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Par Vincent Chéron

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La planète schizophrène


Sur Clavène, planète minière de type 4, les prospecteurs avaient installé leurs campements aux abords immédiats de l'aire d'atterrissage, sans que les autorités essayent même d'y mettre de l'ordre. Léna s'arrêta au bas des échelons, se demandant si elle n'allait pas immédiatement rembarquer. Pourquoi le département de xéno-histoire l’avait transférée sur cette planète ? Elle avait longuement hésitée à démissionner à l’annonce de sa mutation. Le moins que l’on puisse dire c’est que Clavène n’est pas le stéréotype de la planète balnéaire. L’académie des sciences universelles définissait les planètes de type 4 comme « telluriques, dépourvues d’atmosphère, composées de plus de 70 % de métaux ferreux». Autant dire une grosse mine de fer qui orbite autours d’une étoile. Tout cela n’annonçait rien de bien réjouissant. Finalement elle s’était décidée à quitter Galati, sa planète natale. Cela faisait plus de cinq ans qu’elle enseignait la xéno-histoire à l’Université Allochtone Infinite. Et son département avait eu vent de la découverte de vestiges inconnus à Cherson, la seule et unique ville de Clavène. Un artefact d’une taille pharaonique – provenant visiblement d’une xéno-espèce - avait été découvert dans le sous-sol de la planète. L’université Allochtone Infinite avait tenu à ce qu’une xéno-historienne soit sur place. Léna posa le pied sur le sol rocailleux de Clavène.

La sphère de confinement individuel d’atmosphère et d’apesenteur assure la survie de tout être vivant sur Clavène. Les conditions naturelles sont particulièrement extrêmes. Avec quatre cent degrés Celsius le jour et moins quatre cent la nuit, pas d’atmosphère et une luminosité éblouissante liée à la proximité de son soleil, Luc’K, l’oubli de sa sphère de confinement se traduit par une mort instantanée. De toute façon, un oubli de la sorte est impossible. La sphère est intégrée aux différents sensoprogrammes qui, eux-mêmes, sont greffés au lobe temporal droit dés la dixième année de chaque citoyen de la république universelle. Ces sensoprogrammes comprennent des modules de communication, de médication, de protection environnemental et d’optimisation des sens. Comme tous les autres modules intégrés au cerveau , la mise en route de la sphère de confinement est intuitive au même titre que les autres réflexes naturels. Lorsque vous pénétrez dans un environnement non viable, elle s’actionne automatiquement. Cela se traduit par l’apparition d’une bulle d’oxygène et d’azote autours de la personne et d’une modification de la pesanteur réelle par anti-gravité.

Vincent est épuisé. Il devait remplir son quota d’extraction quotidien de 250 tonnes de fer si il voulait garder l’espoir de pouvoir rapidement s’échapper de cet enfer. Il faisait tourner son Ferextracteur à plein régime. Sa galerie atteignait plus de 3000 kilomètres de profondeur. Ce qui est tout-à-fait honorable vu l’arrivée tardive de sa compagnie de prospection sur le théâtre des opérations. Le métier de ferextracteur est particulièrement éprouvant. Cependant, il est largement compensé par les gains générés par une campagne. Ils permettaient souvent de se la couler douce le reste de l’année.
La journée arrive à sa fin. Vincent sent une certaine lassitude dans sa puissante musculature. Soudain, un grand bruit suivi de quelques cahotements et son ferextracteur cale. «Merde ! Que se passe t’il encore ! Putain de machine ! » Par la pensée et à l’aide de son sensoémetteur, il appelle sa base de surface. « Voyez-vous quelque chose aux radars ? » demande t’il à son interlocuteur, qui probablement doit être un des techniciens de sa société de prospection. « non, attendez…si il y a une énorme masse métallique devant votre foreur » lui répond le technicien laconiquement. Vincent avait vaguement entendu parlé de l’artefact. Cet objet métallique étranger enfoui dans le sol que l’on avait découvert non loin de son propre puit. Il essuie la sueur qui lui coule sur le front avec son avant-bras. Il peste intérieurement. Il peste contre cette planète morbide où son seul horizon est quelques mètres d’un trou béant et sombre derrière l’énorme vitre blindée de son ferextracteur. Il actionne les puissants projecteurs de son lourd véhicule sous-terrain. Sa foreuse s’est visiblement arrêtée nette contre une espèce de paroi métallique. Intrigué par ce mystère et oubliant toute mesure élémentaire de sécurité, il dégrafe son harnais, ouvre la porte de son extracteur et descend les quelques barreaux de l’échelle. Ses bottes touchent le sol en soulevant quelques volutes de poussière. Il marche lentement vers la pointe avant de son ferextracteur. Le silence est pesant. Les senseurs de Vincent corrigent son stress en générant dans son cerveau des molécules tranquillisantes. Il ressent cette vague de soulagement, il retrouve son calme. Il s’apprête à faire demi-tour lorsque un long et lugubre hululement se fait entendre. « Putain qu’est-ce que… » furent ses derniers mots. Juste avant que sa tête n’explose sous l’impact d’un corps étranger.

