La
dernière tâche
Les rues désertes de la ville en ruine renvoyaient à Helifyl
l’écho de ses pas. Progressant prudemment le long des avenues
à la beauté perdue, croisant des ruelles et des pousterles
obstruées par des amas de pierre, Helifyl contemplait avec tristesse
le gâchis de la guerre. Le plafond nuageux, étrangement
bas, était si dense qu’il plongeait toute la ville dans
l’obscurité, donnant aux lieux une impression de nostalgie
inconsolable. Le jeune apprenti sentait son cœur se serrer à
la vue des temples saccagés aux piliers abattus, des théâtres
aux scènes délaissées et des palais brûlés
des décennies plus tôt. Même aujourd’hui, les
bâtiments de pierres aux tons multiples conservaient une majesté
et une puissance rares, qui laissaient présager des merveilles
de la cité à son apogée.
Helifyl s’arrêta près d’une bâtisse à
l’angle d’une rue, probablement un hôtel en des temps
plus heureux. Cela faisait plusieurs heures qu’il arpentait ces
lieux, du moins d’après ce qu’il pouvait en juger
avec cette obscurité persistante. La tâche qu’il
devait accomplir ici n’était pas claire, mais son maître
lui avait assuré qu’elle apparaîtrait d’elle
même lorsqu’elle se présenterait.
Hésitant sur la direction à prendre, il opta après
un temps de réflexion pour une large avenue séparée
en deux voies par un espace où devaient jadis se tenir des arbres
et des parterres fleuris. Toute forme de vie avait abandonné
la ville, Helifyl en connaissait intimement la raison, et seule la pierre
demeurait ici.
Un raclement attira son attention vers une cour située de l’autre
côté de l’avenue. L’apprenti s’arrêta,
calme et les sens en alerte, et vit une créature imposante s’avancer
vers l’avenue, un monstre constitué principalement de quatre
pattes immenses pourvues de nombreuses articulations, la plus élevée
du membre culminant à cinq mètres de hauteur tandis que
le corps auquel les membres étaient rattachés se maintenait
plus près du sol, sans organe distinguable : une masse ovoïde
et chitineuse. Cet être de cauchemar était un serviteur
Unisect. Les Unisects étaient les ennemis jurés du peuple
d’Helifyl. Le corps de la créature était animé
de vibrations permanentes, produisant un son grave et entêtant,
une aura qui résonnait dans les os et le ventre d’Helifyl.
Ses hautes pattes griffues s’élevaient et retombaient lourdement
à mesure de la lente progression de la créature, faisant
sauter des éclats de pierre du pavage de la cour.
Helifyl sentit une bouffée de colère monter en lui devant
cet ennemi tant haït, réduisant ses pensées à
un flot orageux de réflexes, d’instincts animaux et bestiaux.
Par un effort de volonté longtemps aiguisée il revint
au calme. Le serviteur ne semblait pas l’avoir repéré,
nullement sur ses gardes dans ce lieu abandonné, occupé
pour l’instant à rechercher et neutraliser toute graine
qui aurait pu se glisser entre les dalles de la cour, accomplissant
inlassablement le rituel qui faisait de cette ville un lieu mort et
stérile, marquant ainsi l’emplacement d’une zone
Unisect.
L’apprenti, toujours immobile de l’autre côté
de la rue, prit sa décision et prépara son attaque. Ecartant
tout sentiment pour atteindre la sérénité, Helifyl
déplaça précautionneusement sa conscience hors
de son corps, la déployant comme deux immenses ailes et les renforçant,
pour leur donner la solidité nécessaire. C’était
là un effort purement psychique, invisible pour tout autre qu’un
Matan, qui nécessitait une concentration phénoménale
et un entraînement de longue haleine. La créature intensifia
alors ses vibrations et tendit ses pattes pour hisser son corps en hauteur,
comme pour scruter au loin, bien qu’elle ne posséda ni
œil ni tête. Mais Helifyl était prêt désormais,
ayant rassemblé suffisamment de puissance pour son entreprise
: ces serviteurs étaient des êtres basiques, avec une intelligence
et une conscience d’eux-mêmes limitées, mais ils
compensaient en puissance brute ce qu’ils ignoraient de subtilité.
