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La tentation de François Le
pentagramme sur le sol n'est pas parfait, mais cela devrait suffire. Reculant
d'un pas, le démon apprécie d'un œil critique les symboles
occultes qui entourent le dessin à la craie. Avec minutie, il se
place au centre, lève ses mains et: Pestant contre sa mémoire, il rejoint à grands pas la table occupant le fond de sa caverne.
La Californie, à plusieurs milliers de kilomètres de là.
Les pieds joints, au centre du pentagramme, le démon s'apprête
à lancer l’incantation du sort de téléportation:
De dessous la table monte un cri de triomphe:
Le duc relève précipitamment la tête et contemple,
interdit, le nuage rouge qui se dissipe au milieu de son bureau. Le démon lève une nouvelle fois les mains et entame la litanie du sort de téléportation. Avant qu'il ne disparaisse, François se concentre pour relever la signature psychique de son visiteur. POUF! Le regard fixe, François regarde les volutes rouges tourbillonner au milieu de la pièce en pensant: Pourquoi ai-je voulu capter son empreinte psychique? Il avait peu de pouvoir, en tout cas pas assez pour être une menace. En même temps, je viens de voir devant moi une caricature de démon, quelque chose censée ne pas exister. Cela mérite que l'on s'y attarde, non? Néanmoins, cela attendra. Le magicien referme son ordinateur et se dirige vers la baie vitrée donnant sur la plage. Sa planche de surf l'attend dehors, posée contre le mur blanc et surchauffé. Le sable est doux sous ses pieds, la brise iodée venant de l'océan chasse de son esprit toute pensée ne concernant pas directement le surf. Sans les voir, il passe à coté du groupe de jeunes filles qui vient bronzer précisément devant chez lui tous les jours. Les jolis minois le suivent du regard en soupirant tandis qu'il se dirige vers l'eau. A part François et ses admiratrices, il n'y a personne sur la plage. Ni dans l'eau. Cela promet d'être une belle session. La douche est brûlante, infiniment agréable après la fraîcheur de l'eau. Deux heures de surf quotidiennes, c'est un minimum pour entretenir son récent corps d'athlète. Sans compter l’énorme plaisir qu’il prend à chevaucher les vagues. D’aussi loin qu’il se souvienne, aucune activité à part l’étude de la magie ne l’avait autant passionnée. Le soleil se couche dans l'océan quand il revient dans son bureau. Le crépuscule inonde la pièce d’une lueur orangée. Le pacte, sur son bureau, est comme une plaque d'or pur sur laquelle on aurait gravé des lettres de sang. François regarde le contrat puis, avec un soupir de lassitude, la pile de parchemins qui attendent d’être traduits. Il se laisse tomber dans son fauteuil qui l’accueille avec un bruit mou. Fermant les yeux, il tente de retrouver la trace de la psyché du démon tentateur. Le regard intérieur du magicien balaie l’horizon métaphorique de cette partie de l’univers et perçoit la tête d’épingle brillante de la personnalité qu’il recherche au milieu de la lumineuse galaxie des psychismes humains anonymes. Sans effort, il « plonge » lire les pensées de sa cible.