Le voyage qui amène Léna à ses quartiers ne dure qu’une dizaine de minutes. Elle ne voit pas grand chose. Tout juste si elle entrevoit les énormes tours des générateurs subatomiques. La nuit était tombée soudainement. Une nuit sans nuage, sans ombre, sans reflet. Elle s’insinue dans chaque coin et recoin de ce sinistre monde. « Franchement qu’est ce que je fous là ? » se dit elle intérieurement. Dans l’aérotrain, il y avait avec elle une dizaine de personnes. Des prospecteurs visiblement. Ces gaillards étaient la dernière vague d’entrepreneurs-aventuriers qui étaient partis de Terra Central, la planète capitale économique et financière de la République de l’Univers (Rhu). Elle les regarde. Elle envie leur courage et leur détermination.
Les freins couinent. L’aérotrain ralentit en cahotant un peu et assez soudainement s’arrête. Enfin, elle arrive à ses quartiers. Le voyage à bord de la navette hyperluminique fut particulièrement éprouvant. Et c’est non sans plaisir qu’elle prendrait une petite douche et quelques heures de repos. La voiture s’arrête devant une boite, une sorte d’algeco qui renforce le côté austère de sa petite expédition. Ses sensos valident son autorisation d’entrer auprès du processeur de son logement. La porte s’ouvre. « On ne peut plus spartiate… » s’exclame t’elle. Un lit, une petite douche dans un des coins de l’unique pièce, une petite table sont les seuls luxes qu’elle semble pouvoir espérer dans ce lieu. Elle décide de positiver, jette son sac sur le lit et commence à se dévêtir.

Léna n’avait jamais voulu se faire modifier le corps. Cette mode d’auto-amélioration avait fait fureur il y a quelques années. Elle fait partie des gens qui ont cette chance d’être gâté par la nature. Des hanches assez larges, des seins généreux, un ventre plat sont les indéniables atouts qu’elle n’hésite pas mettre en avant avec des tenus affriolantes lors des soirées mondaines de l’université Allochtone Infinite. Ajouté à cela, un petit minois d’ange agrémenté d’une longue chevelure argentée (seule modification qu’elle avait acceptée) et vous obtenez une femme qui ne laisse personne indifférent.

Elle dort depuis quelques heures déjà. Son senso recepteur la réveille en douceur pour lui signaler l’arrivée d’un message prioritaire. « Qui peut bien vouloir me parler maintenant ? » se dit-elle. Elle ouvre sa senso-messagerie. Il semble qu’une nouvelle partie de l’artefact ait été découverte. Un perceur l’a signalé et depuis plus de nouvelle de lui. « Curieux » dit elle tout haut. C’était un patriarche universitaire de seconde catégorie qui lui avait laissé ce message, un des grands cadres religieux qu’elle redoute tant. Il lui a demandé de se présenter dés que possible au puit numéro 38 pour tenter de classer l’objet découvert dans une des catégories de vestiges non-humains que l’université avait répertoriées.

L’homme savait depuis quelques millénaires qu’il n’avait pas été le seul être sépian de l’univers connu. De nombreux monuments xénos avaient été dénichés. L’université Allochtone Infinite avait estimé à cinq au moins le nombre de race douée d’intelligence dans la Voie Lactée. Toutefois aucune ne semblait encore vivre à l’heure actuelle. A ce jour, l’Homme n’avait jamais rencontré d’extraterrestre, mis à part quelques spécimens monocellulaires.