Contrastant avec la lenteur et les précautions de sa préparation,
il projeta avec force ses ailes spirituelles sur son adversaire : elles
enveloppèrent vivement la conscience surprise du serviteur et
la comprimèrent lentement, inexorablement. La lutte était
perdue d’avance et la fin inéluctable : la créature
s’affaissa sans bruit, son corps heurta sèchement le sol
et ses pattes se déplièrent, abandonnant la dépouille
sans conscience dans une position grotesque. Bien qu’aucun son
ou vibration n’ait été émis, l’apprenti
avait senti la terreur et la douleur indescriptibles qui s’étaient
saisi du monstre au dernier moment. Réintégrant pleinement
son corps, il abandonna le serviteur réduit à l’état
de légume à une seconde mort, physique cette fois-ci.
Reprenant la descente de l’avenue, il se permit une once de plaisir
et un sourire à la fois dur et satisfait se plaqua sur son visage.
*****
Le règne
des hommes avait été marqué par la folie et l’irrationalité,
préférant la discorde à l’entente, la vengeance
au pardon, le pouvoir de quelques-uns au bien-être de tous. Etincelle
fugace dans l’histoire de la Vie mais longs et sanglants millénaires
pour les hommes, leur règne s’était achevé
tout aussi brusquement qu’il avait débuté. Par une
cruelle ironie du sort, cette fin avait été le fait des
Matans, race d’hommes évolués enfin en osmose avec
les valeurs de la Vie. Encore aujourd’hui il est difficile de
croire que les Matans descendent des hommes, fleur fragile née
d’un plant putride et malade. Les Matans furent les premiers à
ouvrir leurs esprits et à se désenclaver de leurs prisons
corporelles. Curieux et enthousiastes, ils entreprirent d’entrer
en communion avec toutes les formes de vie qu’ils purent trouver.
C’est ainsi qu’ils révélèrent malgré
eux les secrets de l’esprit aux Unisects, race ancienne mais toujours
puissante qui attendait son heure dans l’ombre. Surgissant des
profondeurs du sol, les Unisects annihilèrent les hommes dégénérés
et nombre de races courageuses qui avaient pourtant réussi à
résister à la folie humaine. Seuls les plus forts survécurent,
et les Matans furent de ceux-là. C’est alors que les desseins
des Unisects apparurent clairement : leur folie écrasait en puissance
et en irrationalité celle des hommes. Rejetant la Vie dans son
ensemble, les nouveaux maîtres du monde avaient conclu qu’ils
incarnaient le stade ultime de la Vie, et seraient ceux par qui elle
s’achèverait.
A compter de ce jour, les Matans avaient consacré leurs existences
à stopper les Unisects.
Helifyl, apprenti Gardien, marchait d’une allure déterminée
dans les ruines de Tulus, deux fois détruite, ville des hommes
puis capitale des Matans. Il avait eu à anéantir trois
autres serviteurs pour rejoindre Capit, le centre névralgique
de Tulus à l’époque humaine. C’est là
qu’il trouva une des entrées principales de la cité
souterraine des Unisects, qui s’étendait sous terre telle
un reflet de son homologue aérienne. Une agitation fébrile
y régnait, les serviteurs avançant en longues files pour
rentrer ou sortir de leur repère, encadrés par des dizaines
de soldats, nombre qui confirma à Helifyl que les Unisects étaient
maintenant informés de la mort de trois des leurs.
S’abritant derrière une colonne, le Matan observa quelques
instants le manège des créatures, mais il n’aperçut
aucun Seigneur. Les Seigneurs étaient le chef d’œuvre
de l’évolution Unisect. Sans eux les Matans auraient anéanti
leurs ennemis depuis des lustres. Passés maîtres dans l’art
subtil de l’esprit, les Seigneurs possédaient une conscience
aiguë d’eux même, associée à la puissance
brute inhérente à leur race. Même les sages parmi
les sages ne pouvaient expliquer comment de tels êtres étaient
apparus à partir de la forme originale des Unisects, qui était
alors une forme de vie très simple : le pouvoir de l’esprit
restait encore empli de mystères.
Ainsi les Seigneurs étaient les guides de leur peuple et les
bourreaux des Matans. Seuls les Gardiens osaient les affronter et, malheureusement,
n’en sortaient que trop rarement vainqueurs.
