fortement...
C'est alors que des cris pitoyables et étouffés parvinrent
d'une des chambres à coucher.
-Au secours, au secours!
Nous grimpâmes quatre à quatre, le premier policier se
ruait dans la pièce et abattait Laïka d'une balle en pleine
tête. J'enclenchais l'interrupteur et c'est seulement là
que tout le monde remarqua ma présence. Mais il y avait quelque
chose de bien plus remarquable dans cette chambre.
Sur le sol gisait un gamin d'une quinzaine d'années, les chiens
l'avaient égorgé et à moitié dévoré,
l'odeur était insoutenable...
Un deuxième adolescent se trouvait couché sur la garde-robe,
il était vivant mais dans quel état! Affamé, quasi
déshydraté. De peur, le bougre avait uriné et déféqué
sur lui.
J'avais enfin compris le mystère des molosses et des gamelles,
ils surveillaient ce malheureux à tour de rôle, en attendant
qu'il descende de son perchoir!
Mais quelles nuits ce gamin avait du passer! Deux jeunes délinquants
qui voulaient simplement pénétrer par effraction pour
se payer une petite frayeur, vider quelques canettes et se fumer une
clope ou deux...
Et voilà l'histoire d'Amos Tooms, mon garçon.
J'allumai une autre cigarette, mon estomac me rappela à l'ordre:
l'heure du dîner approchait.
Je repris la main de mon fils pour le chemin du retour. Au loin, on
pouvait entendre les faibles aboiements d'un chien.
Je frissonnai à nouveau...
Fin.