Par
Nivesse Christiane
| L'auteur
: |
L'histoire
: |
|
|
La noter :
|
Pernelle
et la Mangia
suite des aventures de Pernelle...
« Non, non, non et non ! Ces notes ont été
écrites il y a plus de cent ans, Demoiselle, et je ne vois pas
ce qui vous permet de transformer un do en un fa !
- Cent ans ? C’est bien ce que je pensais, c’est trop
vieux, il faut tout changer…
Et Pernelle souffla un accord malicieux dans son roseau siffleur. Maître
Musique cligna plusieurs fois des yeux, dans un tic nerveux, puis se
reprit avant de déclarer, hautain :
- Il est évident que vous ne voulez pas terminer sagement votre
leçon. Puisqu’il en est ainsi, vous êtes condamnée
à écouter, jusqu’au bout, l’œuvre que
vous osez dénigrer ! » Sur ce il sortit, de ce
pas glissant et ridicule qui le caractérisait, non sans avoir
augmenté le volume de la chaîne !
« Je croyais qu’il n’allait jamais partir !
marmonna Pernelle, une lueur victorieuse dans le regard. »
Elle jeta son roseau loin d’elle et se dirigea vers la grande
cheminée, endormie en cette douce saison. Un coup sec et précis
dans l’une des pierres du fronton et une petite porte s’ouvrit
sur le côté. Elle tira la langue vers les haut-parleurs
qui vomissaient la musique trop douce, trop sucrée, trop sirupeuse,
trop mielleuse, complètement trop dépassée : trop
vieille, quoi ! Puis elle s’enfonça dans le labyrinthe
secret qui courait sous le château.
Elle avait découvert un de ces passages tout à fait par
hasard, grâce à un geste de colère, en cherchant
à briser l’une des statuettes qui ornait la salle de lecture
dans laquelle l’avait enfermée Lectrice, furieuse. D’accord,
déchirer un livre avait été un geste stupide, mais
elle lui avait demandé un conte, pas un livre sur l’histoire
de LA ROYAUTE AUX TRAVERS LES AGES ! Donc, Lectrice, mortifiée,
l’avait enfermé dans la salle et l’y avait laissé
une heure. A son retour, Princesse, sage comme une image, feuilletait
le pavé en question ! La nouvelle s’était répercutée
parmi les enseignants et depuis, à chaque mouvement d’humeur,
chacun agissait ainsi jusqu’à la fin de la dite leçon.
Ce qu’ils ignoraient, c’était que la petite fille
les provoquait sciemment pour pouvoir s’évader. Lors de
sa première découverte, elle n’avait pas osé
s’aventurer trop loin, le passage était noir et poussiéreux !
Elle s’était demandé qui avait pu construire ce
passage et pourquoi ? La réponse elle l’avait trouvé
dans le livre d’histoire, objet de la polémique !
Elle y avait découvert que le concepteur s’appelait Goulam,
qu’il avait été avare comme un Stromkem et méfiant
comme une Pleet. Mais aucune mention de passage secret ! Il avait
dû le faire construire pour surveiller tout le monde et peut-être
même y cacher son trésor ! Après que tous eurent
été couchés, elle était retournée
dans la salle de lecture munie d’un bâton lumière.
Une longue exploration mit à jour un réseau de galeries
aboutissant à une petite salle, vide ! Sa déception
surmontée, elle s’était réjouie du nombre
d’entrées qui lui permettaient de passer d’une pièce
à l’autre, en toute discrétion. Il fallait juste
qu’elle fasse attention au système de sécurité.
Si Commandant découvrait son secret il y mettrait des yeux de
surveillance et fini les escapades ! Un secret qui n’était
plus le sien uniquement puisque, après avoir prêté
Serment de Haute Fidélité, Micky, Matraline, Fauk, Niobis,
Lumon et bien entendu la douce Sasha étaient entrés dans
la confidence.
Elle constata avec plaisir, ce jour détestable de leçon
de musique, que ses amis avaient fait du bon travail. Les galeries étaient
propres et des bâtons lumières, à déclenchement
automatique, accrochés aux parois éclairaient ses pas.
Au centre de la « salle au trésor » sur
un grand tapis usé jusqu’à la corde, une vieille
table basse un peu bancale et des coussins multicolores. Pendouillant
du plafond, des filaments de lumières, à la clarté
feutrée, laissaient planer comme un mystère. Satisfaite,
elle retourna vite sur ses pas, l’heure de la leçon était
presque terminée !
Le lendemain était un jour sans classe et les enfants purent
enfin se réunir dans leur cachette secrète. Chacun y avait
amené ce qu’il jugeait indispensable. Pernelle était
arrivée avec sa mallette à repas, certaine que Micky chiperait
quelques gâteaux en cuisine. En fait, c’est tout un panier
qu’il amena ! Depuis qu’il pouvait entrer et sortir
sans se faire voir, Chef devenait fou devant la quantité de nourriture
qui disparaissait ! Matraline et Sasha apportèrent un gros
bouquet de fleurs, ainsi qu’un vase. Fauk avait fait main basse
sur la réserve de bonbons de sa mère et Niobis sur deux
bouteilles de ce délicieux soda, servi aux enfants dans les grandes
occasions. Lumon, lui, allez savoir pourquoi, avait opté pour
un roseau siffleur et Pernelle voulut lui fracasser le crâne avec
sa mallette ! Heureusement, le matériau trop souple ne lui
fit aucun mal ! Une fois le calme revenu, c’est à
dire quand l’horrible objet eut disparue de la vue de Pernelle,
ils passèrent un bon moment à se gaver et à se
raconter des histoires à faire peur. Au grand dam de Sasha, terrorisée !
