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Par Sterpi
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Promenade
nocturne
(Histoire inspirée d’un
fait réel…)
Le vent est
sec et mordant en ce début de novembre. Il est glacial et siffle
aux oreilles comme un mauvais présage.
Les nuits en automne m’apparaissent plus ténébreuses
que durant les autres saisons de l’année. L’air qui,
la journée est empreint d’un subtil parfum de feuilles mortes
et d’humus, a des relents d’inquiétude, de drame impalpable
lorsque descend brusquement la lourde obscurité.
Il est minuit, je dois sortir Boris, le chien ; c’est pourtant une
heure à n’en pas mettre un dehors, surtout depuis quelques
temps …
Quelqu’un rôde autour de la maison. Je devrais plutôt
dire : « quelque chose » rôde autour de la maison ;
quelque chose d’imperceptible, mais qui est pourtant bien réel,
quelque chose qui ricane en tournoyant dans l’air nocturne et disparaît
quand vient le jour.
Je suis journaliste, je rédige des articles pour la gazette locale.
J’habite dans un petit vallon, une sorte de cuvette dont on aperçoit
les bords quand les arbres sont dénudés, comme en ce moment.
De la fenêtre du salon, à plus ou moins huit cents mètres
en amont, on voit la route nationale qui laisse glisser les minuscules
et silencieux véhicules sur son dos. Ma rue se termine en cul-de-sac,
coupée par une voie ferrée. Ici, c’est très
isolé ; il n’y a qu’une dizaine de maisons à
deux cents mètres à la ronde, et guère beaucoup plus
au-delà ; c’est la campagne.
Allez ! Allons promener cette pauvre bête qui n’a pas fait
ses besoins de la journée. Je l’ai un peu négligée
aujourd’hui, tant absorbé que j’étais par mes
dossiers concernant l’affaire criminelle que je me suis vu confier.
Une affaire qui me taraude d’autant plus, que le théâtre
du drame se situe à quelques pas de chez moi.
En empruntant le chemin forestier qui passe derrière mon pâté
de maison, on longe une rivière dans un long sous-bois. Le sentier
mène droit à une vieille ferme solitaire où jadis
l’on devait pratiquer la pisciculture. C’est dans cette grosse
bâtisse rustique que sont décédées, au début
de l’automne, deux personnes, dans d’étranges conditions.
Il s’agissait d’un couple.
Mon premier article s’intitulait « Deux morts mystérieuses
à Mornhombeux », c’était il y a quinze jours.
Je travaille sur le second que j’ai l’intention de titrer
: « La maison des empoisonnés » ; à coup sûr
ça fera sensation !
Le rapport de police révèle que les victimes auraient ingurgité
des champignons non comestibles ; la femme est morte dans son lit et l’homme
dans son canapé devant le poste de télévision, encore
allumé lorsque les policiers ont retrouvé les corps. C’est
un appel téléphonique anonyme qui les a prévenu.
Fait troublant : la peau du visage de l’homme était arrachée,
décharnée ; je possède d’ailleurs une photographie
montrant cette abominable face grouillant de vers repus. Une enquête
a révélé que son visage avait été partiellement
rongé par des rats ; ces petites bêtes ayant été
attirées par le remugle de chairs en décomposition provenant
du salon.
Pendant un certain temps, on s’est interrogé sur les raisons
pour lesquels les rongeurs ne s’étaient pas attaqués
au corps de la femme. La réponse était simple, le salon
était chauffé et la chambre non, or comme chacun sait, le
froid conserve les corps ; le mari s’était donc décomposé
beaucoup plus vite que sa femme, ce qui avait orienté le choix
des muridés faméliques.
Comment se fait-il que ni l’homme ni sa femme n’aient essayé
d’appeler des secours ? Ou même de se lever ? Etaient-ils
paralysés ? Un quidam surgissant du bois les aurait-il assassinés,
les forçant à avaler les champignons vénéneux
?
