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Nous
autres I -Est-ce qu'il y a des choses que tu aimes bien faire, avec ta maman ? -Ce n'est pas ma maman. La petite fille, à qui l'on donnerait maximum quatre ans, a répondu d'une petite voix, mais sur un ton qui ne laisse transparaître aucun doute, comme si elle énonçait une vérité évidente. Elle a le regard baissé, et ses petites jambes se balancent sous la chaise trop grande pour elle. En face d'elle, assise à son bureau, la pédopsychiatre la scrute attentivement, essayant de percer les mystères de son esprit. -Mais alors, c'est qui ? Une dame ? La petite Julie cesse de balancer ses jambes et fronce les sourcils. Elle semble chercher ses mots, mais ne les trouve pas. -Bon, disons que c'est quelqu'un. Est-ce qu'il y a des choses que tu aimes bien faire avec elle ? Elle lève les yeux, réfléchit, puis avance, hésitante : -Mm. J'aime bien. Quand je suis toute seule dans ma chambre. -Tu aimes bien qu'elle vienne te rejoindre quand tu es toute seule dans ta chambre ? ? -Non. J'aime bien quand elle ne vient pas me rejoindre. Oui. Ca, j'aime bien. -D'accord. La pédopsychiatre marque une pause, semble réfléchir, puis reprend : -J'ai une autre question : est-ce que tu penses qu'elle t'aime bien, ta maman. ou. cette dame ?. Julie lève les sourcils et hausse un peu les épaules, comme si cette question lui paraissait des plus saugrenue. Elle ne répond rien. Le docteur insiste : -Parfois, elle te montre qu'elle t'aime bien, non ? Elle te le dit ? -Oui. Parfois elle me le dit. -Et tu sais qu'elle te dit la vérité. La petite fille ne relève pas cette dernière remarque. -Si ce n'est pas ta vraie maman, alors qui est ta maman ? Tout le monde a une maman, tu sais. Nouveau haussement d'épaules en guise de réponse. -Tu as une autre maman que tu vois dans tes rêves, c'est ça ? La petite fille soupire et regarde dans le vide d'un air las. Il vaut peut-être mieux en rester là pour l'instant, se dit Anne-Marie Cezame. Elle sent que sa patiente tend à se fermer plutôt qu'à s'ouvrir à elle, et elle ne sait pas très bien par quel côté l'aborder. C'est la première fois, en vingt ans de carrière, qu'elle se voit confrontée à un tel cas : une petite fille sans problèmes apparents (que ce soit à l'école ou dans ses relations avec les autres enfants), aucun drame familial, des parents apparemment intelligents et affectueux, une vie de famille apparemment équilibrée. Alors où est la faille ? Qu'est-ce qui a pu bien faire qu'un jour cette petite fille décide que ces gens ne sont en fait pas ses parents, et cela sans donner la moindre explication ? ? " Avant, c'étaient mes parents. Plus maintenant. " Tels ont été ses mots. Et quand le docteur lui a demandé depuis quand ils n'étaient plus ses parents, elle a répondu : " Je ne sais pas dire quand exactement, mais un jour j'ai vu que ce n'était plus eux. -Alors où sont-ils, tes parents ? -Ils ne sont plus là. -Et qu'est-ce qui te fait penser que ce ne sont plus tes parents ?. " Visiblement, ces questions ennuyaient la petite fille, qui s'était contentée de hausser les épaules pour répondre à la dernière. La pédopsychiatre avait encore demandé : " -Tu penses qu'ils sont devenus des autres, c'est ça ? ? " Et, cette fois, Julie avait clairement répondu : " -Oui. C'est ça. Ils sont devenus des autres. " Depuis, elle ne parle plus d'eux qu'en utilisant cette expression : les autres. La doctoresse sourit à la petite fille, puis se lève et va dans la pièce d'à-côté, où l'attend la mère de l'enfant. Ce sont d'abord les deux parents qui sont venus la consulter, en lui expliquant le problème de leur fille. Puis elle a eu un premier contact avec Julie, un premier entretien durant lequel elle n'a abordé aucun sujet délicat, se contenant de bavarder avec elle pour faire connaissance, pour la mettre en confiance. Aujourd'hui, c'est la troisième fois qu'elle la voit, mais elle est toujours aussi perplexe face à