La plus terrible fut celle que Micky avait trouvé dans un vieux
livre : La Mangia et l’Enfant Nuit.
« La Mangia, à l’origine femme douce et simple,
devint une horrible mégère, voleuse de vie d’enfant,
à la suite d’un fiasco sentimental avec un homme qui tourna
son cœur vers une autre. Magicienne accomplie et désireuse
de se venger de cet homme volage, elle fit une alliance avec les forces
obscures et acquit le pouvoir de se transformer en ombre humide et malfaisante.
C’est ainsi qu’une nuit elle alla dérober le bien
le plus précieux du couple, leur bébé ! Son
forfait accompli, elle se réjouit du malheur qui les avait frappé.
Mais la haine, qui avait envahi, ne se jugea pas satisfaite, il lui
fallait plus de sang, plus de larmes ! Alors, nuit après
nuit, elle s’en prit d’abord aux enfants de la même
famille maudite, puis à ceux du village et bientôt les
villes voisines perdirent les leurs. Le mal se serait certainement étendu
à toute la population de la planète si l’Enfant
Nuit n’était intervenu.
Né d’une femme ordinaire, l’Enfant Nuit avait pour
père le Prince des Ombres. N’allez pas croire que, même
si les ombres vous font peurs, que ce Prince était malfaisant !
Les ombres sont versatiles ! L’ombre d’un arbre, par exemple,
est douce et agréable par une forte journée de chaleur ?
Que le temps change, s’assombrisse, et cette même ombre
devient menaçante, voir terrifiante ! Les contrôler
pour qu’elles restent inoffensives, n’est pas une sinécure
et le Prince à fort à faire, croyez-moi ! Pour en
revenir à l’Enfant Nuit, à la peau laiteuse et luminescente
comme les astres nocturnes, aux cheveux sombres comme les ténèbres
les plus profondes, il était d’un caractère doux,
timide et mélancolique. Il restait des heures à contempler
les autres enfants, sans oser s’approcher de leurs jeux, par peur
d’être rejeté. Il faut dire qu’ils ne l’épargnaient
guère de leurs moqueries ! Sa seule consolation était
un roseau siffleur enchanté que lui avait offert son père
pour son treizième anniversaire. Quand il était trop chagrin,
que la solitude lui pesait tant que les épaules ployaient, il
jouait une mélodie qui engluait la nature. Les hommes ne supportaient
pas cette musique, qui noyait leurs pensées dans un océan
de tristesse, et ils le sommaient d’arrêter immédiatement !
Requête à laquelle il accédait volontiers, quoique
le cœur lui soit encore si lourd !
Une nuit, il croisa l’ombre malfaisante de La Mangia et comprit
le malheur qui frappait la population. Quelqu’un devait intervenir,
et qui pouvait mieux combattre une ombre que son Prince ? Il alla
trouver son père, mais ce dernier avait fort affaire avec une
rébellion d’ombres, dans un monde lointain. Elles
y avaient embrumé le cœur et l’âme des humains
et les faisaient s’entre-tuer dans une guerre sans merci !
Alors, l’Enfant Nuit décida d’agir seul. Il embrassa
sa mère, en pleurs, qui ne tenta pas de le retenir. La bonté,
la compassion et l’abnégation étaient les principales
qualités qu’elle admirait chez son fils, même si
elles l’entraînaient, à présent, dans une
dangereuse aventure !
Arriver jusqu’au Pays Maudit, ne fut qu’un jeu pour l’Enfant
Nuit. Traverser le fleuve des Ombres Mouvantes aurait été
plus compliqué (aucun bateau n’avait le pouvoir d’y
flotter), si son père l’avait laissé sans appuis !
Le grand oiseau blanc, le Fantôme de la Nuit, d’un hurlement
glacial avait solidifié sa surface. Il pénétra,
ensuite, dans le Tunnel des Tourments et là ses cheveux ébène
furent de précieux alliés. Il avait défait sa longue
chevelure, jamais coupée sur les recommandations de son père,
et s’en été enveloppé le corps pour se protéger
des affreuses Smaacks, agglutinées sur les parois. Camouflé
par le « manteau » de ténèbres,
il atteignit sans encombre la grande porte du Château des Malédictions.
Là, il rattacha ses cheveux et la luminescence de sa peau éblouit
les gardes Bobols qui, impuissant, ne purent que le laisser passer.
Au pied du monstrueux trône de La Mangia, et avant qu’elle
ne lance sur lui toutes les créatures infâmes qui peuplaient
son enfer, il souffla dans son roseau siffleur. Il joua si longtemps
la mélodie enchantée que La Mangia et son Pays Maudit
sombrèrent dans une léthargie éternelle. Alors,
seulement, il libéra les âmes des enfants, pas encore offertes
aux Puissances Obscures, enfermées dans la Tour de la Désolation.
Par les villes et les campagnes, du bord des océans jusqu’aux
plus hauts sommets des montagnes, partout on célébra le
courage et la vaillance de l’Enfant Nuit ! Depuis, quand
les hommes ont l’humeur quelque peu mélancolique, c’est
sans rancune qu’ils murmurent « L’Enfant Nuit
joue de son roseau siffleur ! »
Par ailleurs, les Puissances obscures n’acceptèrent pas
d’être privées de leurs précieuses et délicieuses
mannes. Elles conjurèrent le charme de l’Enfant Nuit, mais
en partie seulement et c’est pourquoi, parfois, un enfant est
enlevé trop tôt, bien trop tôt, à ses parents
et à la vie. »
Cette histoire, que Micky raconta avec ses mots à lui, mit fin
à la séance et ils se séparèrent en silence.