Bah ! Il vaut mieux que je fasse une pause, y’ a pas qu’ le
chien qui à besoin d’s’aérer ! Cette histoire
me vrille la tête.
La chose qui rôde dehors n’est probablement qu’une chouette
ou un quelconque autre rapace nocturne. C’est sans doute le fruit
de mon anxiété et de mon imagination conjuguées qui
me fait lui prêter de cruels desseins.
« Allez ! Viens Boris, on va faire un tour ! »
Le berger malinois qui m’a compris, tout excité à
l’idée de sortir, trépigne fébrilement dans
le couloir en glapissant de joie. J’ouvre la porte.
Le vent est sec et mordant en ce début de novembre. Il est glacial
et siffle aux oreilles comme un mauvais présage…
Il est minuit passé de six minutes. Restons à proximité
de la maison.
« Allez Boris ! Fais vite ! Qu’on puisse rentrer ! »
Les nuits d’automne semblent plus ténébreuses…L’air
à des relents d’inquiétude, de drames impalpables…
Les bourrasques brèves mais pénétrantes m’enveloppent
d’une singulière crainte au fur et à mesure que je
m’oriente vers le dernier lampadaire allumé. Sous mes pieds,
sous la route, le tumulte de la Crusnes ; la rivière qui s’écoule
inlassablement. Je n’entends plus le cliquetis des griffes de Boris
sur le macadam poisseux ; toujours à la traîne !
Je me retourne. Derrière moi, la façade illuminée
de ma maison s’est estompée dans la brume poudreuse qui s’élève
des entrailles de la terre.
Le hululement sinistre d’une chouette, pas très loin, résonne
comme un funeste avertissement. Un peu plus loin, derrière les
futaies qui me font face, un train vient inonder la pénombre de
son grondement sourd. Touloumtouloum…Touloumtouloum…Touloumtouloum…
« Boris ! Viens là ! Boris ? Où es-tu ? »
Je n’entends même plus ma propre voix tant le tohu-bohu du
convoi qui se prolonge s’est répandu dans la nuit. Touloumtouloum…Touloumtouloum…Touloumtouloum…
« Bon sang ! Boris ! Viens ici ! Ah ! » Ce foutu cabot s’est
mis à galoper comme un beau diable vers l’orée du
bois à deux cents mètres de là, derrière chez
moi.
En tentant de le rattraper, j’ai fait tomber mes clés par
terre, dans le noir, dans les feuilles mortes.
« Et merde ! »
J’égaille les feuilles du bout du pied dans l’espoir
d’entendre le scintillement sonore de mon trousseau, mais rien.
A la lueur chancelante de mon briquet, je tente d’y voir quelque
chose en continuant de farfouiller désespérément
dans l’épais tapis. Rien !
« Bon sang de bonsoir ! Comment j’vais faire pour rentrer
maintenant ? ! Bordel !Boris ! Bon sang ! Viens ici tout de suite ! Boris
?! »
Est-ce lui que je viens d’entendre japper au loin, dans un écho
porté par le vent ? Il me paraît bien éloigné
! « Boris ? » Ça ne lui ressemble pas de se sauver
ainsi. Cela ne me dit rien qui vaille…
C’est peut-être le rôdeur nocturne qui l’a attiré…
?
Mais non, il n’y a pas de rôdeur. C’est cette affaire
de morts mystérieuses qui hale mon imagination vers ses recoins
les plus tortueux…
Ce sont peut-être les esprits des empoisonnés qui hantent
le chemin forestier et ses alentours !
Non ! Je déraille, les fantômes ça n’existe
pas ; enfin…Je ne crois pas.
Ou est donc passé ce chien ? Allons le chercher, il pourra peut-être
flairer les clés ; ce ne serait pas la première fois qu’il
m’aiderait à retrouver un objet perdu.
Je contourne ma maison et avance sur le petit sentier escarpé que
je peux voir depuis la lucarne de mes toilettes. A cette heure, aucune
lumière ne provient de chez mes voisins pour éclairer un
tant soit peu mes premiers pas vers le lugubre sous bois. C’est
pourtant bien dans cette direction qu’il m’a semblé
entendre aboyer Boris. Courage !