Léna est une spécialiste reconnue de la xénohistoire. Sans bien sûr connaître les histoires de tous au bout des doigts, elle est capable de reconnaître n’importe quel artefact et de le référer à une des cinq xéno espèces connues. Elle reste coie devant l’objet éclairé par les puissants projecteurs. Pour la première fois, elle ne sait à quelle culture rattacher cette longue plaque de métal ouvragée.
« Une douzaine de perceurs sont descendus pendant la nuit pour dégager au maximum cette plaque. Il semble, d’après les radars, que la totalité de la structure soit particulièrement imposante et que ce vous avez devant les yeux ne soit qu’une infime partie de l’élément » lui explique le patriarche universitaire d’une voix grave.
Léna le regarde du coin de l’œil. Il est revêtu de son Prolenxor constate t’elle. Cet habit fait de longs draps sombres et ocres affirme toute l’autorité dont est investi le patriarche. Le contraste des couleurs du Prolenxor avec le visage pâle et cireux du Patriarche est singulièrement sinistre.
« Qu’en pensez vous ? « lui demande t’il. Léna ne savait que répondre.
L’énorme cercle métallique dégagé de terre montrait à quel point les perceurs s’étaientt acharné à découvrir l’intégralité de l’objet. Et ils ne semblaient pas au bout de leur peine. On avait l’impression qu’un énorme bouclier de métal de quelques centaines de mètres avait été tout simplement posé à même le sol d’une grotte à 3000 kilomètres de profondeur. Léna questionne sa sensobliothèque . L’analyse vidéo ne montre aucun lien avec une des cultures connues. Cet artefact appartient à une espèce non-répertoriée. « Je vais remonter à la surface pour tenter d’estimer la taille de l’objet » explique t’elle au Patriarche.
Elle prend l’ascenseur antigravitationnel qui l’amène dans la base de la surface en quelques minutes seulement. Elle trouve rapidement le bureau des techniciens. Ils semblent eux-même affairés à calculer le volume de la découverte. « Les radars ne sont pas cohérents » s’exclame un des techniciens. Elle s’approche du terminal principal. « Il semblerait que l’objet découvert hier fasse partie de la même structure que celle découverte antérieurement » ajoute t’il. « Vu leur orientation et leur similitude, on peut considérer que la totalité de l’objet doit être sphérique. Ce qui pourrait vouloir dire que l’objet fait plus de 6000 kilomètres de diamètre, soit la moitié du volume global de Clavène » conclue t’il. Léna le regarde bouche bée. « Comment as t’on fait pour enterrer un objet de cette taille au cœur même d’une planète ! » s’exclame t’elle. Si ses connaissances étaient quelque peu limitées, elle savait qu’aucun des xénos repertoriés ne semblaient être capable d’une telle prouesse. Elle contacte le patriarche avec son senso-émetteur.
Les patriarches sont une caste à part. A l’origine ils font partie intégrante de la Grande Eglise du Martyre. Leur ADN fut entièrement compilée par les prêtres-généticiens. Ils ont cette caractéristique d’avoir la totalité des connaissances répertoriées à ce jour inscrites dans leur code génétique. Ainsi dés leur naissance, et au même titre que les réflexes ou l’instinct, ils peuvent vous éclairer sur tous les sujets de ce monde. Si ce fait leur confère un avantage certain, il n’en reste pas moins que beaucoup de patriarches souffrent d’instabilité mentale. La cruauté et le vice le plus bestiale sont les travers que l’on retrouve le plus communément. A l’université Allochtone Infinite, il n’est pas rare de retrouver les corps d’étudiants lacérés, vidés de leur tripe, violés et parfois même couvert d’excréments et de morsures.

