Isidis
Planitia
Harch passa la tête par la fenêtre grande ouverte de l’appentis,
ses deux fils de 13 et 10 ans creusaient avec frénésie
un trou dans le fond du jardin. Son estomac gargouilla alors en une
longue plainte qui signifiait que l’heure était venue de
le sustenter. L’homme décida de quitter l’atelier
où il s’affairait depuis toute l’après- midi
pour rejoindre la maison.
Meg, son épouse, terminait de préparer le repas du soir.
L’estomac d’Harch le trompait rarement, pas besoin de montre
pour savoir qu’il était l’heure de casser la croûte.
- Et alors Harch ? Ces nouvelles plantations ?
- Le blé a tenu le coup mais le maïs va avoir quelques difficultés
sans un peu de pluie…
Meg dressait la table et lança un sourire confiant à son
époux.
- Elle viendra à temps cette eau, ne t’inquiète
donc pas.
- J’espère, mais faudrait pas qu’elle traine trop…
- Et les gosses ?
- Bah, toujours en train de creuser et de crapahuter dans le fond du
jardin.
Harch sourit intérieurement. Depuis qu’il leur avait offert
ces bouquins sur les pirates et leurs fabuleux trésors cachés,
ils n’avaient de cesse à fouiller la terre rouge et aride
des environs de la propriété.
Meg roula des yeux.
- Ils vont encore rentrer crottés de la tête aux pieds
!
- Ecoute Meg, ça les occupe et puis ils se font du muscle. S’ils
veulent un jour reprendre l’exploitation il leur faudra de solides
bras !
Son épouse poussa un soupir mi- amusée, mi- exaspérée.
- Bon, va chercher nos deux mineurs pour la douche, on va passer à
table.
Tom, le
plus jeune des frères, se tournait et se retournait dans le fond
de son lit. Il peinait à trouver le sommeil. La respiration lente
et régulière de son frère lui confirmait que celui-
ci dormait déjà. Mais Tom n’y tenait plus, il avait
besoin de parler.
- Sam…Sam, tu dors ?
Pas de réponse.
- Sam ! Tu dors ?
L’aîné se racla la gorge, se redressa sur son séant
et se frotta les yeux avec vigueur.
- Plus maintenant Tom… Qu’est- ce qu’il y a ?
- Tu crois pas qu’on devrait le dire à papa ?
Sam souffla longuement.
- On a déjà abordé le sujet, c’est non, cherchons
encore un peu. Je crois qu’on est pas loin.
- Mais pas loin de quoi ? C’est ça qui me fait peur ! T’es
sûr qu’on doit pas parler de cette espèce de mini-
foreuse et de ce bras articulé bizarroïde à papa
?
Sam se leva d’un bon.
- T’es fou ? Non ! Il va appeler les autorités et on risque
d’être expulsé de nos terres ! Si c’est un
truc extra- terrestre comme je le pense on va nous exproprier, et tu
sais comme papa peine sur ses cultures ! C’est notre secret à
nous ! Pas un mot de ça aux vieux , Tom ! Tu as compris ?
Le menton de Tom tremblait légèrement.
- Tu…, tu crois que c’est extra- terrestre ?
- Bon sang, à ton avis ? Réfléchis un peu ! En
pleine cambrousse et à plus de 50 kilomètres de la ville
la plus proche ! Tu as vu la finition de l’articulation du bras
? Et la molette minuscule de la foreuse ? C’est certainement pas
une carcasse de machine agricole ! Crois- moi !
- Oui mais si c’était..
- Chuuut ! On dort maintenant, prenons des forces pour continuer à
creuser demain !
Le ton impérieux de Sam mit fin à la conversation. Quelques
minutes plus tard, les seuls bruits qu’on pouvait entendre étaient
les ronflements sonores des deux enfants, et le vieux volet cassé
de l’atelier qui battait le mur au gré du vent.
Le lendemain
matin, les deux gamins avalèrent rapidement leur petit déjeuner,
ils filèrent ensuite ventre- à- terre vers leur trou et
creusèrent de plus belle.
Harch, lui, reprit le chemin de l’atelier en souriant. Il vit
à nouveau ses gamins s’acharner sur cette terre ingrate.
- Habituez- vous les gars – se dit- il- Il faut se battre avec
cette terre.
Les enfants
creusaient depuis à peine une demie- heure mais ils étaient
déjà rouges de la tête aux pieds.
- J’en ai marre de creuser Tom.
- La ferme ! On continue , on est tout…
L’aîné redressa rapidement la tête , puis fixa
son frère tout en tâtant le sol de ses doigts écorchés.
- Attend Sam, je sens quelque- chose…
Tom, méfiant, sorti du trou et recula lentement.