Le grincement craquant des feuilles sous mes semelles escamote le silence
oppressant…
Et les bruits de pas furtifs du rôdeur nocturne...
J’avance, de moins en moins rassuré, essayant de me concentrer
sur ma recherche.
« Boris ? Viens mon chien ! Boris ? »
Il vient à nouveau de se manifester, mais on aurait cru qu’il
gémissait. Ça provenait, et j’en suis sûr, de
la vieille ferme au fond du bois. Je trouve tout de même étrange
que le chien se soit aventuré en direction de cette vieille bâtisse
qui fait depuis quelques temps l’objet de mon attention.
Je me trouve maintenant derrière chez moi, devant la station d’épuration
isolée et la régie d’électricité. Un
petit lampadaire accroché à un pilonne de béton illumine
une trentaine de mètres à la ronde. Dès que j’aurais
pénétré plus profondément sur le chemin, les
arbres endormis formeront un large tunnel autour de moi et je serai plongé
dans la pénombre totale.
Je sens quelque chose d’étrange, d’imperceptible, d’ineffable
; je sens que tout ça va mal tourner…
Non, je me fais des idées. Sans doute Boris a-t-il flairé
un gibier potentiel et sans doute l’a-t-il pisté jusque là-haut
; pas de quoi se monter un bateau…
Mais pourquoi n’est-il pas déjà revenu alors ?
D’habitude, lorsque Boris se met subitement à suivre les
traces d’un animal sauvage lors de nos promenades diurnes, il abandonne
au bout de quelques secondes et revient à mes côtés
; cela fait au moins vingt minutes qu’il est parti à présent.
« Boris ? … Boris ? … Boris ? … ? »
D’un pas circonspect, je m’avance dans le sous-bois. A ma
droite, un grand fossé jonché de feuilles jaunies, d’arbres
effilés et de branches mortes. Un grand talus qui au fur et à
mesure du trajet se transforme en un ravin au bas duquel coule la rivière
qui longe le bord. A ma gauche, un accotement abrupte culminant à
une vingtaine de mètres lui aussi recouvert d’un tapis de
feuilles mortes, de branches sèches et peuplé de grands
arbres étendant leurs multiples bras squelettiques au-dessus de
ma tête. Tout cela, je l’avais constaté lors de mes
ballades en journée, mais à cet instant, je ne perçois
qu’une masse opaque de contraste de gris. Le murmure de la rivière,
en bas à droite, qui le jour me paraît si apaisant, me communique
le pressentiment d’un danger.
Je ne parviens plus à rester rationnel, je voudrais faire demi-tour
et retourner à l’endroit où j’ai perdu les clés,
mais j’ai bien trop peur de tourner le dos au rôdeur de la
nuit… Pourquoi n’ai-je pas attendu de les retrouver avant
de me lancer à la recherche de ce foutu cabot ? Maintenant, s’il
survient un danger, je ne peux même pas rentrer me réfugier
chez moi. Je n’avais pas prévu que ça prendrait cette
tournure…
Allons ! Allons ! Il n’y a pas à avoir peur. Après
tout, la plupart des animaux sauvages de notre région craignent
l’homme et le fuient…
Qui parle d’ animal sauvage ?…
« Pas de panique ! Gardons notre sang froid ! »
Je continue lentement ma progression dans le tunnel obscur, mouvant, grinçant,
et ma lenteur rend mes propres pas suspects. On dirait que quelqu’un
marche en même temps que moi et qu’il s’arrête
lorsque je m’arrête.
Il n’y a pas que moi dans ce bois…
Bien sûr que non, il y a aussi …Boris… « Boris
?! …Boris ? !…Boris ? !... » L’écho de
mes appels semble être de plus en plus désespéré
à chaque fois qu’il me revient en faiblissant.