Pernelle, perdue dans ce conte sombre et étrange, se trompa de
pièce et déboucha dans la chambre du Prince Waldoo, son
frère. Heureusement, cette entrée ouvrait dans un placard
fermé ! En entendant la voix de sa mère, elle entrebâilla
la porte. Reine, penchée sur le berceau, marmonnait des mots
d’amours. Une flambée de haine empourpra le visage de Pernelle.
Comment une petite chose aussi détestable, qui hurlait tout le
temps, bavait et sentait mauvais, recevait sourires et câlins
alors que pour elle ce n’était que récriminations
et punitions ? Elle rejoignit précipitamment sa chambre
qu’elle entreprit de dévaster dans une fureur incontrôlable.
Puis, à bout de force, à bout de colère, elle se
jeta sur son lit en sanglotant. Nounou, entrée entre-temps et
qui s’était bien gardée d’intervenir, à
présent l’attira aux creux de ses bras douillets et la
berça, comme quand elle n’était encore qu’un
bébé, un tout petit bébé. Pernelle finit
par se calmer, puis s’écria, entre deux hôquets :
« Je le déteste !
- Qui, ma douce ?
- Waldoo !
- Allons, ce n’est qu’un bébé !
- Il m’a volé ma maman et mon papa…
- Mais non, ma chérie ! Il est petit, fragile et incapable
de prendre soin de lui tout seul. Mais un jour, tu verras, il sera assez
grand pour saccager sa chambre !
Pernelle fit une grimace devant la douce ironie se blottit un peu plus
contre elle et murmura :
- Même quand je ne suis pas vilaine, ils ne m’aiment pas !
Mais toi tu m’aimes et tu seras toujours là pour me faire
un câlin, n’est-ce pas ?
Le regard transi d’angoisse serra le cœur de Nounou et elle
chuchota :
- Bien sûr que je serai toujours là pour toi, ma douce,
aussi longtemps que tu auras besoin de moi !
- Toujours, alors ! » La brave femme soupira de tristesse.
Cette enfant avait une si grande soif d’amour et en recevait tellement
peu, c’était pitié !
Quelques jours plus tard, une catastrophe terrassa le palais :
Prince était malade. Pas une petite maladie bénigne et
infantile, non, quelque chose de plus sournois, pervers, que personne
ne connaissait ! Les plus grands médecins, appelés
à son chevet, pratiquèrent tous les examens possibles
et imaginables, mais le diagnostique fut implacable : Prince se
mourrait d’une maladie inconnue ! Une chape de douleur s’abattit
sur le royaume.
Pernelle sanglotait sur le sol de la « salle au trésor »
au milieu de ses amis qui n’osaient dire mot. Sasha passa une
main timide sur la tête de Demoiselle qui releva un visage ravagé
par le chagrin et le remord :
« C’est de ma faute !
- T’es pas responsable de la maladie de Prince, s’exclama
Matraline.
- Si ! Je le détestai, j’ai souhaité qu’il
disparaisse…
- Attends, intervint Micky, moi aussi j’ai souhaité des
choses horribles, parfois, c’est pas pour ça que c’est
arrivé !
- Il y a des choses qu’on pense sans réfléchir et
qui arrivent, affirma Pernelle.
Elle échangea un regard entendu avec Sasha, qui acquiesça
gravement et chuchota :
- La Mangia est peut-être venue le chercher !
- C’est qu’un conte ! argumenta Fauk sévèrement. »
Pernelle et Sasha, qui savaient que les contes avaient leur réalité,
ailleurs, relatèrent leur rencontre avec le Monstre Bleu. Sidérés,
ils se dévisagèrent mutuellement pendant de longs instants,
en se demandant s’ils devaient croire cette étrange histoire !
Devant l’indécision générale Pernelle décida
de prendre les choses en main :
« Je ne suis pas si méchante pour vouloir que mon
petit frère meure ! Je veux qu’il revienne pour que
plus tard, quand il sera grand, je puisse lui mettre une bonne raclée,
si je veux ! S’il est chez La Mangia, alors je vais aller
le chercher, avec ou sans vous !
Micky se gratta la tête avant de décréter :
- Je ne sais pas comment tu comptes aller au Pays Maudit, mais si tu
y arrives ce ne sera pas sans moi !
Fauk agréa :
- D’accord pour moi aussi !
Niobis suivit :
- Ok.
Matraline soupira :
- Puisqu’ils y vont, j’en serai !
Lumon marmonna :
- Quand il faut y aller !
Seule Sasha ne dit rien. Pernelle, compatissante pour une fois, la prit
par les épaules et déclara solennellement :
- Je t’assigne à la délicate mission qui consiste
à veiller sur Prince pendant mon absence.
- Par l’amour que je porte à ma Princesse, je m’acquitterais
de la tâche que tu m’assignes et serais digne de ta confiance.
Tout en récitant l’antique Serment de Fidélité
qui figurait dans tous les livres d’histoires, elle se sentait
honteuse d’être autant soulagée !
Pernelle salua dignement sa servante, puis redevint pragmatique, car
Lors de sa dernière expédition, elle s’était
retrouvée en petite tenue au milieu de créatures de tout
genre !
- Bon, il faut que nous fassions l’inventaire de ce dont nous
allons avoir besoin.
- D’abord, il nous faudrait l’aide du Fantôme de la
Nuit. Comment va-t-on l’obtenir ? demanda Micky, perplexe.