son cas. Dans la pièce d'à-côté, la mère se lève et la regarde avec anxiété. -Alors, docteur ?. -Eh bien. La pédopsychiatre fait une moue compatissante et poursuit : -Il va nous falloir encore beaucoup de temps, je pense. -Que vous a-t-elle dit ? -Pas grand chose. Mais il n'y a pas de raisons de désespérer : nous n'en sommes encore qu'au tout début ; il va falloir mener un travail à long terme. -Nous sommes prêts à tous les sacrifices pour lui venir en aide ! Et nous saurons faire preuve de patience, également, s'il le faut ! -Bien. C'est déjà un point positif. -De quoi pensez-vous qu'elle souffre ?. Est-ce. une maladie au cerveau. ou bien. juste quelque chose qui lui passe par la tête ?. -Il est trop tôt pour le dire. J'espère effectivement que c'est juste " quelque chose qui lui passe par la tête ", comme vous dites. Reste à découvrir pourquoi c'est ainsi. -Vous pensez qu'elle va se remettre prochainement ? Vous connaissez d'autres cas dans son genre ?. -Eh bien. Chaque cas est unique. Mais on peut toujours effectuer certains parallèles. C'est d'ailleurs en ça que consiste principalement mon métier. La mère s'approche d'elle, lui prend la main et la sert dans les siennes, la fixant avec des yeux remplis d'émotions. -Vous avez toute ma confiance, docteur ! -Merci. Elles prennent congé l'une de l'autre. Quelques minutes plus tard, la mère de Julie est au volant de sa voiture, sur le chemin du retour ; sa fille est assise à l'arrière. La première a le regard sombre, et la deuxième, la tête baissée. Elles roulent sans échanger un mot. Une fois la voiture arrêtée à un carrefour, la mère se tourne vers la petite fille et la regarde d'un air très dur. Puis son visage s'adoucit, en même temps qu'il se fend d'un sourire sardonique. Elle lui parle d'une voix exagérément douce : -Alors, petite conne ? Ca t'a fait du bien ? Tu as vidé ton sac à merde ? Julie ne répond pas ; elle garde la tête baissée et fronce les sourcils. Sa mère poursuit : -Tu sais ce qu'elle m'a dit, la Madame ? Elle m'a d'abord dit qu'elle te trouvait très laide ! Parce que tu as une trop grosse tête, et des oreilles vraiment les plus horribles qu'elle ait jamais vues ! Ensuite, elle m'a dit que tu étais une petite fille très méchante et que je devrais te donner beaucoup plus de fessées ! Qu'est-ce que tu en penses, ma puce ?. La petite se tort le visage, faisant un effort visible pour ne pas pleurer. -Ooh ! Qu'est-ce que tu as, mon pauvre petit chou ! ? Qu'est-ce qu'elle nous fait, la petite conne ?. Elle va nous faire une grosse crise de larmes ? ?. Mmm. C'est bien ! Vas-y ! Pleure ! Le feu passant au vert, elle se remet en position de conduite et redémarre. Julie ne peut retenir quelques larmes. Sa mère la regarde dans le rétroviseur et lui dit, sur le même ton toujours très ironique : -Attention, hein ! Ne pleure pas trop ! Il faut que tu en gardes un peu pour la suite ! ! ! Comme la petite fille lève les yeux d'un air inquiet, elle précise : -Ben oui, je ne te l'ai pas dit ? J'ai prévu un traitement spécial pour toi, dès qu'on sera de retour à la maison. Mmm. Que dirais-tu d'un bon bain bien glacé, suivi d'une bonne douche bouillante ? ?. Hein ?. Ces paroles, au lieu de déclencher une plus grande crise de larmes, comme on aurait pu s'y attendre, font au contraire adopter un air résigné à la fillette, qui baisse à nouveau la tête. Ceci n'empêche pas la mère de poursuivre : -Et puis après, des piqûres ! Tout plein de piqûres partout ! ! Tu es malade, ma chérie. il faut te soigner. c'est pour ton bien, tu sais. La petite fille se referme sur elle-même, se disant que cette femme, qui n'est pas sa mère, ne fera de toute façon pas ce qu'elle dit. Elle dit ça juste pour me faire peur. Elle veut que j'aie peur, comme ça, si j'ai peur, ils pourront rentrer aussi en moi. et je deviendrai comme eux. Moi aussi je deviendrai une autre. Mais ça ne marchera pas. Je vais me fermer et ne plus écouter ce qu'ils me