Sam, de son côté, dégageait le coin arrondi d’un
objet. Il se redressa et se retourna en souriant à son frère.
- Regarde comme çà brille ! On dirait un miroir ! Non,
c’est plein de petites facettes ! Regarde !
Tom se pencha et vit ce qui lui semblait être la partie d’un
énorme œil d’insecte, quand son frère se retourna
à nouveau le sourire aux lèvres, il n’était
déjà plus là. Apeuré, il courait à
toute jambe vers la maison. Sam sorti d’un bond du trou mais trop
tard, Tom avait déjà rejoint les jupes de sa mère
dans la cuisine.
- Maman ! Maman ! Il y a un monstre enterré dans le fond du jardin
! Il a des gros yeux, il fait peur, et..
- Qu’est- ce que tu me racontes , et où est ton frère
?
Sam pénétra à ce moment et vociférait en
lançant des regards noirs à son frère.
- Qu’est- ce que tu lui as dit ! Pauvre imbécile !
- Ca suffit tout les deux ! Vous restez ici ! Moi je vais chercher votre
père dans l’appentis et je vous suggère de ne pas
bouger d’un poil !
Meg revint
quelques instants plus tard.
- Voilà, papa est parti voir votre trouvaille, il a ordonné
qu’on ne bouge pas d’ici tant qu’il n’est pas
revenu.
Sam et Tom patientaient, le premier fixant toujours son frère
d’un regard assassin, le second les yeux au sol et pleurnichant
doucement.
Un petit
quart d’heure plus tard, Harch pénétra dans le salon
où l’attendait le reste de la famille. Etrangement, il
riait à gorge déployée.
- Ha ha ha ! Ha, çà pour une découverte ! C’est
une découverte les enfants !
Les larmes lui venaient aux yeux maintenant et il se plia en deux pour
mieux rire.
Meg se leva, mit ses mains sur ses hanches et fronça les sourcils.
- Bon, tu vas enfin nous dire ce qu’ils ont dégoté
?
Entre deux hoquets, Harch parvint à dire :
- Tu ne devineras jamais.
- Non, en effet, si tu ne me le dis pas…
Harch réussi enfin à se reprendre, s’assis dans
un fauteuil et soupira d’aise. Il sourit à ses deux fils
puis reporta son regard sur son épouse.
- Ils ont retrouvé Beagle 2 ! Tu te souviens ? On a vu ça
à l’école, cette sonde qui a été parachutée
ici sur Mars bien avant sa terraformation, il y a environ 150 ans je
crois ! Ca devait être fin 2003 si mes souvenirs d’école
sont bons !
Meg s’assis à son tour.
- Mais oui, je me souviens maintenant des cours sur la planète
Mars. Ce n’est pas cette sonde qui avait été envoyée
pour faire des analyses sur l’atmosphère et le sol martien
?
- Exact Meg, elle était sensée atterrir ici sur le site
d’Isidis Planitia mais elle a été déclarée
perdue par les autorités terriennes quelques semaines après
son largage ! Ha bon sang c’est incroyable ! Et tu sais pour le
fameux œil d’insecte ? C’est un des panneaux solaire
!
Harch rit encore pendant 10 bonnes minutes puis se rattrapa enfin.
- Allez les gamins, faites pas cette tête là, on va la
porter au musée archéologique spatial dès demain
matin. On pourra peut- être en tirer quelque chose !
Dehors,
de fines gouttes de pluie commencèrent à tomber.
FIN
Notes de
l’auteur :
Beagle
2 est un petit atterrisseur de 60 kg dont le module devait analyser
le sol et l’atmosphère martien en vue de rechercher des
preuves que la vie a existé jadis ou même existe encore
aujourd’hui.
Beagle 2 disposait de 5 petits panneaux solaires (mon fameux œil
d’insecte) et de bras robotiques équipés notamment
d’une mini foreuse avec une meule issue de la technologie de dentisterie
ainsi que d’un microscope optique.(entre autres)
Lancé
le 2 juin 2003 avec l’atterrisseur Beagle 2 à son bord,
le satellite Mars Express est arrivé à proximité
de Mars en décembre 2003. La séparation entre Beagle 2
et Mars Express s’est déroulée normalement le 19
décembre 2003. Le 25 décembre de cette même année
Beagle 2 atterrissait sur Mars.
Peu après l’heure d’atterrissage présumée,
les premiers contacts radio furent tenté, mais aucun signal n’a
été reçu.
Début février 2004 et après maintes et maintes
tentatives de communications, il fut décidé que Beagle
2 était perdu…
Jusqu’à
ce jour…
Fin.