Méphistophélès traîne les pieds pour rejoindre
la salle du trône. Aller faire son rapport au Prince des Ténèbres
n’est pas un sort enviable, particulièrement quand la journée
n’a pas été bonne. Au cours de son trajet, il longe
des fosses où s’entassent des suppliciés hagards,
le regard vidé par la souffrance et la terreur. Il sont de toutes
races, mélangés dans l’au-delà : nains, humains,
elfes et quelques orcs. Des machines hérissées de pointes
sont alignées le long des murs. Si certaines d’entre elles
sont reconnaissables, d’autres évoquent des bancs de musculation
sado-masochistes. L’air surchauffé est rempli des cris montant
des fosses et des instruments de torture. Quelques démons aussi
caricaturaux que Méphistophélès (assez peu nombreux
eu égard à la foule des damnés) montent la garde
ou actionnent en ricanant les leviers des machines à douleur. Le magicien en a assez entendu. Avant de rejoindre son corps en Californie, il tente de sonder les âmes en peine qui entourent le duo maléfique. Peine perdue, les malheureux sont hermétiques et comme autistes dans leur désespoir. Seule certitude, ils sont tous morts récemment, pas plus d’un mois maximum. François ouvre les yeux dans son fauteuil. Il ferme d’un doigt les volets de la baie vitrée –entièrement automatisés et télécommandés–, se lève avec lassitude et monte se coucher en prenant note d’avertir le lendemain les hautes instances de l’ONU spécialisées dans ce genre de problème. Il n’est pas encore huit heures du matin quand François ouvre doucement les portes de la vieille armoire qu’il possède depuis bientôt deux cents ans. Il délaisse sa vieille cape et son chapeau totalement archaïques pour un pantalon de toile et une veste de photographe dont il a rempli les nombreuses poches. Cela va lui faire du bien de repartir sur le terrain, faire de la magie de combat, aller en Enfer… Les cailloux roulent sous ses pieds tandis qu’il gravit les pentes d’un volcan qui doit être le Vésuve. En tout cas, son ordinateur de poche avec GPS l’affirme. C’est ici que la téléportation guidée par la psyché du démon conduit. Pour une raison inconnue, le duc n’avait pas pu arriver au bout de sa destination. Mais la personnalité qu’il recherche l’attire comme une balise. L’ouverture cachée derrière le rocher n’était pas évidente à voir et encore moins à franchir. François évite l’entrée en force et préfère rester discret. Après seulement quelques mètres d’une galerie où il ne peut que ramper, le miroitement de l’air révèle à ses sens entraînés la présence d’un mur magique de faible intensité, pas plus de quinze ou vingt dan par m². C’est insuffisant pour empêcher le passage physique, mais il faut néanmoins au duc un effort de volonté significatif pour surpasser l’envie pressante de faire demi-tour au moment du franchissement. Tout être vivant inconscient de l’obstacle n’aurait pas pu continuer d’avancer. La galerie poursuit ensuite son chemin en pente douce vers l’intérieur du volcan. Le magicien débouche à hauteur de plafond dans une gigantesque caverne totalement vide. Il se laisse tomber et flotte doucement vers le sol. Les proportions sont erronées, tout est trop grand par rapport à l’extérieur et François a en outre l’impression d’avoir rampé sur des dizaines de kilomètres. A priori, Satan –en tout cas ce qui en tient lieu ici– a crée une anomalie topologique dans la trame de l’univers pour installer son enfer dans un petit endroit, peut-être même une simple grotte. Voilà qui explique mes difficultés à venir ici, sans compter qu’il va me falloir marcher à partir de maintenant, se dit François. L’énergie nécessaire pour ce genre de pratique est incroyablement élevée, uniquement accessible à une volonté d’acier. Ou à la folie. Malgré tout, quel que soit la puissance de mon adversaire, il ne pourra pas faire tenir debout ce château de sable très longtemps, c’est du suicide.
Miraculeusement seul depuis son arrivée, le duc de St André
arpente à pas prudents des galeries taillées pour livrer
passage à des créatures d’au moins trois mètres
de haut. L’une d’elles apparaît d’ailleurs au
détour d’un virage abrupt. Ses sabots font un bruit de tonnerre
quand elle marche et les narines de son museau bovin exhalent une vapeur
jaune de soufre. Ses yeux mauvais fixent le magicien tandis qu’elle
crie, de rage et de défi. Sans hésiter, François
tend la main et invoque une boule de feu de taille raisonnable pour cet
endroit exigu. Entre ses doigts tendus se forme un globe d’un rouge
de braise d’une dizaine de centimètres qu’il propulse
apparemment sans effort vers sa cible. Le projectile atteint celle-ci
en pleine poitrine et explose en une petite couronne de flammes sans effet
sur la bête.
L’alarme a dû être donnée car ils sont quatre
dans la petite salle pratiquement circulaire, quatre démons de
taille humaine qui ont l’air de l’attendre de pied ferme.
