Les
dieux rêveurs dans Ô
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1.
Aller-simple.
Ce
soir était le soir où Ryan avait décidé
de franchir le pas.
D’ailleurs pouvait-il faire autrement ?
Il avait déjà laissé sa lettre d’adieu bien
en évidence sur le guéridon de son salon.
La femme de ménage la trouverait tout à l’heure.
Il ne pouvait plus faire machine arrière.
De toute façon plus rien ne le retenait.
A quoi bon l’existence ?
Il s’était posé cette question depuis des années
et ce soir il allait enfin découvrir l’ultime secret de
la vie en franchissant le dernier pas.
Celui de la mort.
La mort.
Pas celle qui vous cueille dans le sommeil. Il ne voulait pas se suicider
en prenant des barbituriques, il trouvait cela trop lâche. Et
puis être dans l’inconscience pour arriver dans l’au-delà
ne le réjouissait pas. Il voulait être pleinement maître
de son esprit, pas amoindri par une quelconque drogue, clé de
paradis artificiels.
Non, il avait décidé d’une mort plus spectaculaire.
Une mort plus médiatique où des centaines de témoins
assisteraient à son ultime effort pour découvrir la vérité.
Qu’est-ce qui nous attend après la vie ?
Il devait répondre à cette question. Elle le hantait depuis
des années, le harcelait sans cesse, lui laissant un goût
amer dans la bouche même quand il baignait dans le bonheur. Ecrivain
à succès, c’était son thème de prédilection.
Il en avait tartiné des pages et des pages d’écritures
sur ce sujet que certains trouvaient macabre.
Lui, il adorait. Il pouvait en discuter pendant des journées
entières.
Mais depuis quelques temps, en parler ne suffisait plus à étancher
sa soif de savoir. Il ne pouvait plus supporter d’élaborer
des hypothèses de plus en plus saugrenues sans preuves tangibles.
Je dois savoir. Il le faut.
Et ce soir, il allait découvrir la réponse qui l’obsédait
depuis toutes ces années.
Son plan était on ne peut plus simple pour arriver à ses
fins.
En devançant la grande faucheuse, il allait enfin découvrir
le secret de l’Après.
Un frisson parcourut son échine. En remontant son col, il ne
put s’empêcher d’avoir une pensée qu’il
refusait inconsciemment.
Et s’il n’y avait rien ?
Non, il ne pouvait s’être trompé. Il savait qu’il
avait vu juste, il était persuadé d’avoir trouvé
la réponse. Mais il devait s’en assurer. Il ne pouvait
plus continuer à jouer la comédie, à se jouer la
comédie.
Certains auraient été effrayés de mourir en provoquant
consciencieusement leur propre fin. C’était l’ultime
péché, pointé du doigt par la religion.
Ryan n’avait pas peur d’être damné. Il préférait
cela à l’ignorance et cette ignorance n’avait que
trop duré.
Il devait savoir.
Et puis il était convaincu qu’il n’y avait pas de
Dieu derrière la grande porte de l’existence, attendant
de le juger pour ses actes sur Terre ou de le condamner en enfer pour
son suicide.
Ce n’était pas une Divinité qui l’attendrait
de l’autre côté de la vie.
Il en était persuadé.
Mais quel nom devait-il donner à ceux qui orchestraient tout
sur terre ?
Cela, il allait l’apprendre dans peu de temps.
La nuit venait de tomber sur la capitale. Pour un mois d’octobre
il faisait relativement beau. Le ciel était dégagé,
pas le moindre nuage de pluie. Cependant le froid était glacial
et les rares passants se pressaient de rentrer chez eux.
Ryan accéléra le pas. Il devait se hâter sinon il
arriverait trop tard.
Alors elle apparut, grandiose, impressionnante avec ses lumières
scintillantes. Comme à chaque fois, il était en admiration
devant cet ouvrage et c’est pour cela qu’il avait décidé
que ce monument mythique serait le lieu de sa destination finale.
Nous y voilà.