S’adossant à sa colonne, Helifyl réfléchit
: il en était venu à la conclusion que son épreuve
consistait à terrasser un Seigneur, pour prouver sa valeur et
débarrasser ainsi son peuple de l’un de ses pires fléaux.
Seulement attaquer une des entrées de la cité Unisect
serait signer son arrêt de mort, les soldats auraient atteint
et déchiqueté son corps avant qu’il n’ait
pu anéantir tous leurs esprits.
Fronçant les sourcils, il se concentra de nouveau pour trouver
une issue au labyrinthe de son épreuve. Après quelques
minutes la lumière se fit dans ses sombres pensées : la
mort des serviteurs qu’il avait anéanti avait attiré
l’attention, cela il en avait eu confirmation. Les Unisects ne
manqueraient pas de tirer tout cela au clair, hors seuls les Seigneurs
étaient à même de mener cette mission, étant
les seuls Unisects doués d’une grande intelligence.
Son choix était donc fait : il mènerait son épreuve
à bien. Rebroussant chemin, Helifyl se tint sur ses gardes tout
en préparant son plan.
*****
C’est
près de la cour donnant sur la grande avenue qu’il trouva
l’objet de ses recherches. Le Seigneur était seul, ce qui
n’avait rien d’étonnant, car peu de choses pouvaient
menacer ceux de sa caste. Il présentait une ressemblance lointaine
avec la dépouille prostrée du serviteur bien qu’il
posséda six pattes et qu’il fut considérablement
plus petit. Il mesurait deux mètres de long tout au plus et arrivait
difficilement à la hanche du jeune Matan. Son corps lisse vibrait
doucement près de celui du serviteur. Un rictus se dessina sur
le visage de l’apprenti : le Seigneur n’était pas
en alerte, il ne soupçonnait pas que le Gardien était
encore présent, se croyant à l’abri dans son sanctuaire.
Répétant sa manœuvre, il extirpa son esprit de son
corps et le prépara minutieusement : la puissance dont il avait
besoin ici était considérable. Extrayant son esprit jusqu’à
ne plus être relié à son corps que par un mince
ruban de conscience, il condensa ses forces en deux mains grossières
qui prirent peu à peu consistance. Elles finirent par être
si imposante qu’il s’étonna de ne pas les voir par
les voies classiques de la vision.
Il passa à l’action quand il fut fin prêt. Propulsant
ses mains spirituelles vers le Seigneur imprudent, il frappa son esprit
avec une force terrible qui aurait tué n’importe quel Matan
sur le coup. L’Unisect s’effondra près de son compatriote,
les pattes agitées de spasmes, le corps vibrant follement, prêt
à rompre sa carapace chitineuse, mais il demeurait vivant malgré
tout. Helifyl poussa son avantage et pressa l’esprit du Seigneur
comme il l’avait si souvent fait sur les serviteurs et les soldats.
Il sentit l’allégresse l’envahir à mesure
que son adversaire cédait sous sa pression : enfin il serait
un Gardien, enfin il pourrait pleinement se consacrer à l’accomplissement
du serment des Matans. Même ces pensées parasites ne semblaient
pas en mesure de stopper son avancée.
Il enfonçait toujours plus durement l’esprit du Seigneur,
provoquant des ravages sur son intégrité. Mais l’Unisect
avait des ressources que le jeune Matan ignorait.
Brusquement l’esprit du Seigneur se réorganisa, créant
de puissantes lignes de force qui stoppèrent lentement l’avancée
d’Helifyl. Médusé, le jeune Matan vit son ennemi
développer une puissance phénoménale qui s’arc-bouta
contre ses mains et les repoussa, tout d’abord imperceptiblement
puis de plus en plus vite. Parallèlement à cela, de minuscules
griffes invoquées par le Seigneur défaisaient la cohésion
de l’esprit d’Helifyl et brisaient les mains en pensées
désordonnées. Puis soudain il fut sans défense,
à la merci de l’esprit gigantesque du Seigneur. Le Matan
avait perdu tout contrôle, il refusait de croire qu’une
telle puissance et une maîtrise si parfaite de l’esprit
puissent être réunies dans un seul être, même
chez son ennemi le plus puissant, son contrôle était brisé
et ses pensées s’égaraient et s‘agitaient
vainement, prélude à sa défaite totale et sans
reddition possible.