disent. Comme ça ils ne pourront plus rien contre moi. Devant elle, la conductrice lui parle encore, d'un air badin, cette fois, comme si elle bavardait de choses et d'autres, comme n'importe quelle mère parlerait à sa fille : -Qu'est-ce que tu lui as dit exactement, à la vieille ?. Elle ne répond pas. Celle qui a posé la question rigole, et puis continue : -Si tu crois qu'elle va pouvoir t'aider ! Cette vieille conne est vraiment trop nulle pour comprendre quoi que ce soit ! ! Elle rit encore un peu, puis pousse un soupire de contentement : -C'est très bien. C'est un très bon docteur. Elle convient parfaitement ! ! II Le soir, quand je suis dans mon lit, je n'entends plus leurs voix, dans ma tête. Ils n'essaient plus de rentrer en moi. Je crois qu'ils ont compris. Ils ont compris que je ne me laisserai jamais faire. Jamais je ne deviendrai comme eux, non, jamais je ne deviendrai une autre. Alors, ils se vengent pendant la journée ; ils me font des tas de choses méchantes. Mais je suis forte, aujourd'hui. Je suis grande : j'ai huit ans. Je tiendrai bon. Je les déteste. Je les déteste d'abord parce qu'ils ont pris la place de mes parents. Je sais que je ne reverrai plus jamais mes vrais parents. Dans mes rêves, parfois, je les vois : ils sont dans un autre monde, et ils me disent que je dois tenir le coup, que je dois me battre contre les autres. C'est grâce à eux, mes vrais parents, que j'ai de la force pour me protéger tous les jours. Je les déteste ensuite pour tout ce qu'ils m'ont fait et qu'ils me font encore tous les jours. Puis je les déteste aussi, surtout, pour tout ce qu'ils font à mon grand frère, Patrick, et à ma petite sour, Cathy. Patrick a dix ans et Cathy en a quatre. Patrick est malade. Il est de plus en plus maigre et il a du mal à respirer. Le docteur dit que c'est de l'asthme, mais moi je sais bien que ce n'est pas ça : ce sont les autres qui le rendent comme ça, et surtout la femme, celle qui dit qu'elle est notre mère. J'ai essayé de parler à Patrick, plusieurs fois. Je lui ai dit que ce n'était pas nos parents, je lui ai dit qu'il fallait nous protéger d'eux. Mais il n'a jamais voulu me croire. Patrick, il n'est pas assez fort : la femme lui fait tout le temps du mal, mais il dit qu'il l'aime bien quand même. Je pense qu'il s'accroche à elle parce qu'il a encore beaucoup plus peur de l'homme. Je crois que si je ne fais rien, Patrick va bientôt mourir. Cathy, elle, ça va mieux : ils lui font moins de mal, et elle écoute mieux ce que je lui dis. Je lui ai tout expliqué, et elle a été d'accord avec moi (je lui ai bien dit de n'en parler à personne, même pas au docteur qui vient chez nous, ni à la madame docteur chez qui on va parfois et qui nous pose toujours des tas de questions). Je les laisserai pas les autres faire à Cathy ce qu'ils ont fait à Patrick. Je vais la protéger. Et je ne laisserai pas Patrick mourir. Je vais les sauver tous les deux. J'ai bien réfléchi et j'ai tout préparé : sur une feuille de papier, j'ai écrit la liste de tout ce que les autres nous ont déjà fait. Je vais aller montrer ça à la police, et quand ils verront ça, ils les mettront en prison, et quelqu'un d'autre s'occupera de nous, quelqu'un de gentil, quelqu'un de normal. J'ai vu ça à la télévision, dans un film : un petit garçon dont le papa buvait tout le temps et dont la mère faisait que des trucs pas bien, alors le petit garçon était séparé de ses parents par la police. C'était une histoire triste. Mais la nôtre, ce ne sera pas triste du tout ! Ce sera plutôt la fête quand la police nous emmènera ! ! Et puis, aussi, on m'a appris à l'école que les parents ne pouvaient pas faire n'importe quoi aux enfants et qu'ils pouvaient aller en prison pour certaines choses. Dans ma liste, il y a plusieurs de ces choses qu'ils ne peuvent pas faire. -Ah ! Voilà le bus, Cathy ! Viens ! Ce n'est la première fois que je prends le bus, je sais très bien comment il faut faire. Et je sais