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A neophyction : Science fiction et fantastique
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Par Pierre Tiacevin

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La dernière tâche


Les rues désertes de la ville en ruine renvoyaient à Helifyl l’écho de ses pas. Progressant prudemment le long des avenues à la beauté perdue, croisant des ruelles et des pousterles obstruées par des amas de pierre, Helifyl contemplait avec tristesse le gâchis de la guerre. Le plafond nuageux, étrangement bas, était si dense qu’il plongeait toute la ville dans l’obscurité, donnant aux lieux une impression de nostalgie inconsolable. Le jeune apprenti sentait son cœur se serrer à la vue des temples saccagés aux piliers abattus, des théâtres aux scènes délaissées et des palais brûlés des décennies plus tôt. Même aujourd’hui, les bâtiments de pierres aux tons multiples conservaient une majesté et une puissance rares, qui laissaient présager des merveilles de la cité à son apogée.
Helifyl s’arrêta près d’une bâtisse à l’angle d’une rue, probablement un hôtel en des temps plus heureux. Cela faisait plusieurs heures qu’il arpentait ces lieux, du moins d’après ce qu’il pouvait en juger avec cette obscurité persistante. La tâche qu’il devait accomplir ici n’était pas claire, mais son maître lui avait assuré qu’elle apparaîtrait d’elle même lorsqu’elle se présenterait.
Hésitant sur la direction à prendre, il opta après un temps de réflexion pour une large avenue séparée en deux voies par un espace où devaient jadis se tenir des arbres et des parterres fleuris. Toute forme de vie avait abandonné la ville, Helifyl en connaissait intimement la raison, et seule la pierre demeurait ici.
Un raclement attira son attention vers une cour située de l’autre côté de l’avenue. L’apprenti s’arrêta, calme et les sens en alerte, et vit une créature imposante s’avancer vers l’avenue, un monstre constitué principalement de quatre pattes immenses pourvues de nombreuses articulations, la plus élevée du membre culminant à cinq mètres de hauteur tandis que le corps auquel les membres étaient rattachés se maintenait plus près du sol, sans organe distinguable : une masse ovoïde et chitineuse. Cet être de cauchemar était un serviteur Unisect. Les Unisects étaient les ennemis jurés du peuple d’Helifyl. Le corps de la créature était animé de vibrations permanentes, produisant un son grave et entêtant, une aura qui résonnait dans les os et le ventre d’Helifyl. Ses hautes pattes griffues s’élevaient et retombaient lourdement à mesure de la lente progression de la créature, faisant sauter des éclats de pierre du pavage de la cour.
Helifyl sentit une bouffée de colère monter en lui devant cet ennemi tant haït, réduisant ses pensées à un flot orageux de réflexes, d’instincts animaux et bestiaux. Par un effort de volonté longtemps aiguisée il revint au calme. Le serviteur ne semblait pas l’avoir repéré, nullement sur ses gardes dans ce lieu abandonné, occupé pour l’instant à rechercher et neutraliser toute graine qui aurait pu se glisser entre les dalles de la cour, accomplissant inlassablement le rituel qui faisait de cette ville un lieu mort et stérile, marquant ainsi l’emplacement d’une zone Unisect.
L’apprenti, toujours immobile de l’autre côté de la rue, prit sa décision et prépara son attaque. Ecartant tout sentiment pour atteindre la sérénité, Helifyl déplaça précautionneusement sa conscience hors de son corps, la déployant comme deux immenses ailes et les renforçant, pour leur donner la solidité nécessaire. C’était là un effort purement psychique, invisible pour tout autre qu’un Matan, qui nécessitait une concentration phénoménale et un entraînement de longue haleine. La créature intensifia alors ses vibrations et tendit ses pattes pour hisser son corps en hauteur, comme pour scruter au loin, bien qu’elle ne posséda ni œil ni tête. Mais Helifyl était prêt désormais, ayant rassemblé suffisamment de puissance pour son entreprise : ces serviteurs étaient des êtres basiques, avec une intelligence et une conscience d’eux-mêmes limitées, mais ils compensaient en puissance brute ce qu’ils ignoraient de subtilité. Contrastant avec la lenteur et les précautions de sa préparation, il projeta avec force ses ailes spirituelles sur son adversaire : elles enveloppèrent vivement la conscience surprise du serviteur et la comprimèrent lentement, inexorablement. La lutte était perdue d’avance et la fin inéluctable : la créature s’affaissa sans bruit, son corps heurta sèchement le sol et ses pattes se déplièrent, abandonnant la dépouille sans conscience dans une position grotesque. Bien qu’aucun son ou vibration n’ait été émis, l’apprenti avait senti la terreur et la douleur indescriptibles qui s’étaient saisi du monstre au dernier moment. Réintégrant pleinement son corps, il abandonna le serviteur réduit à l’état de légume à une seconde mort, physique cette fois-ci. Reprenant la descente de l’avenue, il se permit une once de plaisir et un sourire à la fois dur et satisfait se plaqua sur son visage.