Il fut rapidement enveloppé à son tour dans des assemblages
serpentants qui entreprirent de le comprimer. Le Gardien vit sa mort
venir, inévitable et imminente.
Mais il
se trompait. Cessant son action, l’Unisect produisit un champ
de volonté vibrant dont le prisonnier ne comprit que trop tard
l’usage. Augmentant sa fréquence pour atteindre une vitesse
de pulsation impressionnante, le Seigneur s’attaqua à la
connexion retenant le Matan à son corps. Helifyl hurla mentalement
lorsqu’il en fut coupé, revoyant avec horreur toutes les
mises en garde qu’il avait reçu sur ceux qui perdaient
leurs corps et glissaient dans le vide pour l’éternité.
Mais il ne glissa pas, l’esprit du Seigneur le maintenait étroitement
serré et le tirait vers un lieu connu de lui seul. Helifyl ne
s’en rendit pas compte, perdu dans des tourbillons de terreur
et de folie pures. Il sombra dans les ténèbres.
*****
Emergeant
d’un océan de brume, Helifyl fut incapable d’avoir
une pensée cohérente pendant une période qui sembla
durer des heures. Seule la terreur était présente, à
un niveau tel qu’elle rendait inutile les années d’entraînement
qu’il avait suivi.
Après un temps indéfinissable, le Matan put reprendre
les rênes de ses pensées, et la mémoire lui revint
brusquement : l’horreur de la perte de son corps et de son avenir.
La terreur menaça de l’engloutir de nouveau mais fut balayée
par un sentiment d’une intensité si forte qu’elle
en était presque douloureuse : le soulagement. Effectuant par
réflexe l’exercice du calme, il avait senti l’ancrage
rassurant de son corps. Tâtant prudemment, il s’exerça
à quelques exercices simples. Il retrouva ses marques et constata
avec surprise que sa puissance et sa rapidité semblaient avoir
augmenté de façon impressionnante ! Etonné, il
réalisa que cela devait être sa récompense pour
la réussite de son épreuve. Avec cette force nouvelle,
il serait à même de réaliser son rêve !
Son élan fut coupé net : il avait beau se concentrer il
restait incapable de se rappeler ce souhait si cher. Contrarié,
il voulut ouvrir les yeux, mais il se heurta à une absence totale
de résultat. Estomaqué, il répéta sa tentative
encore et encore, échouant lamentablement. A la réalité
il ne sentait plus sa tête et son corps lui paraissait étrangement
insensible. Se décontractant, il réitéra son ordre
et son corps fut envahi de vibrations provenant du cœur de son
être. A mesure que ces ondes qu’il émettait se propageaient,
ricochaient et revenaient à ses cellules réceptrices,
une image de son environnement se forma. Il était dans une petite
salle ronde, comme un œuf, les murs étaient de terre, tout
comme le sol et le plafond bien qu’il ne distingua aucune couleur,
seulement la texture des choses. Deux serviteurs se tenaient près
de lui, et il put aisément sentir leur amour et leur dévotion.
L’un d’eux s’approcha et stimula son orifice ventral,
qui grâce à un réseau complexe de muscles pouvait
se connecter alternativement aux poumons, au départ de son système
digestif et à sa conclusion. Ouvrant largement son orifice, le
nouveau né affamé se nourrit longuement de la nourriture
chaude et prédigérée qui lui arrivait par la trompe
du serviteur.
Enfin rassasié, il fut en mesure de percevoir l’aura toute-puissante
de la cité au-dessus de lui : des millions d’esprits aimants
et paisibles accordés en parfaite harmonie. Communiant à
cette assemblée unique, il se mit maladroitement debout sur ses
six pattes et se dirigea vers un tunnel proche qui conduisait au cœur
de la ruche, suivi et soutenu en cela par ses deux frères.
Il brûlait d’une envie presque intolérable d’utiliser
sa puissance au service de sa cité et de son peuple, qu’il
avait toujours servi avec acharnement.
C’est
ainsi qu’un Seigneur fit ses premiers pas au sein de la cité
souterraine de Tulus, alliant dans son corps rudimentaire la connaissance
des Matans à la puissance des Unisects.
Fin