Immédiatement l’un d’entre eux lance un sort puissant,
un rayon d’énergie pure capable de trouer un blindage moderne
aussi facilement qu’une feuille de papier. Sûrement le Bélier
de Mordelo, crée en 1903 par Mordelo le jeune, révisé
en 1915 par l’armée allemande pour la lutte anti-char, pense
le duc. Un tel sort dans ces circonstances est un peu anachronique.
Le dos tourné, Méphistophélès est perdu dans
la lecture d’un grimoire de magie noire. Il n’entend pas les
pas légers du jeune homme qui s’approche doucement et dangereusement
de lui. François amène sa bouche à hauteur de l’oreille
pointue du démon et susurre :
Le duc finit par se féliciter d’avoir choisi la visite guidée.
Sans le démon, il aurait perdu du temps à chercher son chemin
dans les corridors étroits. Méphisto, par contre, le mène
sans hésitation de salle en salle jusqu’au niveau le plus
bas, une gigantesque caverne au sol zébré de rivières
de lave. Ils n’ont pas rencontré grand monde sur leur chemin
et François comprend pourquoi maintenant. Une cinquantaine de démons
est rassemblée sur un pont de pierre au-dessus de la lave, seul
voie menant au trône où siège le maître des
lieux. Il est un peu moins grand que le magicien, peut-être un mètre
quatre-vingt, mais dégage une grande impression de puissance. Une
cape rouge enveloppe ses épaules et sous son front d’où
pointent deux cornes recourbés darde un regard plus malveillant
que celui d’un voyou dans une ruelle sombre. Ce regard scrute François
qui sent à nouveau un esprit tout à fait humain et mortel
derrière l’apparence surnaturelle. Peut-être pas Satan,
mais ce bougre connaît la magie et sait s’en servir, se dit-il. Une colonne d’un bleu intense, large de près de deux mètres, jaillit comme un geyser de la surface du sol. Elle laisse progressivement la place à un cratère parfaitement cylindrique bordé de lave rougeoyante. A sa suite, un petit homme chauve sur l’épaule, arrive le magicien qui après quelques mètres d’un vol vertical, disparaît, se téléportant vers sa prochaine destination juste avant que l’enfer ne s’effondre sur lui-même.
Alors que le corps encore inconscient de l’ex-diable est emporté
sur une civière, le duc François de St André, membre
honoraire de la faculté de médecine thaumaturgique, explique
au psychiatre de garde les symptômes du nouveau patient: Le puissant soleil californien réchauffe le vieil homme courbé qui se recueille devant une tombe simplement ornée. Les employés des pompes funèbres viennent tout juste de poser la dalle où figure seulement le nom de celui qu’on a enterré là : Tom Hatkins. En regardant ses vieilles mains tachées aux doigts maigres, François repense au jeune homme blond qui venait souvent sur la plage devant chez lui. Fasciné, le vieux magicien le voyait surfer des vagues énormes sur sa planche bien trop fragile. Sans s’en rendre compte, il avait lu ses pensées. Orphelin, peu d’amis : un solitaire, comme lui, le vieux mage à la poursuite de la connaissance. Ils ne s’étaient pas rencontrés, ne s’étaient pas parlés mais François considérait que Tom et lui partageaient quelque chose et souvent, le matin, il attendait assis à son bureau que le sportif vienne se mesurer à l’océan. Et puis, il y deux mois, la vague avait été la plus forte. Malgré son savoir, il n’avait pas pu le sauver. L’âme s’était envolée, le corps était encore chaud: la tentation prit le dessus. Cela n’aurait dû durer que quelques heures, le temps d’apprendre à maîtriser cette satanée planche. Il avait laissé son ancienne carcasse dans une dimension hors du temps, incapable de s’en débarrasser. Personne n’avait entamé de recherches pour retrouver le jeune disparu. À petits pas, Le magicien sort du cimetière pour rejoindre sa villa et ses parchemins en soupirant : Quel dommage de devoir abandonner le surf, c’est pas cool… Fin
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