La journée touche à sa fin. Les perceurs ont continué de déblayer le plus possible l’artefact. Jaranise fait partie de la dernière équipe. Il est éloigné d’une centaine de mètres du reste des perceurs. Sous terre, cette distance malgré les puissants projecteurs qui avaient été installé, est suffisante pour assurer une certaine intimité. Il est persuadé que cet objet, puisque unique, doit avoir une valeur incommensurable. La cupidité l’envahit. Il met en route son ferextracteur dans l’idée d’arracher une partie de la plaque pour la revendre à un prix faramineux. Son appareil touche à peine la paroi de métal, que la tête du malheureux explose. Des milliers de fins filaments sortent de minuscules ouvertures du bouclier de métal, se projètent dans les airs jusqu’au corps encore chaud de Janisse. Tous se plantent dans son épiderme et commencent un savant travail de ménage par aspiration. Quand le reste de l’équipe prend place dans l’ascenceur, signe de la fin d’un travail quotidien harassant, le chef d’équipe demande où est passé leur collègue. Ils pensent que Jaranis les a précédé dans leur remontée à la surface…

Rester dans la cahute qui lui servait de logement lui fut insupportable. Léna avait décidée de marcher un peu dans Cherson à la recherche d’un troquet où elle pourrait boire un verre de Démon de Calvende, un puissant relaxant aux saveurs et aux nuances infinies. Cherson n’est pas à proprement parlé une ville. C’est plutôt un empilement de machines d’extraction, de vaisseaux de toutes sortes et d’immeubles nano-technologiques qui varient leurs formes et leurs tailles en fonction des besoins. Le sol gris et la nuit d’encre, le silence de l’espace donne le sentiment d’évoluer dans du coton. L’ambiance est oppressante. Et la sphère de confinement atmosphérique et d’apesanteur qui enveloppe Léna l’étouffe un peu. Ce sentiment est purement psychologique bien sûr. Elle aperçoit une enseigne lumineuse. Elle clignote comme les vieux néons de la période prégalactique. Probablement une volonté du gérant pour affirmer le côté ancestral donc sûr de son bar. Cependant mise à part cet objet un peu éclectique, le reste de l’établissement est plus proche du bouge que des tavernes propres et agréables de sa planète d’origine. Quelques habitués sont accoudés au bar. Leurs regards éteints en disent long sur le délabrement moral qui habite Clavène. Si les prospecteurs vivent plutôt bien leur présence sur cette planète motivés qu’ils sont par l’appât du gain, les perceurs, bien plus nombreux, ne voient pas les choses du même œil. Le travail dans les mines est éreintant. Et les seuls plaisirs accessibles restent les débits de boisson qui ont tendance à pousser comme des champignons. Les premières gorgées du Démon lui brûlent la gorge. Trois perceurs sont attablés derrière elle. Ils devisent tranquillement. Ils semblent être à la recherche de deux collègues.
« Depuis que l’on découvert ce truc bizarre au puit 38, Vincent et Jaranis se sont volatilisés…où sont-ils, personne ne le sait » s’exclame l’un deux.
Léna ne peut s’empêcher de se demander si il n’y aurait pas un lien entre ces disparitions et la découverte.

Le lendemain, Léna arrive au puit 38 de bonne heure. Elle avait eu un sommeil plutôt agité. Avant de descendre, elle passe par la base de surface. Les techniciens sont déjà au travail. Elle comprend qu’il se passe quelque chose. Il y a de la frénésie dans l’air.
« Je crois que l’on a découvert une ouverture… » lui dit l’un deux.
Elle se tourne vers l’écran holographique principal. Effectivement les perceurs ont dégagé une partie de la paroi où l’on aperçoit très nettement la découpe de ce qui pourrait être une porte. Elle décide aussitôt de descendre au fond du puit. Lorsqu’elle sort de l’ascenseur, le patriarche l’attend le tain blafard.
« Suivez moi » dit-il d’un ton impératif.
Léna est un peu anxieuse. Elle sait que les patriarches sont parfois imprévisibles et dangereux. Elle le suit dans le ferextracteur qui les amène devant la porte. Visiblement le patriarche a déjà tout organisé. Cinq perceurs sont alignés devant elle armés jusqu’au dent. Trois autres sont occupés à installer des EIQ, des explosifs à improbabilité quantique, le long de la découpe de la porte. Derechef, elle se tourne vers le patriarche et le questionne du regard. « J’ai décidé d’organiser une petite excursion au sein de cet artefact » lui explique le patriarche le regard quelque peu inquiètant. Elle ne peut qu’aquiescer.