aussi à quel arrêt on doit descendre pour aller à la police. Les autres ne se doutent de rien. Plus rien ne peut nous arriver, maintenant. J'ai mon cour qui bat très fort. Bientôt, tout cela sera fini. -Viens, Cathy ! C'est ici qu'on descend ! Bien traverser aux passages piétons, attendre que le feu soit vert, ne pas s'arrêter si on nous appelle, ne pas traîner en route. Ah ! Voilà la police ! ! . Tenant sa petite sour par la main, Julie pénètre dans le commissariat. La porte est difficile à pousser et, à l'intérieur, les gens qui vont et viennent manquent de les bousculer. Il s'agit d'un endroit assez inquiétant pour une petite fille, mais Julie semble bien déterminée, elle ira jusqu'au bout. -Bonjour, Monsieur le Policier ! Comme je suis contente de vous voir. si vous saviez ! L'agent de faction les regarde d'un air surpris. -Bonjour, petite fille ! Qu'est-ce que vous venez faire ici, toutes les deux ?. -Euh. On est venu pour vous dire ce que font nos parents. Ils nous font des trucs pas bien. et on aimerait bien que ça cesse. Inutile d'essayer de leur expliquer que ce ne sont pas nos vrais parents. On ne me croit jamais quand je dis ça. Le policier reste un instant sans réagir, puis il les laisse un instant pour aller dire deux mots à ses collègues. Un autre policier vient alors et les invite à le suivre dans un bureau. Une fois installées, il leur lance un sourire qui se veut rassurant, puis il commence à les interroger. -Je vous écoute, Mademoiselle ! Quel est ton nom ? -Non. D'abord je dois vous lire tout ça. Julie sort la liste de sa poche et la déplie. Il ne faut pas que je lui dise mon nom maintenant, autrement il va peut-être téléphoner aux autres. Elle commence sa lecture : -D'abord, notre maman, quand elle me fait prendre un bain, l'eau est toujours trop chaude ou trop froide. -Vraiment ?. -Oui. Le policier semble quelque peu déconcerté par l'attitude de la petite fille. Il prend note de ce qu'elle dit, néanmoins. -Les parents sont parfois maladroits. -Non : elle le fait exprès. Toujours. -Elle le fait exprès ?.. -Oui. -Dis-moi, vous habitez où ? Julie élude la question et poursuit sa lecture : -Ensuite, parfois, et même souvent, elle me crache dans la figure. -Elle te crache dans la figure ? ? -Oui ! Vous écoutez ce que je dis, ou quoi ? ! -Oui, pardon, continue. -Ensuite, elle nous menace tout le temps de tas de choses méchantes. -Comme quoi, par exemple ? -Par exemple, elle dit qu'elle va nous mettre dans un sac et nous jeter à l'eau, ou bien qu'elle va nous enfermer dans la cave et nous laisser mourir de faim, ou alors qu'elle va nous arracher tous les ongles. -C'est grave, ça ! -Oui. Le policier réfléchit, puis il s'adresse à la plus petite, qui n'a pas encore ouvert la bouche : -Qu'est-ce que tu en penses, toi ? La grande continue : -Elle nous pince, aussi. -Attends un peu. laisse parler ta petite sour. C'est bien ta petite sour, n'est-ce pas ? -Oui. C'est Cathy. -Bien. Es-tu d'accord avec ta grande sour, Cathy ? Cette dernière ne répond pas. Elle fait la moue et baisse la tête. -Vas-y, tu peux lui dire, Cathy ! C'est un policier, il va nous aider ! Mais Cathy garde la tête baissée ; sa grande sour se met alors à la secouer un peu, comme pour la réveiller. -Mais vas-y ! Dis-lui ! Qu'est-ce que tu as ? ! -Holà ! Hoolà ! Doucement ! intervient le policier. Il se lève et demande à Julie d'aller l'attendre dans la pièce à côté, afin de pouvoir parler seul à seul avec sa petite sour. Julie soupire, visiblement contrariée, mais elle obtempère et s'en va à côté, en emportant sa liste avec elle. Après dix minutes environ, le policier revient la chercher et fait sortir Cathy. Julie se retrouve à son tour seule face à lui. Il la regarde avec un mélange de suspicion et de compassion. -Pourquoi est-ce que tu racontes tout ça, Julie ? -Parce que c'est vrai ! -D'accord. Montre-moi un peu tout ce que tu as écrit.
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