Je viens d’entendre des gémissements, c’est lui, c’est
Boris. J’approche.
La pauvre bête n’arrête plus de geindre, et ses pleurs
stridents se répercutent dans le labyrinthe forestier ; mais que
lui arrive t-il ? Qu’est ce qu’On lui fait ?
Je me mets à courir. Plus que deux cents mètres, et après
le virage, à gauche, je serai fixé.
J’entends soudain un chuintement dans mon oreille, une respiration
ténue, comme le sifflement d’un serpent. Sssssssssssss !
Je trébuche sur une pierre saillante et bascule cul par-dessus
tête, ma vue s’emplit d’éclairs blancs. Ce pauvre
Boris hurle à présent à la mort, comme si on l’égorgeait,
comme s’il suppliait son bourreau d’avoir pitié de
lui. Je me relève et me précipite dans la dernière
centaine de mètre. Brusquement Boris a cessé de crier ;
il ne criera plus jamais.
J’arrive devant l’immense maison. Il m’est souvent arrivé
de venir l’admirer en songeant à la tranquillité que
l’on doit éprouver en habitant une demeure si isolée.
Une fois, je suis même allé regarder derrière en passant
par le jardin à l’abandon dans lequel se trouve les ruines
d’un autre bâtiment ; trois murs en pierre de taille, grignotés
mais debout. La rivière longe le dos de la bâtisse ainsi
que le bout de terre qui y est accolé.
Un petit coin de paradis en été, sous le soleil. Mais cette
nuit, elle me paraît bien sinistre avec sa façade livide.
Cette vieille ferme étalée de tout son long et ramassée
sur deux étages me regarde avec ses trois yeux pourtant clos par
des volets blancs à la peinture écaillée. On dirait
qu’elle respire, qu’elle m’attendait…Mais non
ça n’est pas possible ! Sssssssssssssssss…
Je viens de marcher dans une flaque de sang. « Boris ? Boris…Boris
…Boris… » Une panique soudaine s’empare de moi,
au lieu de fuir, je demeure perclus de terreur devant le spectacle qui
s’offre à ma raison atterrée : les volets blancs se
mettent à claquer, s’ouvrant et se refermant les uns après
les autres. Clac ! Clac ! Clac ! Clac ! Clac ! Clac ! Clac ! Clac !
Bon sang ! Ce n’est pas possible… Je dois être en train
de rêver ou bien d’halluciner !?
Mais la lune glaciale continue d’éclairer d’un rayon
mesquin l’effarant tableaux. Clac ! clac ! clac ! Cela continue
pendant quelques minutes, puis cesse brusquement.
La respiration rauque et sifflante, profonde, proche et lointaine à
la fois semble sourdre des pierres. Sssssssssssssssssssss…
Je ne parviens pas à bouger. Je reste figé, pétrifié
devant l’étrange demeure qui continue à m’observer.
On dirait qu’elle guette le moindre de mes mouvements et qu ‘elle
attend que je tente de fuir pour m’assener le coup fatal. Enfin
! Restons rationnel, une maison ne peut pas m’atteindre pour me
frapper ! …
Elle ne peut pas, non plus, faire bouger ses volets et c’est pourtant
ce qu’elle a fait…
C’est impossible ! Tout ça n’est pas réel, c’est
de la sorcellerie !
Tout à coup, je perçois un grincement rouillé provenant
de la fenêtre du deuxième étage. Un battant des volets
s’ouvre lentement. A travers les carreaux, je vois une faible lueur
vacillante, une bougie est allumée dans cette pièce. J’aperçois
une ombre sur le mur du fond, mon cœur est prêt à rompre,
mais je reste planté là. Médusé, j’observe
l’évolution de cette ombre, de toute évidence celle
d’un homme qui avance vers la vitre pour me regarder. Il m’apparaît,
à la pâle lueur de sa chandelle, la faible lumière
s’écoule sur son visage abominablement décharné.