Les EIQ n’explosent pas au sens propre du terme. Ils altèrent la matière d’une manière improbable et chaotique. Cette altération provoque l’effondrement moléculaire. Les ondes émises par les EIQ saturent les sensos de Léna. L’espace d’une seconde elle a le sentiment que ses synapses sont broyés. Elle se rétablit, ouvre les yeux et constate que la porte est ouverte.
L’expédition s’organise. Deux techniciens sont mobilisés pour accompagner les cinq perceurs ainsi que Léna et le patriarche. La porte ouvre sur un sombre couloir. Dés leurs premiers pas, leurs sensovisuels passent en mode infrarouge. Ils ne distinguent pas le bout du tunnel. Ils progressent lentement. Quelques centaines de mètres plus loin, ils arrivent devant une porte massive. Elle doit faire plusieurs tonnes. Au milieu est fixé une roue en métal comme sur les vaisseaux de l’ère pré-spatiale. Le patriarche donne l’ordre à un des perceurs de l’actionner. Il s’exécute. L’axe est visiblement parfaitement conservé. La roue tourne. Un léger chuintement se fait entendre. La porte s’ouvre. Les membres de l’expédition passent l’un après l’autre l’ouverture pour se retrouver dans une salle carrée d’une trentaine de mètres de côté. Une autre porte se situe en face de la première. C’est exactement la même. A droite, Léna aperçoit une grande plaque de métal fichée dans le mur. Elle s’en approche. Ses senseurs adaptent ses rétines. Les ténèbres font place à une lumière diffuse. Quelques mots incompréhensibles sont gravés dans la plaque. Léna consulte sa sensobiliothèque.
Avant même qu’elle n’est le temps de lancer le moteur de recherche, le patriarche déclare : « ces mots proviennent d’une langue préspatiale parlée uniquement sur la terre des origines ». Ses yeux sont révulsés comme à chaque fois qu’un patriarche fait appel à son savoir ADN.
« On peut traduire ces mots par : Que celui qui de ses pieds foulent le sol de Constantine devienne immortel ou nous oublie à jamais » ajoute le patriarche en précisant que c’est de l’anglite ancien, une langue vieille de 12 000 ans.
Léna est perplexe.
« Pourquoi et comment une langue humaine disparue depuis plus de 10 000 ans peut-elle se trouver dans un objet xéno ? » s’interroge t’elle.
Une tension palpable règne dans la salle. Le patriarche décide d’ordonner l’ouverture de la seconde porte. Le perceur s’approche de la seconde roue. Il la tourne lentement. Soudain, un claquement sec derrière eux les font se retourner. La première porte s’est verrouillée. Léna sent quelques gouttes de sueurs perler sur ses tempes. Elle a peur. Mais le patriarche semble déterminé à vouloir ouvrir cette seconde porte. La roue tourne, les muscles du perceur se bandent sous l’effort. Brusquement, un souffle de vent violent s’engouffre dans la pièce. Léna sent son senso gérant la sphère de confinement s’éteindre. Elle en conclut qu’une atmosphère viable remplit la pièce. Une odeur de pourriture malsaine lui envahit les narines. Il lui semble que la pièce a tournée sur elle-même.
« Nous étions dans un sas » entend t’elle du patriarche avant de vomir toutes ses tripes.
Elle reprend peu à peu ses esprits. Ses sensos lui envoient quelques molécules fortifiantes. L’odeur est moins présente. Une étrange lueur tamisée provient de l’ouverture. L’énorme porte a complètement basculée sur ses gonds.
Le patriarche ordonne aux perceurs de s’avancer. Leur malaise est évident. Léna craint une dissidence. Leurs armes braquées sur l’ouverture, les perceurs avancent pas à pas. « C’est une forêt… » s’exclame l’un des perceurs, le timbre de sa voix grelottant d’incrédulité. Léna s’approche pour jeter un coup d’œil. Elle est ébahie. Une forêt s’étale devant elle. Une forêt de pins des plus banales comme celles que l’on implante sur les planètes terraformées traditionnelles. Ce n’est pas ce qui l’a surprend le plus. Elle aperçoit l’horizon. Il est courbe comme si elle marchait sur l’intérieur de la planète. Comme si elle avait la tête en bas. Un horizon fantastique est déployé devant elle. Elle distingue des milliers de kilomètres s’engouffrant vers le plafond. Cette perspective est l’inverse de celle d’une planète. Elle sait qu’elle évolue dans une sphère colossale de plus de 6000 kilomètres de diamètre où seules les nuages occultent a ses yeux le plafond. « Comment peut-on marcher sur la planète en dehors et en dedans ? » s’exclame Léna. Le patriarche lui répond qu’au moment de l’ouverture de la seconde porte, la pièce a dû se renverser tout en conservant la pesanteur au sol. Elle se souvient de cette sensation de basculement.
Au-delà de la forêt qui ne fait guère plus de trois ou quatre rangées d’arbre, elle distingue des prairies. L’herbe est grisâtre. Quelques chevaux broutent de l’herbe. Ils ont l’air décharné, famélique. Si ce monde est effarant, Léna se dit aussi qu’il semble exempt de vivacité, de couleurs et de joie. Tout est cendreux et morne. Quelques mystérieux animaux volants croassent de temps en temps dans ce vaste ciel terne et sans horizon. Une vaste cité de pierres pointe ses hautes flèches au loin.
Le patriarche décide de prévenir la base d’envoyer des renforts avec son senso-émetteur. Surpris, il constate que celui-ci ne fonctionne pas. Il s’empresse de questionner Léna au sujet de son propre sensoémetteur. Elle lui répond qu’elle-même n’arrive pas à l’actionner. Stupéfaite, elle constate une certaine appréhension dans la voix du Patriarche. « Nous retournons à la surface » a juste le temps d’entendre Léna avant que son esprit vacille et plonge dans les néants de l’inconscient.