- En allant la demander au Prince des Ombres, argumenta Pernelle, que
rien n’arrêtait.
- En admettant qu’on le trouve, qu’il accepte, et que nous
traversions le Fleuve des Ombres, comment on va affronter les Smaacks ?
interrogea Matraline qui n’aimaient guère les petites bêtes
gluantes, surtout celles qui se jetaient sur vous pour vous rendre fous
à force de douleurs !
Niobis haussa les épaules :
- Il nous faut des habits noirs et des grands manteaux noirs avec des
capuchons ou bien des bonnets, noirs évidemment !
- Bonne idée ! Et pour les Bobols des lumières, jubila
Lumon.
- Mais, pour La Mangia le Prince des Ombres ne vous donnera certainement
pas de roseau siffleur enchanté !
Sasha venait de soulever un problème important et ils réfléchirent
intensément. Pernelle claqua soudain des doigts :
- Nous avons aussi bien que le roseau siffleur enchanté :
La Mortelle Musique ! J’en demanderai une copie à
Maître Musique.
- Ca va l’étonner que tu veuilles écouter quelque
chose que tu détestes ! argumenta Micky avec justesse.
- T’inquiètes ! Il est tellement imbu de lui-même
qu’il sera pas difficile de l’embobiner en lui faisant croire
qu’il a réussi à me faire aimer cette horreur ! »
Aucun d’eux ne trouva à redire à cela et ils se
mirent en quête des éléments nécessaires
pour l’Aventure.
Personne
ne s’occupant des manigances des enfants, l’état
de Prince était critique, ils leur fut facile de se procurer
ce dont ils avaient besoin. Même Maître Musique ne s’interrogea
sur l’étrange engouement de sa difficile élève
et lui confia, sans discuter, le disque laser auquel il tenait tant !
L’après-midi même, dans la « salle au
trésor » seule Sasha manquait à l’appel,
mais c’était prévu ! Sur la table, un balluchon
rempli de pâtés. Après tout, on ne savait pas combien
de temps durerait l’aventure et Micky ne voulait pas mourir de
faim ! Il y avait aussi des bâtons de lumière flashs,
les plus puissants que Fauk avait pu trouver dans la réserve
de son père, Commandant. Chacun s’était vêtu
de noir, pull, pantalon, chapeau, gants, bottes et grand manteau.
« Comment on s’y prend ? demanda Matraline, peu rassurée !
Les regards convergèrent vers Pernelle, soudain moins sûre
d’elle :
- La dernière fois, je me suis endormie, on devrait peut-être
essayer…
Fauk l’interrompit vivement :
- Qu’est-ce que c’est, ça ?
Ils suivirent son regard et virent une étrange petite chose poilue,
couleur chocolat, qui les dévisageait de ses grands yeux bleus,
tout ronds ! Rond, comme le reste de son anatomie d’ailleurs,
oreilles, tête, bouche, ventre, pattes, queue. Assis sur son derrière,
elle semblait très attentive aux enfants, bouche bée !
- Je me trompe ou c’est un Gneu-gneu vivant? chuchota Lumon,
qui dormait encore avec une peluche lui ressemblant fort !
A ce moment là, le Gneu-gneu se leva, fit un saut en avant, cligna
des yeux, se tourna et se sauva de toutes ses petites pattes !
- Suivons-le ! s’écria Pernelle en se précipitant
à sa suite. » Chacun s’empara d’une partie
des affaires posées sur la table et ils se ruèrent vers
l’Aventure qui venait de débuter. Ils ne pouvaient pas
en douter, les Gneux-gneux vivants n’existaient que dans les contes !
Après avoir traversé plusieurs galeries, ils remarquèrent
que le couloir, qu’ils empruntaient à présent, leur
était inconnu. Les murs n’étaient plus lisses et
maçonnés, mais rugueux et faits de roches brutes, comme
dans une grotte ! Heureusement ils avaient leurs bâtons lumière,
encore que les flashs rendaient les lieux plutôt inquiétants !
Suivre la petite bête n’était pas facile, car, malgré
ses courtes pattes, elle filait à une vitesse sidérante !
Il semblait pourtant qu’elle ne veuille pas les distancer, puisque,
alors qu’ils s’arrêtaient, hors d’haleine, elle
ralentit et fit entendre des gloussements d’impatiences. Ils reprirent
leur course, Micky protestant sourdement !
Ils débouchèrent enfin en pleine lumière dans un
paysage de douces collines vertes, aux milieux desquelles serpentait
une joyeuse rivière. Le Gneu-gneu s’immobilisa, puis se
mit à danser d’une patte sur l’autre.
« Il a l’air un peu perdu ! déduisit Pernelle.
- Comment-ça ? s’indigna Fauk. Il nous entraîne
jusqu’ici, dans cet endroit inconnu, et c’est lui qui est
perdu ?
- T’énerve pas, tempéra Micky, regarde, y a quelqu’un
qui vient…
- Tu appelles ça quelqu’un ? s’étonna
Niobis devant la surprenante créature, haute en couleur, qui
avançait vers eux.
Plus petite que Micky, la peau recouverte de fines écailles grises,
montées sur de longues et maigres pattes chaussées de
bottillons vernis noirs, un corps ovale vêtu d’une ridicule
barboteuse rose bordée de dentelle blanche, des bras courts et
dodus aux doigts munis de longues griffes, une tête ronde coiffée
d’un bonnet vert, à pompon orange, d’où dépassait
de rares cheveux bleus d’inégales longueurs, des oreilles
en anse de tasse à café, de petits yeux jaunes chafouins,
un nez en bec d’aigle et une bouche fine et étroite qui
marmonnait d’étranges sons. La créature stoppa nette
quand elle vit les enfants. Pendant un instant elle dodelina de la tête
puis lança, agressive :
- Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? Je n’ai
rien, rien du tout, je ne suis qu’un pauvre malheureux sans le
sou !