Il me fixe ; le bas de sa face s’anime, il parle à quelqu’un,
il n’est pas seul. Un rictus vient d’apparaître sur
ce qui lui reste de visage, ses yeux flamboient d’une fureur mêlée
de joie. Ses prunelles tournoient dans leurs orbites comme celles d’un
dément.
Quelqu’un vient de le rejoindre devant la fenêtre ; sa femme
! Son teint est aussi blafard que celui de son défunt mari. Elle
sourit. Ils me fixent tous les deux en gesticulant du regard par dessus
leur lugubre sourire.
Soudain, ils esquissent un mouvement de recul, j’ai lu dans leurs
yeux qu’ils allaient descendre me rejoindre. La bougie vient de
s’éteindre.
Je m’apprête à prendre mes jambes à mon cou,
mais je stoppe net mon élan en constatant que mon trousseau de
clés est suspendu à la porte d’entrée. Comment
ont-elles pu se retrouver là ? Ai-je le temps de les atteindre,
pour m’en saisir avant de m’enfuir ? Ne m’auront-ils
pas rattrapé avant même que j’aie pu gagner l’orée
du bois… ?
De toute façon, je n’ai pas le choix, chaque instant d’hésitation
est une longueur en leur faveur. La porte est à cinq ou six mètres
de moi. A la même hauteur, à la droite de l’entrée,
il y a la fenêtre du bas, le volet vient de s’ouvrir précipitamment.
Les deux silhouettes jaillissent du fond de la pièce obscure, glissant
comme sur des rails. Je les aperçois à travers la vitre
sale. Le visage blanchâtre de la femme perce les ténèbres.
Sa chevelure filamenteuse et blanche ressemble à la queue d’une
comète.
Ils arrivent !
Vite, je m’empare de mes clés, la poignée s’agite.
« Mon dieu, non ! » Il faut que je cours…
Je cours, je cours. Ils sont déjà sur mes talons ! Je sens
leurs souffles ténus, rocailleux au creux de mon cou. Je sens comme
une haleine froide sur ma nuque, j’entends leurs deux rires hystériques,
sardoniques, à bout portant. Ils vont m’avoir, c’est
sûr ! Je trébuche. Ah ! maudite pierre !… Je…
***
Je
m’éveille.
Je suis étendu sur mon lit, tout habillé. Le jour est revenu,
je me sens quelque peu apaisé. Tout ça n’aurait-il
été qu’un cauchemar ? Je n’en ai pas l’impression.
La scène avait l’air si réel, si palpable, j’entends
encore le sifflement effroyable des deux spectres à mes oreilles…
J’en aurai le cœur net : Boris ? …Boris ?! … Bon
sang ! Je n’ai pas rêvé, le chien n’est pas là
! Il est peut-être tranquillement vautré sur le canapé
du salon, en dépit des règles établies, voilà
pourquoi il ne se manifeste pas…
Je me lève. Je vais voir au salon, il ne s’y trouve pas.
Mes dossiers jonchent le sol, renversés.
Boris !
Il est nulle part, il reste introuvable. Comment tout cela est-il possible
?
Je dois me rendre à l’évidence, ça n’était
pas un rêve, c’est sûr ; d’ailleurs, je ne me
rappelle pas m’être mis au lit. Non, tout ce qu’il me
reste comme image d’hier soir, c’est celle d’un visage
sanglant qui fond sur moi, celle de ses yeux noirs et sans fond et de
son sourire morbide. Il faut que je sache…
Je retourne à la « maison des empoisonnés »,
et malgré la présence rassurante du soleil automnale, une
angoisse me tiraille au-dessous du cœur alors que je me dirige vers
la terrifiante demeure. En plein jour, elle est finalement beaucoup moins
effrayante, mais je ne peux toutefois réprimer un frisson en la
voyant apparaître au détour du virage.
Rien ! Rien de plus ! La flaque de sang a disparue, les volets sont fermés,
scellés de l’intérieur par le crochet.
Mon dieu ! …Boris ! Te voilà !