Elle se réveille peu à peu. Une douleur lancinante vrille l’intérieur de sa tête. Elle se dit qu’ils ont dû être empoisonnés. Sa vue est floue. Les sensos paraissent ne plus fonctionner. Elle est éblouie. Peu à peu elle distingue quelques éléments. Un mur de pierre de taille brut, un lustre de cristal sont les premières choses qu’elle voit nettement. Elle est allongée confortablement dans un lit, la tête posée sur de nombreux oreillers. Elle entend une porte s’ouvrir en grinçant légèrement. Elle tourne la tête. « Bonjour » lui dit une femme au port hautain habillée d’une longue robe grise qui avait dû être blanche il y a fort longtemps. Léna découvre un visage émacié au teint diaphane surplombant un col d’une ampleur démesurée. « Je suis terriblement amusée de vous voir » lui dit la femme avec une voix de crécelle insupportable. Un sourire figé sur ses lèvres sèches dévoile des chicots noirs.
« Où suis-je ?» s’empresse de lui demander Léna. « Vous êtes dans notre bonne ville de Delphine en Constantine » lui répond la femme. « Je m’appelle Iridine » ajoute t’elle.
Des dizaines de questions se pressent dans l’esprit de Léna. Qui sont ces gens ? Des xénos ? Des hommes ? Pourquoi vivent-ils à l’intérieur d’une planète ? Iridine la regarde silencieusement. Elle a de petits yeux narquois. Ses iris ont une couleur étrange presque transparente. Soudain elle s’approche de Léna et lui attrape la main. Léna sursaute. La peau est froide, visqueuse. Brusquement elle ressent comme de l’électricité dans ce contact. « Vous allez tout comprendre » lui murmure son hôte.
Un flash. Tout à coup Léna sent ses muscles se contracter jusqu’à la rupture. Elle crie. Cela dure à peine quelques secondes. Soudain tout s’arrête. Léna s’effondre sur le lit. Elle se relève douloureusement et regarde Iridine avec effroi. Léna sait tout. Elle sait d’où vient ce peuple enterré dans Clavène et pourquoi cela fait tant de temps qu’ils sont enfermés de la sorte. Elle comprend pourquoi tout est gris et morne. La peur lui tenaille les entrailles. Elle veut s’enfuir, partir loin de ce monde qu’elle trouve répugnant.