Il se glissa dans la queue des visiteurs peu nombreux à cette
heure avancée. En achetant son billet il voulut dire au guichetier,
sur le ton de la plaisanterie, de lui donner un aller-simple mais il
se retint. Il ne devait pas se faire remarquer.
Du moins pas encore.
L’ascenseur le conduisit au deuxième étage.
Paris était la ville la plus belle du monde et Ryan en eut la
confirmation du haut de son plus fidèle représentant.
La tour Eiffel dominait la métropole qui offrait un spectacle
de lumière merveilleux.
A quoi bon tant de lumières si celles de nos esprits sont éteintes
?
Un petit vent se mit à souffler. Il ferma son blouson en poussant
un petit soupir.
Il était temps d’agir.
Il n’était pas venu jusqu’ici pour renoncer.
Je dois savoir.
Cette phrase était son leitmotiv.
Se baladant un instant le long de la structure, profitant du paysage,
il ne vit pas l’agitation inhabituelle qui régnait. Ryan
était perdu dans son propre monde, dans les méandres de
son esprit.
Des images défilèrent lentement devant lui. Il fit le
point sur son existence. Il se devait de le faire avant le grand saut.
Pendant de longues minutes il se souvint des moments tendres et moins
heureux qu’il avait vécus. Globalement, il était
satisfait de la vie qu’il avait menée jusqu’à
présent. Alors il était grand temps de partir pour connaître
la destination finale de son être, de découvrir la vérité
qui se cachait derrière la mort.
Il faut bien mourir un jour et ce soir est le bon. Je vais enfin savoir.
Personne ne remarqua cet homme au crâne rasé, au visage
fin, aux yeux bleu acide, déambulant le regard vague, se rapprochant
de la rambarde.
Il escalada rapidement la barrière de sécurité
et le filet de protection. Se retrouvant à cheval sur le haut
du grillage, à moitié dans le vide, il se tourna.
Il avait préparé une phrase toute faite pour les badauds
japonais qui ne manqueraient pas d’immortaliser son geste fou
sur le disque dur de leur appareil photo.
Ryan fut surpris.
Personne ne se préoccupait de lui. Il était suspendu,
ridicule, attendant qu’une foule inquiète pousse des cris
de frayeurs, le suppliant de ne pas commettre l’irréparable.
Mais aucun visiteur ne semblait le voir.
Même les vigiles, chargés habituellement de contrôler
ce genre d’acte, n’étaient plus à leur poste.
Tous étaient agglutinés un peu plus loin, près
du restaurant de la tour.
Les gens poussaient des exclamations d’étonnements, des
gémissements de peur.
Bon sang, qu’est-ce qui se passe ?
Ryan se sentit ridicule d’être perché ainsi sans
que personne ne se préoccupe de lui.
La phrase qu’il avait préparée pour son voyage vers
l’au-delà ne trouverait jamais oreille attentive.
Tant pis, j’y vais quand même. Je compte jusqu’à
trois…un…deux…et puis zut…qu’est-ce qui
se passe là-bas ?
Il regarda en direction de l’attroupement, hésita encore
une seconde, jetant un coup d’œil en bas où il semblait
que la solution à toutes ses questions l’attendait, puis
de nouveau il regarda en direction du restaurant où les cris
de surprises battaient leur plein.
Alors la curiosité l’emporta.
Car il était un être avide de savoir par nature et le moindre
événement saugrenu pouvait le détourner d’un
but mûrement préparé.
Il redescendit de son perchoir pour se diriger vers le restaurant.
Alors il comprit le pourquoi de l’agitation.
Tous les touristes étaient envoûtés par le téléviseur
fixé en hauteur sur une cloison dans un coin de la salle à
manger. Un flash spécial était diffusé.
Et comme pour les avions s’écrasant sur les tours jumelles
de New York, il crut qu’il s’agissait d’un film tellement
les images étaient incroyables.
Seulement, cette fois-ci encore, elles étaient authentiques.
Ryan ne put réprimer un juron d’étonnement.
Je rêve, c’est pas possible…
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