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Chambre
n°20
Le
grattement de la clé dans la serrure achève de me réveiller.
J’ai encore rêvé que je courais, dans l’herbe
cette fois. Je jette un œil sur la pendule : la petite aiguille est
à l’horizontale à gauche et la grande est droite,
pointée vers le haut. L’infirmière entre pour la première
visite de la journée. Comme toujours, le petit déjeuner
n’a aucun goût. Je mange la même chose chaque matin
depuis ma naissance, cette bouillie impossible à décrire,
censée « couvrir tous mes besoins journaliers en vitamines,
sels minéraux, glucides, bla bla bla ». Si au moins, je savais
ce que sont ces foutues vitamines et pourquoi j’en ai tellement
besoin. Toutes les pubs à la télé disent que c’est
bien d’en avoir. L’infirmière est nouvelle, elle est
jeune, plutôt jolie. Quand elle croise mon regard, ses yeux sont
tendres avec un soupçon de tristesse. Elle ne tiendra pas longtemps.
Elles ne tiennent jamais longtemps à cet étage. Celle-ci
est la troisième en dix-sept jours. Sans frapper,
le médecin entre tout en continuant à parler avec un technicien
qui s’évertue à prendre en notes ses conseils. Il
lui faut un bon moment avant de m’adresser la parole : La climatisation fait entendre son petit bruit de soufflerie ponctué par le tic-tac des secondes qui se traînent. La grande aiguille de l’horloge a presque fait un tour complet. J’attends avec impatience qu’elle atteigne la verticale car c’est le moment où la télé va s’allumer. Ce matin, j’ai droit à un dessin animé, avec un lion qui devient le roi de la jungle. Mais moi, j’ai surtout aimé les deux autres personnages, l’espèce de singe et le cochon avec des grandes dents, ils étaient drôles. A un moment, j’ai regardé dans les chambres en face et j’ai vu qu’ils riaient aussi. Ils ont sans doute vu la même chose. Après le dessin animé, le poste s’éteint. Je descends de mon lit, rejoins la petite table à ma taille au milieu de la chambre et j’attends. L’infirmière va passer avec le déjeuner. Sabine entre, un plateau dans les mains. Les yeux baissés, elle pose mon repas devant moi sans parler, sans me regarder. Juste avant de sortir, elle me sourit, quasi clandestinement. En attendant que le docteur revienne, je monte sur l’appareil avec le tapis roulant, pour courir un peu. Souvent, je reste longtemps dessus et je cours le plus vite que je peux. Après mon cœur me fait tellement mal que j’espère qu’il va s’arrêter. Ça
n’a pas marché. Ça ne marche jamais. Quant il rentre,
le docteur me trouve étendu sur le lit, en sueur et à bout
de souffle. J’aurais au moins réussi à le mettre en
colère. Ses yeux tentent de me transpercer comme Superman quant
il brûle ses adversaires avec son rayon. Il se retourne vers ses
assistants qui portent le matériel et le masque de plongée
: Au début,
j’aimais bien la vieille femme. C’était la seule personne
qui avait l’air de s’intéresser à ce que je
pensais. Mais j’ai vite compris, en la voyant noter tout ce que
je lui disais, qu’elle aussi préférait les papiers
et les chiffres. Je grimace un peu quand je me lève pour rejoindre
mon tabouret et que la douleur dans mon ventre se réveille. Elle
s’assoit en face de moi, de l’autre coté de la table.
Je commence à peine à retrouver mon souffle. Je suis presque
soulagé quand le docteur entre. La grande aiguille a eu le temps
de faire deux fois le tour de l’horloge pendant que la vieille prenait
note de mes progrès. Elle ramasse ses papiers, les crayons de couleur,
ses cubes pour bébés et sort après avoir lancé
un « à demain » distrait. Je prends place sur le tapis
roulant, prêt à subir le test mais le docteur me prend par
les épaules : Pendant la prise de sang, une dizaine de personnes habillées en costards noirs est entrée. Les docteurs se précipitent pour serrer la main que les nouveaux venus tendent distraitement. En tête de cortège, le Gros. Je l’ai déjà vu, il est venu plusieurs fois. Je ne l’aime pas. Il nous regarde sans nous voir. Quant les docteurs lui montrent ma chambre, il jette un œil rapide et j’ai l’impression qu’il accorde plus d’attention à mon tabouret qu’à moi. Ce qu’il aime regarder lui aussi, par contre, ce sont les papiers. Les dizaines de feuilles que les docteurs lui montrent. Et le Gros regarde ces papiers pleins de chiffres et parle beaucoup et fort, en montrant du doigt des chiffres qui ont pas l’air de lui plaire. Ses compagnons se dispersent tout autour de la pièce, posent sans politesse toutes sortes de questions aux techniciens, médecins et infirmières présentes. Coincé dans ma cellule, je n’entends presque rien de leurs interrogations. De toute façon, les quelques mots qui me parviennent me sont incompréhensibles. Le Gros, c’est le chef, le boss, le proprio comme disent les docteurs. J’ai mis du temps à comprendre, mais au fil des visites, des questions, des réponses et des bribes de conversation que j’ai pu écouter, j’ai deviné ce que je fais ici. Les dix huit autres garçons et moi, on est des cobayes pour tester je ne sais quel produit. Il y a deux jours, l’un de nous en est mort. Sabine revient
pour changer mes draps. Sous la pression des regards de tous ces gens
certainement très importants, elle ne me regarde pas. La télé
s’est rallumée depuis peu et c’est une série
qui passe. On en voit un épisode tous les soirs. Ça parle
d’une famille qui a toujours plein de soucis mais où tous
s’arrange à la fin. J’aurais bien aimé avoir
une famille moi aussi. Les enfants font toutes sortes de bêtises
et tout est remis en ordre par le papa et la maman. Sabine est repartie, je ne la reverrai sans doute plus. Je m’approche de la vitre, l’étage est plus silencieux, moins peuplé. Il ne reste que quatre techniciens pour nous surveiller cette nuit. Les lumières de la zone centrale ont été baissées, nos chambres sont encore pour quelques minutes illuminées comme en plein jour. Devant moi, les autres cobayes se sont levés aussi. Côte à côte ils ont l’air de reflets tellement ils se ressemblent. Même cheveux ras, comme moi, et même yeux où je lis la lassitude qui me mine moi aussi. Le « Proprio » ne possède pas que les murs de cet endroit. Nous lui appartenons aussi et nous ne sortirons sûrement jamais vivants d’ici. Je pose ma main sur la vitre froide en fixant mes compagnons. Chaque matin, la douleur dans mon ventre est un peu plus forte. Avec un peu de chance, demain, je ne me réveillerais pas. Les autres garçons posent eux aussi leurs mains sur la vitre comme nous le faisons tous chaque soir pour nous donner du courage. Nous nous sourions, sans joie. Je n’ai
même pas de nom, a part n°20. Fin
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