- C’est un Strokem, murmura Micky, on dit qu’ils sont très
riches mais avares comme c’est pas permis !
Le Strokem fit un bond de plusieurs mètres de haut en s’égosillant :
- Avare ? Riche ? Riche ? Riche ? Qui dit ça,
qui dit ça ? Les Strokems n’ont rien, rien !
Et moi, le plus misérable de tous, je possède encore moins
que rien !
Ses simagrées les amusèrent, et Pernelle prit la parole :
- Nous voulons bien croire que vous êtes le plus minable des Strokems,
à condition que vous nous aidiez !
Le mot minable le fit tiquer, mais une aide appelait une récompense,
non ? Il courba le dos et d’un ton mielleux demanda :
- Qu’attendez-vous de votre aimable serviteur ?
- Que vous nous disiez comment on peut trouver le Prince des Ombres ?
Surprit, il se redressa :
- Personne ne sait jamais où il est, précisément !
- Alors c’est fichu, on ne pourra pas passer la Rivière
des Ombres ! s’exclama Matraline, à la fois déçue
et un peu soulagée que l’Aventure prenne fin ainsi !
La renonciation n’était pas dans la nature de Pernelle :
- Il doit y avoir un autre moyen de convaincre le Fantôme de la
Nuit de nous aider !
Une lueur rouée brilla dans les yeux du Strokem, qui susurra :
- Je connais ce moyen, mais…
- Mais quoi ? le pressa Pernelle.
- Et bien, c’est que je ne suis qu’un pauvre malheureux…
- Assez de comédies ! intima Micky, exaspéré.
Dis ce que tu veux pour ce renseignement !
- Pas grand chose, pas grand chose… Juste quelques pièces
d’argent. Peu, si peu, disons une dizaine…
- Il est fou celui-là ! s’exclama Fauk éberlué.
Où veut-il qu’on trouve des pièces en argent et
dix en plus ?
Comme le Strokem se détournait, visiblement dépité
de se retrouver en compagnie de personnes aussi peu munies, Pernelle
l’attrapa par le bras :
- Attends, nous n’avons pas ce que tu demandes, mais peut-être
que quelque chose d’autre te ferait plaisir ?
Elle arracha le balluchon à Micky, qui tenta bien de protester,
puis reprit :
- Quand on est aussi pauvre que toi, on ne mange pas tous les jours
d’aussi friands pâtés !
L’odeur le fit saliver malgré lui et il tendit une main
rapace. Vive, elle éloigna le sac en ordonnant :
- D’abord le renseignement !
Il pleurnicha :
- Je n’ai pas mangé depuis ce matin ! Je défaille…
- Tu arrêtes immédiatement tes singeries et je t’en
donne un !
Il reprit une mine sournoise et déclara :
- Tu es dure !
Elle lui tendit un pâté, le plus petit de tous, attendit
que le Strokem le dévore d’un seul coup de dent puis exigea
de nouveau :
- Le renseignement !
- D’accord, d’accord… En fait, vous possédez
quelque chose qui intéressera le Fantôme.
- Quoi ?
- Un pâté !
Une bouchée plus loin, il désigna le Gneu-gneu que Lumon
avait prit dans les bras. Matraline s’étonna :
- Qu’est-ce que le Fantôme de la Nuit à avoir un
Gneu-gneu ?
- Un pâté !
- Si tu lui donnes tout, il n’en restera plus pour nous !
supplia Micky.
- Nous avons besoin de savoir ! décréta Pernelle
fermement et elle tendit un autre pâté qui subit le même
sort que les précédents.
Le Strokem reprit :
- Il lui appartient !
- Et si on le lui ramène il nous aidera ! s'exalta Niobis.
- Pas sûr…
- Comment ça ?
- Un pâté !
Micky s’empourpra :
- Je vais te…
Pernelle le ceintura et prévint le Strokem :
- Si tu ne nous dis pas tout, je vais lâcher mon copain, que tu
as énervé !
- D’accord, d’accord ! s’écria-t-il, complaisant
devant ce garçon qui le dépassait d’une tête !
Le Gneu-gneu a disparu depuis près d’une semaine et le
Fantôme est furieux.
Lumon serra la petite bête, qui se nicha dans son cou et le Strokem
reprit en hochant la tête :
- Si tu le laisses te gneugneuter (téter la surface de la peau
en émettant des petits gneux-gneux), il t’appartiendra !
Et si le Fantôme découvre que c’est toi qui l’as
enlevé…
Lumon écarta de lui le Gneu-gneu, qui émit une sourde
plainte, puis rectifia :
- Je ne l’ai pas enlevé, il est venu vers nous !
- Il va falloir le lui faire entendre avant que vous, vous ne l’entendiez
! croassa le Strokem égayé.
Ils frissonnèrent devant cette éventualité, le
cri glacial du Fantôme était mortel ! Pernelle se
reprit et assura :
- Il sera obligé de nous écouter, s’il veut récupérer
son Gneu-gneu !
- Et, tu comptes t’y prendre comment ? interrogea le Strokem,
surpris par autant de certitudes.
- Tu me donnes quoi ?