*****

Le règne des hommes avait été marqué par la folie et l’irrationalité, préférant la discorde à l’entente, la vengeance au pardon, le pouvoir de quelques-uns au bien-être de tous. Etincelle fugace dans l’histoire de la Vie mais longs et sanglants millénaires pour les hommes, leur règne s’était achevé tout aussi brusquement qu’il avait débuté. Par une cruelle ironie du sort, cette fin avait été le fait des Matans, race d’hommes évolués enfin en osmose avec les valeurs de la Vie. Encore aujourd’hui il est difficile de croire que les Matans descendent des hommes, fleur fragile née d’un plant putride et malade. Les Matans furent les premiers à ouvrir leurs esprits et à se désenclaver de leurs prisons corporelles. Curieux et enthousiastes, ils entreprirent d’entrer en communion avec toutes les formes de vie qu’ils purent trouver. C’est ainsi qu’ils révélèrent malgré eux les secrets de l’esprit aux Unisects, race ancienne mais toujours puissante qui attendait son heure dans l’ombre. Surgissant des profondeurs du sol, les Unisects annihilèrent les hommes dégénérés et nombre de races courageuses qui avaient pourtant réussi à résister à la folie humaine. Seuls les plus forts survécurent, et les Matans furent de ceux-là. C’est alors que les desseins des Unisects apparurent clairement : leur folie écrasait en puissance et en irrationalité celle des hommes. Rejetant la Vie dans son ensemble, les nouveaux maîtres du monde avaient conclu qu’ils incarnaient le stade ultime de la Vie, et seraient ceux par qui elle s’achèverait.
A compter de ce jour, les Matans avaient consacré leurs existences à stopper les Unisects.


Helifyl, apprenti Gardien, marchait d’une allure déterminée dans les ruines de Tulus, deux fois détruite, ville des hommes puis capitale des Matans. Il avait eu à anéantir trois autres serviteurs pour rejoindre Capit, le centre névralgique de Tulus à l’époque humaine. C’est là qu’il trouva une des entrées principales de la cité souterraine des Unisects, qui s’étendait sous terre telle un reflet de son homologue aérienne. Une agitation fébrile y régnait, les serviteurs avançant en longues files pour rentrer ou sortir de leur repère, encadrés par des dizaines de soldats, nombre qui confirma à Helifyl que les Unisects étaient maintenant informés de la mort de trois des leurs.
S’abritant derrière une colonne, le Matan observa quelques instants le manège des créatures, mais il n’aperçut aucun Seigneur. Les Seigneurs étaient le chef d’œuvre de l’évolution Unisect. Sans eux les Matans auraient anéanti leurs ennemis depuis des lustres. Passés maîtres dans l’art subtil de l’esprit, les Seigneurs possédaient une conscience aiguë d’eux même, associée à la puissance brute inhérente à leur race. Même les sages parmi les sages ne pouvaient expliquer comment de tels êtres étaient apparus à partir de la forme originale des Unisects, qui était alors une forme de vie très simple : le pouvoir de l’esprit restait encore empli de mystères.
Ainsi les Seigneurs étaient les guides de leur peuple et les bourreaux des Matans. Seuls les Gardiens osaient les affronter et, malheureusement, n’en sortaient que trop rarement vainqueurs.
S’adossant à sa colonne, Helifyl réfléchit : il en était venu à la conclusion que son épreuve consistait à terrasser un Seigneur, pour prouver sa valeur et débarrasser ainsi son peuple de l’un de ses pires fléaux. Seulement attaquer une des entrées de la cité Unisect serait signer son arrêt de mort, les soldats auraient atteint et déchiqueté son corps avant qu’il n’ait pu anéantir tous leurs esprits.
Fronçant les sourcils, il se concentra de nouveau pour trouver une issue au labyrinthe de son épreuve. Après quelques minutes la lumière se fit dans ses sombres pensées : la mort des serviteurs qu’il avait anéanti avait attiré l’attention, cela il en avait eu confirmation. Les Unisects ne manqueraient pas de tirer tout cela au clair, hors seuls les Seigneurs étaient à même de mener cette mission, étant les seuls Unisects doués d’une grande intelligence.
Son choix était donc fait : il mènerait son épreuve à bien. Rebroussant chemin, Helifyl se tint sur ses gardes tout en préparant son plan.