Il se trouve à une quinzaine de pas, il me regarde, la langue pendante,
les oreilles plaquées en arrière. Mais pourquoi ne vient-il
pas à ma rencontre ? Allez ! Viens mon chien …Viens !
Il se sauve dans le jardin en friche. Je le suis. Il a disparu. Il s’est
volatilisé. Il n’y a pourtant pas d’autre issue que
la rivière dans cette direction. Par où est il passé
?
Il n’est sans doute plus de ce monde ; il est lui aussi devenu un
spectre, un esprit errant qui joue avec les perceptions.
Non, il doit sûrement avoir été effrayé, il
reviendra. Tout ça ne tient pas debout, les histoires de fantômes…
***
Quelques mois ont passé depuis cette sombre aventure et je n’en
peux plus de la garder enfouie dans mon for intérieur. Il faut
que j’en parle, que je me livre, mais à qui ? Qui pourrait
croire cette histoire insensée ? Je ne le peux même pas moi-même…
Pourtant, cela continue : chaque nuit, j’entends la respiration
rauque et sifflante des empoisonnés qui viennent me rendre visite
dans l’obscurité de ma chambre. Chaque nuit, ils reviennent
me hanter, et chaque nuit j’entends au loin les gémissements
plaintifs de Boris, qui me parviennent au travers des murs.
Tout autour de moi, de mon lit, je sens danser et virevolter les deux
amants dans la pénombre. Le plancher craque, grince lentement comme
la coque d’un vieux navire. Les gémissements du vent me renvoient
inlassablement les plaintes lancinantes de ce qui était jadis mon
chien. Le ballet infernal se poursuit ainsi jusqu’au petit matin,
chaque nuit. Parfois, j’ai le courage de me lever et d’atteindre
l’interrupteur, pour inonder la pièce d’une lumière
salvatrice, mais ils poursuivent leur danse incessante dans un autre endroit
obscur de la maison. Alors lorsque j’ose, je les poursuis en allumant
toutes les lampes ; partout. Mais ils reviennent dès que je ne
suis plus sur mes gardes.
Je ne parviens plus à sortir de chez moi, on dirait qu’une
force m’en empêche. L’entrave n’est pas physique,
elle est psychique ; les deux spectres parviennent à manipuler
une partie inconsciente de mon être. Ils ont peut-être le
contrôle total, qui sait ?
Je deviens fou…Je ne sais plus si c’est moi qui pense ou bien
si c’est “Eux”. Les maudits amants empoisonnés
ont pris possession de mon cerveau, ils tissent leur toile dans ma tête,
ils font peu à peu de moi leur joujou. Une infime partie de ma
matière grise m’appartient toujours, je parviens encore à
influer sur cette main qui écrit et qui semble être la mienne,
mais je n’en suis plus sûr, je ne suis plus sûr de rien.
Ils réclament vengeance à leur assassin. Voilà ce
qu’ils veulent : se servir de moi pour faire savoir ce qui leur
est arrivé. Ils ont été assassinés, et je
saurai bientôt par qui. J’écris leur histoire, ils
veulent faire de mon corps leur outil. Je n’irai plus travailler,
le téléphone aura beau sonner, je ne répondrai plus
; en aucun cas. Sonne la porte ! Sonne toujours, je n’irai pas ouvrir
! En aucun cas.
Non je ne sortirai plus jamais d’ici, ma maison sera ma sépulture.
Boris ça suffit ! Tais-toi maintenant !
Les défunts empoisonnés sucent mon âme, ils vampirisent
mon esprit. Ils n’abandonneront mon enveloppe charnelle que lorsqu’ils
l’auront totalement vidée de son fluide vital, comme un stylo
que l’on jetterait quand sa cartouche est vide. Je n’aurais
jamais dû me mêler de cette histoire, j’aurais dû
choisir un autre métier…
Quelqu’un aura t-il l’idée d’enfoncer la porte
pour me sauver ?
Non, personne ne viendra, ils l’empêcheront…
Fin
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