Il sursauta et bafouilla :
- Te donner ? Te donner ? Quoi ? Quoi ? Je n’ai
rien, rien du tout…, et il se sauva à toutes jambes, poursuivit
par le rire moqueur des enfants.
Quand il eut disparu, Matraline demanda :
- C’est quoi ton idée, Demoiselle ?
- Si nous n’entendons pas le cri du Fantôme, nous ne pouvons
pas être changés en statue de glace !
- On se bouche les oreilles et le tour est joué, convint Fauk.
Mais avec quoi ? Juste les doigts ça risque de ne pas suffire !
Sans un mot, Niobis sortit de sa poche un paquet de mouchoirs en papier
et chacun en prit un qu’il glissa dans sa poche.
- Ce problème résolu, il nous reste à savoir dans
quelle direction se trouve le Pays Maudit ! » Pernelle
finissait juste sa phrase, que le Gneu-gneu sauta des bras de Lumon
pour se faufiler dans la broussaille. Ils se précipitèrent
derrière lui, juste à temps pour le voir disparaître
dans un trou. Pernelle ne prit pas le temps d’hésiter et
sauta à sa suite, suivit de près par ses camarades. Ils
glissèrent dans un long toboggan, humide et sombre. D’abord
gentiment, ensuite, la pente devenant de plus en plus raide, ils prirent
tellement de vitesse que la peur les gagna et les cris remplacèrent
les rires. Puis ce fut la chute libre avant le contact avec un sol mou
et spongieux dans lequel ils s’enfoncèrent jusqu’à
la taille ! Terrorisés, ils hurlèrent en se débattant.
Pernelle s’aperçut vite qu’elle ne s'enlisait pas
plus. Elle s’arracha de la fange, fit quelques pas précautionneux
puis, les mains sur les hanches, informa :
« Je vous signale qu’il est facile de sortir de cette
gadoue !
Un peu honteux d’avoir paniqué, ils s’extirpèrent,
tant bien que mal, de leurs trous. Pendant ce temps, Demoiselle cherchait
le Gneu-gneu, qui semblait s’être volatilisé. Elle
s’exclama soudain, rassurée :
- Ah te voilà… Hè, attends-nous !
Elle se tourna vers ses amis, qui avançaient prudemment, et s’impatienta :
- Vite, si on le perd nous n’aurons pas l’aide du Fantôme ! »
Elle partit au pas de course, produisant un désagréable
bruit de succion chaque fois qu’elle arrachait un pied de la boue.
Ils la talonnèrent, tout en rouspétant après cette
Aventure dans laquelle ils ne faisaient que courir !
Sous leurs pieds, le sol devint progressivement de plus en plus solide
et sec. Jusque là noyé dans une brume d’une sale
clarté verdâtre, le paysage, aux formes incongrues et fantomatiques,
se précisa. Une plaine à la terre noire, aride et désolée
où seuls quelques arbres morts, tordus et calcinés se
dressaient vers les ténèbres d’un monde sans étoiles.
Aucun doute, ils étaient arrivés au Pays Maudit !
Si leurs yeux, doucement habitués à la baisse progressive
de lumière, perçaient l’obscurité ambiante,
ils ne purent en revanche sonder l’impensable noirceur qui s’étalait
devant eux. Un immense fleuve d’ombres épaisses et fuyantes,
qui ondulait tel un gigantesque et maléfique serpent. Le Fleuve
de Ombres Mouvantes ! Cloués au sol par la terreur infinie
que leur inspirait l’ignoble monstruosité, ils faillirent
ne pas réagir quand le Gneu-gneu émit un petit gloussement
de satisfaction en levant la tête. Seule Pernelle eut un éclair
de lucidité :
« Vite, il faut se boucher les oreilles ! »
Elle joignit le geste à la parole, puis empoigna le Gneu-gneu
fermement. Ils n’eurent que le temps de se bourrer les oreilles
de papier qu’un grand éclair blanc les frôla. Si
l’un d’entre eux cria, aucun des autres ne l’entendit !
Pas plus qu’ils n’entendirent la fureur de l’énorme
oiseau immaculé, posé devant eux, et qui s’égosillait,
l’air furieux. Pernelle, soulagée que la protection employée
soit efficace, hurla :
« Ce n’est pas nous qui avons prit ton Gneu-gneu !
Il est venu nous chercher et on n’a fait que le suivre jusqu’ici !
Le bec du redoutable oiseau se ferma. Il sembla se calmer, aussi elle
continua :
- Je vais te le rendre, mais à la condition que tu nous aides
à traverser le Fleuve des Ombres Mouvantes.
L’oiseau inclina la tête sur le côté, comme
s’il cherchait la possibilité de reprendre son bien, sans
contrepartie ! Pernelle serra le Gneu-gneu qui se nicha contre
elle. Il avait déjà posé la bouche sur son cou,
quand l’oiseau abandonna tout signe velléitaire de résistance.
Elle écarta le Gneu-gneu, qui protesta faiblement et le Fantôme
lança son terrible cri qui gela une partie du fleuve, dressant
un pont de glace entre les deux rives.
- Un marché, c’est un marché, déclara Pernelle
en relâchant la petite créature. » Le Gneu-gneu
se rua vers son maître, se hissa sur son torse emplumé,
colla la bouche contre son poitrail et commença illico à
le gneugneuter. Le regard du Fantôme s’adoucit, comme apaisé
par la présence rassurante, puis il écarta ses ailes de
lumière blanche et se volatilisa.