*****

C’est près de la cour donnant sur la grande avenue qu’il trouva l’objet de ses recherches. Le Seigneur était seul, ce qui n’avait rien d’étonnant, car peu de choses pouvaient menacer ceux de sa caste. Il présentait une ressemblance lointaine avec la dépouille prostrée du serviteur bien qu’il posséda six pattes et qu’il fut considérablement plus petit. Il mesurait deux mètres de long tout au plus et arrivait difficilement à la hanche du jeune Matan. Son corps lisse vibrait doucement près de celui du serviteur. Un rictus se dessina sur le visage de l’apprenti : le Seigneur n’était pas en alerte, il ne soupçonnait pas que le Gardien était encore présent, se croyant à l’abri dans son sanctuaire. Répétant sa manœuvre, il extirpa son esprit de son corps et le prépara minutieusement : la puissance dont il avait besoin ici était considérable. Extrayant son esprit jusqu’à ne plus être relié à son corps que par un mince ruban de conscience, il condensa ses forces en deux mains grossières qui prirent peu à peu consistance. Elles finirent par être si imposante qu’il s’étonna de ne pas les voir par les voies classiques de la vision.
Il passa à l’action quand il fut fin prêt. Propulsant ses mains spirituelles vers le Seigneur imprudent, il frappa son esprit avec une force terrible qui aurait tué n’importe quel Matan sur le coup. L’Unisect s’effondra près de son compatriote, les pattes agitées de spasmes, le corps vibrant follement, prêt à rompre sa carapace chitineuse, mais il demeurait vivant malgré tout. Helifyl poussa son avantage et pressa l’esprit du Seigneur comme il l’avait si souvent fait sur les serviteurs et les soldats.
Il sentit l’allégresse l’envahir à mesure que son adversaire cédait sous sa pression : enfin il serait un Gardien, enfin il pourrait pleinement se consacrer à l’accomplissement du serment des Matans. Même ces pensées parasites ne semblaient pas en mesure de stopper son avancée.
Il enfonçait toujours plus durement l’esprit du Seigneur, provoquant des ravages sur son intégrité. Mais l’Unisect avait des ressources que le jeune Matan ignorait.
Brusquement l’esprit du Seigneur se réorganisa, créant de puissantes lignes de force qui stoppèrent lentement l’avancée d’Helifyl. Médusé, le jeune Matan vit son ennemi développer une puissance phénoménale qui s’arc-bouta contre ses mains et les repoussa, tout d’abord imperceptiblement puis de plus en plus vite. Parallèlement à cela, de minuscules griffes invoquées par le Seigneur défaisaient la cohésion de l’esprit d’Helifyl et brisaient les mains en pensées désordonnées. Puis soudain il fut sans défense, à la merci de l’esprit gigantesque du Seigneur. Le Matan avait perdu tout contrôle, il refusait de croire qu’une telle puissance et une maîtrise si parfaite de l’esprit puissent être réunies dans un seul être, même chez son ennemi le plus puissant, son contrôle était brisé et ses pensées s’égaraient et s‘agitaient vainement, prélude à sa défaite totale et sans reddition possible.
Il fut rapidement enveloppé à son tour dans des assemblages serpentants qui entreprirent de le comprimer. Le Gardien vit sa mort venir, inévitable et imminente.