Les Constantins sont des Hommes. Ils viennent de la planète bleue, la terre natale. Ils font partie d’une des toutes premières expéditions envoyées à travers la galaxie. A cette époque, il y a plus de 10 000 ans, les hommes étaient férus de découvertes. Le départ de l’expédition « Constantine » était relativement passé inaperçu. Par contre sa disparition avait fait grand bruit. Envoyée aux confins de la Voie Lactée, le vaisseau hyperluminique n’avait plus donné de nouvelles quelques mois après son départ. C’était le premier accident de cette envergure dans l’histoire spatiale. Plus de 2000 hommes et femmes n’avaient plus donné de nouvelles. Un incident technique avait été mis en avant pour expliquer cette tragédie.
En fait, la vérité était bien plus surprenante. Le vaisseau avait été abordé par des xénos : les Chronos. Ils étudiaient l’humanité depuis fort longtemps. En échange de leur vie sauve, ils proposèrent aux navigants du Constantin une expérience de nature scientifique. L’immortalité. Voilà l’expérience que les Chronos voulaient leur faire subir. Les humains s’empressèrent d’accepter. L’immortalité fait partie des grands rêves de l’humanité. Ces êtres humains immortels devaient être cachée aux yeux du reste des Hommes. Les Chronos les enfermèrent dans une immense sphère de métal munie de mécanismes propres à entretenir un écosystème. Ils recouvrirent ce globe de terre et de fer et qu’ils mirent en orbite autours d’une étoile : Clavène.
Les Chronos avaient pris soin de les stériliser et ils installèrent des systèmes de défense pour éviter les intrusions.
Au début, tout se déroula à merveille. Dégager de la peur de la mort, ces hommes et femmes firent la fête pendant des jours et des nuits. Ils découvraient ensemble les plaisirs charnels, mangeaient à n’en plus finir, cherchaient de nouvelles sensations. Bientôt, aucun autre objectif n’exista à part cette recherche constante du plaisir. Mais le temps commençait à faire son effet. Plus aucun des plaisirs connus ne comblaient les constantins. Ils tentèrent des expériences de plus en plus extrêmes, de plus en pus horribles. Les ébats sexuels étaient poussés aux confins de l’horreur. De multiples mutilations avaient lieux. Ils n’arrivaient plus à combler cette recherche perpétuelle de luxure et de concupiscence, ils n’arrivaient plus à jouir de la vie. Plusieurs ingénieurs se penchèrent sur ce problème. Pendant un temps, la génétique permit de découvrir un nouveau terrain de jeu. Les hommes se firent greffer un membre d’une taille et d’une virilité extraordinaire. D’autres se faisaient pousser des appendices épouvantables. La solution à l’ennui constituait à repousser constamment celui-ci en trouvant des jeux de plus en plus odieux, de plus en plus abominable. Ils avaient même fini par s’affubler de certaines formes de télépathie pour renforcer leur sens, leur jouissance.

Léna verse une larme. « Je veux rentrer chez moi » murmure t’elle doucement . « Ne t’inquiète pas, rendors toi » lui chuchote Iridine en la fixant de ses yeux incolores. Léna ne veut pas se rendormir. L’espace d’un instant, elle tente de combattre la langueur qui la gagne.

Elle se réveille en sursaut. Un incroyable brouhaha l’entoure. Des milliers de personnes la regarde. Elle se dit qu’elle doit être dans une espèce d’arène. De curieuses sensations envahissent son corps. Un frisson court sa colonne vertébrale qui lui semble immensément longue. Les yeux écarquillés d’effroi, elles voient les perceurs et les techniciens empalés vivant sur des piques de métal. Leurs yeux sont transparents, leurs visages reflètent l’intense douleur qui les habite.
Un cheval trotte sur le sol de terre de ce cirque de l’horreur. Il est bardé de piques acérés comme si on avait voulu l’enrouler dans un fil de fer barbelé. La tête de ce cheval est curieusement petite remarque Léna. Son cœur ne fait qu’un bond. Le cheval a la tête du Patriarche cousue à même le cou de l’animal. Ils ont greffé la tête d’un homme sur une bête. La terreur l’envahit. Elle détourne la tête, veut vomir toutes ses tripes. Elle se rend compte qu’elle-même a sa tête attachée sur le cou tranché d’une jument. Elle relève les yeux pour voir le sourire figé du patriarche et l’énorme membre en érection du cheval. Des applaudissements, elle hurle.


Fin.

 

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