Les enfants, rassérénés, ôtèrent leurs
bouchons d’oreille et, sans un mot de peur de faire revenir le
terrible oiseau, ils se dirigèrent vers le pont de glace. Ils
hésitèrent, la crainte de le voir disparaître sous
leurs pieds était monumentale ! Puis Pernelle osa s’y
engager la première, à petits pas pour ne pas glisser.
De l’autre côté, une falaise de granite noir dans
laquelle s’ouvrait une énorme gueule aux crocs acérés.
Le Tunnel des Tourments ! Niobis craqua et se laissa choir sur
le sol caillouteux, la tête entre les genoux, les bras autour.
« Tu restes là ? l’interrogea sévèrement
Pernelle.
Il ne répondit rien, ne releva même pas la tête,
aussi Micky intervint :
- Pourquoi pas ? Il faut que quelqu’un surveille que personne
ne passe !
- Tout seul ? sursauta l’intéressé.
- Peut-être que je peux rester avec toi, suggéra Matraline
d’une petite voix suppliante, sans un regard vers le gouffre sombre
qui recelait ses plus grandes terreurs !
La mine implorante de ses amis fit céder Pernelle :
- D’accord ! Vous deux, vous montez la garde et nous, nous
entrons là-dedans. » Sur ce, elle s’enveloppa
dans son manteau. Après s’être assurés, mutuellement,
être bien camouflé, les quatre compagnons restants s’enfoncèrent
dans le Tunnel des Tourments.
Ils débouchèrent quelques instants plus tard et Fauk s’étonna :
« Je croyais le Tunnel des Tourments plus long !
- Il n’a pas besoin d’être long avec les saletés
qu’il y a à l’intérieur ! s’exclama
Lumon en se débarrassant de son manteau, englué par les
déjections des Smaacks.
Ils firent tous de même et Micky argumenta, avec une moue dégouttée :
- D’après mes renseignements, il suffit que deux Smaacks
te piquent dans le cou et la douleur est tellement atroce que tu deviens
fou !
Pernelle frissonna :
- Je ne sais pas combien il y a de ces malfaisantes créatures
là-dedans, mais certainement plus de deux !
- Je dirais des dizaines…
- Des centaines…
- Des dizaines de centaines
- Des milliers…
- Des dizaines de milliers
- Des centaines de milliers
- Des millions… » Ils renchérirent un long moment
chacun leur tour, comme s’ils désiraient que leur frayeur
soit à la hauteur du danger rencontré ! Une fois
que leur capacité à citer un nombre fut dépassée,
ils se préparèrent pour leur prochain défi. Ils
se tournèrent à l’unisson vers le chemin qui grimpait
devant eux en pente douce. Ils vérifièrent que leurs bâtons
lumières étaient en état de marche puis entreprirent
silencieusement l’ascension.
Au détour d’un virage serré, bien plus prés
qu’ils ne s’y attendaient, ils débouchèrent
devant une impensable construction biscornue qui puait le maléfice.
Le Château des Malédictions ! Cachés derrière
un gros rocher, ils observèrent les deux gardes Bobols qui bloquaient
le passage. Hideuses créatures, noires évidemment !
aux énormes pieds et mains dont les jambes et les bras, au repos,
s’escamotaient dans bloc cylindrique surmonté d’une
minuscule tête, sans cou, qui ressemblait étonnamment à
un bol renversé, le tout entièrement velu ! La qualité
première des Bobols était leur force bestiale, totalement
primaire. Vouloir discuter avec un Bobol revenait à essayer de
convaincre une avalanche de ne pas vous engloutir !
« Comment va-t-on approcher ces brutes ? chevrota Fauk
devant ces monstres de puissances.
Lumon, bien que tout aussi tremblant, suggéra :
- On pourrait peut-être ramper jusqu’à leurs pieds…
- Et ils nous écrasent sans nous voir ! marmonna Pernelle,
d’une voix blanche.
- Le mieux c’est de foncer, la lumière en plein sur eux
pour les éblouir et les empêcher de nous intercepter, proposa
Micky. » Son ton calme et posé, ainsi que son expérience
de l’effet de surprise souvent mis en œuvre lors de ses rapines
en cuisine, firent qu’ils adoptèrent à l’une
unanimité ce plan, exécuté dans l’instant
même. Avec des hurlements de sauvages et dans un tournoiement
de lumières flashantes, ils se ruèrent vers les gardes
aveuglés qui n’eurent pas le temps de comprendre ce qui
leur arrivait ! Ils les dépassèrent sans encombre,
se planquèrent derrière un pilier et Micky cria, tout
en continuant d’aveugler les Bobols gémissants :
« Lumon, Demoiselle, donnez-nous vos bâtons lumières !
Fauk et moi, on va rester là pour qu’ils puissent pas vous
suivre ! » Pernelle, jamais encline à recevoir
un ordre, fusse de ce grand costaud de Micky ! cette fois-ci ne
chercha pas à discuter et obéit promptement. Puis, sans
se retourner, elle partit à la recherche de La Mangia, suivit
par Lumon, chancelant !
Devant une immense porte, qui donnait à penser qu’elle
ne pouvait ouvrir que sur la salle du trône, Pernelle voulut s’assurer
que son lecteur laser fonctionnait bien et là, patatras !
elle l’avait laissé dans le manteau dont elle s’était
débarrassée après le Tunnel des Tourments !
Maugréant contre sa stupidité qui avait anéanti
ses efforts et ceux de ses camarades, elle ne vit pas tout de suite
le petit objet que lui tendait Lumon. Elle considéra le roseau
siffleur, fronça les sourcils et murmura :
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ça ?
- Que tu en joues, pardi ! Tu connais l’air par cœur…
- T’es pas fou ? J’arrête pas de me tromper au
troisième mouvement !