Mais il se trompait. Cessant son action, l’Unisect produisit un champ de volonté vibrant dont le prisonnier ne comprit que trop tard l’usage. Augmentant sa fréquence pour atteindre une vitesse de pulsation impressionnante, le Seigneur s’attaqua à la connexion retenant le Matan à son corps. Helifyl hurla mentalement lorsqu’il en fut coupé, revoyant avec horreur toutes les mises en garde qu’il avait reçu sur ceux qui perdaient leurs corps et glissaient dans le vide pour l’éternité.
Mais il ne glissa pas, l’esprit du Seigneur le maintenait étroitement serré et le tirait vers un lieu connu de lui seul. Helifyl ne s’en rendit pas compte, perdu dans des tourbillons de terreur et de folie pures. Il sombra dans les ténèbres.

*****

Emergeant d’un océan de brume, Helifyl fut incapable d’avoir une pensée cohérente pendant une période qui sembla durer des heures. Seule la terreur était présente, à un niveau tel qu’elle rendait inutile les années d’entraînement qu’il avait suivi.
Après un temps indéfinissable, le Matan put reprendre les rênes de ses pensées, et la mémoire lui revint brusquement : l’horreur de la perte de son corps et de son avenir. La terreur menaça de l’engloutir de nouveau mais fut balayée par un sentiment d’une intensité si forte qu’elle en était presque douloureuse : le soulagement. Effectuant par réflexe l’exercice du calme, il avait senti l’ancrage rassurant de son corps. Tâtant prudemment, il s’exerça à quelques exercices simples. Il retrouva ses marques et constata avec surprise que sa puissance et sa rapidité semblaient avoir augmenté de façon impressionnante ! Etonné, il réalisa que cela devait être sa récompense pour la réussite de son épreuve. Avec cette force nouvelle, il serait à même de réaliser son rêve !
Son élan fut coupé net : il avait beau se concentrer il restait incapable de se rappeler ce souhait si cher. Contrarié, il voulut ouvrir les yeux, mais il se heurta à une absence totale de résultat. Estomaqué, il répéta sa tentative encore et encore, échouant lamentablement. A la réalité il ne sentait plus sa tête et son corps lui paraissait étrangement insensible. Se décontractant, il réitéra son ordre et son corps fut envahi de vibrations provenant du cœur de son être. A mesure que ces ondes qu’il émettait se propageaient, ricochaient et revenaient à ses cellules réceptrices, une image de son environnement se forma. Il était dans une petite salle ronde, comme un œuf, les murs étaient de terre, tout comme le sol et le plafond bien qu’il ne distingua aucune couleur, seulement la texture des choses. Deux serviteurs se tenaient près de lui, et il put aisément sentir leur amour et leur dévotion. L’un d’eux s’approcha et stimula son orifice ventral, qui grâce à un réseau complexe de muscles pouvait se connecter alternativement aux poumons, au départ de son système digestif et à sa conclusion. Ouvrant largement son orifice, le nouveau né affamé se nourrit longuement de la nourriture chaude et prédigérée qui lui arrivait par la trompe du serviteur.
Enfin rassasié, il fut en mesure de percevoir l’aura toute-puissante de la cité au-dessus de lui : des millions d’esprits aimants et paisibles accordés en parfaite harmonie. Communiant à cette assemblée unique, il se mit maladroitement debout sur ses six pattes et se dirigea vers un tunnel proche qui conduisait au cœur de la ruche, suivi et soutenu en cela par ses deux frères.
Il brûlait d’une envie presque intolérable d’utiliser sa puissance au service de sa cité et de son peuple, qu’il avait toujours servi avec acharnement.

C’est ainsi qu’un Seigneur fit ses premiers pas au sein de la cité souterraine de Tulus, alliant dans son corps rudimentaire la connaissance des Matans à la puissance des Unisects.

Fin

 

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