- Parce que tu détestes cette musique et que tu adore faire criser
cet enquiquineur de Maître Musique ! Je suis sûre que
si tu te concentres…
- Non, je n’y arriverai pas !
- Donc, on a fait tout ça pour rien ?
Le ton de Lumon était nettement accusateur et Pernelle, qui ne
supportait pas la critique, se ressaisit :
- Donne-moi ça et reste là ! » Elle empoigna
le petit instrument avant d’ouvrir la porte, d’un geste
coléreux. La salle était immense et son seul meuble un
sinistre trône d’os blanchis, sur lequel était assise
sa Malfaisante Majesté, La Mangia ! Moitié femme,
moitié ombre, elle sommeillait et ses cauchemars s’animaient
dans les colonnes de laves incandescentes, piliers d’une voûte
de ténèbres sans fin. Derrière le trône,
une massive porte rouge, fermée par un imposant épart
noir barrait l’entrée d’une gigantesque et écrasante
tour, aux murs lisses et sans ouvertures. La Tour de la Désolation !
Pernelle recula et murmura dans un souffle :
- Dés que j’aurai commencé à jouer, tu te
glisses jusqu’à la porte…
Lumon l’interrompit brutalement :
- Je ne rentre pas là dedans. Ne me demande pas ça Princesse !
Son air pitoyable faisait peine à voir, mais Pernelle le toisa,
hautaine et terrible :
- Je ne peux pas jouer et en même temps ouvrir la porte !
Alors, tu vas aller ouvrir cette porte ou tu choisis de jouer à
ma place ?
Le jeune garçon se savait parfaitement incapable de jouer l’air
aussi bien que Demoiselle, d’ailleurs même si cela avait
été le cas sa terreur l’en empêcherait !
Il avala sa salive et déclara piteusement :
- Je vais aller ouvrir la porte.
Le regard de Pernelle s’adoucit et elle assura :
- Je sais que je peux compter sur toi. » La confiance qu’elle
lui porta, balaya sa terreur. Il leva le pouce bien haut, elle sourit
et, déterminée, porta le roseau siffleur à la bouche.
Il lui fallut plusieurs inspirations profondes, avant qu’elle
n’en puisse tirer un son mélodieux. L’air, doux et
lancinant, s’échappa du roseau en une écharpe dorée
et translucide qui s’enroula autour de La Mangia. Elle ouvrit
son seul œil solide. Ligotée comme elle l’était,
elle ne pouvait plus faire un seul mouvement ! Furieuse, elle se
débattit, mais plus elle bougeait et plus l’écharpe
de musique l’enserrait ! Les colonnes de feu grondèrent
dans un assourdissant bruit de tonnerre. Pernelle rentra la tête
dans les épaules mais continua de plus belle, la peur au ventre
de commettre la moindre fausse note qui libérerait La Mangia !
L’écharpe prit de la force, de la vigueur et, tel un puissant
lien magique, enveloppa le Château Maléfique, puis tout
le Pays Maudit. La Mangia, à bout de force, cessa de se débattre.
Seul son œil furieux disait que son roseau n’était
pas aussi enchanté que celui de l’Enfant Nuit ! A
l’instant même où elle s’arrêterait de
jouer, la Reine de ce monde serait libre et le sort qu’elle lui
réservait était terrible ! Lumon, qui pas à
pas s’était rapproché de la Porte, se dit qu’il
ferait bien de mettre le turbo ! Si Demoiselle commettait une seule
erreur… A sa connaissance, aucune histoire ne racontait ce qui
arrivait à ceux qui échouaient dans cette Aventure, et
il ne désirait surtout pas savoir ! Alors il s’élança
vers la Porte et banda ses muscles pour soulever l’énorme
barre qui, à sa plus grande surprise, bascula facilement ! La
Porte pivota d’elle-même sur ses gongs et il fut bousculé
par des petites boules de lumière, impatientes de se ruer loin
de ce monde de destruction ! Soudain, le sol s’ouvrit sous
les pieds des six enfants à la fois qui, avec des hurlements
de terreur, sombrèrent dans un gouffre sans fin.
Ils se
réveillèrent en sursaut dans « la salle au
trésor. » Stupéfiés de se retrouver
ensembles et intacts, ils se racontèrent la fin de l’Aventure.
Après un moment de silence, Micky demanda :
« Dis, Demoiselle, tu crois que ton frère était
l’une de ces petites boules de lumières ?
- Il le faut ! déclara-t-elle, les yeux brillants de larmes
contenues.
- Le Prince s’est réveillé, sans fièvre,
guéri ! s’écria Sasha, en faisant irruption. »
Les enfants hurlèrent leur joie et se congratulèrent mutuellement.
Puis, pendant que Pernelle allait rejoindre son frère, les autres
narrèrent l’Aventure à Sasha, avec un luxe de détails
terrifiants dont elle se serait passée !
Au chevet de Prince, Reine pour une fois ne la gronda pas, elle lui
fit même signe d’approcher en souriant ! Pendant que
sa Royale maman s’entretenait avec la nounou du bébé,
timidement, Pernelle vint près du berceau. Waldoo ouvrit les
yeux, sourit, babilla et lui tendit les bras. Elle fronça les
sourcils et marmonna :
« D’accord, je t’ai sauvé, mais ne crois
pas que je vais faire ça tout le temps, sale petite chose puante ! »
Et, après avoir jeté un bref coup d’œil vers
sa mère, pour s’assurer qu’elle ne regardait pas,
elle l’embrassa vivement.
Fin